L'initiation au péché et à l'amour

Part 1

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ÉDOUARD DUJARDIN

L’Initiation au Péché et à l’Amour

--ROMAN--

PARIS ALBERT MESSEIN, ÉDITEUR 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19

1925

DU MÊME AUTEUR:

Romans, contes et poèmes:

Les Hantises, contes; Trois Poèmes en prose et en vers (Messein).

Les Lauriers sont coupés, roman (Messein).

L’Initiation au péché et à l’amour, roman (Messein).

Poésies, 1885-1912 (Mercure de France).

Mari magno, poèmes, 1917-1920 (Cahiers Idéalistes).

Histoire et critique:

La Source du fleuve chrétien, histoire critique du judaïsme ancien (Mercure de France).

Les Prédécesseurs de Daniel, exégèse (Fischbacher).

De Stéphane Mallarmé au prophète Ézéchiel, essai d’une théorie du réalisme symbolique (Mercure de France), épuisé.

Les Premiers poètes du vers libre, essai historique et critique (Mercure de France).

Théâtre:

I.--La Légende d’Antonia, comprenant; Antonia, le Chevalier du passé, la Fin d’Antonia (Mercure de France).

II.--Les Argonautes, comprenant: Marthe et Marie, les Époux d’Heur-le-port, le Retour des enfants prodigues (Mercure de France).

Le Mystère du dieu mort et ressuscité (Messein).

A paraître:

Le dieu Jésus, étude sur les origines du christianisme.

AVANT-PROPOS DE LA NOUVELLE ÉDITION

_L’Initiation au péché et à l’amour_ a paru, en 1898, avec l’avant-propos suivant:

AVANT-PROPOS.

Ce roman, imaginé d’abord pour n’être qu’un récit, devait s’intituler _l’Initiation au rêve et à l’amour_. C’est peu à peu que l’auteur a vu se dégager, des faits qu’il voulait raconter, une idée que le nouveau titre fera comprendre, pour peu qu’on laisse au mot «amour» le sens chrétien qui fait opposition à celui de «péché».

L’amour, est-il dit plus loin, c’est le dévouement à quelque rêve de bonté.

Le péché, c’est l’œuvre d’égoïsme, noble ou vil, généreux ou vulgaire, qui est le contraire du sacrifice.

En terminant cet avant-propos, l’auteur veut s’excuser de n’avoir pas fait, malgré ses efforts, un livre exempt de ce qu’on appelait autrefois «des peintures licencieuses».

Si l’homme tient à la fois de l’ange et de la bête, est-il possible, comme beaucoup d’écrivains l’ont pensé, de considérer comme négligeable et de négliger en effet ce qui vient de la bête? ou bien est-ce qu’il faut voiler, de façon à ce que les yeux les plus chastes soient satisfaits?...

Pour qui s’attaque au problème de l’existence, le livre chaste paraît une impossibilité. La bête est la moitié de l’homme, a dit à peu près Pascal... S’il s’agit d’être sincère, la licence doit avoir sa place, inévitablement ou presque, dans le livre comme dans la vie.

Mai 1898.

* * * * *

En relisant ce roman, vingt-sept années écoulées, pour en donner une édition nouvelle, je me sens moins intéressé par l’«idée» dont il est question dans l’avant-propos de 1898, que par les «faits» qui sont racontés, et, pour tout dire, je regretterais d’en avoir subi la préoccupation, si je n’avais l’impression que cette préoccupation n’a aucunement empêché le roman de rester le «récit» qu’il devait être.

Plutôt que l’idée pseudo-chrétienne, je trouvé intéressant, à un quart de siècle d’intervalle, d’y reconnaître--particulièrement dans la première partie--l’idée freudienne du complexe d’Œdipe. On l’apercevrait déjà dans _la Future Démence_, l’un des contes de mon premier livre, _les Hantises_; une trace en apparaît également dans la scène principale du second acte d’_Antonia_; mais les soixante-quatre premières pages de _l’Initiation au péché et à l’amour_ en sont le développement complet absolument caractérisé. Or, qu’on se rappelle les dates: _les Hantises_, 1886; _Antonia_, 1891; _l’Initiation_, 1898; et qu’on se rappelle, d’autre part, que les premiers travaux de Freud sont de 1893-1895, qu’aucun de ses ouvrages n’avait attiré l’attention jusqu’en 1900, et que rien n’en a guère été connu en France jusqu’en 1908 (article du journal _la Neurologie_)... Il est vrai que, si Édouard Dujardin a fait du freudisme avant Freud dès 1886 et 1891 et a publié un roman freudien en 1898, il serait injuste d’oublier qu’un certain Sophocle a écrit une tragédie non moins freudienne il y a une couple de millénaires.

* * * * *

On m’a souvent demandé pourquoi, après, _les Lauriers sont coupés_, je n’avais pas persévéré dans la voie que j’avais inaugurée. En relisant récemment _l’Initiation au péché et à l’amour_, j’ai été frappé de voir combien il s’en fallait de peu que certaines scènes de ce roman, et notamment la dernière (pages 218-243), ne soient du monologue intérieur... Et j’ai été bien tenté de faire la très légère retouche qui suffirait. Une volonté plus forte m’en a empêché. Le livre reste tel qu’il a paru en 1898.

Août 1925.

A FRANCIS VIÉLÉ-GRIFFIN

PREMIÈRE PARTIE

I

Ce fut le jour de Noël dans l’église du village, que la mère de Marcelin sentit pour la première fois l’enfant remuer dans son ventre.

Au premier appel des cloches de la messe, la triste châtelaine était sortie; et, accompagnée d’une femme, elle était allée à pied, à travers la campagne blanche de givre, jusqu’à l’église. Sur la route gelée, entre les rangées des arbres dépouillés, les paysans saluaient la forme noire au visage voilé, aux pas de somnambule. Elle était entrée dans l’église, et, lentement, était venue s’agenouiller dans son banc. Ayant relevé son voile, la future mère, ainsi qu’un enfant, priait; et sa blanche figure de jeune femme, plutôt de jeune fille, amaigrie et allongée, très blanche, grave, infiniment affligée, restait à demi inclinée vers le sol.

Les gens pénétraient dans l’église, et, derrière elle, les bancs s’emplissaient; un enfant de chœur allumait les cierges; l’air, par les vitraux gris, était sombre. Plus forte que la prière, sa tristesse remontait en elle.

Pourquoi la délaissait-il, l’époux qui l’avait choisie et qu’elle avait accepté? Après si peu de jours, après de si brèves noces, pourquoi l’avait-il quittée? Était-ce vers des plaisirs anciens qu’il était retourné, l’oubliant dans ce solitaire château de Saint-Paulin d’où toute joie s’était enfuie, apparaissant à de si rares intervalles, la laissant seule et telle qu’une veuve?

Elle se rappelait le soir nuptial, le clair soir de septembre, et quand, doucement, il avait dégrafé sa belle robe de mariée, et comme elle était tombée pâmée entre ses bras. Puis, dès la semaine suivante, peu à peu, le visage de l’époux s’était fait glacial, indifférent, hostile; puis, le premier départ, la première absence, et, maintenant, cette éternelle absence.

Ah! pourquoi avait-elle quitté le couvent de son adolescence, les sœurs, les amies, la vie douce et insoucieuse? Car elle se sentait mourir, abandonnée, telle qu’une coupable, sans amour, dans l’éclosion même de ses dix-sept ans. Mais, mourante presque, un trouble nouveau était en elle; sa chair était bouleversée; son âme tourbillonnait dans l’incertitude, et son pauvre cœur saignait de tant de larmes à cause d’un passé qu’elle ne s’expliquait pas et d’un avenir impossible à discerner.

Et parfois, dans le banc, la jeune femme avait de soudains arrêts de pensée; elle sentait des malaises subits, des sueurs, des froids. Quand on lui avait dit, il y avait quelques jours, que peut-être elle était enceinte, elle était restée effarée, ne sachant pas, comprenant à peine, ne cherchant pas à savoir. Maintenant, elle demeurait immobile, le regard fixe.

Les cloches sonnaient.

--Seigneur... Seigneur... murmurait-elle.

L’église était à moitié pleine; le prêtre apparut, suivi d’un enfant de chœur qui portait un bénitier; et tous deux commencèrent le tour de l’église.

--_Asperges me Domine hyssopo et mundabor, lavabis me, et super nivem dealbabor..._ Vous m’aspergerez, Seigneur! et mieux que la neige je me blanchirai...

--_Miserere met, Deus secundum magnam misericordiam tuam..._ Ayez pitié de moi, Seigneur, selon votre grande miséricorde.

Une goutte d’eau bénite tomba sur le front de la jeune femme agenouillée.

--_Amen_, disait l’enfant de chœur.

A ce moment, tandis que le prêtre remontait les trois marches du chœur et, pénétrant entre les stalles, s’avançait vers l’autel, dans l’église muette encore sous le bourdon des cloches, à ce moment où une goutte d’eau bénite tombait sur son front, la jeune femme sentit au fond d’elle-même une sensation extraordinaire. Elle releva brusquement le cou, et sa tête se rejeta en arrière; sa blanche figure d’enfant meurtri tendue vers le Christ de l’abside, ses maigres mains gantées de noir ouvertes, elle resta une seconde les yeux béants; puis, brusquement, elle reporta ses doigts sur son ventre, où quelque chose certainement avait remué... Là, dans ses entrailles, quelque chose avait remué, quelque chose avait remué pour la première fois.

Un éclair passa dans son esprit.

--L’enfant!

Et elle défaillit; sa tête retombait plus blanche encore, les yeux éteints; ses bras pendaient; elle s’affaissait, elle s’évanouissait, et son corps coulait sur le banc.

Elle se retrouva dans la sacristie, entourée des gens d’église; une femme l’avait dégrafée et lui humectait les tempes et la gorge d’eau.

--Quelle eau avez-vous puisée?

--De l’eau qu’on trouve dans les églises... Dans le bénitier, près de la porte, nous avons puisé l’eau bénite.

Et l’office continuait; Noël se célébrait; les hymnes joyeusement chantaient.

--_Puer natus est nobis: filius datus est nobis..._ Un enfant nous est né; un fils nous est donné.

La faible femme entendait vaguement, dans le mode triomphal des hymnes, qu’il s’agissait de célébrer la souveraine fête... Il nous est né un enfant pour le salut et pour la gloire; un fils nous est donné, le promis, l’espéré, le tout désiré, l’éternellement attendu.

--_Alleluia!_ réjouissez-vous! chantait la foule, et adorez! un jour très saint a lui pour nous.

La créature le sentait à présent dans son ventre, et elle pleurait, et, dans son âme, elle se réjouissait de s’offrir en sacrifice pour celui qui allait venir.

II

Marcelin Desruyssarts était né, et sa mère le même jour était morte. Le père revint à Saint-Paulin; taciturne et le front plissé de remords, il déclara qu’il resterait auprès de son fils. Et, dans l’isolement du domaine familial, l’enfant grandit.

* * * * *

Il n’avait guère de petits camarades; les petits paysans du bourg, les fils du percepteur, du médecin, étaient une compagnie que le père n’encourageait point; et il ne fréquentait point chez les châtelains des environs.

Quelquefois l’enfant s’arrêtait à regarder, sur la route, les gamins qui jouaient aux barres, aux billes; il s’approchait, un peu timidement; alors les autres se sentaient moins à l’aise, ne lui proposaient pas d’entrer dans leurs parties, il s’asseyait sur un talus, à égrener des herbes ou à compter des cailloux.

Dans le parc, plus fréquemment dans le jardin du curé, il construisait des buttes en terre, entreprenait des travaux, s’occupait à suivre des insectes: la vieille gouvernante du prêtre était sa meilleure amie; elle lui donnait des pommes, des confitures; il assistait à la cuisine, était heureux si on lui confiait des cueillettes de fruits. Il lisait couramment, apprenait rapidement à écrire, connaissait bien l’histoire sainte.

* * * * *

Un jour l’évêque vint donner la confirmation dans l’église du bourg. C’était une fête très solennelle. Quand Monseigneur entra et traversa l’église, la gouvernante dit tout bas à Marcelin de faire le signe de la croix.

L’enfant, au milieu du silence des fidèles, récita à pleine voix:

--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit...

Tout le monde se retourna; Monseigneur s’arrêta, et, souriant doucement, il s’approcha de Marcelin. De ses doigts, il lui toucha une joue, et, regardant vers le ciel, il le bénit.

* * * * *

Des cousins, cet été-là, furent invités au château. Ils avaient un petit garçon, Paul, de l’âge de Marcelin, quelques mois de plus. Paul était turbulent, très joueur; Marcelin le prit en grippe; il lui abandonnait ses jouets, et, malgré les remontrances, s’enfuyait seul dans les bois.

* * * * *

De temps en temps, M. Desruyssarts allait à Paris, revenait après quelques jours; une fois ou deux par an, il restait absent plusieurs semaines. Le père Homo, le régisseur, avait la surveillance de l’enfant qui l’aimait.

Marcelin alors se sentait plus libre; il imposait ses quatre volontés au père Homo et à la gouvernante du curé; il devenait plus expansif, parlait plus fort, faisait du bruit.

* * * * *

Le curé lui disait:

--Il faut donner de vos jouets, de vos gâteaux aux petits pauvres.

--Puisque c’est à moi, mes jouets, mes gâteaux...

--Le bon Dieu veut qu’on donne de ce qui est à soi.

Marcelin se taisait et regardait le curé dans les yeux, cherchant à comprendre.

Le vieux prêtre expliquait:

--Les bêtes ne donnent point, ne se privent point; mais les hommes ne font pas comme les bêtes; ils connaissent le bon Dieu, que les bêtes ne connaissent pas.

* * * * *

Le plus jeune des fils du médecin devint un peu plus tard son camarade. Marcelin aimait le blond garçonnet aux cheveux soyeux, aux manières douces; il pensait souvent à lui et recherchait sa société; mais il était intimidé lorsqu’il le rencontrait. Chaque fois il lui apportait quelque chose, des livres, des images, de beaux cailloux. Après un quart d’heure de compagnie, son embarras cessait; alors les deux enfants causaient, longuement.

--Henri, pourquoi tu n’as pas un château?

--Mon père n’a pas le moyen.

--Si tu veux, quand nous serons grands, tu demeureras avec moi.

--Je voudrais bien.

--Quand nous serons soldats, nous serons tous deux hussards; nous serons capitaines.

--Moi, je serai lieutenant.

--Qu’est-ce que tu feras après?

--Je serai médecin comme papa.

Au mois d’octobre, Henri annonça qu’il allait au collège; il entrait en huitième. Il partit. Marcelin fut très triste: il songea longtemps aux beaux cheveux, aux mines si douces du petit ami; il aurait voulu aller aussi au collège, entrer dans la même classe, et il se mit à travailler plus assidûment ses leçons.

* * * * *

Vint, à onze ans, l’époque de la première communion; une grande piété s’était développée chez Marcelin; il attendait avec une croissante impatience les trois jours de la retraite préliminaire.

Le lundi matin, il fut conduit à l’église; une dizaine d’enfants étaient là; d’autres arrivèrent encore. On entendit la messe; puis, ce fut le curé qui instruisait, parlait de Dieu, du péché, de la rédemption; et l’on récitait des cantiques, dans un élan de ferveur et une joie de chanter à pleine voix. On pensa à la confession, aux fautes commises; et la journée se terminait avec la bénédiction du vieux curé et par des hymnes dans l’église. Marcelin rentra au château, plein d’onction.

C’était en mai, les premières tiédeurs embaumaient le ciel.

Le lendemain, pendant la messe, une grande ferveur prit subitement Marcelin. La journée était consacrée à préparer la confession générale; il fallut récapituler les fautes commises depuis l’âge de raison. Quelques enfants faisaient des listes; un espiègle vola de ces papiers; quelques-uns lisaient dans des livres pieux la nomenclature de tous les péchés possibles et notaient d’un signe ceux où ils étaient tombés; un petit nombre méditait, les plus dévots; ils s’apercevaient l’âme très noire, avec une confusion d’avouer leurs iniquités, une peur de n’être point absous et de la confiance dans les miséricordes de Dieu et du curé. Tout le monde défila au confessionnal; le prêtre, ce jour-là, ne donnait que l’attrition, réservant l’absolution à la veille de la communion. Marcelin redoutait de mourir dans la nuit, avant d’avoir reçu, sous sa forme définitive, le sacrement de la pénitence. De plus en plus, son âme s’exaltait; en dormant, il eut des rêves où s’entrecroisaient les récits, les tableaux, les symboles sacerdotaux.

Le mercredi fut solennel; eux-mêmes, les plus mutins se recueillaient. Il y eut, avec des hosties non consacrées, une répétition générale de la communion. On ne sortait plus de l’église, du jardin du presbytère, de la cour d’école; l’église était en préparatifs de fête; des ouvriers posaient des tentures, des fleurs; le jardin, la cour verdoyaient sous le soleil. Les enfants passaient ici et là, à travers la jubilation et la pompe. Et le soir, après l’absolution donnée, ils rentraient le cœur et les sens remplis de l’attente du lendemain.

Le grand jour arriva. On mit au communiant son premier long pantalon; un cierge à la main, il s’achemina gravement, à pied, du château vers l’église. Les enfants furent placés, en deux groupes séparés, les filles à gauche, les garçons à droite; le curé circulait entre eux. Avant la messe on chanta des cantiques, pendant que la foule entrait; puis, l’office commença.

Ce fut, dans l’âme de Marcelin, une brume. Comme ses camarades, il se levait, s’asseyait, s’agenouillait; il entendait et voyait sans discerner; et les cérémonies se déroulaient devant lui, lointaines cet imprécises. L’unique sentiment du sacrement prochain subsistait, et cela ondoyait dans sa tête; un flux d’extase montait, en un parfait acquiescement de foi, d’espérance et d’adoration.

La voix bien connue du curé parlait:

--Le moment est venu...

Debout sur les marches du chœur, devant les enfants, le curé, en son étole blanche, parlait et l’émotion faisait trembler ses paroles. L’enfant entr’apercevait des idées formidables... Le péché originel effacé... la rédemption... la loi du monde remplacée par la loi divine... Et, peu à peu, il comprenait que Jésus-Christ c’était l’exemple et que son corps c’était le gage, et que son sang était le symbole... exemple, gage, symbole du renoncement, du sacrifice et de l’holocauste... et que Dieu s’était incarné pour enseigner jusqu’où il était bien d’aimer,--tandis que la voix du prêtre répétait:

--_Corpus meum, quod pro vobis datur..._ mon corps, que je donne pour vous!

On s’était levé; lentement, on se mettait en marche vers la nappe blanche, au pied de l’autel, en un long défilé. L’enfant, comme en une minute suprême, s’hallucinait de prendre sa part de sa rédemption; il murmurait intérieurement, mais précipitamment, dans un affolement de reconnaissance éblouie:

--Seigneur, je ne suis pas digne... Seigneur, je ne suis pas digne...

Et, comme il revenait à sa place, il pleurait abondamment.

A midi, il déjeuna au presbytère, en face du curé, seul avec lui; le vieux prêtre, ému et recueilli, le servait avec les égards de quelque ancien ermite pour un voyageur angélique descendu sous sa hutte; et lui, souriant et silencieux, le cœur ravi, il considérait avec amour le bon soleil de mai dans les campagnes.

Les vêpres entendues, les cérémonies se terminèrent par la consécration à la Vierge. Dans la chapelle ornée de fleurs, les communiants, filles et garçons, étaient réunis et l’un d’eux récitait les vœux à la mère des hommes. Là était le bénitier dont l’eau, près de douze ans auparavant, l’avait aspergé dans le ventre de sa mère, et Marcelin, vaguement, était appuyé contre. Alors une dernière fois, le prêtre parla; son regard tomba dans le regard de l’enfant, et celui-ci entendait confusément des paroles dont le sens s’élargissait au delà de leurs sonorités:

--Les jeunes hommes ont pour la première fois communié de l’exemple de Jésus. Allez! Mais là, voici la vierge aux bras entr’ouverts, aux mains tendues; les jeunes hommes iront à celle qui assiste, qui prie et qui intercède...

Les rangées des fillettes toutes vêtues de blanc dans leurs robes de mousseline et sous leurs voiles, candides, les fillettes levaient leurs yeux ingénus vers l’autel blanc fleuri de la Vierge Mère. Une émotion intense poigna le cœur de Marcelin; il pâlit et il s’affaissait presque contre le bénitier miroitant.

Tout était fini; les enfants se dispersaient, cherchaient leurs familles; les familles accouraient. Marcelin vit chacun de ses camarades entouré des siens, tous, qui se laissaient bercer aux soins délicieux de leurs mères, toutes les mères qui éperdument embrassaient leurs filles, leurs fils. Il se retourna, et aperçut son père, qui, sans sourire, triste, presque sombre s’approchait.

* * * * *

L’été se passa sous le coup d’émotion de cette journée. La ferveur de piété s’était calmée; un sentiment intérieur demeurait. Le goût de la solitude devint plus profond.

* * * * *

Maintenant, Marcelin s’arrêtait des heures à regarder couler l’eau, à considérer les arbres; il délaissait sa vieille amie, la gouvernante du curé. A la moisson, il suivait de loin les ouvriers; une fois il se mêla aux groupes et revint avec les lourdes voitures chargées; il soupa chez le fermier, gaîment; il rêva de recommencer et ne put le faire.

* * * * *

A la fin de l’hiver, le vieux prêtre tomba malade; une semaine plus tard, il mourut. Marcelin eut un grand désespoir et toute l’année il lui resta de la tristesse.

Son père résolut de le garder, de continuer seul son éducation pendant un an ou deux.

* * * * *

Il grandissait. Un sérieux, une application précoce se manifestaient; mais il se portait bien, était vigoureux. Il n’avait plus de camarade; ses récréations étaient des promenades indéfinies dans le parc, seul souvent, quelquefois avec un dog, quelquefois avec le père Homo qui lui expliquait les essences des arbres, les mœurs des oiseaux.

* * * * *

Aux fêtes de Pâques, il vint à Paris pour la première fois. Il était allé plusieurs fois au chef-lieu de canton en compagnie du père Homo, deux fois à Évreux. Dès son arrivée à la gare Saint-Lazare, il resta muet de saisissement; tout lui apparut énorme; il traversa la place du Havre, ébloui, étourdi, enivré; la hauteur des maisons l’écrasait; la foule tourbillonnait autour de lui. C’était un pays de géants, un pays de féerie, immense, tout en clarté, tout en bruit, tout en mouvement, le monde d’une vie supérieure, surnaturelle.

Rentré à Saint-Paulin, l’impression ne s’effaçait pas de son souvenir; il demanda à son père, comme récompense de son travail, de le conduire de nouveau à Paris. A chaque voyage, l’effarement le reprenait.

* * * * *

Comme il venait d’avoir treize ans, M. Desruyssarts, sur le conseil d’un docteur, le conduisit passer une partie de l’été aux bords de la mer; il choisit un pays peu connu, peu fréquenté, de la plage normande, à quelques lieues de Saint-Paulin. Marcelin n’avait jamais vu la mer; la nouveauté du spectacle fit jour à ses premiers romantismes.

M. Desruyssarts avait résolu de faire le voyage en voiture; deux ou trois heures devaient suffire; on partit un après-midi du commencement d’août. Une roue qui se démit retarda de plusieurs heures; quand on fut prêt, le soir était venu; le cocher pressait les chevaux; peu à peu l’obscurité tombait. Déjà, sur la route, à travers les champs et les sapinières, un air frais et aromatisé étonnait de plus en plus les sens de l’adolescent; les chevaux avaient pris le grand trot; la nuit approchait; le silence s’étendait autour du roulement de la voiture; le père et le fils se taisaient, l’un taciturne toujours, l’autre impressionné par le mouvement, par l’attente. Quand on s’arrêta, la nuit était noire, sans lune et sans étoiles. On était à la porte d’un hôtel; il y eut un grand va-et-vient; des garçons circulaient avec des bougeoirs; on descendait les bagages; le père parlementait longuement; les pas criaient sur le sable, sur les dalles, et des ombres apparaissaient au fond, derrière des vitrages mi-éclairés. Marcelin suivait, dans un ébahissement. La mer est à trois minutes, expliquait-on. On le fit monter dans une chambre; il apprit que les fenêtres donnaient sur la plage.