L'Ingénu

Part 6

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Gordon fit en peu de mots l’histoire et du jansénisme et du molinisme, et des persécutions dont un parti accablait l’autre, et de l’opiniâtreté de tous les deux. L’Ingénu en fit la critique, et plaignit les hommes qui, non contents de tant de discordes que leurs intérêts allument, se font de nouveaux maux pour des intérêts chimériques, et pour des absurdités inintelligibles. Gordon racontait, l’autre jugeait; les convives écoutaient avec émotion, et s’éclairaient d’une lumière nouvelle. On parla de la longueur de nos infortunes et de la brièveté de la vie. On remarqua que chaque profession a un vice et un danger qui lui sont attachés, et que, depuis le prince jusqu’au dernier des mendiants, tout semble accuser la nature. Comment se trouve-t-il tant d’hommes qui, pour si peu d’argent, se font les persécuteurs, les satellites, les bourreaux des autres hommes? Avec quelle indifférence inhumaine un homme en place signe la destruction d’une famille, et avec quelle joie plus barbare des mercenaires l’exécutent!

J’ai vu dans ma jeunesse, dit le bon-homme Gordon, un parent du maréchal de Marillac, qui, étant poursuivi dans sa province pour la cause de cet illustre malheureux, se cachait dans Paris sous un nom supposé. C’était un vieillard de soixante et douze ans. Sa femme, qui l’accompagnait, était à peu près de son âge. Ils avaient eu un fils libertin qui, à l’âge de quatorze ans, s’était enfui de la maison paternelle; devenu soldat, puis déserteur, il avait passé par tous les degrés de la débauche et de la misère: enfin, ayant pris un nom de terre, il était dans les gardes du cardinal de Richelieu (car ce prêtre, ainsi que le Mazarin, avait des gardes); il avait obtenu un bâton d’exempt dans cette compagnie de satellites. Cet aventurier fut chargé d’arrêter le vieillard et son épouse, et s’en acquitta avec toute la dureté d’un homme qui voulait plaire à son maître. Comme il les conduisait, il entendit ces deux victimes déplorer la longue suite des malheurs qu’elles avaient éprouvés depuis leur berceau. Le père et la mère comptaient parmi leurs plus grandes infortunes les égarements et la perte de leur fils. Il les reconnut, il ne les conduisit pas moins en prison, en les assurant que son éminence devait être servie de préférence à tout. Son éminence récompensa son zèle.

J’ai vu un espion du P. de La Chaise trahir son propre frère, dans l’espérance d’un petit bénéfice qu’il n’eut point; et je l’ai vu mourir, non de remords, mais de douleur d’avoir été trompé par le jésuite.

L’emploi de confesseur, que j’ai long-temps exercé, m’a fait connaître l’intérieur des familles; je n’en ai guère vu qui ne fussent plongées dans l’amertume, tandis qu’au dehors, couvertes du masque du bonheur, elles paraissaient nager dans la joie; et j’ai toujours remarqué que les grands chagrins étaient le fruit de notre cupidité effrénée.

Pour moi, dit l’Ingénu, je pense qu’une âme noble, reconnaissante, et sensible, peut vivre heureuse; et je compte bien jouir d’une félicité sans mélange avec la belle et généreuse Saint-Yves; car je me flatte, ajouta-t-il, en s’adressant à son frère avec le sourire de l’amitié, que vous ne me refuserez pas, comme l’année passée, et que je m’y prendrai d’une manière plus décente. L’abbé se confondit en excuses du passé et en protestations d’un attachement éternel.

L’oncle Kerkabon dit que ce serait le plus beau jour de sa vie. La bonne tante, en s’extasiant et en pleurant de joie, s’écriait: Je vous l’avais bien dit que vous ne seriez jamais sous-diacre! ce sacrement-ci vaut mieux que l’autre; plût à Dieu que j’en eusse été honorée! mais je vous servirai de mère. Alors ce fut à qui renchérirait sur les louanges de la tendre Saint-Yves.

Son amant avait le coeur trop plein de ce qu’elle avait fait pour lui, il l’aimait trop pour que l’aventure des diamants eût fait sur son coeur une impression dominante. Mais ces mots qu’il avait trop entendus, _vous me donnez la mort_, l’effrayaient encore en secret, et corrompaient toute sa joie, tandis que les éloges de sa belle maîtresse augmentaient encore son amour. Enfin on n’était plus occupé que d’elle; on ne parlait que du bonheur que ces deux amants méritaient; on s’arrangeait pour vivre tous ensemble dans Paris; on fesait des projets de fortune et d’agrandissement; on se livrait à toutes ces espérances que la moindre lueur de félicité fait naître si aisément. Mais l’Ingénu, dans le fond de son coeur, éprouvait un sentiment secret qui repoussait cette illusion. Il relisait ces promesses signées Saint-Pouange, et les brevets signés Louvois; on lui dépeignit ces deux hommes tels qu’ils étaient, ou qu’on les croyait être. Chacun parla des ministres et du ministère avec cette liberté de table, regardée en France comme la plus précieuse liberté qu’on puisse goûter sur la terre.

Si j’étais roi de France, dit l’Ingénu, voici le ministre de la guerre que je choisirais: je voudrais un homme de la plus haute naissance, par la raison qu’il donne des ordres à la noblesse. J’exigerais qu’il eût été lui-même officier, qu’il eût passé par tous les grades, qu’il fût au moins lieutenant-général des armées, et digne d’être maréchal de France; car n’est-il pas nécessaire qu’il ait servi lui-même, pour mieux connaître les détails du service? et les officiers n’obéiront-ils pas avec cent fois plus d’allégresse à un homme de guerre, qui aura comme eux signalé son courage, qu’à un homme de cabinet qui ne peut que deviner tout au plus les opérations d’une campagne, quelque esprit qu’il puisse avoir? Je ne serais pas fâché que mon ministre fût généreux, quoique mon garde du trésor royal en fût quelquefois un peu embarrassé. J’aimerais qu’il eût un travail facile, et que même il se distinguât par cette gaîté d’esprit, partage d’un homme supérieur aux affaires, qui plaît tant à la nation, et qui rend tous les devoirs moins pénibles. Il desirait que ce ministre eût ce caractère, parcequ’il avait toujours remarqué que cette belle humeur est incompatible avec la cruauté.

Mons de Louvois n’aurait peut-être pas été satisfait des souhaits de l’Ingénu; il avait une autre sorte de mérite.

Mais pendant qu’on était à table, la maladie de cette fille malheureuse prenait un caractère funeste; son sang s’était allumé, une fièvre dévorante s’était déclarée, elle souffrait, et ne se plaignait point, attentive à ne pas troubler la joie des convives.

Son frère, sachant qu’elle ne dormait pas, alla au chevet de son lit; il fut surpris de l’état où elle était. Tout le monde accourut; l’amant se présentait à la suite du frère. Il était, sans doute, le plus alarmé et le plus attendri de tous; mais il avait appris à joindre la discrétion à tous les dons heureux que la nature lui avait prodigués, et le sentiment prompt des bienséances commençait à dominer dans lui.

On fit venir aussitôt un médecin du voisinage. C’était un de ceux qui visitent leurs malades en courant, qui confondent la maladie qu’ils viennent de voir avec celle qu’ils voient, qui mettent une pratique aveugle dans une science à laquelle toute la maturité d’un discernement sain et réfléchi ne peut ôter son incertitude et ses dangers. Il redoubla le mal par sa précipitation à prescrire un remède alors à la mode. De la mode jusque dans la médecine! Cette manie était trop commune dans Paris.

La triste Saint-Yves contribuait encore plus que son médecin à rendre sa maladie dangereuse. Son âme tuait son corps. La foule des pensées qui l’agitaient portait dans ses veines un poison plus dangereux que celui de la fièvre la plus brûlante.

CHAPITRE XX.

La belle Saint-Yves meurt, et ce qui en arrive.

On appela un autre médecin: celui-ci, au lieu d’aider la nature, et de la laisser agir dans une jeune personne dans qui tous les organes rappelaient la vie, ne fut occupé que de contrecarrer son confrère. La maladie devint mortelle en deux jours. Le cerveau, qu’on croit le siège de l’entendement, fut attaqué aussi violemment que le coeur, qui est, dit-on, le siège des passions.

Quelle mécanique incompréhensible a soumis les organes au sentiment et à la pensée? comment une seule idée douloureuse dérange-t-elle le cours du sang? et comment le sang à son tour porte-t-il ses irrégularités dans l’entendement humain? quel est ce fluide inconnu et dont l’existence est certaine, qui, plus prompt, plus actif que la lumière, vole, en moins d’un clin d’oeil, dans tous les canaux de la vie, produit les sensations, la mémoire, la tristesse ou la joie, la raison ou le vertige, rappelle avec horreur ce qu’on voudrait oublier, et fait d’un animal pensant ou un objet d’admiration, ou un sujet de pitié et de larmes?

C’était là ce que disait le bon Gordon; et cette réflexion si naturelle, que rarement font les hommes, ne dérobait rien à son attendrissement; car il n’était pas de ces malheureux philosophes qui s’efforcent d’être insensibles. Il était touché du sort de cette jeune fille, comme un père qui voit mourir lentement son enfant chéri. L’abbé de Saint-Yves était désespéré, le prieur et sa soeur répandaient des ruisseaux de larmes. Mais qui pourrait peindre l’état de son amant? nulle langue n’a des expressions qui répondent à ce comble de douleurs; les langues sont trop imparfaites.

La tante, presque sans vie, tenait la tête de la mourante dans ses faibles bras; son frère était à genoux au pied du lit; son amant pressait sa main qu’il baignait de pleurs, et éclatait en sanglots; il la nommait sa bienfaitrice, son espérance, sa vie, la moitié de lui-même, sa maîtresse, son épouse. A ce mot d’épouse elle soupira, le regarda avec une tendresse inexprimable, et soudain jeta un cri d’horreur; puis, dans un de ces intervalles où l’accablement, et l’oppression des sens, et les souffrances suspendues, laissent à l’âme sa liberté et sa force, elle s’écria: Moi, votre épouse! ah! cher amant, ce nom, ce bonheur, ce prix, n’étaient plus faits pour moi; je meurs, et je le mérite. O dieu de mon coeur! ô vous que j’ai sacrifié à des démons infernaux, c’en est fait, je suis punie, vivez heureux. Ces paroles tendres et terribles ne pouvaient être comprises; mais elles portaient dans tous les coeurs l’effroi et l’attendrissement; elle eut le courage de s’expliquer. Chaque mot fit frémir d’étonnement, de douleur, et de pitié, tous les assistants. Tous se réunissaient à détester l’homme puissant qui n’avait réparé une horrible injustice que par un crime, et qui avait forcé la plus respectable innocence à être sa complice.

Qui? vous coupable! lui dit son amant; non, vous ne l’êtes pas; le crime ne peut être que dans le coeur, le vôtre est à la vertu et à moi.

Il confirmait ce sentiment par des paroles qui semblaient ramener à la vie la belle Saint-Yves. Elle se sentit consolée, et s’étonnait d’être aimée encore. Le vieux Gordon l’aurait condamnée dans le temps qu’il n’était que janséniste; mais, étant devenu sage, il l’estimait, et il pleurait.

Au milieu de tant de larmes et de craintes, pendant que le danger de cette fille si chère remplissait tous les coeurs, que tout était consterné, on annonce un courrier de la cour. Un courrier! et de qui? et pourquoi? c’était de la part du confesseur du roi pour le prieur de la Montagne; ce n’était pas le P. de La Chaise qui écrivait, c’était le frère Vadbled, son valet de chambre, homme très important dans ce temps-là, lui qui mandait aux archevêques les volontés du révérend père, lui qui donnait audience, lui qui promettait des bénéfices, lui qui fesait quelquefois expédier des lettres de cachet. Il écrivait à l’abbé de la Montagne «que sa révérence était informée des aventures de son neveu, que sa prison n’était qu’une méprise, que ces petites disgrâces arrivaient fréquemment, qu’il ne fallait pas y faire attention, qu’enfin il convenait que lui prieur vînt lui présenter son neveu le lendemain, qu’il devait amener avec lui le bon-homme Gordon, que lui frère Vadbled les introduirait chez sa révérence et chez mons de Louvois, lequel leur dirait un mot dans son antichambre.»

Il ajoutait que l’histoire de l’Ingénu et son combat contre les Anglais avaient été contés au roi, que sûrement le roi daignerait le remarquer quand il passerait dans la galerie, et peut-être même lui ferait un signe de tête. La lettre finissait par l’espérance dont on le flattait, que toutes les dames de la cour s’empresseraient de faire venir son neveu à leur toilette, que plusieurs d’entre elles lui diraient: Bonjour, monsieur l’Ingénu; et qu’assurément il serait question de lui au souper du roi. La lettre était signée: «Votre affectionné Vadbled, frère jésuite.»

Le prieur ayant lu la lettre tout haut, son neveu furieux, et commandant un moment à sa colère, ne dit rien au porteur; mais se tournant vers le compagnon de ses infortunes, il lui demanda ce qu’il pensait de ce style. Gordon lui répondit: C’est donc ainsi qu’on traite les hommes comme des singes! on les bat et on les fait danser. L’Ingénu, reprenant son caractère, qui revient toujours dans les grands mouvements de l’âme, déchira la lettre par morceaux, et les jeta au nez du courrier: Voilà ma réponse. Son oncle épouvanté crut voir le tonnerre et vingt lettres de cachet tomber sur lui. Il alla vite écrire et excuser, comme il put, ce qu’il prenait pour l’emportement d’un jeune homme, et qui était la saillie d’une grande âme.

Mais des soins plus douloureux s’emparaient de tous les coeurs. La belle et infortunée Saint-Yves sentait déjà sa fin approcher; elle était dans le calme, mais dans ce calme affreux de la nature affaissée qui n’a plus la force de combattre. O mon cher amant! dit-elle d’une voix tombante, la mort me punit de ma faiblesse; mais j’expire avec la consolation de vous savoir libre.

Je vous ai adoré en vous trahissant, et je vous adore en vous disant un éternel adieu.

Elle ne se parait pas d’une vaine fermeté; elle ne concevait pas cette misérable gloire de faire dire à quelques voisins: Elle est morte avec courage. Qui peut perdre à vingt ans son amant, sa vie, et ce qu’on appelle l’_honneur_, sans regrets et sans déchirements? Elle sentait toute l’horreur de son état, et le fesait sentir par ces mots et par ces regards mourants qui parlent avec tant d’empire. Enfin elle pleurait comme les autres dans les moments où elle eut la force de pleurer.

Que d’autres cherchent à louer les morts fastueuses de ceux qui entrent dans la destruction avec insensibilité: c’est le sort de tous les animaux. Nous ne mourons comme eux avec indifférence, que quand l’âge ou la maladie nous rend semblables à eux par la stupidité de nos organes. Quiconque fait une grande perte a de grands regrets; s’il les étouffe, c’est qu’il porte la vanité jusque dans les bras de la mort.

Lorsque le moment fatal fut arrivé, tous les assistants jetèrent des larmes et des cris. L’Ingénu perdit l’usage de ses sens. Les âmes fortes ont des sentiments bien plus violents que les autres, quand elles sont tendres. Le bon Gordon le connaissait assez pour craindre qu’étant revenu à lui il ne se donnât la mort. On écarta toutes les armes; le malheureux jeune homme s’en aperçut; il dit à ses parents et à Gordon, sans pleurer, sans gémir, sans s’émouvoir: Pensez-vous donc qu’il y ait quelqu’un sur la terre qui ait le droit et le pouvoir de m’empêcher de finir ma vie? Gordon se garda bien de lui étaler ces lieux communs fastidieux par lesquels on essaie de prouver qu’il n’est pas permis d’user de sa liberté pour cesser d’être quand on est horriblement mal, qu’il ne faut pas sortir de sa maison quand on ne peut plus y demeurer, que l’homme est sur la terre comme un soldat à son poste: comme s’il importait à l’Etre des êtres que l’assemblage de quelques parties de matière fût dans un lieu ou dans un autre; raisons impuissantes qu’un désespoir ferme et réfléchi dédaigne d’écouter, et auxquelles Caton ne répondit que par un coup de poignard.

Le morne et terrible silence de l’Ingénu, ses yeux sombres, ses lèvres tremblantes, les frémissements de son corps, portaient dans l’âme de tous ceux qui le regardaient ce mélange de compassion et d’effroi qui enchaîne toutes les puissances de l’âme, qui exclut tout discours, et qui ne se manifeste que par des mots entrecoupés. L’hôtesse et sa famille étaient accourues; on tremblait de son désespoir, on le gardait à vue, on observait tous ses mouvements. Déjà le corps glacé de la belle Saint-Yves avait été porté dans une salle basse, loin des yeux de son amant, qui semblait la chercher encore, quoiqu’il ne fût plus en état de rien voir.

Au milieu de ce spectacle de la mort, tandis que le corps est exposé à la porte de la maison, que deux prêtres à côté d’un bénitier récitent des prières d’un air distrait, que des passants jettent quelques gouttes d’eau bénite sur la bière par oisiveté, que d’autres poursuivent leur chemin avec indifférence, que les parents pleurent, et qu’un amant est prêt de s’arracher la vie, le Saint-Pouange arrive avec l’amie de Versailles.

Son goût passager, n’ayant été satisfait qu’une fois, était devenu de l’amour. Le refus de ses bienfaits l’avait piqué. Le P. de La Chaise n’aurait jamais pensé à venir dans cette maison; mais Saint-Pouange ayant tous les jours devant les yeux l’image de la belle Saint-Yves, brûlant d’assouvir une passion qui par une seule jouissance avait enfoncé dans son coeur l’aiguillon des désirs, ne balança pas à venir lui-même chercher celle qu’il n’aurait pas peut-être voulu revoir trois fois, si elle était venue d’elle-même.

Il descend de carrosse; le premier objet qui se présente à lui est une bière; il détourne les yeux avec ce simple dégoût d’un homme nourri dans les plaisirs, qui pense qu’on doit lui épargner tout spectacle qui pourrait le ramener à la contemplation de la misère humaine. Il veut monter. La femme de Versailles demande par curiosité qui on va enterrer; on prononce le nom de mademoiselle de Saint-Yves. A ce nom, elle pâlit et pousse[1] un cri affreux; Saint-Pouange se retourne; la surprise et la douleur remplissent son âme. Le bon Gordon était là, les yeux remplis de larmes. Il interrompt ses tristes prières pour apprendre à l’homme de cour toute cette horrible catastrophe. Il lui parle avec cet empire que donnent la douleur et la vertu. Saint-Pouange n’était point né méchant; le torrent des affaires et des amusements avait emporté son âme, qui ne se connaissait pas encore. Il ne touchait point à la vieillesse, qui endurcit d’ordinaire le coeur des ministres; il écoutait Gordon, les yeux baissés, et il en essuyait quelques pleurs qu’il était étonné de répandre: il connut le repentir.

[1] Toutes les éditions, depuis 1767 jusques et compris les éditions de Kehl et quelques unes de celles qui les ont suivies, portent: _poussa_. C’est un erratum manuscrit de feu Decrois qui a proposé de mettre _pousse_. B.

Je veux voir absolument, dit-il, cet homme extraordinaire dont vous m’avez parlé; il m’attendrit presque autant que cette innocente victime dont j’ai causé la mort. Gordon le suit jusqu’à la chambre où le prieur, la Kerkabon, l’abbé de Saint-Yves, et quelques voisins, rappelaient à la vie le jeune homme retombé en défaillance.

J’ai fait votre malheur, lui dit le sous-ministre, j’emploierai ma vie à le réparer. La première idée qui vint à l’Ingénu fut de le tuer, et de se tuer lui-même après. Rien n’était plus à sa place; mais il était sans armes et veillé de près. Saint-Pouange ne se rebuta point des refus accompagnés du reproche, du mépris, et de l’horreur qu’il avait mérités, et qu’on lui prodigua. Le temps adoucit tout. Mons de Louvois vint enfin à bout de faire un excellent officier de l’Ingénu, qui a paru sous un autre nom à Paris et dans les armées, avec l’approbation de tous les honnêtes gens, et qui a été à-la-fois un guerrier et un philosophe intrépide.

Il ne parlait jamais de cette aventure sans gémir; et cependant sa consolation était d’en parler. Il chérit la mémoire de la tendre Saint-Yves jusqu’au dernier moment de sa vie. L’abbé de Saint-Yves et le prieur eurent chacun un bon bénéfice; la bonne Kerkabon aima mieux voir son neveu dans les honneurs militaires que dans le sous-diaconat. La dévote de Versailles garda les boucles de diamants, et reçut encore un beau présent. Le P. Tout-à-tous eut des boîtes de chocolat, de café, de sucre candi, de citrons confits, avec les _Méditations du révérend P. Croiset_ et _la Fleur des saints_[2] reliées en maroquin. Le bon Gordon vécut avec l’Ingénu jusqu’à sa mort dans la plus intime amitié; il eut un bénéfice aussi, et oublia pour jamais la grâce efficace et le concours concomitant. Il prit pour sa devise: _Malheur est bon à quelque chose_. Combien d’honnêtes gens dans le monde ont pu dire: _Malheur n’est bon à rien!_

[1] La _Fleur des saints_ est du jésuite Ribadeneira; voyez tome XXIX, page 33; et dans le tome XIV, une note du _Russe à Paris_, et une du _Marseillais et le Lion_. B.