# L'Ingénu

## Part 5

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Pour peu qu’on encourage une amante passionnée, elle est intrépide. La Saint-Yves se présente à l’audience. Sa jeunesse, ses charmes, ses yeux tendres mouillés de quelques pleurs, attirèrent tous les regards. Chaque courtisan du sous-ministre oublia un moment l’idole du pouvoir pour contempler celle de la beauté. Le Saint-Pouange la fit entrer dans un cabinet; elle parla avec attendrissement et avec grâce. Saint-Pouange se sentit touché. Elle tremblait, il la rassura. Revenez ce soir, lui dit-il; vos affaires méritent qu’on y pense et qu’on en parle à loisir; il y a ici trop de monde; on expédie les audiences trop rapidement: il faut que je vous entretienne à fond de tout ce qui vous regarde. Ensuite, ayant fait l’éloge de sa beauté et de ses sentiments, il lui recommanda de venir à sept heures du soir.

Elle n’y manqua pas; la dévote amie l’accompagna encore, mais elle se tint dans le salon, et lut le _Pédagogue chrétien_[1], pendant que le Saint-Pouange et la belle Saint-Yves étaient dans l’arrière-cabinet. Croiriez-vous bien, mademoiselle, lui dit-il d’abord, que votre frère est venu me demander une lettre de cachet contre vous? En vérité j’en expédierais plutôt une pour le renvoyer en Basse-Bretagne.—Hélas! monsieur, on est donc bien libéral de lettres de cachet dans vos bureaux, puisqu’on en vient solliciter du fond du royaume, comme des pensions. Je suis bien loin d’en demander une contre mon frère. J’ai beaucoup à me plaindre de lui, mais je respecte la liberté des hommes; je demande celle d’un homme que je veux épouser, d’un homme à qui le roi doit la conservation d’une province, qui peut le servir utilement, et qui est le fils d’un officier tué à son service. De quoi est-il accusé? comment a-t-on pu le traiter si cruellement sans l’entendre?

[1] Ouvrage que Voltaire appelle _Excellent livre pour les sots_ (voyez tome XXIX, page 119). L’auteur est le P. Outreman. B.

Alors le sous-ministre lui montra la lettre du jésuite espion et celle du perfide bailli.—Quoi! il y a de pareils monstres sur la terre! et on veut me forcer ainsi à épouser le fils ridicule d’un homme ridicule et méchant! et c’est sur de pareils avis qu’on décide ici de la destinée des citoyens! Elle se jeta à genoux, elle demanda avec des sanglots la liberté du brave homme qui l’adorait. Ses charmes en cet état parurent dans leur plus grand avantage. Elle était si belle, que le Saint-Pouange, perdant toute honte, lui insinua qu’elle réussirait si elle commençait par lui donner les prémices de ce qu’elle réservait à son amant. La Saint-Yves, épouvantée et confuse, feignit long-temps de ne le pas entendre; il fallut s’expliquer plus clairement. Un mot lâché d’abord avec retenue en produisait un plus fort suivi d’un autre plus expressif. On offrit non seulement la révocation de la lettre de cachet, mais des récompenses, de l’argent, des honneurs, des établissements; et plus on promettait, plus le désir de n’être pas refusé augmentait.

La Saint-Yves pleurait, elle était suffoquée, à demi renversée sur un sofa, croyant à peine ce qu’elle voyait, ce qu’elle entendait. Le Saint-Pouange, à son tour, se jeta à ses genoux. Il n’était pas sans agréments, et aurait pu ne pas effaroucher un coeur moins prévenu; mais Saint-Yves adorait son amant, et croyait que c’était un crime horrible de le trahir pour le servir. Saint-Pouange redoublait les prières et les promesses: enfin la tête lui tourna au point, qu’il lui déclara que c’était le seul moyen de tirer de sa prison l’homme auquel elle prenait un intérêt si violent et si tendre. Cet étrange entretien se prolongeait. La dévote de l’antichambre, en lisant son _Pédagogue chrétien_, disait: Mon Dieu! que peuvent-ils faire là depuis deux heures? jamais monseigneur de Saint-Pouange n’a donné une si longue audience; peut-être qu’il a tout refusé à cette pauvre fille, puisqu’elle le prie encore.

Enfin sa compagne sortit de l’arrière-cabinet, tout éperdue, sans pouvoir parler, réfléchissant profondément sur le caractère des grands et des demi-grands, qui sacrifient si légèrement la liberté des hommes et l’honneur des femmes.

Elle ne dit pas un mot pendant tout le chemin. Arrivée chez l’amie, elle éclata, elle lui conta tout. La dévote fit de grands signes de croix. Ma chère amie, il faut consulter dès demain le P. Tout-à-tous, notre directeur; il a beaucoup de crédit auprès de M. de Saint-Pouange; il confesse plusieurs servantes de sa maison; c’est un homme pieux et accommodant, qui dirige aussi des femmes de qualité: abandonnez-vous à lui, c’est ainsi que j’en use; je m’en suis toujours bien trouvée. Nous autres pauvres femmes nous avons besoin d’être conduites par un homme.—Eh bien donc! ma chère amie, j’irai trouver demain le P. Tout-à-tous.

CHAPITRE XVI.

Elle consulte un jésuite.

Dès que la belle et désolée Saint-Yves fut avec son bon confesseur, elle lui confia qu’un homme puissant et voluptueux lui proposait de faire sortir de prison celui qu’elle devait épouser légitimement, et qu’il demandait un grand prix de son service; qu’elle avait une répugnance horrible pour une telle infidélité, et que, s’il ne s’agissait que de sa propre vie, elle la sacrifierait plutôt que de succomber.

Voilà un abominable pécheur! lui dit le P. Tout-à-tous. Vous devriez bien me dire le nom de ce vilain homme; c’est à coup sûr quelque janséniste; je le dénoncerai à sa révérence le P. de La Chaise, qui le fera mettre dans le gîte où est à présent la chère personne que vous devez épouser.

La pauvre fille, après un long embarras et de grandes irrésolutions, lui nomma enfin Saint-Pouange.

Monseigneur de Saint-Pouange! s’écria le jésuite; ah! ma fille, c’est tout autre chose; il est cousin du plus grand ministre que nous ayons jamais eu, homme de bien, protecteur de la bonne cause, bon chrétien; il ne peut avoir eu une telle pensée; il faut que vous ayez mal entendu.—Ah! mon père, je n’ai entendu que trop bien; je suis perdue, quoi que je fasse; je n’ai que le choix du malheur et de la honte; il faut que mon amant reste enseveli tout vivant, ou que je me rende indigne de vivre. Je ne puis le laisser périr, et je ne puis le sauver.

Le P. Tout-à-tous tâcha de la calmer par ces douces paroles:

Premièrement, ma fille, ne dites jamais ce mot _mon amant_; il y a quelque chose de mondain qui pourrait offenser Dieu: dites _mon mari_; car bien qu’il ne le soit pas encore, vous le regardez comme tel; et rien n’est plus honnête.

Secondement, bien qu’il soit votre époux en idée, en espérance, il ne l’est pas en effet: ainsi vous ne commettriez pas un adultère, péché énorme qu’il faut toujours éviter autant qu’il est possible.

Troisièmement, les actions ne sont pas d’une malice de coulpe quand l’intention est pure, et rien n’est plus pur que de délivrer votre mari.

Quatrièmement, vous avez des exemples dans la sainte antiquité qui peuvent merveilleusement servir à votre conduite. Saint Augustin rapporte que sous le proconsulat de Septimius Acyndinus[1], en l’an 340 de notre salut, un pauvre homme ne pouvant payer à César ce qui appartenait à César, fut condamné à la mort, comme il est juste, malgré la maxime, _Où il n’y a rien le roi perd ses droits_. Il s’agissait d’une livre d’or; le condamné avait une femme en qui Dieu avait mis la beauté et la prudence. Un vieux richard promit de donner une livre d’or, et même plus, à la dame, à condition qu’il commettrait avec elle le péché immonde. La dame ne crut point faire mal en sauvant son mari. Saint Augustin approuve fort sa généreuse résignation. Il est vrai que le vieux richard la trompa, et peut-être même son mari n’en fut pas moins pendu; mais elle avait fait tout ce qui était en elle pour sauver sa vie.

[1] Voyez, dans le _Dictionnaire de Bayle_, l’article ACYNDINUS. B.

Soyez sûre, ma fille, que quand un jésuite vous cite saint Augustin, il faut que ce saint ait pleinement raison. Je ne vous conseille rien, vous êtes sage; il est à présumer que vous serez utile à votre mari. Monseigneur de Saint-Pouange est un honnête homme, il ne vous trompera pas; c’est tout ce que je puis vous dire: je prierai Dieu pour vous, et j’espère que tout se passera à sa plus grande gloire.

La belle Saint-Yves, non moins effrayée des discours du jésuite que des propositions du sous-ministre, s’en retourna éperdue chez son amie. Elle était tentée de se délivrer, par la mort, de l’horreur de laisser dans une captivité affreuse l’amant qu’elle adorait, et de la honte de le délivrer au prix de ce qu’elle avait de plus cher, et qui ne devait appartenir qu’à cet amant infortuné.

CHAPITRE XVII.

Elle succombe par vertu.

Elle priait son amie de la tuer; mais cette femme, non moins indulgente que le jésuite, lui parla plus clairement encore. Hélas! dit-elle, les affaires ne se font guère autrement dans cette cour si aimable, si galante, si renommée. Les places les plus médiocres et les plus considérables n’ont souvent été données qu’au prix qu’on exige de vous. Ecoutez, vous m’avez inspiré de l’amitié et de la confiance; je vous avouerai que si j’avais été aussi difficile que vous l’êtes, mon mari ne jouirait pas du petit poste qui le fait vivre; il le sait, et loin d’en être fâché, il voit en moi sa bienfaitrice, et il se regarde comme ma créature. Pensez-vous que tous ceux qui ont été à la tête des provinces, ou même des armées, aient dû leurs honneurs et leur fortune à leurs seuls services? Il en est qui en sont redevables à mesdames leurs femmes. Les dignités de la guerre ont été sollicitées par l’amour, et la place a été donnée au mari de la plus belle.

Vous êtes dans une situation bien plus intéressante; il s’agit de rendre votre amant au jour et de l’épouser; c’est un devoir sacré qu’il vous faut remplir. On n’a point blâmé les belles et grandes dames dont je vous parle; on vous applaudira, on dira que vous ne vous êtes permis une faiblesse que par un excès de vertu.—Ah! quelle vertu! s’écria la belle Saint-Yves; quel labyrinthe d’iniquités! quel pays! et que j’apprends à connaître les hommes! Un P. de La Chaise et un bailli ridicule font mettre mon amant en prison, ma famille me persécute, on ne me tend la main dans mon désastre que pour me déshonorer. Un jésuite a perdu un brave homme, un autre jésuite veut me perdre; je ne suis entourée que de pièges, et je touche au moment de tomber dans la misère. Il faut que je me tue, ou que je parle au roi; je me jetterai à ses pieds sur son passage, quand il ira à la messe ou à la comédie.

On ne vous laissera pas approcher, lui dit sa bonne amie; et si vous aviez le malheur de parler, mons de Louvois et le révérend P. de La Chaise pourraient vous enterrer dans le fond d’un couvent pour le reste de vos jours.

Tandis que cette brave personne augmentait ainsi les perplexités de cette âme désespérée, et enfonçait le poignard dans son coeur, arrive un exprès de M. de Saint-Pouange avec une lettre et deux beaux pendants d’oreilles. Saint-Yves rejeta le tout en pleurant; mais l’amie s’en chargea.

Dès que le messager fut parti, la confidente lit la lettre dans laquelle on propose un petit souper aux deux amies pour le soir. Saint-Yves jure qu’elle n’ira point. La dévote veut lui essayer les deux boucles de diamants. Saint-Yves ne le put souffrir; elle combattit la journée entière. Enfin, n’ayant en vue que son amant, vaincue, entraînée, ne sachant où on la mène, elle se laisse conduire au souper fatal. Rien n’avait pu la déterminer à se parer des pendants d’oreilles; la confidente les apporta, elle les lui ajusta malgré elle avant qu’on se mît à table. Saint-Yves était si confuse, si troublée, qu’elle se laissait tourmenter; et le patron en tirait un augure très favorable. Vers la fin du repas, la confidente se retira discrètement. Le patron montra alors la révocation de la lettre de cachet, le brevet d’une gratification considérable, celui d’une compagnie, et n’épargna pas les promesses. Ah! lui dit Saint-Yves, que je vous aimerais si vous ne vouliez pas être tant aimé!

Enfin, après une longue résistance, après des sanglots, des cris, des larmes, affaiblie du combat, éperdue, languissante, il fallut se rendre. Elle n’eut d’autre ressource que de se promettre de ne penser qu’à l’Ingénu, tandis que le cruel jouirait impitoyablement de la nécessité où elle était réduite.

CHAPITRE XVIII.

Elle délivre son amant et un janséniste.

Au point du jour elle vole à Paris, munie de l’ordre du ministre. Il est difficile de peindre ce qui se passait dans son coeur pendant ce voyage. Qu’on imagine une âme vertueuse et noble, humiliée de son opprobre, enivrée de tendresse, déchirée des remords d’avoir trahi son amant, pénétrée du plaisir de délivrer ce qu’elle adore! Ses amertumes, ses combats, son succès, partageaient toutes ses réflexions. Ce n’était plus cette fille simple dont une éducation provinciale avait rétréci les idées. L’amour et le malheur l’avaient formée. Le sentiment avait fait autant de progrès en elle que la raison en avait fait dans l’esprit de son amant infortuné. Les filles apprennent à sentir plus aisément que les hommes n’apprennent à penser. Son aventure était plus instructive que quatre ans de couvent.

Son habit était d’une simplicité extrême. Elle voyait avec horreur les ajustements sous lesquels elle avait paru devant son funeste bienfaiteur; elle avait laissé ses boucles de diamants à sa compagne sans même les regarder. Confuse et charmée, idolâtre de l’Ingénu, et se haïssant elle-même, elle arrive enfin à la porte de

… cet affreux château, palais de la vengeance, Qui renferme souvent le crime et l’innocence[1].

[1] _Henriade_,, chant IV, vers 456-57. B.

Quand il fallut descendre du carrosse, les forces lui manquèrent; on l’aida; elle entra, le coeur palpitant, les yeux humides, le front consterné. On la présente au gouverneur; elle veut lui parler, sa voix expire; elle montre son ordre en articulant à peine quelques paroles. Le gouverneur aimait son prisonnier; il fut très aise de sa délivrance. Son coeur n’était pas endurci comme celui de quelques honorables geôliers ses confrères qui, ne pensant qu’à la rétribution attachée à la garde de leurs captifs, fondant leurs revenus sur leurs victimes, et vivant du malheur d’autrui, se fesaient en secret une joie affreuse des larmes des infortunés.

Il fait venir le prisonnier dans son appartement. Les deux amants se voient, et tous deux s’évanouissent. La belle Saint-Yves resta long-temps sans mouvement et sans vie: l’autre rappela bientôt son courage. C’est apparemment là madame votre femme, lui dit le gouverneur; vous ne m’aviez point dit que vous fussiez marié. On me mande que c’est à ses soins généreux que vous devez votre délivrance. Ah! je ne suis pas digne d’être sa femme, dit la belle Saint-Yves d’une voix tremblante; et elle retomba encore en faiblesse.

Quand elle eut repris ses sens, elle présenta, toujours tremblante, le brevet de la gratification, et la promesse par écrit d’une compagnie. L’Ingénu, aussi étonné qu’attendri, s’éveillait d’un songe pour retomber dans un autre. Pourquoi ai-je été renfermé ici? comment avez-vous pu m’en tirer? où sont les monstres qui m’y ont plongé? Vous êtes une divinité qui descendez du ciel à mon secours.

La belle Saint-Yves baissait la vue, regardait son amant, rougissait, et détournait, le moment d’après, ses yeux mouillés de pleurs. Elle lui apprit enfin tout ce qu’elle savait, et tout ce qu’elle avait éprouvé, excepté ce qu’elle aurait voulu se cacher pour jamais, et ce qu’un autre que l’Ingénu, plus accoutumé au monde et plus instruit des usages de la cour, aurait deviné facilement.

Est-il possible qu’un misérable comme ce bailli ait eu le pouvoir de me ravir ma liberté? Ah! je vois bien qu’il en est des hommes comme des plus vils animaux; tous peuvent nuire. Mais est-il possible qu’un moine, un jésuite confesseur du roi, ait contribué à mon infortune autant que ce bailli, sans que je puisse imaginer sous quel prétexte ce détestable fripon m’a persécuté? M’a-t-il fait passer pour un janséniste? Enfin, comment vous êtes-vous souvenue de moi? je ne le méritais pas, je n’étais alors qu’un sauvage. Quoi! vous avez pu sans conseil, sans secours, entreprendre le voyage de Versailles! Vous y avez paru, et on a brisé mes fers! Il est donc dans la beauté et dans la vertu un charme invincible qui fait tomber les portes de fer, et qui amollit les coeurs de bronze!

A ce mot de _vertu_, des sanglots échappèrent à la belle Saint-Yves. Elle ne savait pas combien elle était vertueuse dans le crime qu’elle se reprochait.

Son amant continua ainsi: Ange, qui avez rompu mes liens, si vous avez eu (ce que je ne comprends pas encore) assez de crédit pour me faire rendre justice, faites-la donc rendre aussi à un vieillard qui m’a le premier appris à penser, comme vous m’avez appris à aimer. La calamité nous a unis; je l’aime comme un père, je ne peux vivre ni sans vous ni sans lui.

Moi! que je sollicite le même homme qui….—Oui, je veux tout vous devoir, et je ne veux devoir jamais rien qu’à vous: écrivez à cet homme puissant, comblez-moi de vos bienfaits, achevez ce que vous avez commencé, achevez vos prodiges. Elle sentait qu’elle devait faire tout ce que son amant exigeait: elle voulut écrire, sa main ne pouvait obéir. Elle recommença trois fois sa lettre, la déchira trois fois; elle écrivit enfin, et les deux amants sortirent après avoir embrassé le vieux martyr de la grâce efficace.

L’heureuse et désolée Saint-Yves savait dans quelle maison logeait son frère; elle y alla; son amant prit un appartement dans la même maison.

A peine y furent-ils arrivés que son protecteur lui envoya l’ordre de l’élargissement du bon-homme Gordon, et lui demanda un rendez-vous pour le lendemain. Ainsi, à chaque action honnête et généreuse qu’elle fesait, son déshonneur en était le prix. Elle regardait avec exécration cet usage de vendre le malheur et le bonheur des hommes. Elle donna l’ordre de l’élargissement à son amant, et refusa le rendez-vous d’un bienfaiteur qu’elle ne pouvait plus voir sans expirer de douleur et de honte. L’Ingénu ne pouvait se séparer d’elle que pour aller délivrer un ami: il y vola. Il remplit ce devoir en réfléchissant sur les étranges événements de ce monde, et en admirant la vertu courageuse d’une jeune fille à qui deux infortunés devaient plus que la vie.

CHAPITRE XIX.

L’Ingénu, la belle Saint-Yves, et leurs parents, sont rassemblés.

La généreuse et respectable infidèle était avec son frère l’abbé de Saint-Yves, le bon prieur de la Montagne, et la dame de Kerkabon. Tous étaient également étonnés; mais leur situation et leurs sentiments étaient bien différents. L’abbé de Saint-Yves pleurait ses torts aux pieds de sa soeur, qui lui pardonnait. Le prieur et sa tendre soeur pleuraient aussi, mais de joie; le vilain bailli et son insupportable fils ne troublaient point cette scène touchante. Ils étaient partis au premier bruit de l’élargissement de leur ennemi; ils couraient ensevelir dans leur province leur sottise et leur crainte.

Les quatre personnages, agités de cent mouvements divers, attendaient que le jeune homme revînt avec l’ami qu’il devait délivrer. L’abbé de Saint-Yves n’osait lever les yeux devant sa soeur: la bonne Kerkabon disait: Je reverrai donc mon cher neveu! Vous le reverrez, dit la charmante Saint-Yves, mais ce n’est plus le même homme; son maintien, son ton, ses idées, son esprit, tout est changé. Il est devenu aussi respectable qu’il était naïf et étranger à tout. Il sera l’honneur et la consolation de votre famille: que ne puis-je être aussi le bonheur de la mienne! Vous n’êtes point non plus la même, dit le prieur; que vous est-il donc arrivé qui ait fait en vous un si grand changement?

Au milieu de cette conversation l’Ingénu arrive, tenant par la main son janséniste. La scène alors devint plus neuve et plus intéressante. Elle commença par les tendres embrassements de l’oncle et de la tante. L’abbé de Saint-Yves se mettait presque aux genoux de l’Ingénu, qui n’était plus l’ingénu. Les deux amants se parlaient par des regards qui exprimaient tous les sentiments dont ils étaient pénétrés. On voyait éclater la satisfaction, la reconnaissance, sur le front de l’un; l’embarras était peint dans les yeux tendres et un peu égarés de l’autre. On était étonné qu’elle mêlât de la douleur à tant de joie.

Le vieux Gordon devint en peu de moments cher à toute la famille. Il avait été malheureux avec le jeune prisonnier, et c’était un grand titre. Il devait sa délivrance aux deux amants, cela seul le réconciliait avec l’amour; l’âpreté de ses anciennes opinions sortait de son coeur: il était changé en homme, ainsi que le Huron. Chacun raconta ses aventures avant le souper. Les deux abbés, la tante, écoutaient comme des enfants qui entendent des histoires de revenants, et comme des hommes qui s’intéressaient tous à tant de désastres. Hélas! dit Gordon, il y a peut-être plus de cinq cents personnes vertueuses qui sont à présent dans les mêmes fers que mademoiselle de Saint-Yves a brisés: leurs malheurs sont inconnus. On trouve assez de mains qui frappent sur la foule des malheureux, et rarement une secourable. Cette réflexion si vraie augmentait sa sensibilité et sa reconnaissance: tout redoublait le triomphe de la belle Saint-Yves; on admirait la grandeur et la fermeté de son âme. L’admiration était mêlée de ce respect qu’on sent malgré soi pour une personne qu’on croit avoir du crédit à la cour. Mais l’abbé de Saint-Yves disait quelquefois: Comment ma soeur a-t-elle pu faire pour obtenir si tôt ce crédit?

On allait se mettre à table de très bonne heure: voilà que la bonne amie de Versailles arrive, sans rien savoir de tout ce qui s’était passé; elle était en carrosse à six chevaux, et on voit bien à qui appartient l’équipage. Elle entre avec l’air imposant d’une personne de cour qui a de grandes affaires, salue très légèrement la compagnie, et tirant la belle Saint-Yves à l’écart: Pourquoi vous faire tant attendre? Suivez-moi; voilà vos diamants que vous aviez oubliés. Elle ne put dire ces paroles si bas que l’Ingénu ne les entendît: il vit les diamants; le frère fut interdit; l’oncle et la tante n’éprouvèrent qu’une surprise de bonnes gens qui n’avaient jamais vu une telle magnificence. Le jeune homme, qui s’était formé par un an de réflexions, en fit malgré lui, et parut troublé un moment. Son amante s’en aperçut; une pâleur mortelle se répandit sur son beau visage, un frisson la saisit, elle se soutenait à peine. Ah! madame, dit-elle à la fatale amie, vous m’avez perdue! vous me donnez la mort! Ces paroles percèrent le coeur de l’Ingénu; mais il avait déjà appris à se posséder; il ne les releva point, de peur d’inquiéter sa maîtresse devant son frère, mais il pâlit comme elle.

Saint-Yves, éperdue de l’altération qu’elle apercevait sur le visage de son amant, entraîne cette femme hors de la chambre dans un petit passage, jette les diamants à terre devant elle. Ah! ce ne sont pas eux qui m’ont séduite, vous le savez; mais celui qui les a donnés ne me reverra jamais. L’amie les ramassait, et Saint-Yves ajoutait: Qu’il les reprenne ou qu’il vous les donne; allez, ne me rendez plus honteuse de moi-même. L’ambassadrice enfin s’en retourna, ne pouvant comprendre les remords dont elle était témoin.

La belle Saint-Yves, oppressée, éprouvant dans son corps une révolution qui la suffoquait, fut obligée de se mettre au lit; mais pour n’alarmer personne elle ne parla point de ce qu’elle souffrait; et, ne prétextant que sa lassitude, elle demanda la permission de prendre du repos; mais ce fut après avoir rassuré la compagnie par des paroles consolantes et flatteuses, et jeté sur son amant des regards qui portaient le feu dans son âme.

Le souper, qu’elle n’animait pas, fut triste dans le commencement, mais de cette tristesse intéressante qui fournit de ces conversations attachantes et utiles si supérieures à la frivole joie qu’on recherche, et qui n’est d’ordinaire qu’un bruit importun.

