Part 4
«Je m’imagine que les nations ont été long-temps comme moi, qu’elles ne se sont instruites que fort tard, qu’elles n’ont été occupées pendant des siècles que du moment présent qui coulait, très peu du passé, et jamais de l’avenir. J’ai parcouru cinq ou six cents lieues du Canada, je n’y ai pas trouvé un seul monument; personne n’y sait rien de ce qu’a fait son bisaïeul. Ne serait-ce pas là l’état naturel de l’homme? L’espèce de ce continent-ci me paraît supérieure à celle de l’autre. Elle a augmenté son être depuis plusieurs siècles par les arts et par les connaissances. Est-ce parcequ’elle a de la barbe au menton, et que Dieu a refusé la barbe aux Américains? Je ne le crois pas; car je vois que les Chinois n’ont presque point de barbe, et qu’ils cultivent les arts depuis plus de cinq mille années. En effet, s’ils ont plus de quatre mille ans d’annales, il faut bien que la nation ait été rassemblée et florissante depuis plus de cinquante siècles.
«Une chose me frappe surtout dans cette ancienne histoire de la Chine, c’est que presque tout y est vraisemblable et naturel. Je l’admire en ce qu’il n’y a rien de merveilleux.
«Pourquoi toutes les autres nations se sont-elles donné des origines fabuleuses? Les anciens chroniqueurs de l’histoire de France, qui ne sont pas fort anciens, font venir les Français d’un Francus, fils d’Hector: les Romains se disaient issus d’un Phrygien, quoiqu’il n’y eût pas dans leur langue un seul mot qui eût le moindre rapport à la langue de Phrygie: les dieux avaient habité dix mille ans en Egypte, et les diables, en Scythie, où ils avaient engendré les Huns. Je ne vois avant Thucydide que des romans semblables aux Amadis, et beaucoup moins amusants. Ce sont partout des apparitions, des oracles, des prodiges, des sortilèges, des métamorphoses, des songes expliqués, et qui font la destinée des plus grands empires et des plus petits états: ici des bêtes qui parlent, là des bêtes qu’on adore, des dieux transformés en hommes, et des hommes transformés en dieux. Ah! s’il nous faut des fables, que ces fables soient du moins l’emblème de la vérité! J’aime les fables des philosophes, je ris de celles des enfants, et je hais celles des imposteurs.»
Il tomba un jour sur une histoire de l’empereur Justinien. On y lisait que des apédeutes[1] de Constantinople avaient donné, en très mauvais grec, un édit contre le plus grand capitaine du siècle[2], parceque ce héros avait prononcé ces paroles dans la chaleur de la conversation: «La vérité luit de sa propre lumière, et on n’éclaire pas les esprits avec les flammes des bûchers.» Les apédeutes assurèrent que cette proposition était hérétique, sentant l’hérésie, et que l’axiome contraire était catholique, universel, et grec: « On n’éclaire les esprits qu’avec la flamme des bûchers, et la vérité ne saurait luire de sa propre lumière.» Ces linostoles[3] condamnèrent ainsi plusieurs discours du capitaine, et donnèrent un édit.
[1] Ignorants, gens sans éducation. (Note de M. Decroix.)
[2] La faculté de théologie dé Paris avait donné, en mauvais latin, une censure du _Bélisaire_ de Marmontel. B.
[3] Couverts de longs habits de lin (tels que des surplis). L’auteur fait ici allusion à la censure du _Bélisaire_ de Marmontel par la Sorbonne. (Note de M. Decroix.)
Quoi! s’écria l’Ingénu, des édits rendus par ces gens-là! Ce ne sont point des édits, répliqua Gordon, ce sont des contr’édits[4] dont tout le monde se moquait à Constantinople, et l’empereur tout le premier; c’était un sage prince, qui avait su réduire les apédeutes linostoles à ne pouvoir faire que du bien. Il savait que ces messieurs-là et plusieurs autres pastophores[5] avaient lassé de contr’édits la patience des empereurs ses prédécesseurs en matière plus grave. Il fit fort bien, dit l’Ingénu; on doit soutenir les pastophores et les contenir.
[4] L’édition encadrée de 1775 porte: _contr’édits_; on lit de même dans les éditions de Kehl. Toutes les éditions antérieures à 1775 portent: _contredits_, Mais on ne doit pas oublier que beaucoup d’ouvrages de Voltaire ont été imprimés en pays étrangers, et quelquefois loin des yeux de l’auteur. B.
[5] Vêtus de longues robes ou manteaux. (Note de M. Decroix.)
Il mit par écrit beaucoup d’autres réflexions qui épouvantèrent le vieux Gordon. Quoi! dit-il en lui-même, j’ai consumé cinquante ans à m’instruire, et je crains de ne pouvoir atteindre au bon sens naturel de cet enfant presque sauvage! je tremble d’avoir laborieusement fortifié des préjugés; il n’écoute que la simple nature.
Le bon-homme avait quelques uns de ces petits livres de critique, de ces brochures périodiques où des hommes incapables de rien produire dénigrent les productions des autres, où les Visé insultent aux Racine, et les Faydit aux Fénelon. L’Ingénu en parcourut quelques uns. Je les compare, disait-il, à certains moucherons qui vont déposer leurs oeufs dans le derrière des plus beaux chevaux: cela ne les empêche pas de courir. A peine les deux philosophes daignèrent-ils jeter les yeux sur ces excréments de la littérature.
Ils lurent bientôt ensemble les éléments de l’astronomie; l’Ingénu fit venir des sphères: ce grand spectacle le ravissait. Qu’il est dur, disait-il, de ne commencer à connaître le ciel que lorsqu’on me ravit le droit de le contempler! Jupiter et Saturne roulent dans ces espaces immenses; des millions de soleils éclairent des milliards de mondes; et dans le coin de terre où je suis jeté, il se trouve des êtres qui me privent, moi être voyant et pensant, de tous ces mondes où ma vue pourrait atteindre, et de celui où Dieu m’a fait naître! La lumière faite pour tout l’univers est perdue pour moi. On ne me la cachait pas dans l’horizon septentrional où j’ai passé mon enfance et ma jeunesse. Sans vous, mon cher Gordon, je serais ici dans le néant.
CHAPITRE XII.
Ce que l’Ingénu pense des pièces de théâtre.
Le jeune Ingénu ressemblait à un de ces arbres vigoureux qui, nés dans un sol ingrat, étendent en peu de temps leurs racines et leurs branches quand ils sont transplantés dans un terrain favorable; et il était bien extraordinaire qu’une prison fût ce terrain.
Parmi les livres qui occupaient le loisir des deux captifs, il se trouva des poésies, des traductions de tragédies grecques, quelques pièces du théâtre français. Les vers qui parlaient d’amour portèrent à-la-fois dans l’âme de l’Ingénu le plaisir et la douleur. Ils lui parlaient tous de sa chère Saint-Yves. La fable des deux Pigeons lui perça le coeur; il était bien loin de pouvoir revenir à son colombier.
Molière l’enchanta. Il lui fesait connaître les moeurs de Paris et du genre humain.—A laquelle de ses comédies donnez-vous la préférence?—Au _Tartufe_, sans difficulté. Je pense comme vous, dit Gordon; c’est un tartufe qui m’a plongé dans ce cachot, et peut-être ce sont des tartufes qui ont fait votre malheur.
Comment trouvez-vous ces tragédies grecques?—Bonnes pour des Grecs, dit l’Ingénu. Mais quand il lut l’_Iphigénie_ moderne, _Phèdre_, _Andromaque_, _Athalie_, il fut en extase, il soupira, il versa des larmes, il les sut par coeur sans avoir envie de les apprendre.
Lisez _Rodogune_, lui dit Gordon; on dit que c’est le chef-d’oeuvre du théâtre; les autres pièces qui vous ont fait tant de plaisir sont peu de chose en comparaison. Le jeune homme, dès la première page, lui dit: Cela n’est pas du même auteur.—A quoi le voyez-vous?—Je n’en sais rien encore; mais ces vers-là ne vont ni à mon oreille ni à mon coeur.—Oh! ce n’est rien que les vers, répliqua Gordon. L’Ingénu répondit: Pourquoi donc en faire?
Après avoir lu très attentivement la pièce, sans autre dessein que celui d’avoir du plaisir, il regardait son ami avec des yeux secs et étonnés, et ne savait que dire. Enfin, pressé de rendre compte de ce qu’il avait senti, voici ce qu’il répondit: Je n’ai guère entendu le commencement; j’ai été révolté du milieu; la dernière scène m’a beaucoup ému, quoiqu’elle me paraisse peu vraisemblable: je ne me suis intéressé pour personne, et je n’ai pas retenu vingt vers, moi qui les retiens tous quand ils me plaisent.
Cette pièce passe pourtant pour la meilleure que nous ayons.—Si cela est, répliqua-t-il, elle est peut-être comme bien des gens qui ne méritent pas leurs places. Après tout, c’est ici une affaire de goût; le mien ne doit pas encore être formé: je peux me tromper; mais vous savez que je suis assez accoutumé à dire ce que je pense, ou plutôt ce que je sens. Je soupçonne qu’il y a souvent de l’illusion, de la mode, du caprice dans les jugements des hommes. J’ai parlé d’après la nature; il se peut que chez moi la nature soit très imparfaite; mais il se peut aussi qu’elle soit quelquefois peu consultée par la plupart des hommes. Alors il récita des vers d’_Iphigénie_, dont il était plein; et quoiqu’il ne déclamât pas bien, il y mit tant de vérité et d’onction, qu’il fit pleurer le vieux janséniste. Il lut ensuite _Cinna_; il ne pleura point, mais il admira.
CHAPITRE XIII.
La belle Saint-Yves va à Versailles.
Pendant que notre infortuné s’éclairait plus qu’il ne se consolait; pendant que son génie, étouffé depuis si long-temps, se déployait avec tant de rapidité et de force; pendant que la nature, qui se perfectionnait en lui, le vengeait des outrages de la fortune, que devinrent monsieur le prieur et sa bonne soeur, et la belle recluse Saint-Yves? Le premier mois on fut inquiet, et au troisième on fut plongé dans la douleur; les fausses conjectures, les bruits mal fondés, alarmèrent: au bout de six mois on le crut mort. Enfin monsieur et mademoiselle de Kerkabon apprirent, par une ancienne lettre qu’un garde du roi avait écrite en Bretagne, qu’un jeune homme semblable à l’Ingénu était arrivé un soir à Versailles, mais qu’il avait été enlevé pendant la nuit, et que depuis ce temps personne n’en avait entendu parler.
Hélas! dit mademoiselle de Kerkabon, notre neveu aura fait quelque sottise, et se sera attiré de fâcheuses affaires. Il est jeune, il est Bas-Breton, il ne peut savoir comme on doit se comporter à la cour. Mon cher frère, je n’ai jamais vu Versailles ni Paris; voici une belle occasion, nous retrouverons peut-être notre pauvre neveu: c’est le fils de notre frère; notre devoir est de le secourir. Qui sait si nous ne pourrons point parvenir enfin à le faire sous-diacre, quand la fougue de la jeunesse sera amortie? Il avait beaucoup de dispositions pour les sciences. Vous souvenez-vous comme il raisonnait sur l’ancien et sur le nouveau _Testament_? Nous sommes responsables de son âme; c’est nous qui l’avons fait baptiser; sa chère maîtresse Saint-Yves passe les journées à pleurer. En vérité il faut aller à Paris. S’il est caché dans quelqu’une de ces vilaines maisons de joie dont on m’a fait tant de récits, nous l’en tirerons. Le prieur fut touché des discours de sa soeur. Il alla trouver l’évêque de Saint-Malo, qui avait baptisé le Huron, et lui demanda sa protection et ses conseils. Le prélat approuva le voyage. Il donna au prieur des lettres de recommandation pour le P. de La Chaise, confesseur du roi, qui avait la première dignité du royaume, pour l’archevêque de Paris, Harlay, et pour l’évêque de Meaux, Bossuet.
Enfin le frère et la soeur partirent; mais, quand ils furent arrivés à Paris, ils se trouvèrent égarés comme dans un vaste labyrinthe, sans fil et sans issue. Leur fortune était médiocre, et il leur fallait tous les jours des voitures pour aller à la découverte, et ils ne découvraient rien.
Le prieur se présenta chez le révérend P. de La Chaise; il était avec mademoiselle Du Tron, et ne pouvait donner audience à des prieurs. Il alla à la porte de l’archevêque; le prélat[1] était enfermé avec la belle madame de Lesdiguières pour les affaires de l’Eglise. Il courut à la maison de campagne de l’évêque de Meaux; celui-ci examinait, avec mademoiselle de Mauléon, l’amour mystique de madame Guyon. Cependant il parvint à se faire entendre de ces deux prélats; tous deux lui déclarèrent qu’ils ne pouvaient se mêler de son neveu, attendu qu’il n’était pas sous-diacre.
[1] François de Harlay de Chauvalon, archevêque de Paris, de 1670 à 1695, refusa la sépulture à Molière, fit enfermer madame Guyon, donna la bénédiction nuptiale à Louis XIV et à madame de Maintenon. Il était connu par ses aventures galantes. Un jour’qu’il entrait dans un salon où étaient un grand nombre de belles dames, il dit:
Formosi pecoris custos;
l’une d’elles acheva le vers de Virgile en ajoutant:
formosior ipse. B.
Enfin il vit le jésuite; celui-ci le reçut à bras ouverts, lui protesta qu’il avait toujours eu pour lui une estime particulière, ne l’ayant jamais connu. Il jura que la Société avait toujours été attachée aux Bas-Bretons. Mais, dit-il, votre neveu n’aurait-il pas le malheur d’être huguenot?—Non, assurément, mon révérend père.—Serait-il point janséniste?—Je puis assurer à votre révérence qu’à peine est-il chrétien: il y a environ onze mois que nous l’avons baptisé.—Voilà qui est bien, voilà qui est bien, nous aurons soin de lui. Votre bénéfice est-il considérable?—Oh! fort peu de chose, et mon neveu nous coûte beaucoup.—Y a-t-il quelques jansénistes dans le voisinage? Prenez bien garde, mon cher monsieur le prieur, ils sont plus dangereux que les huguenots et les athées.—Mon révérend père, nous n’en avons point; on ne sait ce que c’est que le jansénisme à Notre-Dame de la Montagne.—Tant mieux; allez, il n’y a rien que je ne fasse pour vous. Il congédia affectueusement le prieur, et n’y pensa plus.
Le temps s’écoulait, le prieur et la bonne soeur se désespéraient.
Cependant le maudit bailli pressait le mariage de son grand benêt de fils avec la belle Saint-Yves, qu’on avait fait sortir exprès du couvent. Elle aimait toujours son cher filleul autant qu’elle détestait le mari qu’on lui présentait. L’affront d’avoir été mise dans un couvent augmentait sa passion; l’ordre d’épouser le fils du bailli y mettait le comble. Les regrets, la tendresse, et l’horreur, bouleversaient son âme. L’amour, comme on sait, est bien plus ingénieux et plus hardi dans une jeune fille, que l’amitié ne l’est dans un vieux prieur et dans une tante de quarante-cinq ans passés. De plus, elle s’était bien formée dans son couvent par les romans qu’elle avait lus à la dérobée. La belle Saint-Yves se souvenait de la lettre qu’un garde du corps avait écrite en Basse-Bretagne, et dont on avait parlé dans la province. Elle résolut d’aller elle-même prendre des informations à Versailles; de se jeter aux pieds des ministres, si son mari était en prison, comme on le disait, et d’obtenir justice pour lui. Je ne sais quoi l’avertissait secrètement qu’à la cour on ne refuse rien à une jolie fille; mais elle ne savait pas ce qu’il en coûtait.
Sa résolution prise, elle est consolée, elle est tranquille, elle ne rebute plus son sot prétendu; elle accueille le détestable beau-père, caresse son frère, répand l’allégresse dans la maison; puis, le jour destiné à la cérémonie, elle part secrètement à quatre heures du matin avec ses petits présents de noce, et tout ce qu’elle a pu rassembler. Ses mesures étaient si bien prises, qu’elle était déjà à plus de dix lieues lorsqu’on entra dans sa chambre, vers le midi. La surprise et la consternation furent grandes. L’interrogant bailli fit ce jour-là plus de questions qu’il n’en avait fait dans toute la semaine; le mari resta plus sot qu’il ne l’avait jamais été. L’abbé de Saint-Yves en colère prit le parti de courir après sa soeur. Le bailli et son fils voulurent l’accompagner. Ainsi la destinée conduisait à Paris presque tout ce canton de la Basse-Bretagne.
La belle Saint-Yves se doutait bien qu’on la suivrait. Elle était à cheval; elle s’informait adroitement des courriers s’ils n’avaient point rencontré un gros abbé, un énorme bailli, et un jeune benêt, qui couraient sur le chemin de Paris. Ayant appris au troisième jour qu’ils n’étaient pas loin, elle prit une route différente, et eut assez d’habileté et de bonheur pour arriver à Versailles, tandis qu’on la cherchait inutilement dans Paris.
Mais comment se conduire à Versailles? jeune, belle, sans conseil, sans appui, inconnue, exposée à tout, comment oser chercher un garde du roi? Elle imagina de s’adresser à un jésuite du bas étage; il y en avait pour toutes les conditions de la vie: comme Dieu, disaient-ils, a donné différentes nourritures aux diverses espèces d’animaux, il avait donné au roi son confesseur, que tous les solliciteurs de bénéfices appelaient _le chef de l’Église gallicane_; ensuite venaient les confesseurs des princesses; les ministres n’en avaient point; ils n’étaient pas si sots. Il y avait les jésuites du grand commun, et surtout les jésuites des femmes de chambre par lesquelles on savait les secrets des maîtresses; et ce n’était pas un petit emploi. La belle Saint-Yves s’adressa à un de ces derniers, qui s’appelait le P. Tout-à-tous. Elle se confessa à lui, lui exposa ses aventures, son état, son danger, et le conjura de la loger chez quelque bonne dévote qui la mît à l’abri des tentations.
Le P. Tout-à-tous l’introduisit chez la femme d’un officier du gobelet, l’une de ses plus affidées pénitentes. Dès qu’elle y fut, elle s’empressa de gagner la confiance et l’amitié de cette femme; elle s’informa du garde breton, et le fit prier de venir chez elle. Ayant su de lui que son amant avait été enlevé après avoir parlé à un premier commis, elle court chez ce commis: la vue d’une belle femme l’adoucit, car il faut convenir que Dieu n’a créé les femmes que pour apprivoiser les hommes.
Le plumitif attendri lui avoua tout. Votre amant est à la Bastille depuis près d’un an, et sans vous il y serait peut-être toute sa vie. La tendre Saint-Yves s’évanouit. Quand elle eut repris ses sens, le plumitif lui dit: Je suis sans crédit pour faire du bien; tout mon pouvoir se borne à faire du mal quelquefois. Croyez-moi, allez chez M. de Saint-Pouange, qui fait le bien et le mal, cousin et favori de monseigneur de Louvois. Ce ministre a deux âmes: M. de Saint-Pouange en est une; madame Dufresnoy[1], l’autre; mais elle n’est pas à présent à Versailles; il ne vous reste que de fléchir le protecteur que je vous indique. La belle Saint-Yves, partagée entre un peu de joie et d’extrêmes douleurs, entre quelque espérance et de tristes craintes, poursuivie par son frère, adorant son amant, essuyant ses larmes et en versant encore, tremblante, affaiblie, et reprenant courage, courut vite chez M. de Saint-Pouange.
[1] Dans les éditions antérieures aux éditions de Kehl, ou lit: _Madame Du Belloy_. B.
CHAPITRE XIV.
Progrès de l’esprit de l’Ingénu.
L’Ingénu fesait des progrès rapides dans les sciences, et surtout dans la science de l’homme. La cause du développement rapide de son esprit était due à son éducation sauvage presque autant qu’à la trempe de son âme; car, n’ayant rien appris dans son enfance, il n’avait point appris de préjugés. Son entendement n’ayant point été courbé par l’erreur était demeuré dans toute sa rectitude. Il voyait les choses comme elles sont, au lieu que les idées qu’on nous donne dans l’enfance nous les font voir toute notre vie comme elles ne sont point. Vos persécuteurs sont abominables, disait-il à son ami Gordon. Je vous plains d’être opprimé, mais je vous plains d’être janséniste. Toute secte me paraît le ralliement de l’erreur. Dites-moi s’il y a des sectes en géométrie? Non, mon cher enfant, lui dit en soupirant le bon Gordon; tous les hommes sont d’accord sur la vérité quand elle est démontrée, mais ils sont trop partagés sur les vérités obscures.—Dites sur les faussetés obscures. S’il y avait eu une seule vérité cachée dans vos amas d’arguments qu’on ressasse depuis tant de siècles, on l’aurait découverte sans doute; et l’univers aurait été d’accord au moins sur ce point-là. Si cette vérité était nécessaire comme le soleil l’est à la terre, elle serait brillante comme lui. C’est une absurdité, c’est un outrage au genre humain, c’est un attentat contre l’Être infini et suprême de dire: il y a une vérité essentielle à l’homme, et Dieu l’a cachée. Tout ce que disait ce jeune ignorant, instruit par la nature, fesait une impression profonde sur l’esprit du vieux savant infortuné. Serait-il bien vrai, s’écriat-il, que je me fusse rendu malheureux pour des chimères? Je suis bien plus sûr de mon malheur que de la grâce efficace. J’ai consumé mes jours à raisonner sur la liberté de Dieu et du genre humain; mais j’ai perdu la mienne; ni saint Augustin ni saint Prosper ne me tireront de l’abîme où je suis.
L’Ingénu, livré à son caractère, dit enfin: Voulez-vous que je vous parle avec une confiance hardie? Ceux qui se font persécuter pour ces vaines disputes de l’école me semblent peu sages; ceux qui persécutent me paraissent des monstres.
Les deux captifs étaient fort d’accord sur l’injustice de leur captivité. Je suis cent fois plus à plaindre que vous, disait l’Ingénu; je suis né libre comme l’air; j’avais deux vies, la liberté et l’objet de mon amour: on me les ôte. Nous voici tous deux dans les fers, sans savoir la raison et sans pouvoir la demander. J’ai vécu Huron vingt ans; on dit que ce sont des barbares, parcequ’ils se vengent de leurs ennemis; mais ils n’ont jamais opprimé leurs amis. A peine ai-je mis le pied en France, que j’ai versé mon sang pour elle; j’ai peut-être sauvé une province, et pour récompense je suis englouti dans ce tombeau des vivants, où je serais mort de rage sans vous. Il n’y a donc point de lois dans ce pays? on condamne les hommes sans les entendre! Il n’en est pas ainsi en Angleterre. Ah! ce n’était pas contre les Anglais que je devais me battre. Ainsi sa philosophie naissante ne pouvait dompter la nature outragée dans le premier de ses droits, et laissait un libre cours à sa juste colère.
Son compagnon ne le contredit point. L’absence augmente toujours l’amour qui n’est pas satisfait, et la philosophie ne le diminue pas. Il parlait aussi souvent de sa chère Saint-Yves que de morale et de métaphysique. Plus ses sentiments s’épuraient, et plus il aimait. Il lut quelques romans nouveaux; il en trouva peu qui lui peignissent la situation de son âme. Il sentait que son coeur allait toujours au-delà de ce qu’il lisait. Ah! disait-il, presque tous ces auteurs-là n’ont que de l’esprit et de l’art. Enfin le bon prêtre janséniste devenait insensiblement le confident de sa tendresse. Il ne connaissait l’amour auparavant que comme un péché dont on s’accuse en confession. Il apprit à le connaître comme un sentiment aussi noble que tendre, qui peut élever l’âme autant que l’amollir, et produire même quelquefois des vertus. Enfin, pour dernier prodige, un Huron convertissait un janséniste.
CHAPITRE XV.
La belle Saint-Yves résiste à des propositions délicates.
La belle Saint-Yves, plus tendre encore que son amant, alla donc chez M. de Saint-Pouange, accompagnée de l’amie chez qui elle logeait, toutes deux cachées dans leurs coiffes. La première chose qu’elle vit à la porte ce fut l’abbé de Saint-Yves, son frère, qui en sortait. Elle fut intimidée; mais la dévote amie la rassura. C’est précisément parcequ’on a parlé contre vous qu’il faut que vous parliez. Soyez sûre que dans ce pays les accusateurs ont toujours raison, si on ne se hâte de les confondre. Votre présence d’ailleurs, ou je me trompe fort, fera plus d’effet que les paroles de votre frère.