L'Ingénu

Part 3

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L’Ingénu piqué ne songea plus qu’à se bien battre contre ses anciens amis, pour ses compatriotes et pour monsieur le prieur. Les gentilshommes du voisinage accouraient de toutes parts; il se joint à eux: on avait quelques canons; il les charge, il les pointe, il les tire l’un après l’autre. Les Anglais débarquent; il court à eux, il en tue trois de sa main, il blesse même l’amiral, qui s’était moqué de lui. Sa valeur anime le courage de toute la milice; les Anglais se rembarquent, et toute la côte retentissait des cris de victoire, vive le roi, vive l’Ingénu! Chacun l’embrassait, chacun s’empressait d’étancher le sang de quelques blessures légères qu’il avait reçues. Ah! disait-il, si mademoiselle de Saint-Yves était là, elle me mettrait une compresse.

Le bailli, qui s’était caché dans sa cave pendant le combat, vint lui faire compliment comme les autres. Mais il fut bien surpris quand il entendit Hercule l’Ingénu dire à une douzaine de jeunes gens de bonne volonté, dont il était entouré: Mes amis, ce n’est rien d’avoir délivré l’abbaye de la Montagne, il faut délivrer une fille. Toute cette bouillante jeunesse prit feu à ces seules paroles. On le suivait déjà en foule, on courait au couvent. Si le bailli n’avait pas sur-le-champ averti le commandant, si on n’avait pas couru après la troupe joyeuse, c’en était fait. On ramena l’Ingénu chez son oncle et sa tante, qui le baignèrent de larmes de tendresse.

Je vois bien que vous ne serez jamais ni sous-diacre ni prieur, lui dit l’oncle; vous serez un officier encore plus brave que mon frère le capitaine, et probablement aussi gueux. Et mademoiselle de Kerkabon pleurait toujours en l’embrassant, et en disant: Il se fera tuer comme mon frère; il vaudrait bien mieux qu’il fût sous-diacre.

L’Ingénu, dans le combat, avait ramassé une grosse bourse remplie de guinées, que probablement l’amiral avait laissé tomber. Il ne douta pas qu’avec cette bourse il ne pût acheter toute la Basse-Bretagne, et surtout faire mademoiselle de Saint-Yves grande dame. Chacun l’exhorta à faire le voyage de Versailles, pour y recevoir le prix de ses services. Le commandant, les principaux officiers, le comblèrent de certificats. L’oncle et la tante approuvèrent le voyage du neveu. Il devait être, sans difficulté, présenté au roi: cela seul lui donnerait un prodigieux relief dans la province. Ces deux bonnes gens ajoutèrent à la bourse anglaise un présent considérable de leurs épargnes. L’Ingénu disait en lui-même: Quand je verrai le roi, je lui demanderai mademoiselle de Saint-Yves en mariage, et certainement il ne me refusera pas. Il partit donc aux acclamations de tout le canton, étouffé d’embrassements, baigné des larmes de sa tante, béni par son oncle, et se recommandant à la belle Saint-Yves.

CHAPITRE VIII.

L’Ingénu va en cour. Il soupe en chemin avec des huguenots.

L’Ingénu prit le chemin de Saumur par le coche, parcequ’il n’y avait point alors d’autre commodité. Quand il fut à Saumur, il s’étonna de trouver la ville presque déserte, et de voir plusieurs familles qui déménageaient. On lui dit que, six ans auparavant, Saumur contenait plus de quinze mille âmes, et qu’à présent il n’y en avait pas six mille. Il ne manqua pas d’en parler à souper dans son hôtellerie. Plusieurs protestants étaient à table; les uns se plaignaient amèrement, d’autres frémissaient de colère, d’autres disaient en pleurant,

«…… Nos dulcia linquimus arva, Nos patriam fugimus[1].»

[1]Virgile, _Éclog_. I, vers 3. B.

L’Ingénu, qui ne savait pas le latin, se fit expliquer ces paroles, qui signifient: Nous abandonnons nos douces campagnes, nous fuyons notre patrie.

Et pourquoi fuyez-vous votre patrie, messieurs?—C’est qu’on veut que nous reconnaissions le pape.—Et pourquoi ne le reconnaîtriez-vous pas? Vous n’avez donc point de marraines que vous vouliez épouser? car on m’a dit que c’était lui qui en donnait la permission.—Ah! monsieur, ce pape dit qu’il est le maître du domaine des rois.— Mais, messieurs, de quelle profession êtes-vous? —Monsieur, nous sommes pour la plupart des drapiers et des fabricants.—Si votre pape dit qu’il est le maître de vos draps et de vos fabriques, vous faites très bien de ne le pas reconnaître; mais pour les rois, c’est leur affaire; de quoi vous mêlez-vous[2]?—Alors un petit homme noir prit la parole, et exposa très savamment les griefs de la compagnie. Il parla de la révocation de l’édit de Nantes avec tant d’énergie, il déplora d’une manière si pathétique le sort de cinquante mille familles fugitives et de cinquante mille autres converties par les dragons, que l’Ingénu à son tour versa des larmes. D’où vient donc, disait-il, qu’un si grand roi, dont la gloire s’étend jusque chez les Hurons, se prive ainsi de tant de coeurs qui l’auraient aimé, et de tant de bras qui l’auraient servi?

[2] C’est la réponse de Fontenelle à un marchand de Rouen, janséniste. K.

C’est qu’on l’a trompé comme les autres grands rois, répondit l’homme noir. On lui a fait croire que, dès qu’il aurait dit un mot, tous les hommes penseraient comme lui; et qu’il nous ferait changer de religion, comme son musicien Lulli fait changer en un moment les décorations de ses opéra. Non seulement il perd déjà cinq à six cent mille sujets très utiles, mais il s’en fait des ennemis; et le roi Guillaume, qui est actuellement maître de l’Angleterre, a composé plusieurs régiments de ces mêmes Français qui auraient combattu pour leur monarque.

Un tel désastre est d’autant plus étonnant, que le pape régnant[1], à qui Louis XIV sacrifie une partie de son peuple, est son ennemi déclaré. Ils ont encore tous deux, depuis neuf ans, une querelle violente. Elle a été poussée si loin, que la France a espéré enfin de voir briser le joug qui la soumet depuis tant de siècles à cet étranger, et surtout de ne lui plus donner d’argent; ce qui est le premier mobile des affaires de ce monde. Il paraît donc évident qu’on a trompé ce grand roi sur ses intérêts comme sur l’étendue de son pouvoir, et qu’on a donné atteinte à la magnanimité de son coeur.

[1] Innocent XI. Voyez tome XXII, page 280. B.

L’Ingénu, attendri de plus en plus, demanda quels étaient les Français qui trompaient ainsi un monarque si cher aux Hurons. Ce sont les jésuites, lui répondit-on; c’est surtout le P. de La Chaise, confesseur de sa majesté. Il faut espérer que Dieu les en punira un jour, et qu’ils seront chassés comme ils nous chassent. Y a-t-il un malheur égal aux nôtres? Mons de Louvois nous envoie de tous côtés des jésuites et des dragons.

Oh bien! messieurs, répliqua l’Ingénu, qui ne pouvait plus se contenir, je vais à Versailles recevoir la récompense due à mes services; je parlerai à ce mons de Louvois: on m’a dit que c’est lui qui fait la guerre de son cabinet. Je verrai le roi, je lui ferai connaître la vérité; il est impossible qu’on ne se rende pas à cette vérité quand on la sent. Je reviendrai bientôt pour épouser mademoiselle de Saint-Yves, et je vous prie à la noce. Ces bonnes gens le prirent alors pour un grand seigneur qui voyageait _incognito_ par le coche. Quelques uns le prirent pour le fou du roi.

Il y avait à table un jésuite déguisé qui servait d’espion au révérend P. de La Chaise. Il lui rendait compte de tout, et le P. de La Chaise en instruisait mons de Louvois. L’espion écrivit. L’Ingénu et la lettre arrivèrent presque en même temps à Versailles.

CHAPITRE IX.

Arrivée de l’Ingénu à Versailles. Sa réception à la cour.

L’Ingénu débarque en pot-de-chambre[a] dans la cour des cuisines. Il demande aux porteurs de chaise à quelle heure on peut voir le roi. Les porteurs lui rient au nez, tout comme avait fait l’amiral anglais. Il les traita de même, il les battit; ils voulurent le lui rendre, et la scène allait être sanglante, s’il n’eût passé un garde du corps, gentilhomme breton, qui écarta la canaille. Monsieur, lui dit le voyageur, vous me paraissez un brave homme; je suis le neveu de monsieur le prieur de Notre-Dame de la Montagne; j’ai tué des Anglais, je viens parler au roi; je vous prie de me mener dans sa chambre. Le garde, ravi de trouver un brave de sa province, qui ne paraissait pas au fait des usages de la cour, lui apprit qu’on ne parlait pas ainsi au roi, et qu’il fallait être présenté par monseigneur de Louvois.—Eh bien! menez-moi donc chez ce monseigneur de Louvois, qui sans doute me conduira chez sa majesté. Il est encore plus difficile, répliqua le garde, de parler à monseigneur de Louvois qu’à sa majesté; mais je vais vous conduire chez M. Alexandre, le premier commis de la guerre; c’est comme si vous parliez au ministre. Ils vont donc chez ce M. Alexandre, premier commis, et ils ne purent être introduits; il était en affaire avec une dame de la cour, et il y avait ordre de ne laisser entrer personne. Eh bien! dit le garde, il n’y a rien de perdu; allons chez le premier commis de M. Alexandre; c’est comme si vous parliez à M. Alexandre lui-même.

[a] C’est une voiture de Paris à Versailles, laquelle ressemble à un petit tombereau couvert.

Le Huron tout étonné le suit; ils restent ensemble une demi-heure dans une petite antichambre. Qu’est-ce donc que tout ceci? dit l’Ingénu; est-ce que tout le monde est invisible dans ce pays-ci? il est bien plus aisé de se battre en Basse-Bretagne contre des Anglais, que de rencontrer à Versailles les gens à qui on a affaire. Il se désennuya en racontant ses amours à son compatriote. Mais l’heure en sonnant rappela le garde du corps à son poste. Ils se promirent de se revoir, le lendemain, et l’Ingénu resta encore une autre demi-heure dans l’antichambre, en rêvant à mademoiselle de Saint-Yves, et à la difficulté de parler aux rois et aux premiers commis.

Enfin le patron parut. Monsieur, lui dit l’Ingénu, si j’avais attendu pour repousser les Anglais aussi longtemps que vous m’avez fait attendre mon audience, ils ravageraient actuellement la Basse-Bretagne tout à leur aise. Ces paroles frappèrent le commis. Il dit enfin au Breton: Que demandez-vous?—Récompense, dit l’autre; voici mes titres: il lui étala tous ses certificats. Le commis lut, et lui dit que probablement on lui accorderait la permission d’acheter une lieutenance.—Moi! que je donne de l’argent pour avoir repoussé les Anglais? que je paie le droit de me faire tuer pour vous, pendant que vous donnez ici vos audiences tranquillement? je crois que vous voulez rire. Je veux une compagnie de cavalerie pour rien; je veux que le roi fasse sortir mademoiselle de Saint-Yves du couvent, et qu’il me la donne par mariage; je veux parler au roi en faveur de cinquante mille familles que je prétends lui rendre: en un mot je veux être utile; qu’on m’emploie et qu’on m’avance.

Comment vous nommez-vous, monsieur, qui parlez si haut? Oh! oh! reprit l’Ingénu, vous n’avez donc pas lu mes certificats? c’est donc ainsi qu’on en use? Je m’appelle Hercule de Kerkabon; je suis baptisé, je loge au Cadran bleu, et je me plaindrai de vous au roi. Le commis conclut, comme les gens de Saumur, qu’il n’avait pas la tête bien saine, et n’y fit pas grande attention.

Ce même jour, le révérend P. La Chaise, confesseur de Louis XIV, avait reçu la lettre de son espion, qui accusait le breton Kerkabon de favoriser dans son coeur les huguenots, et de condamner la conduite des jésuites. M. de Louvois, de son côté, avait reçu une lettre de l’interrogant bailli, qui dépeignait l’Ingénu comme un garnement qui voulait brûler les couvents et enlever les filles.

L’Ingénu, après s’être promené dans les jardins de Versailles, où il s’ennuya, après avoir soupé en Huron et en Bas-Breton, s’était couché dans la douce espérance de voir le roi le lendemain, d’obtenir mademoiselle de Saint-Yves en mariage; d’avoir au moins une compagnie de cavalerie, et de faire cesser la persécution contre les huguenots. Il se berçait de ces flatteuses idées, quand la maréchaussée entra dans sa chambre. Elle se saisit d’abord de son fusil à deux coups et de son grand sabre. On fit un inventaire de son argent comptant, et on le mena dans le château que fit construire le roi Charles V, fils de Jean II, auprès de la rue Saint-Antoine, à la porte des Tournelles[1].

[1] La Bastille, qui fut prise par le peuple de Paris, le 14 juillet 1789, puis démolie. B.

Quel était en chemin l’étonnement de l’Ingénu! je vous le laisse à penser. Il crut d’abord que c’était un rêve. Il resta dans l’engourdissement, puis tout-à-coup transporté d’une fureur qui redoublait ses forces, il prend à la gorge deux de ses conducteurs, qui étaient avec lui dans le carrosse, les jette par la portière, se jette après eux, et entraîne le troisième, qui voulait le retenir. Il tombe de l’effort, on le lie, on le remonte dans la voiture. Voilà donc, disait-il, ce que l’on gagne à chasser les Anglais de la Basse-Bretagne! Que dirais-tu, belle Saint-Yves, si tu me voyais dans cet état?

On arrive enfin au gîte qui lui était destiné. On le porte en silence dans la chambre où il devait être enfermé, comme un mort qu’on porte dans un cimetière. Cette chambre était déjà occupée par un vieux solitaire de Port-Royal, nommé Gordon, qui y languissait depuis deux ans. Tenez, lui dit le chef des sbires, voilà de la compagnie que je vous amène; et sur-le-champ on referma les énormes verrous de la porte épaisse, revêtue de larges barres. Les deux captifs restèrent séparés de l’univers entier.

CHAPITRE X.

L’Ingénu enfermé à la Bastille avec un janséniste.

M. Gordon était un vieillard frais et serein, qui savait deux grandes choses: supporter l’adversité, et consoler les malheureux. Il s’avança d’un air ouvert et compatissant vers son compagnon, et lui dit en l’embrassant: Qui que vous soyez, qui venez partager mon tombeau, soyez sûr que je m’oublierai toujours moi-même pour adoucir vos tourments dans l’abîme infernal où nous sommes plongés. Adorons la Providence qui nous y a conduits, souffrons en paix, et espérons. Ces paroles firent sur l’âme de l’Ingénu l’effet des gouttes d’Angleterre, qui rappellent un mourant à la vie, et lui font entr’ouvrir des yeux étonnés.

Après les premiers compliments, Gordon, sans le presser de lui apprendre la cause de son malheur, lui inspira, par la douceur de son entretien, et par cet intérêt que prennent deux malheureux l’un à l’autre, le désir d’ouvrir son coeur et de déposer le fardeau qui l’accablait; mais il ne pouvait deviner le sujet de son malheur; cela lui paraissait un effet sans cause; et le bon-homme Gordon était aussi étonné que lui-même.

Il faut, dit le janséniste au Huron, que Dieu ait de grands desseins sur vous, puisqu’il vous a conduit du lac Ontario en Angleterre et en France, qu’il vous a fait baptiser en Basse-Bretagne, et qu’il vous a mis ici pour votre salut. Ma foi, répondit l’Ingénu, je crois que le diable s’est mêlé seul de ma destinée. Mes compatriotes d’Amérique ne m’auraient jamais traité avec la barbarie que j’éprouve; ils n’en ont pas d’idée. On les appelle _sauvages_; ce sont des gens de bien grossiers, et les hommes de ce pays-ci sont des coquins raffinés. Je suis, à la vérité, bien surpris d’être venu d’un autre monde pour être enfermé dans celui-ci sous quatre verrous avec un prêtre; mais je fais réflexion au nombre prodigieux d’hommes qui partent d’un hémisphère pour aller se faire tuer dans l’autre, ou qui font naufrage en chemin, et qui sont mangés des poissons: je ne vois pas les gracieux desseins de Dieu sur tous ces gens-là.

On leur apporta à dîner par un guichet. La conversation roula sur la Providence, sur les lettres de cachet, et sur l’art de ne pas succomber aux disgrâces auxquelles tout homme est exposé dans ce monde. Il y a deux ans que je suis ici, dit le vieillard, sans autre consolation que moi-même et des livres; je n’ai pas eu un moment de mauvaise humeur.

Ah! M. Gordon, s’écria l’Ingénu, vous n’aimez donc pas votre marraine? Si vous connaissiez comme moi mademoiselle de Saint-Yves, vous seriez au désespoir. A ces mots il ne put retenir ses larmes, et il se sentit alors un peu moins oppressé. Mais, dit-il, pourquoi donc les larmes soulagent-elles? Il me semble qu’elles devraient faire un effet contraire.—Mon fils, tout est physique en nous, dit le bon vieillard; toute sécrétion fait du bien au corps; et tout ce qui le soulage soulage l’âme: nous sommes les machines de la Providence.

L’Ingénu, qui, comme nous l’avons dit plusieurs fois, avait un grand fonds d’esprit, fit de profondes réflexions sur cette idée, dont il semblait qu’il avait la semence en lui-même. Après quoi il demanda à son compagnon pourquoi sa machine était depuis deux ans sous quatre verrous. Par la grâce efficace, répondit Gordon: je passe pour janséniste; j’ai connu Arnauld et Nicole; les jésuites nous ont persécutés. Nous croyons que le pape n’est qu’un évêque comme un autre; et c’est pour cela que le P. de La Chaise a obtenu du roi, son pénitent, un ordre de me ravir, sans aucune formalité de justice, le bien le plus précieux des hommes, la liberté. Voilà qui est bien étrange, dit l’Ingénu; tous les malheureux que j’ai rencontrés ne le sont qu’à cause du pape.

A l’égard de votre grâce efficace, je vous avoue que je n’y entends rien; mais je regarde comme une grande grâce que Dieu m’ait fait trouver dans mon malheur un homme comme vous, qui verse dans mon coeur des consolations dont je me croyais incapable.

Chaque jour la conversation devenait plus intéressante et plus instructive. Les âmes des deux captifs s’attachaient l’une à l’autre. Le vieillard savait beaucoup, et le jeune homme voulait beaucoup apprendre. Au bout d’un mois il étudia la géométrie; il la dévorait. Gordon lui fit lire la physique de Rohault, qui était encore à la mode, et il eut le bon esprit de n’y trouver que des incertitudes.

Ensuite il lut le premier volume de la _Recherche de la vérité_. Cette nouvelle lumière l’éclaira. Quoi! dit-il, notre imagination et nos sens nous trompent à ce point! quoi! les objets ne forment point nos idées, et nous ne pouvons nous les donner nous-mêmes! Quand il eut lu le second volume, il ne fut plus si content, et il conclut qu’il est plus aisé de détruire que de bâtir.

Son confrère, étonné qu’un jeune ignorant fît cette réflexion, qui n’appartient qu’aux âmes exercées, conçut une grande idée de son esprit, et s’attacha à lui davantage.

Votre Malebranche, lui dit un jour l’Ingénu, me paraît avoir écrit la moitié de son livre avec sa raison, et l’autre avec son imagination et ses préjugés.

Quelques jours après, Gordon lui demanda: Que pensez-vous donc de l’âme, de la manière dont nous recevons nos idées, de notre volonté, de la grâce, du libre arbitre? Rien, lui repartit l’Ingénu: si je pensais quelque chose, c’est que nous sommes sous la puissance de l’Etre éternel, comme les astres et les éléments; qu’il fait tout en nous, que nous sommes de petites roues de la machine immense dont il est l’âme; qu’il agit par des lois générales, et non par des vues particulières; cela seul me paraît intelligible; tout le reste est pour moi un abîme de ténèbres.

Mais, mon fils, ce serait faire Dieu auteur du péché.—Mais, mon père, votre grâce efficace ferait Dieu auteur du péché aussi; car il est certain que tous ceux à qui cette grâce serait refusée pécheraient; et qui nous livre au mal n’est-il pas l’auteur du mal?

Cette naïveté embarrassait fort le bon-homme; il sentait qu’il fesait de vains efforts pour se tirer de ce bourbier; et il entassait tant de paroles qui paraissaient avoir du sens et qui n’en avaient point (dans le goût de la prémotion physique), que l’Ingénu en avait pitié. Cette question tenait évidemment à l’origine du bien et du mal; et alors il fallait que le pauvre Gordon passât en revue la boîte de Pandore, l’oeuf d’Orosmade percé par Arimane[1], l’inimitié entre Typhon et Osiris, et enfin le péché originel; et ils couraient l’un et l’autre dans cette nuit profonde, sans jamais se rencontrer. Mais enfin ce roman de l’âme détournait leur vue de la contemplation de leur propre misère, et, par un charme étrange, la foule des calamités répandues sur l’univers diminuait la sensation de leurs peines; ils n’osaient se plaindre quand tout souffrait.

[1] Voyez tome XV, pages 314-315. B.

Mais, dans le repos de la nuit, l’image de la belle Saint-Yves effaçait dans l’esprit de son amant toutes les idées de métaphysique et de morale. Il se réveillait les yeux mouillés de larmes; et le vieux janséniste oubliait sa grâce efficace, et l’abbé de Saint-Cyran, et Jansénius, pour consoler un jeune homme qu’il croyait en péché mortel.

Après leurs lectures, après leurs raisonnements, ils parlaient encore de leurs aventures; et, après en avoir inutilement parlé, ils lisaient ensemble ou séparément. L’esprit du jeune homme se fortifiait de plus en plus. Il serait surtout allé très loin en mathématiques sans les distractions que lui donnait mademoiselle de Saint-Yves.

Il lut des histoires, elles l’attristèrent. Le monde lui parut trop méchant et trop misérable. En effet l’histoire n’est que le tableau des crimes et des malheurs. La foule des hommes innocents et paisibles disparaît toujours sur ces vastes théâtres. Les personnages ne sont que des ambitieux pervers. Il semble que l’histoire ne plaise que comme la tragédie, qui languit si elle n’est animée par les passions, les forfaits, et les grandes infortunes. Il faut armer Clio du poignard, comme Melpomène.

Quoique l’histoire de France soit remplie d’horreurs, ainsi que toutes les autres, cependant elle lui parut si dégoûtante dans ses commencements, si sèche dans son milieu, si petite enfin, même du temps de Henri IV, toujours si dépourvue de grands monuments, si étrangère à ces belles découvertes qui ont illustré d’autres nations, qu’il était obligé de lutter contre l’ennui pour lire tous ces détails de calamités obscures resserrées dans un coin du monde.

Gordon pensait comme lui. Tous deux riaient de pitié quand il était question des souverains de Fezensac[1], de Fesansaguet, et d’Astarac. Cette étude en effet ne serait bonne que pour leurs héritiers, s’ils en avaient. Les beaux siècles de la république romaine le rendirent quelque temps indifférent pour le reste de la terre. Le spectacle de Rome victorieuse et législatrice des nations occupait son âme entière. Il s’échauffait en contemplant ce peuple qui fut gouverné sept cents ans par l’enthousiasme de la liberté et de la gloire.

[1] Le comté de Fezensac avait sept lieues de longueur sur cinq de largeur; il avait été, en 1140, réuni au comté d’Armagnac. Le vicomte de Fesansaguet, ou petit Fezensac, fut aussi, en 1404, réuni au comté d’Armagnac. Le comté d’Astarac avait environ treize lieues de longueur et onze de largeur. B.

Ainsi se passaient les jours, les semaines, les mois; et il se serait cru heureux dans le séjour du désespoir, s’il n’avait point aimé.

Son bon naturel s’attendrissait encore sur le prieur de Notre-Dame de la Montagne, et sur la sensible Kerkabon. Que penseront-ils, répétait-il souvent, quand ils n’auront point de mes nouvelles? Ils me croiront un ingrat. Cette idée le tourmentait; il plaignait ceux qui l’aimaient, beaucoup plus qu’il ne se plaignait lui-même.

CHAPITRE XI

Comment l’Ingénu développe son génie.

La lecture agrandit l’âme, et un ami éclairé la console. Notre captif jouissait de ces deux avantages qu’il n’avait pas soupçonnés auparavant. Je serais tenté, dit-il, de croire aux métamorphoses, car j’ai été changé de brute en homme. Il se forma une bibliothèque choisie d’une partie de son argent dont on lui permettait de disposer. Son ami l’encouragea à mettre par écrit ses réflexions. Voici ce qu’il écrivit sur l’histoire ancienne: