# L'Ingénu

## Part 2

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Enfin la grâce opéra; l’Ingénu promit de se faire chrétien; il ne douta pas qu’il ne dût commencer par être circoncis; car, disait-il, je ne vois pas dans le livre qu’on m’a fait lire un seul personnage qui ne l’ait été; il est donc évident que je dois faire le sacrifice de mon prépuce; le plus tôt c’est le mieux. Il ne délibéra point: il envoya chercher le chirurgien du village, et le pria de lui faire l’opération, comptant réjouir infiniment mademoiselle de Kerkabon et toute la compagnie, quand une fois la chose serait faite. Le frater, qui n’avait point encore fait cette opération, en avertit la famille, qui jeta les hauts cris. La bonne Kerkabon trembla que son neveu, qui paraissait résolu et expéditif, ne se fît lui-même l’opération très maladroitement, et qu’il n’en résultât de tristes effets, auxquels les dames s’intéressent toujours par bonté d’âme.

Le prieur redressa les idées du Huron; il lui remontra que la circoncision n’était plus de mode; que le baptême était beaucoup plus doux et plus salutaire; que la loi de grâce n’était pas comme la loi de rigueur. L’Ingénu, qui avait beaucoup de bon sens et de droiture, disputa, mais reconnut son erreur; ce qui est assez rare en Europe aux gens qui disputent; enfin il promit de se faire baptiser quand on voudrait.

Il fallait auparavant se confesser; et c’était là le plus difficile. L’Ingénu avait toujours en poche le livre que son oncle lui avait donné. Il n’y trouvait pas qu’un seul apôtre se fût confessé, et cela le rendait très rétif. Le prieur lui ferma la bouche en lui montrant, dans l’épître de saint Jacques-le-Mineur, ces mots qui font tant de peine aux hérétiques: _Confessez vos péchés les uns aux autres_. Le Huron se tut, et se confessa à un récollet. Quand il eut fini, il tira le récollet du confessionnal, et saisissant son homme d’un bras vigoureux, il se mit à sa place, et le fit mettre à genoux devant lui: Allons, mon ami, il est dit: _Confessez-vous les uns aux autres_; je t’ai conté mes péchés, tu ne sortiras pas d’ici que tu ne m’aies conté les tiens. En parlant ainsi, il appuyait son large genou contre la poitrine de son adverse partie. Le récollet pousse des hurlements qui font retentir l’église. On accourt au bruit, on voit le catéchumène qui gourmait le moine au nom de saint Jacques-le-Mineur. La joie de baptiser un Bas-Breton huron et anglais était si grande, qu’on passa par-dessus ces singularités. Il y eut même beaucoup de théologiens qui pensèrent que la confession n’était pas nécessaire, puisque le baptême tenait lieu de tout.

On prit jour avec l’évêque de Saint-Malo, qui, flatté comme on peut le croire de baptiser un Huron, arriva dans un pompeux équipage, suivi de son clergé. Mademoiselle de Saint-Yves, en bénissant Dieu, mit sa plus belle robe, et fit venir une coiffeuse de Saint-Malo, pour briller à la cérémonie. L’interrogant bailli accourut avec toute la contrée. L’église était magnifiquement parée; mais quand il fallut prendre le Huron pour le mener aux fonts baptismaux, on ne le trouva point.

L’oncle et la tante le cherchèrent partout. On crut qu’il était à la chasse, selon sa coutume. Tous les conviés à la fête parcoururent les bois et les villages voisins: point de nouvelles du Huron.

On commençait à craindre qu’il ne fût retourné en Angleterre. On se souvenait de lui avoir entendu dire qu’il aimait fort ce pays-là. Monsieur le prieur et sa soeur étaient persuadés qu’on n’y baptisait personne, et tremblaient pour l’âme de leur neveu. L’évêque était confondu et prêt à s’en retourner; le prieur et l’abbé de Saint-Yves se désespéraient; le bailli interrogeait tous les passants avec sa gravité ordinaire; mademoiselle de Kerkabon pleurait; mademoiselle de Saint-Yves ne pleurait pas, mais elle poussait de profonds soupirs qui semblaient témoigner son goût pour les sacrements. Elles se promenaient tristement le long des saules et des roseaux qui bordent la petite rivière de Rance, lorsqu’elles aperçurent au milieu de la rivière une grande figure assez blanche, les deux mains croisées sur la poitrine. Elles jetèrent un grand cri et se détournèrent. Mais la curiosité l’emportant bientôt sur toute autre considération, elles se coulèrent doucement entre les roseaux; et quand elles furent bien sûres de n’être point vues, elles voulurent voir de quoi il s’agissait.

CHAPITRE IV.

L’Ingénu baptisé.

Le prieur et l’abbé étant accourus demandèrent à l’Ingénu ce qu’il fesait là. Eh parbleu! messieurs, j’attends le baptême: il y a une heure que je suis dans l’eau jusqu’au cou, et il n’est pas honnête de me laisser morfondre.

Mon cher neveu, lui dit tendrement le prieur, ce n’est pas ainsi qu’on baptise en Basse-Bretagne; reprenez vos habits et venez avec nous. Mademoiselle de Saint-Yves, en entendant ce discours, disait tout bas à sa compagne: Mademoiselle, croyez-vous qu’il reprenne sitôt ses habits?

Le Huron cependant repartit au prieur: Vous ne m’en ferez pas accroire cette fois-ci comme l’autre; j’ai bien étudié depuis ce temps-là, et je suis très certain qu’on ne se baptise pas autrement. L’eunuque de la reine Candace[1] fut baptisé dans un ruisseau; je vous défie de me montrer dans le livre que vous m’avez donné qu’on s’y soit jamais pris d’une autre façon. Je ne serai point baptisé du tout, ou je le serai dans la rivière. On eut beau lui remontrer que les usages avaient changé, l’Ingénu était têtu, car il était breton et huron. Il revenait toujours à l’eunuque de la reine Candace; et quoique mademoiselle sa tante et mademoiselle de Saint-Yves, qui l’avaient observé entre les saules, fussent en droit de lui dire qu’il ne lui appartenait pas de citer un pareil homme, elles n’en firent pourtant rien, tant était grande leur discrétion. L’évêque vint lui-même lui parler, ce qui est beaucoup; mais il ne gagna rien: le Huron disputa contre l’évêque.

[1] Dans les premières éditions on avait mis: _la reine de Candace_. En corrigeant cette faute, Voltaire mit dans l’_errata_ un _N. B._ en ces termes: «Comment le P. Quesnel aurait-il ignoré que Candace était le nom des belles reines d’Ethiopie, comme Pharaon on Pharou était le ltitre des rois d’Égypte?» B.

Montrez-moi, lui dit-il, dans le livre que m’a donné mon oncle, un seul homme qui n’ait pas été baptisé dans la rivière, et je ferai tout ce que vous voudrez.

La tante, désespérée, avait remarqué que la première fois que son neveu avait fait la révérence, il en avait fait une plus profonde à mademoiselle de Saint-Yves qu’à aucune autre personne de la compagnie, qu’il n’avait pas même salué monsieur l’évêque avec ce respect mêlé de cordialité qu’il avait témoigné à cette belle demoiselle. Elle prit le parti de s’adresser à elle dans ce grand embarras; elle la pria d’interposer son crédit pour engager le Huron à se faire baptiser de la même manière que les Bretons, ne croyant pas que son neveu pût jamais être chrétien s’il persistait à vouloir être baptisé dans l’eau courante.

Mademoiselle de Saint-Yves rougit du plaisir secret qu’elle sentait d’être chargée d’une si importante commission. Elle s’approcha modestement de l’Ingénu, et lui serrant la main d’une manière tout-à-fait noble: Est-ce que vous ne ferez rien pour moi? lui dit-elle; et en prononçant ces mots elle baissait les yeux, et les relevait avec une grâce attendrissante. Ah! tout ce que vous voudrez, mademoiselle, tout ce que vous me commanderez; baptême d’eau, baptême de feu[2], baptême de sang, il n’y a rien que je vous refuse. Mademoiselle de Saint-Yves eut la gloire de faire en deux paroles ce que ni les empressements du prieur, ni les interrogations réitérées du bailli, ni les raisonnements même de monsieur l’évêque, n’avaient pu faire. Elle sentit son triomphe; mais elle n’en sentait pas encore toute l’étendue.

[2] Voyez tome XXVII, page 289. B.

Le baptême fut administré et reçu avec toute la décence, toute la magnificence, tout l’agrément possibles. L’oncle et la tante cédèrent à monsieur l’abbé de Saint-Yves et à sa soeur l’honneur de tenir l’Ingénu sur les fonts. Mademoiselle de Saint-Yves rayonnait de joie de se voir marraine. Elle ne savait pas à quoi ce grand titre l’asservissait; elle accepta cet honneur sans en connaître les fatales conséquences.

Comme il n’y a jamais eu de cérémonie qui ne fût suivie d’un grand dîner, on se mit à table au sortir du baptême. Les goguenards de Basse-Bretagne dirent qu’il ne fallait pas baptiser son vin. Monsieur le prieur disait que le vin, selon Salomon, réjouit le coeur de l’homme. Monsieur l’évêque ajoutait que le patriarche Juda devait lier son ânon à la vigne, et tremper son manteau dans le sang du raisin, et qu’il était bien triste qu’on n’en pût faire autant en Basse-Bretagne, à laquelle Dieu avait dénié les vignes. Chacun tâchait de dire un bon mot sur le baptême de l’Ingénu, et des galanteries à la marraine. Le bailli, toujours interrogant, demandait au Huron s’il serait fidèle à ses promesses. Comment voulez-vous que je manque à mes promesses, répondit le Huron, puisque je les ai faites entre les mains de mademoiselle de Saint-Yves?

Le Huron s’échauffa; il but beaucoup à la santé de sa marraine. Si j’avais été baptisé de votre main, dit-il, je sens que l’eau froide qu’on m’a versée sur le chignon m’aurait brûlé. Le bailli trouva cela trop poétique, ne sachant pas combien l’allégorie est familière au Canada. Mais la marraine en fut extrêmement contente.

On avait donné le nom d’Hercule au baptisé. L’évêque de Saint-Malo demandait toujours quel était ce patron dont il n’avait jamais entendu parler. Le jésuite, qui était fort savant, lui dit que c’était un saint qui avait fait douze miracles. Il y en avait un treizième qui valait les douze autres, mais dont il ne convenait pas à un jésuite de parler; c’était celui d’avoir changé cinquante filles en femmes en une seule nuit. Un plaisant qui se trouva là releva ce miracle avec énergie. Toutes les dames baissèrent les yeux, et jugèrent à la physionomie de l’Ingénu qu’il était digne du saint dont il portait le nom.

CHAPITRE V.

L’Ingénu amoureux.

Il faut avouer que depuis ce baptême et ce dîner mademoiselle de Saint-Yves souhaita passionnément que monsieur l’évêque la fît encore participante de quelque beau sacrement avec M. Hercule l’Ingénu. Cependant, comme elle était bien élevée et fort modeste, elle n’osait convenir tout-à-fait avec elle-même de ses tendres sentiments; mais, s’il lui échappait un regard, un mot, un geste, une pensée, elle enveloppait tout cela d’un voile de pudeur infiniment aimable. Elle était tendre, vive, et sage.

Dès que monsieur l’évêque fut parti, l’Ingénu et mademoiselle de Saint-Yves se rencontrèrent sans avoir fait réflexion qu’ils se cherchaient. Ils se parlèrent sans avoir imaginé ce qu’ils se diraient. L’Ingénu lui dit d’abord qu’il l’aimait de tout son coeur, et que la belle Abacaba, dont il avait été fou dans son pays, n’approchait pas d’elle. Mademoiselle lui répondit, avec sa modestie ordinaire, qu’il fallait en parler au plus vite à monsieur le prieur son oncle et à mademoiselle sa tante, et que de son côté elle en dirait deux mots à son cher frère l’abbé de Saint-Yves, et qu’elle se flattait d’un consentement commun.

L’Ingénu lui répond qu’il n’avait besoin du consentement de personne, qu’il lui paraissait extrêmement ridicule d’aller demander à d’autres ce qu’on devait faire; que, quand deux parties sont d’accord, on n’a pas besoin d’un tiers pour les accommoder. Je ne consulte personne, dit-il, quand j’ai envie de déjeuner, ou de chasser, ou de dormir: je sais bien qu’en amour il n’est pas mal d’avoir le consentement de la personne à qui on en veut: mais, comme ce n’est ni de mon oncle ni de ma tante que je suis amoureux, ce n’est pas à eux que je dois m’adresser dans cette affaire, et, si vous m’en croyez, vous vous passerez aussi de monsieur l’abbé de Saint-Yves.

On peut juger que la belle Bretonne employa toute la délicatesse de son esprit à réduire son Huron aux termes de la bienséance. Elle se fâcha même, et bientôt se radoucit. Enfin on ne sait comment aurait fini cette conversation, si, le jour baissant, monsieur l’abbé n’avait ramené sa soeur à son abbaye. L’Ingénu laissa coucher son oncle et sa tante, qui étaient un peu fatigués de la cérémonie et de leur long dîner. Il passa une partie de la nuit à faire des vers en langue hurone pour sa bien-aimée; car il faut savoir qu’il n’y a aucun pays de la terre où l’amour n’ait rendu les amants poètes.

Le lendemain son oncle lui parla ainsi après le déjeuner, en présence de mademoiselle de Kerkabon, qui était tout attendrie: Le ciel soit loué de ce que vous avez l’honneur, mon cher neveu, d’être chrétien et Bas-Breton! mais cela ne suffit pas; je suis un peu sur l’âge; mon frère n’a laissé qu’un petit coin de terre qui est très peu de chose; j’ai un bon prieuré; si vous voulez seulement vous faire sous-diacre, comme je l’espère, je vous résignerai mon prieuré, et vous vivrez fort à votre aise, après avoir été la consolation de ma vieillesse.

L’Ingénu répondit: Mon oncle, grand bien vous fasse! vivez tant que vous pourrez. Je ne sais pas ce que c’est que d’être sous-diacre ni que de résigner; mais tout me sera bon pourvu que j’aie mademoiselle de Saint-Yves à ma disposition. Eh! mon Dieu, mon neveu, que me dites-vous là? Vous aimez donc cette belle demoiselle à la folie?—Oui, mon oncle.—- Hélas! mon neveu, il est impossible que vous l’épousiez.—Cela est très possible, mon oncle; car non seulement elle m’a serré la main en me quittant, mais elle m’a promis qu’elle me demanderait en mariage; et assurément je l’épouserai.—Cela est impossible, vous dis-je, elle est votre marraine; c’est un péché épouvantable à une marraine de serrer la main de son filleul: il n’est pas permis d’épouser sa marraine; les lois divines et humaines s’y opposent.—Morbleu! mon oncle, vous vous moquez de moi: pourquoi serait-il défendu d’épouser sa marraine, quand elle est jeune et jolie? Je n’ai point vu dans le livre que vous m’avez donné qu’il fût mal d’épouser les filles qui ont aidé les gens à être baptisés. Je m’aperçois tous les jours qu’on fait ici une infinité de choses qui ne sont point dans votre livre, et qu’on n’y fait rien de tout ce qu’il dit: je vous avoue que cela m’étonne et me fâche. Si on me prive de la belle Saint-Yves, sous prétexte de mon baptême, je vous avertis que je l’enlève, et que je me débaptise.

Le prieur fut confondu; sa soeur pleura. Mon cher frère, dit-elle, il ne faut pas que notre neveu se damne; notre saint-père le pape peut lui donner dispense, et alors il pourra être chrétiennement heureux avec ce qu’il aime. L’Ingénu embrassa sa tante. Quel est donc, dit-il, cet homme charmant qui favorise avec tant de bonté les garçons et les filles dans leurs amours? Je veux lui aller parler tout-à-l’heure.

On lui expliqua ce que c’était que le pape; et l’Ingénu fut encore plus étonné qu’auparavant. Il n’y a pas un mot de tout cela dans votre livre, mon cher oncle; j’ai voyagé, je connais la mer; nous sommes ici sur la côte de l’océan; et je quitterais mademoiselle de Saint-Yves pour aller demander la permission de l’aimer à un homme qui demeure vers la Méditerranée, à quatre cents lieues d’ici, et dont je n’entends point la langue! cela est d’un ridicule incompréhensible. Je vais sur-le-champ chez monsieur l’abbé de Saint-Yves, qui ne demeure qu’à une lieue de vous, et je vous réponds que j’épouserai ma maîtresse dans la journée.

Comme il parlait encore, entra le bailli qui, selon sa coutume, lui demanda où il allait. Je vais me marier, dit l’Ingénu en courant; et au bout d’un quart d’heure il était déjà chez sa belle et chère basse-brette qui dormait encore. Ah! mon frère, disait mademoiselle de Kerkabon au prieur, jamais vous ne ferez un sous-diacre de notre neveu.

Le bailli fut très mécontent de ce voyage; car il prétendait que son fils épousât la Saint-Yves; et ce fils était encore plus sot et plus insupportable que son père.

CHAPITRE VI.

L’Ingénu court chez sa maîtresse, et devient furieux.

A peine l’Ingénu était arrivé, qu’ayant demandé à une vieille servante où était la chambre de sa maîtresse, il avait poussé fortement la porte mal fermée, et s’était élancé vers le lit. Mademoiselle de Saint-Yves, se réveillant en sursaut, s’était écriée: Quoi! c’est vous! ah! c’est vous! arrêtez-vous, que faites-vous? Il avait répondu: Je vous épouse; et en effet il l’épousait, si elle ne s’était pas débattue avec toute l’honnêteté d’une personne qui a de l’éducation.

L’Ingénu n’entendait pas raillerie; il trouvait toutes ces façons-là extrêmement impertinentes. Ce n’était pas ainsi qu’en usait mademoiselle Abacaba, ma première maîtresse; vous n’avez point de probité; vous m’avez promis mariage, et vous ne voulez point faire mariage; c’est manquer aux premières lois de l’honneur; je vous apprendrai à tenir votre parole, et je vous remettrai dans le chemin de la vertu.

L’Ingénu possédait une vertu mâle et intrépide, digne de son patron Hercule, dont on lui avait donné le nom à son baptême; il allait l’exercer dans toute son étendue, lorsqu’aux cris perçants de la demoiselle plus discrètement vertueuse, accourut le sage abbé de Saint-Yves, avec sa gouvernante, un vieux domestique dévot, et un prêtre de paroisse. Cette vue modéra le courage de l’assaillant. Eh, mon Dieu! mon cher voisin, lui dit l’abbé, que faites-vous là? Mon devoir, répliqua le jeune homme; je remplis mes promesses, qui sont sacrées.

Mademoiselle de Saint-Yves se rajusta en rougissant. On emmena l’Ingénu dans un autre appartement. L’abbé lui remontra l’énormité du procédé. L’Ingénu se défendit sur les privilèges de la loi naturelle, qu’il connaissait parfaitement. L’abbé voulut prouver que la loi positive devait avoir tout l’avantage, et que, sans les conventions faites entre les hommes, la loi de nature ne serait presque jamais qu’un brigandage naturel. Il faut, lui disait-il, des notaires, des prêtres, des témoins, des contrats, des dispenses. L’Ingénu lui répondit par la réflexion que les sauvages ont toujours faite: Vous êtes donc de bien malhonnêtes gens, puisqu’il faut entre vous tant de précautions.

L’abbé eut de la peine à résoudre cette difficulté. Il y a, dit-il, je l’avoue, beaucoup d’inconstants et de fripons parmi nous; et il y en aurait autant chez les Hurons, s’ils étaient rassemblés dans une grande ville; mais aussi il y a des âmes sages, honnêtes, éclairées, et ce sont ces hommes-là qui ont fait les lois. Plus on est homme de bien, plus on doit s’y soumettre; on donne l’exemple aux vicieux, qui respectent un frein que la vertu s’est donné elle-même.

Cette réponse frappa l’Ingénu. On a déjà remarqué qu’il avait l’esprit juste. On l’adoucit par des paroles flatteuses; on lui donna des espérances: ce sont les deux pièges où les hommes des deux hémisphères se prennent; on lui présenta même mademoiselle de Saint-Yves, quand elle eut fait sa toilette. Tout se passa avec la plus grande bienséance, mais, malgré cette décence, les yeux étincelants de l’Ingénu Hercule firent toujours baisser ceux de sa maîtresse, et trembler la compagnie.

On eut une peine extrême à le renvoyer chez ses parents. Il fallut encore employer le crédit de la belle Saint-Yves; plus elle sentait son pouvoir sur lui, et plus elle l’aimait. Elle le fit partir, et en fut très affligée: enfin, quand il fut parti, l’abbé, qui non seulement était le frère très aîné de mademoiselle de Saint-Yves, mais qui était aussi son tuteur, prit le parti de soustraire sa pupille aux empressements de cet amant terrible. Il alla consulter le bailli, qui, destinant toujours son fils à la soeur de l’abbé, lui conseilla de mettre la pauvre fille dans une communauté. Ce fut un coup terrible: une indifférente qu’on mettrait en couvent jetterait les hauts cris; mais une amante, et une amante aussi sage que tendre! c’était de quoi la mettre au désespoir.

L’Ingénu, de retour chez le prieur, raconta tout avec sa naïveté ordinaire. Il essuya les mêmes remontrances qui firent quelque effet sur son esprit, et aucun sur ses sens; mais le lendemain, quand il voulut retourner chez sa belle maîtresse, pour raisonner avec elle sur la loi naturelle et sur la loi de convention, monsieur le bailli lui apprit avec une joie insultante qu’elle était dans un couvent. Eh bien! dit-il, j’irai raisonner dans ce couvent. Cela ne se peut, dit le bailli: il lui expliqua fort au long ce que c’était qu’un couvent ou un convent, que ce mot venait du latin _conventus_, qui signifie assemblée; et le Huron ne pouvait comprendre pourquoi il ne pouvait pas être admis dans l’assemblée. Sitôt qu’il fut instruit que cette assemblée était une espèce de prison où l’on tenait les filles renfermées, chose horrible, inconnue chez les Hurons et chez les Anglais, il devint aussi furieux que le fut son patron Hercule, lorsque Euryte, roi d’Oechalie, non moins cruel que l’abbé de Saint-Yves, lui refusa la belle Iole sa fille, non moins belle que la soeur de l’abbé. Il voulait aller mettre le feu au couvent, enlever sa maîtresse, ou se brûler avec elle. Mademoiselle de Kerkabon, épouvantée, renonçait plus que jamais à toutes les espérances de voir son neveu sous-diacre, et disait en pleurant qu’il avait le diable au corps depuis qu’il était baptisé.

CHAPITRE VIL

L’Ingénu repousse les Anglais.

L’Ingénu, plongé dans une sombre et profonde mélancolie, se promena vers le bord de la mer, son fusil à deux coups sur l’épaule, son grand coutelas au côté, tirant de temps en temps sur quelques oiseaux, et souvent tenté de tirer sur lui-même: mais il aimait encore la vie, à cause de mademoiselle de Saint-Yves. Tantôt il maudissait son oncle, sa tante, toute la Basse-Bretagne, et son baptême; tantôt il les bénissait, puisqu’ils lui avaient fait connaître celle qu’il aimait. Il prenait sa résolution d’aller brûler le couvent, et il s’arrêtait tout court, de peur de brûler sa maîtresse. Les flots de la Manche ne sont pas plus agités par les vents d’est et d’ouest que son coeur l’était par tant de mouvements contraires.

Il marchait à grands pas, sans savoir où, lorsqu’il entendit le son du tambour. Il vit de loin tout un peuple dont une moitié courait au rivage, et l’autre s’enfuyait.

Mille cris s’élèvent de tous côtés; la curiosité et le courage le précipitent à l’instant vers l’endroit d’où partaient ces clameurs, il y vole en quatre bonds. Le commandant de la milice, qui avait soupé avec lui chez le prieur, le reconnut aussitôt; il court à lui, les bras ouverts: Ah! c’est l’Ingénu, il combattra pour nous. Et les milices, qui mouraient de peur, se rassurèrent et crièrent aussi: C’est l’Ingénu! c’est l’Ingénu!

Messieurs, dit-il, de quoi s’agit-il? pourquoi êtes-vous si effarés? a-t-on mis vos maîtresses dans des couvents? Alors cent voix confuses s’écrient: Ne voyez-vous pas les Anglais qui abordent? Eh bien! répliqua le Huron, ce sont de braves gens; ils ne m’ont point enlevé ma maîtresse.

Le commandant lui fit entendre que les Anglais venaient piller l’abbaye de la Montagne, boire le vin de son oncle, et peut-être enlever mademoiselle de Saint-Yves; que le petit vaisseau sur lequel il avait abordé en Bretagne n’était venu que pour reconnaître la côte; qu’ils fesaient des actes d’hostilité, sans avoir déclaré la guerre au roi de France, et que la province était exposée. Ah! si cela est, ils violent la loi naturelle; laissez-moi faire; j’ai demeuré long-temps parmi eux, je sais leur langue, je leur parlerai; je ne crois pas qu’ils puissent avoir un si méchant dessein.

Pendant cette conversation, l’escadre anglaise approchait; voilà le Huron qui court vers elle, se jette dans un petit bateau, arrive, monte au vaisseau amiral, et demande s’il est vrai qu’ils viennent ravager le pays sans avoir déclaré la guerre honnêtement. L’amiral et tout son bord firent de grands éclats de rire, lui firent boire du punch, et le renvoyèrent.

