L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II

Chapter 9

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Cet entretien et d'autres encore les occupèrent une grande partie de la nuit. Enfin, Sancho sentit l'envie de laisser tomber les rideaux de ses yeux, comme il disait quand il voulait dormir, et, débâtant le grison, il le laissa librement paître en pleine herbe. Pour Rossinante, il ne lui ôta pas la selle, car c'était l'ordre exprès de son seigneur que, tout le temps qu'ils seraient en campagne et ne dormiraient pas sous toiture de maison, Rossinante ne fût jamais dessellé, suivant l'antique usage respecté des chevaliers errants. Ôter la bride et la pendre à l'arçon de la selle, bien; mais ôter la selle au cheval, halte-là! Ainsi fit Sancho, pour lui donner la même liberté qu'au grison, dont l'amitié avec Rossinante fut si intime, si unique en son genre, qu'à en croire certaine tradition conservée de père en fils, l'auteur de cette véritable histoire consacra plusieurs chapitres à cette amitié; mais ensuite, pour garder la décence et la dignité qui conviennent à une si héroïque histoire, il les supprima. Cependant, il oublie quelquefois sa résolution, et écrit, par exemple, que, dès que les deux bêtes pouvaient se rejoindre, elles s'empressaient de se gratter l'une l'autre, et, quand elles étaient bien fatiguées et bien satisfaites de ce mutuel service, Rossinante posait son cou en croix sur celui du grison, si bien qu'il en passait de l'autre côté plus d'une demi-aune, et tous deux, regardant attentivement par terre, avaient coutume de rester ainsi trois jours, ou du moins tout le temps qu'on les laissait ou que la faim ne les talonnait pas. L'auteur, à ce qu'on dit, comparait leur amitié à celle de Nisus avec Euryale, et d'Oreste avec Pylade. S'il en est ainsi, l'auteur aurait fait voir combien fut sincère et solide l'amitié de ces deux pacifiques animaux, tant pour l'admiration générale que, pour la confusion des hommes, qui savent si mal se garder amitié les uns aux autres. C'est pour cela qu'on dit: «Il n'y a point d'ami pour l'ami, les cannes de jonc deviennent des lances[83]« et qu'on a fait ce proverbe: «De l'ami à l'ami, la puce à l'oreille.[84]« Il ne faut pas, d'ailleurs, s'imaginer que l'auteur se soit égaré quelque peu du droit chemin en comparant l'amitié de ces animaux à celle des hommes, car les hommes ont reçu des bêtes bien des avertissements, et en ont appris bien des choses d'importance; par exemple, ils ont appris des cigognes le clystère, des chiens le vomissement et la gratitude, des grues la vigilance, des fourmis la prévoyance, des éléphants la pudeur, et du cheval la loyauté.[85]

Finalement, Sancho se laissa tomber endormi au pied d'un liége, et don Quichotte s'étendit sous un robuste chêne. Il y avait peu de temps encore qu'il sommeillait, quand il fut éveillé par un bruit qui se fit entendre derrière sa tête. Se levant en sursaut, il se mit à regarder et à écouter d'où venait le bruit. Il aperçut deux hommes à cheval, et entendit que l'un d'eux, se laissant glisser de la selle, dit à l'autre:

«Mets pied à terre, ami, et détache la bride aux chevaux; ce lieu, à ce qu'il me semble, abonde aussi bien en herbes pour eux qu'en solitude et en silence pour mes amoureuses pensées.»

Dire ce peu de mots et s'étendre par terre fut l'affaire du même instant; et, quand l'inconnu se coucha, il fit résonner les armes dont il était couvert. À ce signe manifeste, don Quichotte reconnut que c'était un chevalier errant. S'approchant de Sancho, qui dormait encore, il le secoua par le bras, et, non sans peine, il lui fit ouvrir les yeux; puis il dit à voix basse:

«Sancho, mon frère, nous tenons une aventure.

-- Dieu nous l'envoie bonne! répondit Sancho; mais où est, seigneur, Sa Grâce madame l'aventure?

-- Où, Sancho? répliqua don Quichotte; tourne les yeux et regarde par là; tu y verras étendu par terre un chevalier errant, qui, à ce que je m'imagine, ne doit pas être trop joyeux, car je l'ai vu se jeter à bas de cheval et se coucher par terre avec quelques marques de chagrin, et, quand il est tombé, j'ai entendu bruire ses armes.

-- Mais où trouvez-vous, reprit Sancho, que ce soit là une aventure?

-- Je ne prétends pas dire, reprit don Quichotte, que ce soit là une aventure complète, mais c'en est le commencement; car c'est ainsi que commencent les aventures. Mais chut! écoutons; il me semble qu'il accorde un luth ou une mandoline, et, à la manière dont il crache et se nettoie la poitrine, il doit se préparer à chanter quelque chose.

-- En bonne foi, c'est vrai, repartit Sancho, et ce doit être un chevalier amoureux.

-- Il n'y a point de chevaliers errants qui ne le soient, reprit don Quichotte; mais écoutons-le, et, s'il chante, par le fil de sa voix nous tirerons le peloton de ses pensées, car l'abondance du coeur fait parler la langue.[86]«

Sancho voulait répliquer à son maître, mais il en fut empêché par la voix du chevalier du Bocage, qui n'était ni bonne ni mauvaise. Ils prêtèrent tous deux attention et l'entendirent chanter ce _Sonnet_:

«Donnez-moi, madame, une ligne à suivre, tracée suivant votre volonté; la mienne s'y conformera tellement que jamais elle ne s'en écartera d'un point.

«Si vous voulez que, taisant mon martyre, je meure, comptez-moi déjà pour trépassé, et si vous voulez que je vous le confie d'une manière inusitée, je ferai en sorte que l'amour lui-même parle pour moi.

«Je suis devenu à l'épreuve des contraires, de cire molle et de dur diamant, et aux lois de l'amour mon âme se résigne.

«Mol ou dur, je vous offre mon coeur; taillez ou gravez-y ce qui vous fera plaisir; je jure de le garder éternellement.»

Avec un _hélas! _qui semblait arraché du fond de ses entrailles, le chevalier du Bocage termina son chant; puis, après un court intervalle, il s'écria d'une voix dolente et plaintive:

«Ô la plus belle et la plus ingrate des femmes de l'univers! Comment est-il possible, sérénissime Cassildée de Vandalie, que tu consentes à user et à faire périr en de continuels pèlerinages, en d'âpres et pénibles travaux, ce chevalier ton captif? N'est-ce pas assez que j'aie fait confesser que tu étais la plus belle du monde à tous les chevaliers de la Navarre, à tous les Léonères, à tous les Tartésiens, à tous les Castillans, et finalement à tous les chevaliers de la Manche?

-- Oh! pour cela non, s'écria don Quichotte, car je suis de la Manche, et jamais je n'ai rien confessé de semblable, et je n'aurais pu ni dû confesser une chose aussi préjudiciable à la beauté de ma dame. Tu le vois, Sancho, ce chevalier divague; mais écoutons, peut-être se découvrira-t-il davantage?

-- Sans aucun doute, répliqua Sancho, car il prend le chemin de se plaindre un mois durant.»

Toutefois il n'en fut pas ainsi; le chevalier du Bocage, ayant entr'ouï qu'on parlait à ses côtés, interrompit ses lamentations, et, se levant debout, dit d'une voix sonore et polie:

«Qui est là? quelles gens y a-t-il? Est-ce par hasard du nombre des heureux ou du nombre des affligés?

-- Des affligés, répondit don Quichotte.

-- Eh bien! venez à moi, reprit le chevalier du Bocage, et vous pouvez compter que vous approchez de l'affliction même et de la tristesse en personne.»

Don Quichotte, qui s'entendit répondre avec tant de sensibilité et de courtoisie, s'approcha de l'inconnu, et Sancho fit de même. Le chevalier aux lamentations saisit don Quichotte par le bras:

«Asseyez-vous, seigneur chevalier, lui dit-il; car, pour deviner que vous l'êtes, et de ceux qui professent la chevalerie errante, il me suffit de vous avoir trouvé dans cet endroit, où la solitude et le serein vous font compagnie, appartement ordinaire et lit naturel des chevaliers errants.»

Don Quichotte répondit:

«Je suis chevalier, en effet, de la profession que vous dites, et, quoique les chagrins et les disgrâces aient fixé leur séjour dans mon âme, cependant ils n'en ont pas chassé la compassion que je porte aux malheurs d'autrui. De ce que vous chantiez tout à l'heure, j'ai compris que les vôtres sont amoureux, je veux dire nés de l'amour que vous portez à cette belle ingrate dont le nom vous est échappé dans vos plaintes.»

Quand les deux chevaliers discouraient ainsi, ils étaient assis côte à côte sur le dur siège de la terre, en paix et en bonne intelligence, comme si, aux premiers rayons du jour, ils n'eussent pas dû se couper la gorge.

«Seigneur chevalier, demanda celui du Bocage à don Quichotte, seriez-vous par bonheur amoureux?

-- Par malheur je le suis, répondit don Quichotte, quoique, après tout, les souffrances qui naissent d'une affection bien placée doivent plutôt passer pour des biens que pour des maux.

-- Telle est la vérité, répliqua le chevalier du Bocage, quand toutefois le dédain ne nous trouble pas l'entendement et la raison, car il peut être poussé au point de ressembler à de la vengeance.

-- Jamais je ne fus dédaigné par ma dame, répondit don Quichotte.

-- Non, par ma foi, ajouta Sancho, qui se tenait près de lui, car notre dame est plus douce qu'un mouton et plus tendre que du beurre.

-- Est-ce là votre écuyer? demanda le chevalier du Bocage.

-- Oui, c'est lui, répondit don Quichotte.

-- Je n'ai jamais vu d'écuyer, répliqua l'inconnu, qui osât parler où parle son seigneur. Du moins, voilà le mien, qui est grand comme père et mère, et duquel on ne saurait prouver qu'il ait desserré les dents où j'avais parlé.

-- Eh bien, ma foi, s'écria Sancho, moi j'ai parlé, et je parlerai devant un autre aussi... et même plus... Mais laissons cela: c'est pire à remuer.»

Alors l'écuyer du Bocage empoigna Sancho par le bras:

«Compère, lui dit-il, allons-nous-en tous deux où nous puissions parler tout notre soûl, et laissons ces seigneurs nos maîtres s'en conter l'un à l'autre avec l'histoire de leurs amours. En bonne foi de Dieu, le jour les surprendra qu'ils n'auront pas encore fini.

-- Très-volontiers, répondit Sancho, et je dirai à Votre Grâce qui je suis, pour que vous voyiez si l'on peut me compter à la douzaine parmi les écuyers parlants.»

À ces mots, les deux écuyers s'éloignèrent, et ils eurent ensemble un dialogue aussi plaisant que celui de leurs maîtres fut grave et sérieux.

Chapitre XIII

_Où se poursuit l'aventure du chevalier du Bocage, avec le piquant, suave et nouveau dialogue qu'eurent ensemble les deux écuyers_

S'étant séparés ainsi, d'un côté étaient les chevaliers, de l'autre les écuyers, ceux-ci se racontant leurs vies, ceux-là leurs amours. Mais l'histoire rapporte d'abord la conversation des valets, et passe ensuite à celle des maîtres. Suivant elle, quand les écuyers se furent éloignés un peu, celui du Bocage dit à Sancho:

«C'est une rude et pénible vie que nous menons, mon bon seigneur, nous qui sommes écuyers de chevaliers errants. On peut en toute vérité nous appliquer l'une des malédictions dont Dieu frappa nos premiers parents, et dire que nous mangeons le pain à la sueur de nos fronts.[87]

-- On peut bien dire aussi, ajouta Sancho, que nous le mangeons à la gelée de nos corps; car qui souffre plus du froid et du chaud que les misérables écuyers de la chevalerie errante? Encore n'y aurait-il pas grand mal si nous mangions, puisque suivant le proverbe, avec du pain tous les maux sont vains. Mais quelquefois il nous arrive de passer un jour, et même deux, sans rompre le jeûne, si ce n'est avec l'air qui court.

-- Tout cela pourtant peut se prendre en patience, reprit l'écuyer du Bocage, avec l'espoir du prix qui nous attend; car si le chevalier errant que l'on sert n'est point par trop ingrat, on se verra bientôt récompensé tout au moins par un aimable gouvernement de quelque île, ou par un comté de bonne mine.

-- Moi, répliqua Sancho, j'ai déjà dit à mon maître qu'avec le gouvernement d'une île j'étais satisfait, et lui, il est si noble et si libéral, qu'il me l'a promis bien des fois, et à bien des reprises.

-- Quant à moi, reprit l'écuyer du Bocage, un canonicat payera mes services, et mon maître me l'a déjà délégué.

-- Holà! s'écria Sancho, le maître de Votre Grâce est donc chevalier à l'ecclésiastique[88], puisqu'il fait de semblables grâces à ses bons écuyers? Pour le mien, il est tout bonnement laïque, et pourtant je me rappelle que des gens d'esprit, quoique, à mon avis, mal intentionnés, voulaient lui conseiller de devenir archevêque. Heureusement qu'il ne voulut pas être autre chose qu'empereur, et je tremblais alors qu'il ne lui prît fantaisie de se mettre dans l'Église, me trouvant point en état d'y occuper des bénéfices. Car il faut que vous sachiez une chose, c'est que, bien que je paraisse un homme, je ne suis qu'une bête pour être de l'Église.

-- Eh bien! en vérité. Votre Grâce a tort, reprit l'écuyer du Bocage, car les gouvernements insulaires ne sont pas tous de bonne pâte. Il y en a de pauvres, il y en a de mélancoliques, il y en a qui vont, tout de travers, et le mieux bâti, le plus pimpant de tous, traîne une pesante charge d'incommodités et de soucis, que prend sur ses épaules le malheureux auquel il tombe en partage. Il vaudrait mille fois mieux vraiment que nous autres, qui faisons ce maudit métier de servir, nous retournassions chez nous pour y passer le temps à des exercices plus doux, comme qui dirait la chasse ou la pêche; car enfin, quel écuyer si pauvre y a-t-il au monde qui manque d'un bidet, d'une paire de lévriers et d'une ligne à pêcher pour se divertir dans son village?

-- À moi, rien de tout cela ne manque, répondit Sancho. Il est vrai pourtant que je n'ai pas de bidet, mais j'ai un âne qui vaut deux fois mieux que le cheval de mon maître. Que Dieu me donne mauvaise Pâque, fût-ce la plus prochaine, si je changeais mon âne pour son cheval, quand même il me donnerait quatre boisseaux d'orge en retour! Votre Grâce se moquera si elle veut de la valeur de mon grison: je dis, grison, car c'est le gris qui est la couleur de mon âne. Quant aux lévriers, c'est bien le diable s'ils me manquaient, lorsqu'il y en a de reste au pays, d'autant mieux que la chasse est bien plus agréable quand on la fait avec le bien d'autrui.

-- Réellement, seigneur écuyer, répondit celui du Bocage, j'ai résolu et décidé de laisser là ces sottes prouesses de ces chevaliers, pour m'en retourner dans mon village et élever mes petits enfants, car j'en ai trois, jolis comme trois perles orientales.

-- Moi, j'en ai deux, reprit Sancho, qu'on peut bien présenter au pape en personne, notamment une jeune fille que j'élève pour être comtesse, s'il plaît à Dieu, bien qu'en dépit de sa mère.

-- Et quel âge a cette dame que vous élevez pour être comtesse? demanda l'écuyer du Bocage.

-- Quinze ans, à deux de plus ou de moins, répondit Sancho. Mais elle est grande comme une perche, fraîche comme une matinée d'avril, et forte comme un portefaix.

-- Diable! ce sont là des qualités, reprit l'écuyer du Bocage, de quoi être non-seulement comtesse, mais encore nymphe du Vert- Bosquet. Ô gueuse, fille de gueuse! quelle carrure doit avoir la luronne!

-- Tout beau, interrompit Sancho, quelque peu fâché; ni elle n'est gueuse, ni sa mère ne le fut, ni aucune des deux le sera, si Dieu le permet, tant que je vivrai. Et parlez, seigneur, un peu plus poliment; car, pour un homme élevé parmi les chevaliers errants, qui sont la politesse même, vos paroles ne me semblent pas trop bien choisies.

-- Oh! que vous ne vous entendez guère en fait de louanges, seigneur écuyer! s'écria celui du Bocage. Comment donc, ne savez- vous pas que lorsqu'un chevalier donne un bon coup de lance au taureau dans le cirque, ou bien quand une personne fait quelque chose proprement, on a coutume de dire dans le peuple: «Ô fils de gueuse! comme il s'en est bien tiré[89]!» Et ces mots, qui semblent une injure, sont un notable éloge. Allez, seigneur, reniez plutôt les fils et les filles qui ne méritent point par leurs oeuvres qu'on adresse à leurs parents de semblables louanges.

-- Oui, pardieu, je les renie, s'il en est ainsi, s'écria Sancho, et, par la même raison, vous pouviez nous jeter, à moi, à mes enfants et à ma femme, toute une gueuserie sur le corps; car, en vérité, tout ce qu'ils disent et tout ce qu'ils font sont des perfections dignes de tels éloges. Ah! pour le revoir, je prie Dieu qu'il me tire de péché mortel, et ce sera la même chose s'il me tire de ce périlleux métier d'écuyer errant, où je me suis fourré une seconde fois, alléché par une bourse pleine de cent ducats que j'ai trouvée un beau jour au milieu de la Sierra- Moréna; et le diable me met toujours devant les yeux, ici, là, de ce côté, de cet autre, un gros sac de doublons, si bien qu'il me semble à chaque pas que je le touche avec la main, que je le prends dans mes bras, que je l'emporte à la maison, que j'achète du bien, que je me fais des rentes, et que je vis comme un prince. Le moment où je pense à cela, voyez-vous, il me semble facile de prendre en patience toutes les peines que je souffre avec mon timbré de maître, qui tient plus, je le sais bien, du fou que du chevalier.

-- C'est pour cela, répondit l'écuyer du Bocage, qu'on dit que l'envie d'y trop mettre rompt le sac; et, s'il faut parler de nos maîtres, il n'y a pas de plus grand fou dans le monde que le mien, car il est de ces gens de qui l'on dit: «Les soucis du prochain tuent l'âne;» en effet, pour rendre la raison à un chevalier qui l'a perdue, il est devenu fou lui-même, et s'est mis à chercher telle chose que, s'il la trouvait, il pourrait bien lui en cuire.

-- Est-ce que, par hasard, il est amoureux? demanda Sancho.

-- Oui, répondit l'écuyer du Bocage, il s'est épris d'une certaine Cassildée de Vandalie, la dame la plus crue et la plus rôtie qui se puisse trouver dans tout l'univers; mais ce n'est pas seulement du pied de la crudité qu'elle cloche; bien d'autres supercheries lui grognent dans le ventre, comme on pourra le voir avant peu d'heures[90].

-- Il n'y a pas de chemin si uni, répliqua Sancho, qu'il n'ait quelque pierre à faire broncher; si l'on fait cuire des fèves chez les autres, chez moi c'est à pleine marmite; et la folie, plus que la raison, doit avoir des gens pendus à ses crochets. Mais si ce qu'on dit est vrai, que d'avoir des compagnons dans la peine doit nous soulager, je pourrai m'en consoler avec Votre Grâce, puisque vous servez un maître aussi bête que le mien.

-- Bête, oui, mais vaillant, répondit l'écuyer du Bocage, et encore plus coquin que bête et que vaillant.

-- Oh! ce n'est plus là le mien, s'écria Sancho. Il n'est pas coquin le moins du monde; au contraire, il a un coeur de pigeon, ne sait faire de mal à personne, mais du bien à tous, et n'a pas la moindre malice. Un enfant lui ferait croire qu'il fait nuit en plein midi. C'est pour cette bonhomie que je l'aime comme la prunelle de mes yeux, et que je ne puis me résoudre à le quitter, quelques sottises qu'il fasse.

-- Avec tout cela, frère et seigneur, reprit l'écuyer du Bocage, si l'aveugle conduit l'aveugle, tous deux risquent de tomber dans le trou[91]. Il vaut encore mieux battre en retraite sur la pointe du pied et regagner nos gîtes; car qui cherche les aventures ne les trouve pas toujours bien mûres.»

Tout en parlant, Sancho paraissait de temps à autre cracher une certaine espèce de salive un peu sèche et collante. Le charitable écuyer s'en aperçut:

«Il me semble, dit-il, qu'à force de jaser, nos langues s'épaississent et nous collent au palais. Mais je porte à l'arçon de ma selle un remède à décoller la langue, qui n'est pas à dédaigner.»

Cela dit, il se leva, et revint un instant après, avec une grande outre de vin et un pâté long d'une demi-aune. Et ce n'est pas une exagération; car il était fait d'un lapin de choux d'une telle grosseur, que Sancho, quand il toucha le pâté, crut qu'il y avait dedans, non pas un chevreau, mais un bouc. Aussi il s'écria:

«C'est cela que porte Votre Grâce en voyage, seigneur?

-- Eh bien, que pensiez-vous donc? répondit l'autre; suis-je, par hasard, quelque écuyer au pain et à l'eau? Oh! je porte plus de provisions sur la croupe de mon bidet qu'un général en campagne.»

Sancho mangea sans se faire prier davantage. Favorisé par la nuit, il avalait en cachette des morceaux gros comme le poing.

«On voit bien, dit-il, que Votre Grâce est un écuyer fidèle et légal, en bonne forme et de bon aloi, généreux et magnifique, comme le prouve ce banquet, qui, s'il n'est pas arrivé par voie d'enchantement, en a du moins tout l'air. Ce n'est pas comme moi, chétif et misérable, qui n'ai dans mon bissac qu'un morceau de fromage, si dur qu'on en pourrait casser la tête à un géant, avec quatre douzaines de caroubles qui lui font compagnie, et autant de noix et de noisettes, grâce à la détresse de mon maître et à l'opinion qu'il s'est faite, et qu'il observe comme article de foi, que les chevaliers errants ne doivent se nourrir que de fruits secs et d'herbes des champs.

-- Par ma foi, frère, répliqua l'écuyer, je n'ai pas l'estomac fait aux chardons et aux poires sauvages, non plus qu'aux racines des bois. Que nos maîtres aient tant qu'ils voudront des opinions et des lois chevaleresques, et qu'ils mangent ce qui leur conviendra. Quant à moi, je porte des viandes froides pour l'occasion, ainsi que cette outre pendue à l'arçon de la selle. J'ai pour elle tant de dévotion et d'amour, qu'il ne se passe guère de moments que je ne lui donne mille embrassades et mille baisers.»

En disant cela, il la mit entre les mains de Sancho, qui, portant le goulot à sa bouche, se mit à regarder les étoiles un bon quart d'heure. Quand il eut fini de boire, il laissa tomber la tête sur une épaule, et jetant un grand soupir:

«Oh! le fils de gueuse, s'écria-t-il, comme il est catholique!

-- Voyez-vous, reprit l'écuyer du Bocage, dès qu'il eut entendu l'exclamation de Sancho, comme vous avez loué ce vin en l'appelant fils de gueuse!

-- Aussi je confesse, répondit Sancho, que ce n'est déshonorer personne que de l'appeler fils de gueuse, quand c'est avec l'intention de le louer. Mais dites-moi, seigneur, par le salut que vous aimez le mieux, est-ce que ce vin n'est pas de Ciudad- Réal[92]?

-- Fameux gourmet! s'écria l'écuyer du Bocage; il ne vient pas d'ailleurs, en vérité, et il a quelques années de vieillesse.

-- Comment donc! reprit Sancho; croyez-vous que la connaissance de votre vin me passe par-dessus la tête? Eh bien! sachez, seigneur écuyer, que j'ai un instinct si grand et si naturel pour connaître les vins, qu'il me suffit d'en sentir un du nez pour dire son pays, sa naissance, son âge, son goût, toutes ses circonstances et dépendances. Mais il ne faut point s'étonner de cela, car j'ai eu dans ma race, du côté de mon père, les deux plus fameux gourmets qu'en bien des années la Manche ait connus; et, pour preuve, il leur arriva ce que je vais vous conter. Un jour, on fit goûter du vin d'une cuve, en leur demandant leur avis sur l'état et les bonnes ou mauvaises qualités de ce vin. L'un le goûta du bout de la langue, l'autre ne fit que le flairer du bout du nez. Le premier dit que ce vin sentait le fer, et le second qu'il sentait davantage le cuir de chèvre. Le maître assura que la cuve était propre, et que son vin n'avait reçu aucun mélange qui pût lui donner l'odeur de cuir ou de fer. Cependant les deux fameux gourmets persistèrent dans leur déclaration. Le temps marcha, le vin se vendit, et, quand on nettoya la cuve, on y trouva une petite clef pendue à une courroie de maroquin. Maintenant, voyez si celui qui descend d'une telle race peut donner son avis en semblable matière[93].

-- C'est pour cela que je dis, reprit l'écuyer du Bocage, que nous cessions d'aller à la quête des aventures, et que nous ne cherchions pas des tourtes quand nous avons une miche de pain. Croyez-moi, retournons à nos chaumières, où Dieu saura bien nous trouver s'il lui plaît.

-- Non, répondit Sancho, jusqu'à ce que mon maître arrive à Saragosse, je le servirai; une fois là, nous saurons quel parti prendre.»