L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II
Chapter 8
Sancho se détourna et la laissa partir, enchanté d'avoir si bien conduit sa fourberie. À peine la villageoise qui avait fait le rôle de Dulcinée se vit-elle libre, qu'elle piqua sa cananée avec un clou qu'elle avait au bout d'un bâton, et se mit à courir le long du pré; mais comme la bourrique sentait la pointe de l'aiguillon qui la tourmentait plus que de coutume, elle se mit à lâcher des ruades, de manière qu'elle jeta madame Dulcinée par terre. À la vue de cet accident, don Quichotte accourut pour la relever, et Sancho pour arranger le bât, qui était tombé sous le ventre de la bête. Quand le bât fut remis et sanglé, don Quichotte voulut enlever sa dame enchantée, et la porter dans ses bras sur l'ânesse; mais la dame lui en épargna la peine; elle se releva, fit quelques pas en arrière, prit son élan, et, posant les deux mains sur la croupe de la bourrique, elle sauta sur le bât, plus légère qu'un faucon, et y resta plantée à califourchon comme un homme.
«Vive saint Roch! s'écria Sancho, notre maîtresse saute mieux qu'un chevreuil, et pourrait apprendre la voltige au plus adroit écuyer de Cordoue ou du Mexique; elle a passé d'un seul bond par- dessus l'arçon de la selle, et, sans éperons, elle fait détaler son hacanée comme un zèbre, et, ma foi, ses femmes ne sont pas en reste; elles courent toutes comme le vent.»
C'était la vérité; car, voyant Dulcinée à cheval, elles avaient donné du talon, et toutes trois enfilèrent la venelle, sans tourner la tête, l'espace d'une grande demi-lieue.
Don Quichotte les suivit longtemps des yeux, et, quand elles eurent disparu, il se tourna vers Sancho:
«Que t'en semble, Sancho? dit-il. Vois quelle haine me portent les enchanteurs! vois jusqu'où s'étend leur malice et leur rancune, puisqu'ils ont voulu me priver du bonheur que j'aurais eu à contempler ma dame dans son être véritable! Oh! oui, je suis né pour être le modèle des malheureux, le blanc qui sert de point de mire aux flèches de la mauvaise fortune. D'ailleurs, remarque, Sancho, que ces traîtres ne se sont point contentés de transformer Dulcinée, et de la transformer en une figure aussi basse, aussi laide que celle de cette villageoise; mais encore ils lui ont ôté ce qui est le propre des grandes dames, je veux dire la bonne odeur, puisqu'elles sont toujours au milieu des fleurs et des parfums; car il faut que tu apprennes, Sancho, que, lorsque je m'approchai pour mettre Dulcinée sur sa monture (haquenée, suivant toi, mais qui m'a toujours paru une ânesse), elle m'a envoyé une odeur d'ail cru qui m'a soulevé le coeur et empesté l'âme.
-- Ô canaille! s'écria Sancho de toutes ses forces; ô enchanteurs pervers et malintentionnés! que ne puis-je vous voir tous enfilés par les ouïes, comme les sardines à la brochette! Beaucoup vous savez, beaucoup vous pouvez, et beaucoup de mal vous faites. Il devait pourtant vous suffire, coquins maudits, d'avoir changé les perles des yeux de ma dame en méchantes noix de chêne, ses cheveux d'or pur en poils de vache rousse, et finalement tous ses traits de charmants en horribles, sans que vous touchiez encore à son odeur! Par elle, du moins, nous aurions conjecturé ce qui était caché sous cette laide écorce; bien qu'à dire vrai, moi je n'aie jamais vu sa laideur, mais seulement sa beauté, que relevait encore un gros signe qu'elle a sur la lèvre droite, en manière de moustache, avec sept ou huit poils blonds comme des fils d'or, et longs de plus d'un palme.
-- Outre ce signe, dit don Quichotte, et suivant la correspondance qu'ont entre eux ceux du visage et ceux du corps.[74] Dulcinée doit en avoir un sur le plat de la cuisse, qui correspond au côté où elle a celui du visage. Mais les poils de la grandeur que tu as mentionnée sont bien longs pour des signes.
-- Eh bien! je puis dire à Votre Grâce, répondit Sancho, qu'ils semblaient là comme nés tout exprès.
-- Je le crois bien, ami, répliqua don Quichotte, car la nature n'a rien mis en Dulcinée qui ne fût la perfection même; aussi aurait-elle cent signes comme celui dont tu parles, que ce serait autant de signes du zodiaque et d'étoiles resplendissantes.[75] Mais dis-moi, Sancho, ce qui me parut un bât, et que tu remis en place, était-ce une selle plate ou une selle en fauteuil?
-- C'était, pardieu, une selle à l'écuyère[76], répondit Sancho, avec une housse de campagne qui vaut la moitié d'un royaume, tant elle est riche.
-- Faut-il que je n'aie pas vu tout cela, Sancho! s'écria don Quichotte; oh! je le répète et le répéterai mille fois, je suis le plus malheureux des hommes!»
Le sournois de Sancho avait fort à faire pour ne pas éclater de rire en écoutant les extravagances de son maître, si délicatement dupé. Finalement, après bien d'autres propos, ils remontèrent tous deux sur leurs bêtes, et prirent le chemin de Saragosse, où ils espéraient arriver assez à temps pour assister à des fêtes solennelles qui se célébraient chaque année dans cette ville insigne[77]. Mais avant de s'y rendre il leur arriva des aventures si nombreuses, si surprenantes et si nouvelles, qu'elles méritent d'être écrites et lues, ainsi qu'on le verra en poursuivant.
Chapitre XI
_De l'étrange aventure qui arriva au valeureux don Quichotte avec le char ou la charrette des Cortès de la mort_
Don Quichotte s'en allait tout pensif le long de son chemin, préoccupé de la mauvaise plaisanterie que lui avaient faite les enchanteurs en transformant sa dame en une paysanne de méchante mine, et n'imaginait point quel remède il pourrait trouver pour la remettre en son premier état. Ces pensées le mettaient tellement hors de lui que, sans y prendre garde, il lâcha la bride à Rossinante, lequel, s'apercevant de la liberté qu'on lui laissait, s'arrêtait à chaque pas pour paître l'herbe fraîche qui croissait abondamment en cet endroit.
Sancho tira son maître de cette silencieuse extase:
«Seigneur, lui dit-il, les tristesses n'ont pas été faites pour les bêtes, mais pour les hommes, et pourtant, quand les hommes s'y abandonnent outre mesure, ils deviennent des bêtes. Allons, revenez à vous, prenez courage, relevez les rênes à Rossinante, ouvrez les yeux, et montrez cette gaillardise qui convient aux chevaliers errants. Que diable est cela? Pourquoi cet abattement? Sommes-nous en France, ou bien ici? Que Satan emporte plutôt autant de Dulcinées qu'il y en a dans le monde, puisque la santé d'un seul chevalier errant vaut mieux que tous les enchantements et toutes les transformations de la terre!
-- Tais-toi, Sancho, répondit don Quichotte d'une voix qui n'était pas éteinte; tais-toi, dis-je, et ne prononce point de blasphèmes contre cette dame enchantée, dont la disgrâce et le malheur ne peuvent s'attribuer qu'à ma faute. Oui, c'est de l'envie que me portent les méchants qu'est née sa méchante aventure.
-- C'est ce que je dis également, reprit Sancho; de qui l'a vue et la voit, le coeur se fend à bon droit.
-- Ah! tu peux bien le dire, Sancho, toi qui l'as vue dans tout l'éclat de sa beauté, puisque l'enchantement ne s'étendit point à troubler ta vue et à te voiler ses charmes; contre moi seul et contre mes yeux s'est dirigée la force de son venin. Cependant, Sancho, il m'est venu un scrupule; c'est que tu as mal dépeint sa beauté; car, si j'ai bonne mémoire, tu as dit qu'elle avait des yeux de perle, et des yeux de perle ressemblent plutôt à ceux d'un poisson qu'à ceux d'une dame. À ce que je crois, ceux de Dulcinée doivent être de vertes émeraudes, bien fendus, avec des arcs-en- ciel qui lui servent de sourcils. Quant à ces perles, ôte-les des yeux et passe-les aux dents, puisque sans doute tu as confondu, Sancho, prenant les yeux pour les dents.
-- Cela peut bien être, répondit Sancho, car sa beauté m'avait troublé autant que sa laideur troublait Votre Grâce. Mais recommandons-nous à Dieu, qui sait seul ce qui doit arriver dans cette vallée de larmes, dans ce méchant monde que nous avons pour séjour, où l'on ne trouve rien qui soit sans mélange de tromperie et de malignité. Une chose me fait de la peine, mon seigneur, plus que les autres; quel moyen prendre, quand Votre Grâce vaincra quelque géant ou quelque autre chevalier, et lui ordonnera d'aller se présenter devant les charmes de madame Dulcinée? Où diable la trouvera ce pauvre géant ou ce malheureux chevalier vaincu? Il me semble que je les vois se promener par le Toboso, comme des badauds, le nez en l'air, cherchant madame Dulcinée, qu'ils pourront bien rencontrer au milieu de la rue sans la reconnaître plus que mon père.
-- Peut-être, Sancho, répondit don Quichotte, que l'enchantement ne s'étendra pas jusqu'à ôter la connaissance de Dulcinée aux géants et aux chevaliers vaincus qui se présenteront de ma part. Avec un ou deux des premiers que je vaincrai et que je lui enverrai, nous en ferons l'expérience, et nous saurons s'ils la voient ou non, parce que je leur ordonnerai de venir me rendre compte de ce qu'ils auront éprouvé à ce sujet.
-- Je vous assure, seigneur, répliqua Sancho, que je trouve fort bon ce que vous venez de dire. Avec cet artifice, en effet, nous parviendrons à connaître ce que nous désirons savoir. Si ce n'est qu'à vous seul qu'elle est cachée, le malheur sera plutôt pour vous que pour elle. Mais, pourvu que madame Dulcinée ait bonne santé et bonne humeur, nous autres, par ici, nous nous arrangerons, et nous vivrons du mieux possible, cherchant nos aventures, et laissant le temps faire des siennes, car c'est le meilleur médecin de ces maladies et de bien d'autres.»
Don Quichotte voulait répondre à Sancho Panza; mais il en fut empêché par la vue d'une charrette qui parut tout à coup à un détour du chemin, chargée des plus divers personnages et des plus étranges figures qui se puissent imaginer. Celui qui menait les mules et faisait l'office de charretier était un horrible démon. La charrette était à ciel découvert, sans pavillon de toile ou d'osier. La première figure qui s'offrit aux yeux de don Quichotte fut celle de la Mort elle-même, ayant un visage humain. Tout près d'elle se tenait un ange, avec de grandes ailes peintes. De l'autre côté était un empereur, portant, à ce qu'il paraissait, une couronne d'or sur la tête. Aux pieds de la Mort était assis le dieu qu'on appelle Cupidon, sans bandeau sur les yeux, mais avec l'arc, les flèches et le carquois. Plus loin venait un chevalier armé de toutes pièces; seulement il n'avait ni morion, ni salade, mais un chapeau couvert de plumes de diverses couleurs. Derrière ceux-là se trouvaient encore d'autres personnages de différents costumes et aspects. Tout cela, se montrant à l'improviste, troubla quelque peu don Quichotte et jeta l'effroi dans le coeur de Sancho. Mais bientôt don Quichotte se réjouit, croyant qu'enfin la fortune lui offrait quelque nouvelle et périlleuse aventure. Dans cette pensée, et s'animant d'un courage prêt à tout affronter, il alla se camper devant la charrette, et s'écria d'une voix forte et menaçante:
«Charretier, cocher ou diable, ou qui que tu sois, dépêche-toi de me dire qui tu es, où tu vas, et quelles sont les gens que tu mènes dans ton char à bancs, qui a plus l'air de la barque à Caron que des chariots dont on fait usage.»
Le diable, arrêtant sa voiture, répondit avec douceur:
«Seigneur, nous sommes les comédiens de la compagnie d'Angulo le Mauvais.[78] Ce matin, jour de l'octave de la Fête-Dieu, nous avons joué, dans un village qui est derrière cette colline, la divine comédie des _Cortès de la Mort__[79]__, _et nous devons la jouer ce tantôt dans cet autre village qu'on voit d'ici. Comme c'est tout proche, et pour nous éviter la peine de nous déshabiller et de nous rhabiller, nous faisons route avec les habits qui doivent servir à la représentation. Ce jeune homme fait la Mort, cet autre fait un ange, cette femme, qui est celle du directeur[80], est vêtue en reine, celui-ci en soldat, celui-là en empereur, et moi en démon; et je suis un des principaux personnages de l'acte sacramentel, car je fais les premiers rôles de cette compagnie. Si Votre Grâce veut savoir autre chose sur notre compte, elle n'a qu'à parler; je saurai bien répondre avec toute ponctualité, car, étant démon, rien ne m'échappe et tout m'est connu.
-- Par la foi de chevalier errant, reprit don Quichotte, quand je vis ce chariot, j'imaginai que quelque grande aventure venait s'offrir à moi, et je dis à présent qu'il faut toucher de la main les apparences pour parvenir à se détromper. Allez avec Dieu, bonnes gens, et faites bien votre fête, et voyez si je peux vous être bon à quelque chose; je vous servirai de grand coeur et de bonne volonté, car, depuis l'enfance, je suis très-amateur du masque de théâtre, et, quand j'étais jeune, la comédie était ma passion.[81]«
Tandis qu'ils discouraient ainsi, le sort voulut qu'un des acteurs de la compagnie, resté en arrière, arrivât près d'eux. Celui-là était vêtu en fou de cour, avec quantité de grelots, et portant au bout d'un bâton trois vessies de boeuf enflées. Quand ce magot s'approcha de don Quichotte, il se mit à escrimer avec son bâton, à frapper la terre de ses vessies, à sauter de droite et de gauche, en faisant sonner ses grelots, et cette vision fantastique épouvanta tellement Rossinante, que, sans que don Quichotte fût capable de le retenir, il prit son mors entre les dents et se sauva à travers la campagne avec plus de légèreté que n'en promirent jamais les os de son anatomie. Sancho, qui vit le péril où était son maître d'être jeté bas, sauta du grison, et courut à toutes jambes lui porter secours. Quand il atteignit don Quichotte, celui-ci était déjà couché par terre, et auprès de lui Rossinante, qui avait entraîné son maître dans sa chute; fin ordinaire et dernier résultat des vivacités et des hardiesses de Rossinante. Mais à peine Sancho eut-il laissé là sa monture que le diable aux vessies sauta sur le grison, et, le fustigeant avec elles, il le fit, plus de peur que de mal, voler par les champs, du côté du village où la fête allait se passer. Sancho regardait la fuite de son âne et la chute de son maître, et ne savait à laquelle des deux nécessités il fallait d'abord accourir. Mais pourtant, en bon écuyer, en fidèle serviteur, l'amour de son seigneur l'emporta sur celui de son âne; bien que chaque fois qu'il voyait les vessies se lever et tomber sur la croupe du grison, c'était pour lui des angoisses de mort, et il aurait préféré que ces coups lui fussent donnés sur la prunelle des yeux plutôt que sur le plus petit poil de la queue de son âne. Dans cette cruelle perplexité, il s'approcha de l'endroit où gisait don Quichotte, beaucoup plus maltraité qu'il ne l'aurait voulu, et, tandis qu'il l'aidait à remonter sur Rossinante:
«Seigneur, lui dit-il, le diable emporte l'âne.
-- Quel diable? demanda don Quichotte.
-- Celui des vessies, reprit Sancho.
-- Eh bien, je le lui reprendrai, répliqua don Quichotte, allât-il se cacher avec lui dans les plus profonds et les plus obscurs souterrains de l'enfer. Suis-moi, Sancho, la charrette va lentement, et, avec les mules qui la traînent, je couvrirai la perte du grison.
-- Il n'est plus besoin de vous donner cette peine, seigneur, répondit Sancho; que Votre Grâce calme sa colère. À ce qu'il me paraît, le diable a laissé le grison, et la pauvre bête revient à son gîte.»
Sancho disait vrai, car le diable étant tombé avec l'âne, pour imiter don Quichotte et Rossinante, le diable s'en alla à pied au village, et l'âne revint à son maître.
«Il sera bon, toutefois, dit don Quichotte, de châtier l'insolence de ce démon sur quelqu'un des gens de la charrette, fût-ce l'empereur lui-même.
-- Ôtez-vous cela de l'esprit! s'écria Sancho, et suivez mon conseil, qui est de ne jamais se prendre de querelle avec les comédiens, car c'est une classe favorisée. J'ai vu tel d'entre eux arrêté pour deux meurtres, et sortir de prison sans dépens. Sachez, seigneur, que ce sont des gens de plaisir et de gaieté; tout le monde les protège, les aide et les estime, surtout quand ils sont des compagnies royales et titrées[82], car alors, à leurs habits et à leur tournure, on les prendrait pour des princes.
-- C'est égal, répondit don Quichotte, le diable histrion ne s'en ira pas en se moquant de moi, quand il serait protégé de tout le genre humain.»
En parlant ainsi, il tourna bride du côté de la charrette, qui était déjà près d'entrer au village, et il criait en courant:
«Arrêtez, arrêtez, troupe joyeuse et bouffonne; je veux vous apprendre comment il faut traiter les ânes et autres animaux qui servent de montures aux écuyers de chevaliers errants.»
Les cris que poussait don Quichotte étaient si forts, que ceux de la charrette les entendirent, et ils jugèrent par les paroles de l'intention de celui qui les prononçait. En un instant, la Mort sauta par terre, puis l'empereur, puis le démon cocher, puis l'ange, sans que la reine restât, non plus que le dieu Cupidon; ils ramassèrent tous des pierres et se mirent en bataille, prêts à recevoir don Quichotte sur la pointe de leurs cailloux. Le chevalier, qui les vit rangés en vaillant escadron, les bras levés et en posture de lancer puissamment leurs pierres, retint la bride à Rossinante, et se mit à penser de quelle manière il les attaquerait avec le moins de danger pour sa personne. Pendant qu'il s'arrêtait, Sancho arriva, et le voyant disposé à l'attaque de l'escadron:
«Ce serait trop de folie, s'écria-t-il, que d'essayer une telle entreprise. Considérez, mon cher seigneur, que, contre des amandes de rivière, il n'y a point d'armes défensives au monde, à moins de se blottir sous une cloche de bronze. Considérez aussi qu'il y aurait plus de témérité que de valeur à ce qu'un homme seul attaquât une armée qui a la Mort à sa tête, où les empereurs combattent en personne, où prennent part les bons et les mauvais anges. Si cette considération ne suffit pas pour vous faire rester tranquille, qu'il vous suffise au moins de savoir que, parmi tous ces gens qui sont là, et bien qu'ils paraissent rois, princes et empereurs, il n'y en a pas un qui soit chevalier errant.
-- À présent, oui, Sancho, s'écria don Quichotte, tu as touché le point qui peut et doit changer ma résolution. Je ne puis ni ne dois tirer l'épée, comme je te l'ai dit maintes fois, contre les gens qui ne soient pas armés chevaliers. C'est toi, Sancho, que l'affaire regarde, si tu veux tirer vengeance de l'outrage fait à ton âne; d'ici, je t'aiderai par mes encouragements et par des avis salutaires.
-- Il n'y a pas de quoi, seigneur, tirer vengeance de personne, répondit Sancho. D'ailleurs, ce n'est pas d'un bon chrétien de se venger des outrages, d'autant mieux que je m'arrangerai avec mon âne pour qu'il remette son offense aux mains de ma volonté, laquelle est de vivre pacifiquement les jours qu'il plaira au ciel de me laisser vivre.
-- Eh bien, répliqua don Quichotte, puisque telle est ta décision, bon Sancho, avisé Sancho, chrétien Sancho, laissons là ces fantômes, et allons chercher des aventures mieux caractérisées; car ce pays me semble de taille à nous en fournir beaucoup, et de miraculeuses.»
Aussitôt il tourna bride, Sancho alla reprendre son âne, la Mort avec tout son escadron volant remonta sur la charrette pour continuer son voyage, et telle fut l'heureuse issue qu'eut la terrible aventure du char de la Mort. Grâces en soient rendues au salutaire conseil que donna Sancho à son maître, auquel arriva, le lendemain, avec un chevalier amoureux et errant, une autre aventure non moins intéressante, non moins curieuse que celle-ci.
Chapitre XII
_De l'étrange aventure qui arriva au valeureux don Quichotte avec le brave chevalier des Miroirs_
La nuit qui suivit le jour de la rencontre du char de la Mort, don Quichotte et son écuyer la passèrent sous de grands arbres touffus, et, d'après le conseil de Sancho, don Quichotte mangea des provisions de bouche que portait le grison. Pendant le souper, Sancho dit à son maître:
«Hein! seigneur, que j'aurais été bête si j'avais choisi pour étrennes le butin de votre première aventure, plutôt que les poulains des trois juments! En vérité, en vérité, mieux vaut le moineau dans la main que la grue qui vole au loin.
-- Néanmoins, Sancho, répondit don Quichotte, si tu m'avais laissé faire et attaquer comme je le voulais, tu aurais eu pour ta part de butin, au moins la couronne d'or de l'impératrice et les ailes peintes de Cupidon, que je lui aurais arrachées à rebrousse-poil pour te les mettre dans la main.
-- Bah! reprit Sancho, jamais les sceptres et les couronnes des empereurs de comédie n'ont été d'or pur, mais bien de similor ou de fer-blanc.
-- Cela est vrai, répliqua don Quichotte, car il ne conviendrait pas que les ajustements de la comédie fussent de fine matière; ils doivent être, comme elle-même, simulés et de simple apparence. Quant à la comédie, je veux, Sancho, que tu la prennes en affection, ainsi que ceux qui représentent les pièces et ceux qui les composent; car ils servent tous grandement au bien de la république, en nous offrant à chaque pas un miroir où se voient au naturel les actions de la vie humaine. Aucune comparaison ne saurait en effet nous retracer plus au vif ce que nous sommes et ce que nous devrions être, que la comédie et les comédiens. Sinon, dis-moi, n'as-tu pas vu jouer quelque pièce où l'on introduit des rois, des empereurs, des pontifes, des chevaliers, des dames, et d'autres personnages divers? l'un fait le fanfaron, l'autre le trompeur, celui-ci le soldat, celui-là le marchand, cet autre le benêt sensé, cet autre encore l'amoureux benêt; et quand la comédie finit, quand ils quittent leurs costumes, tous les acteurs redeviennent égaux dans les coulisses.
-- Oui, j'ai vu cela, répondit Sancho.
-- Eh bien, reprit don Quichotte, la même chose arrive dans la comédie de ce monde, où les uns font les empereurs, d'autres les pontifes, et finalement autant de personnages qu'on en peut introduire dans une comédie. Mais quand ils arrivent à la fin de la pièce, c'est-à-dire quand la vie finit, la mort leur ôte à tous les oripeaux qui faisaient leur différence, et tous redeviennent égaux dans la sépulture.
-- Fameuse comparaison! s'écria Sancho, quoique pas si nouvelle que je ne l'aie entendu faire bien des fois, comme cette autre du jeu des échecs; tant que le jeu dure, chaque pièce a sa destination particulière; mais quand il finit, on les mêle, on les secoue, on les bouleverse et on les jette enfin dans une bourse, ce qui est comme si on les jetait de la vie dans la sépulture.
-- Chaque jour, dit don Quichotte, je m'aperçois que tu deviens moins simple, que tu te fais plus avisé, plus spirituel.
-- Il faut bien, répondit Sancho, qu'en touchant votre esprit il m'en reste quelque chose au bout des doigts. Les terres qui sont naturellement sèches et stériles, quand on les fume et qu'on les cultive, finissent par donner de bons fruits. Je veux dire que la conversation de Votre Grâce a été le fumier qui est tombé sur l'aride terrain de mon stérile esprit, et sa culture, le temps qui s'est passé depuis que je vous sers et vous fréquente. Avec cela j'espère porter des fruits qui soient de bénédiction, tels qu'ils ne dégénèrent point et ne s'écartent jamais des sentiers de la bonne éducation qu'a donnée Votre Grâce à mon entendement desséché.»
Don Quichotte se mit à rire des expressions prétentieuses de Sancho; mais il lui parut dire la vérité quant à ses progrès; car, de temps en temps, Sancho parlait de manière à surprendre son maître; bien que, chaque fois à peu près qu'il voulait s'exprimer en bon langage, comme un candidat au concours, il finissait sa harangue en se précipitant du faîte de sa simplicité dans l'abîme de son ignorance. La chose où il montrait le plus d'élégance et de mémoire, c'était à citer des proverbes, qu'ils vinssent à tort ou à raison, comme on l'a vu et comme on le verra dans le cours de cette histoire.