L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II
Chapter 7
-- À quel diable de palais faut-il vous conduire, corps du soleil? s'écria Sancho; celui où j'ai vu Sa Grandeur n'était qu'une très- petite maison.
-- Sans doute, reprit don Quichotte, elle s'était retirée dans quelque petit appartement de son alcazar[67], pour s'y récréer dans la solitude avec ses femmes, comme c'est l'usage et la coutume des hautes dames et des princesses.
-- Seigneur, dit Sancho, puisque Votre Grâce veut à toute force que la maison de madame Dulcinée soit un alcazar, dites-moi, est- ce l'heure d'en trouver la porte ouverte? Ferons-nous bien de frapper à tour de bras pour qu'on nous entende et qu'on nous ouvre, au risque de mettre tout le monde en rumeur et en alarme? Est-ce que, par hasard, nous allons frapper à la porte de nos donzelles, comme font les amants argent comptant, qui arrivent, frappent et entrent à toute heure, si tard qu'il soit?
-- Trouvons d'abord l'alcazar, répliqua don Quichotte; alors je te dirai, Sancho, ce qu'il sera bon que nous fassions. Mais, tiens, ou je ne vois guère, ou cette masse qui donne cette grande ombre qu'on aperçoit là-bas doit être le palais de Dulcinée.
-- Eh bien, que Votre Grâce nous mène, répondit Sancho; peut-être en sera-t-il ainsi; et pourtant, quand je l'aurai vu avec les yeux et touché avec les mains, j'y croirai comme je crois qu'il fait jour maintenant.»
Don Quichotte marcha devant, et quand il eut fait environ deux cents pas, il trouva la masse qui projetait la grande ombre, Il vit une haute tour, et reconnut aussitôt que cet édifice n'était pas un alcazar, mais bien l'église paroissiale du pays.
«C'est l'église, Sancho, dit-il, que nous avons rencontrée.
-- Je le vois bien, répondit Sancho, et plaise à Dieu que nous ne rencontrions pas aussi notre sépulture! car c'est un mauvais signe que de courir les cimetières à ces heures-ci, surtout quand j'ai dit à Votre Grâce, si je m'en souviens bien, que la maison de cette dame doit être dans un cul-de-sac.
-- Maudit sois-tu de Dieu! s'écria don Quichotte. Où donc as-tu trouvé, nigaud, que les alcazars et les palais des rois soient bâtis dans des culs-de-sac?
-- Seigneur, répondit Sancho, à chaque pays sa mode; peut-être est-ce l'usage au Toboso de bâtir dans des culs-de-sac les palais et les grands édifices. Aussi, je supplie Votre Grâce de me laisser chercher par ces rues et ces ruelles que je verrai devant moi, peut-être trouverai-je en quelque coin cet alcazar que je voudrais voir mangé des chiens, tant il nous fait donner au diable.
-- Parle avec respect, Sancho, des choses de ma dame, dit don Quichotte; passons la fête en paix, et ne jetons pas le manche après la cognée.
-- Je tiendrai ma langue, reprit Sancho; mais avec quelle patience pourrais-je supporter que Votre Grâce veuille à toute force que, pour une fois que j'ai vu la maison de notre maîtresse, je la reconnaisse de but en blanc, et que je la trouve au milieu de la nuit, tandis que vous ne la trouvez pas, vous qui l'avez vue des milliers de fois?
-- Tu me feras désespérer, Sancho! s'écria don Quichotte. Viens çà, hérétique; ne t'ai-je pas dit mille et mille fois que de ma vie je n'ai vu la sans pareille Dulcinée, que je n'ai jamais franchi le seuil de son palais, qu'enfin je ne suis amoureux que par ouï-dire, et sur la grande renommée qu'elle a de beauté et d'esprit.
-- Maintenant je le saurai, répondit Sancho, et je dis que, puisque Votre Grâce ne l'a pas vue, moi je ne l'ai pas vue davantage.
-- Cela ne peut être, répliqua don Quichotte, car tu m'as dit pour le moins que tu l'avais vue criblant du blé, quand tu me rapportas la réponse de la lettre que tu lui portas de ma part.
-- Ne faites pas attention à cela, seigneur, repartit Sancho; il faut que vous sachiez que ma visite fut aussi par ouï-dire, aussi bien que la réponse que je vous rapportai, car je ne sais pas plus ce qu'est madame Dulcinée que de donner un coup de poing dans la lune.
-- Sancho! Sancho! s'écria don Quichotte, il y a des temps pour plaisanter et des temps où les plaisanteries viennent fort mal à propos. Ce n'est pas, j'imagine, parce que je dis que je n'ai jamais vu ni entendu la dame de mon âme, qu'il t'est permis de dire également que tu ne l'as ni vue ni entretenue, quand c'est tout le contraire, comme tu le sais bien.»
Tandis que nos deux aventuriers en étaient là de leur entretien, ils virent passer auprès d'eux un homme avec deux mules; et, au bruit que faisait la charrue que traînaient ces animaux, ils jugèrent que ce devait être quelque laboureur qui s'était levé avant le jour pour aller à sa besogne; ils ne se trompaient pas. Tout en cheminant, le laboureur chantait ce vieux _romance _qui dit: «Il vous en a cuit, Français, à la chasse de Roncevaux.[68]«
«Qu'on me tue, Sancho, s'écria don Quichotte, s'il nous arrive quelque chose de bon cette nuit; entends-tu ce que chante ce manant?
-- Oui, je l'entends, répondit Sancho; mais que fait à notre affaire la chasse de Roncevaux? il pouvait aussi bien chanter le _romance _de Calaïnos[69]; ce serait la même chose pour le bien ou le mal qui peut nous arriver.»
Le laboureur approcha sur ces entrefaites, et don Quichotte lui demanda:
«Sauriez-vous me dire, mon cher ami (que Dieu vous donne toutes sortes de prospérités!), où sont par ici les palais de la sans pareille princesse doña Dulcinée du Toboso?
-- Seigneur, répondit le passant, je ne suis pas du pays, et il y a peu de jours que j'y suis venu me mettre au service d'un riche laboureur pour travailler aux champs. Mais, tenez, dans cette maison vis-à-vis demeurent le curé et le sacristain du village; entre eux deux ils sauront bien vous indiquer cette madame la princesse, car ils ont la liste de tous les bourgeois du Toboso; quoique, à vrai dire, je ne croie pas que dans le pays il demeure une seule princesse, mais beaucoup de dames de qualité, oh! pour le sûr, dont chacune d'elles peut bien être princesse dans sa maison.
-- Eh bien, c'est parmi ces dames, reprit don Quichotte, que doit être, mon ami, celle dont je m'informe auprès de vous.
-- Cela se peut bien, reprit le laboureur; mais adieu, car le jour vient.» Et, fouettant ses mules, il s'en alla sans attendre d'autres questions. Sancho, qui vit que son maître était indécis et fort peu content:
«Seigneur, lui dit-il, voilà le jour qui approche, et il ne serait pas prudent que le soleil nous trouvât dans la rue. Il vaut mieux que nous sortions de la ville, et que Votre Grâce s'embusque dans quelque bois près d'ici. Je reviendrai de jour, et je ne laisserai pas un recoin dans le pays où je ne cherche le palais ou l'alcazar de ma dame. Je serais bien malheureux si je ne le trouvais pas; et quand je l'aurai trouvé, je parlerai à Sa Grâce, et je lui dirai où et comment vous attendez qu'elle arrange et règle de quelle façon vous pouvez la voir sans détriment de son honneur et de sa réputation.
-- Tu as dit, Sancho, s'écria don Quichotte, un millier de sentences enveloppées dans le cercle de quelques paroles. Je reçois et j'accepte de bon coeur le conseil que tu viens de me donner. Viens, mon fils, allons chercher un endroit où je m'embusque, tandis que tu reviendras, comme tu dis, chercher, voir et entretenir ma dame, dont la courtoisie et la discrétion me font espérer plus que de miraculeuses faveurs.»
Sancho grillait d'envie de tirer son maître hors du pays, de crainte qu'il ne vînt à découvrir le mensonge de cette réponse qu'il lui avait remise de la part de Dulcinée, dans la Sierra- Moréna. Il se hâta donc de l'emmener, et, à deux milles environ, ils trouvèrent un petit bois où don Quichotte s'embusqua pendant que Sancho retournait à la ville. Mais il lui arriva dans son ambassade des choses qui demandent et méritent un nouveau crédit.
Chapitre X
_Où l'on raconte quel moyen prit l'industrieux Sancho pour enchanter madame Dulcinée, avec d'autres événements non moins risibles que véritables_
En arrivant à raconter ce que renferme le présent chapitre, l'auteur de cette grande histoire dit qu'il aurait voulu le passer sous silence, dans la crainte de n'être pas cru, parce que les folies de don Quichotte touchèrent ici au dernier terme que puissent atteindre les plus grandes qui se puissent imaginer, et qu'elles allèrent même deux portées d'arquebuse au-delà. Mais finalement, malgré cette appréhension, il les écrivit de la même manière que le chevalier les avait faites, sans ôter ni ajouter à l'histoire un atome de la vérité, et sans se soucier davantage du reproche qu'on pourrait lui adresser d'avoir menti. Il eut raison, parce que la vérité, si fine qu'elle soit, ne casse jamais, et qu'elle nage sur le mensonge comme l'huile au-dessus de l'eau.
Continuant donc son récit, l'historien dit qu'aussitôt que don Quichotte se fut embusqué dans le bosquet, bois ou forêt proche du Toboso, il ordonna à Sancho de retourner à la ville, et de ne point reparaître en sa présence qu'il n'eût d'abord parlé de sa part à sa dame, pour la prier de vouloir bien se laisser voir de son captif chevalier, et de daigner lui donner sa bénédiction, afin qu'il pût se promettre une heureuse issue dans toutes les entreprises qu'il affronterait désormais.
Sancho se chargea de ce que lui commandait son maître, et promit de lui rapporter une aussi bonne réponse que la première fois.
«Va, mon fils, répliqua don Quichotte, et ne te trouble point quand tu te verras devant la lumière du soleil de beauté à la quête de qui tu vas, heureux par-dessus tous les écuyers du monde! Aie bonne mémoire, et rappelle-toi bien comment elle te recevra, si elle change de couleur pendant que tu exposeras l'objet de ton ambassade, si elle se trouble et rougit en entendant mon nom. Dans le cas où tu la trouverais assise sur la riche estrade d'une femme de son rang, regarde si elle ne peut tenir en place sur ses coussins, mais si elle est debout, regarde si elle se pose tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, si elle répète deux ou trois fois la réponse qu'elle te donnera, si elle la change de douce en amère, ou d'aigre en amoureuse; si elle porte la main à sa chevelure pour l'arranger, quoiqu'elle ne soit pas en désordre. Finalement, mon fils, remarque avec soin toutes ses actions, tous ses mouvements; car, si tu me les rapportes bien tels qu'ils se sont passés, j'en tirerai la connaissance de ce qu'elle a de caché dans le fond du coeur au sujet de mes amours. Il faut que je t'apprenne, Sancho, si tu l'ignores, que les gestes et les mouvements extérieurs qui échappent aux amants, quand on parle de leurs amours, sont de fidèles messagers qui apportent des nouvelles de ce qui se passe dans l'intérieur de leur âme. Pars, ami; sois guidé par un plus grand bonheur que le mien, et ramené par un meilleur succès que celui que je resterai à espérer et à craindre dans cette amère solitude où tu me laisses.
-- J'irai et reviendrai vite, répondit Sancho. Voyons, seigneur de mon âme, laissez gonfler un peu ce petit coeur qui ne doit pas être maintenant plus gros qu'une noisette. Considérez ce qu'on a coutume de dire, que «bon coeur brise mauvaise fortune», et que «où il n'y a pas de lard, il n'y a pas de crochet pour le pendre.» On dit aussi: «Où l'on s'y attend le moins, saute le lièvre.» Je dis cela, parce que si, cette nuit, nous n'avons pas trouvé le palais ou l'alcazar de ma dame, maintenant qu'il est jour, j'espère le trouver quand j'y penserai le moins; et quand je l'aurai trouvé, laissez-moi démêler mes flûtes avec elle.
-- Assurément, Sancho, reprit don Quichotte, tu amènes les proverbes si bien à propos sur ce que nous traitons, que je ne dois pas demander à Dieu plus de bonheur en ce que je désire.»
À ces mots, Sancho tourna le dos, et bâtonna son grison, tandis que don Quichotte restait à cheval, s'appuyant sur ses étriers et sur le bois de sa lance, la tête pleine de tristes et confuses pensées. Nous le laisserons là pour aller avec Sancho, lequel s'éloignait de son seigneur non moins pensif et troublé qu'il ne le laissait; tellement qu'à peine hors du bois, il tourna la tête, et, voyant que don Quichotte n'était plus en vue, il descendit de son âne, s'assit au pied d'un arbre, et commença de la sorte à se parler à lui-même:
«Maintenant, mon frère Sancho, sachons un peu où va Votre Grâce. Allez-vous chercher quelque âne que vous ayez perdu!
-- Non, assurément.
-- Eh bien! qu'allez-vous donc chercher?
-- Je vais chercher comme qui dirait une princesse, et en elle le soleil de la beauté et toutes les étoiles du ciel.
-- Et où pensez-vous trouver ce que vous dites là, Sancho?
-- Où? dans la grande ville du Toboso.
-- C'est fort bien; et de quelle part l'allez-vous chercher?
-- De la part du fameux don Quichotte de la Manche, qui défait les torts, qui donne à boire à ceux qui ont faim et à manger à ceux qui ont soif.
-- C'est encore très-bien; mais savez-vous sa demeure, Sancho?
-- Mon maître dit que ce doit être un palais royal ou un superbe alcazar.
-- Et l'avez-vous vue quelquefois, par hasard?
-- Ni moi ni mon maître ne l'avons jamais vue.
-- Mais ne vous semble-t-il pas qu'il serait bien trouvé et bien fait aux gens du Toboso, s'ils savaient que vous êtes ici avec l'intention d'embaucher leur princesse et de débaucher leurs dames, de vous moudre les côtes à grands coups de gourdin, sans vous laisser place nette sur tout le corps?
-- Oui, ils auraient en vérité bien raison, s'ils ne considéraient pas que j'agis par ordre d'autrui, et que _vous êtes messager, mon ami, vous ne méritez aucune peine_.[70]
-- Ne vous y fiez pas, Sancho, car les Manchois sont une gent aussi colère qu'estimable, et ils ne se laissent chatouiller par personne. Vive Dieu! s'ils vous dépistent, vous n'êtes pas dans de beaux draps.
-- Oh! oh! je donne ma langue aux chiens. Pourquoi me mettrais-je à chercher midi à quatorze heures pour les beaux yeux d'un autre? D'ailleurs, chercher Dulcinée par le Toboso, c'est demander le comte à la cour ou le bachelier dans Salamanque. Oui, c'est le diable, le diable tout seul qui m'a fourré dans cette affaire.»
Sancho disait ce monologue avec lui-même, et la conclusion qu'il en tira fut de se raviser tout à coup.
«Pardieu, se dit-il, tous les maux ont leur remède, si ce n'est la mort, sous le joug de laquelle nous devons tous passer, quelque dépit que nous en ayons, à la fin de la vie. Mon maître, à ce que j'ai vu dans mille occasions, est un fou à lier, et franchement, je ne suis guère en reste avec lui; au contraire, je suis encore plus imbécile, puisque je l'accompagne et le sers, s'il faut croire au proverbe qui dit: «Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es;» ou cet autre: «Non avec qui tu nais, mais avec qui tu pais.» Eh bien, puisqu'il est fou, et d'une folie qui lui fait la plupart du temps prendre une chose pour l'autre, le blanc pour le noir et le noir pour le blanc, comme il le fit voir quand il prétendit que les moulins à vent étaient des géants aux grands bras, les mules des religieux des dromadaires, les hôtelleries des châteaux, les troupeaux de moutons des armées ennemies, ainsi que bien d'autres choses de la même force, il ne me sera pas difficile de lui faire accroire qu'une paysanne, la première que je trouverai ici sous ma main, est madame Dulcinée. S'il ne le croit pas, j'en jurerai; s'il en jure aussi, j'en jurerai plus fort, et s'il s'opiniâtre, je n'en démordrai pas; de cette manière, j'aurai toujours ma main par-dessus la sienne, advienne que pourra. Peut- être le dégoûterai-je ainsi de m'envoyer une autre fois à de semblables messages, en voyant les mauvais compliments que je lui en rapporte. Peut-être aussi pensera-t-il, à ce que j'imagine, que quelque méchant enchanteur, de ceux qui lui en veulent, à ce qu'il dit, aura changé, pour lui jouer pièce, la figure de sa dame.»
Sur cette pensée, Sancho Panza se remit l'esprit en repos et tint son affaire pour heureusement conclue. Il resta couché sous son arbre jusqu'au tantôt, pour laisser croire à don Quichotte qu'il avait eu le temps d'aller et de revenir. Tout se passa si bien, que, lorsqu'il se leva pour remonter sur le grison, il aperçut venir du Toboso trois paysannes, montées sur trois ânes, ou trois ânesses, car l'auteur ne s'explique pas clairement; mais on peut croire que c'étaient plutôt des bourriques, puisque c'est la monture ordinaire des paysannes, et, comme ce n'est pas un point de haut intérêt, il est inutile de nous arrêter davantage à le vérifier. Finalement, dès que Sancho vit les paysannes, il revint au grand trot chercher son seigneur don Quichotte, qu'il trouva jetant des soupirs au vent et faisant mille lamentations amoureuses. Aussitôt que don Quichotte l'aperçut, il lui dit:
«Qu'y a-t-il, ami Sancho? Pourrai-je marquer ce jour avec une pierre blanche ou avec une pierre noire[71]?
-- Vous ferez mieux, répondit Sancho, de le marquer en lettres rouges comme les écriteaux de collège, afin que ceux qui le verront puissent le lire de loin.
-- De cette manière, reprit don Quichotte, tu apportes de bonnes nouvelles?
-- Si bonnes, répliqua Sancho, que vous n'avez rien de mieux à faire que d'éperonner Rossinante, et de sortir en rase campagne pour voir madame Dulcinée du Toboso, qui vient avec deux de ses femmes rendre visite à Votre Grâce.
-- Sainte Vierge! s'écria don Quichotte; qu'est-ce que tu dis, ami Sancho? Ah! je t'en conjure, ne me trompe pas, et ne cherche point par de fausses joies à réjouir mes véritables tristesses.
-- Qu'est-ce que je gagnerais à vous tromper, répliqua Sancho, surtout quand vous seriez si près de découvrir mon mensonge? Donnez de l'éperon, seigneur, et venez avec moi, et vous verrez venir notre maîtresse la princesse, vêtue et parée comme il lui convient. Elle et ses femmes, voyez-vous, ce n'est qu'une châsse d'or, que des épis de perles, que des diamants, des rubis, des toiles de brocart à dix étages de haut. Les cheveux leur tombent sur les épaules, si bien qu'on dirait autant de rayons de soleil qui s'amusent à jouer avec le vent. Et par-dessus tout, elles sont à cheval sur trois cananées pies qui font plaisir à regarder.
-- Haquenées, tu as voulu dire, Sancho? dit don Quichotte.
-- De haquenées à cananées, il n'y a pas grande distance, reprit Sancho; mais, qu'elles soient montées sur ce qu'elles voudront, elles n'en sont pas moins les plus galantes dames qu'on puisse souhaiter, notamment la princesse Dulcinée, ma maîtresse, qui ravit les cinq sens.
-- Marchons, mon fils Sancho, s'écria don Quichotte, et, pour te payer les étrennes de ces nouvelles aussi bonnes qu'inattendues, je te fais don du plus riche butin que je gagnerai dans la première aventure qui m'arrivera; et si cela ne te suffit pas encore, je te donne les poulains que me feront cette année mes trois juments, qui sont prêtes à mettre bas, comme tu sais, dans le pré communal du pays.
-- Je m'en tiens aux poulains, répondit Sancho, car il n'est pas bien sûr que le butin de la première aventure soit bon à garder.»
En disant cela, ils sortirent du bois et découvrirent tout près d'eux les trois villageoises. Don Quichotte étendit les regards sur toute la longueur du chemin du Toboso; mais, ne voyant que ces trois paysannes, il se troubla et demanda à Sancho s'il avait laissé ces dames, hors de la ville.
«Comment, hors de la ville? s'écria Sancho; est-ce que par hasard Votre Grâce a les yeux dans le chignon? Ne voyez-vous pas celles qui viennent à nous, resplendissantes comme le soleil en plein midi?
-- Je ne vois, Sancho, répondit don Quichotte, que trois paysannes sur trois bourriques.
-- À présent, que Dieu me délivre du diable! reprit Sancho; est-il possible que trois hacanées, ou comme on les appelle, aussi blanches que la neige, vous semblent des bourriques? Vive le Seigneur! je m'arracherais la barbe si c'était vrai.
-- Eh bien, je t'assure, ami Sancho, répliqua don Quichotte, qu'il est aussi vrai que ce sont des bourriques ou des ânes, que je suis don Quichotte et toi Sancho Panza. Du moins ils me semblent tels.
-- Taisez-vous, seigneur, s'écria Sancho Panza, ne dites pas une chose pareille, mais frottez-vous les yeux, et venez faire la révérence à la dame de vos pensées, que voilà près de vous.»
À ces mots, il s'avança pour recevoir les trois villageoises, et, sautant à bas du grison, il prit au licou l'âne de la première; puis, se mettant à deux genoux par terre, il s'écria:
«Reine, princesse et duchesse de la beauté, que votre hautaine Grandeur ait la bonté d'admettre en grâce et d'accueillir avec faveur ce chevalier votre captif, qui est là comme une statue de pierre, tout troublé, pâle et sans haleine de se voir en votre magnifique présence, je suis Sancho Panza, son écuyer; et lui, c'est le fugitif et vagabond chevalier don Quichotte de la Manche, appelé de son autre nom _le chevalier de la Triste-Figure.»_
En cet instant, don Quichotte s'était déjà jeté à genoux aux côtés de Sancho; il regardait avec des yeux hagards et troublés celle que Sancho appelait reine et madame. Et, comme il ne découvrait en elle qu'une fille de village, encore d'assez pauvre mine, car elle avait la face bouffie et le nez camard, il demeurait stupéfait, sans oser découdre la bouche. Les paysannes n'étaient pas moins émerveillées, en voyant ces deux hommes, de si différent aspect, agenouillés sur la route, et qui ne laissaient point passer leur compagne. Mais celle-ci, rompant le silence, et d'une mine toute rechignée:
«Gare du chemin, à la male heure, dit-elle, et laissez-nous passer, que nous sommes pressées.
-- Ô princesse! répondit Sancho Panza, ô dame universelle du Toboso! comment! votre coeur magnanime ne s'attendrit pas en voyant agenouillé devant votre sublime présence la colonne et la gloire de la chevalerie errante?»
L'une des deux autres entendant ce propos:
«Ohé! dit-elle, ohé! viens donc que je te torche, bourrique du beau-père.[72] Voyez un peu comme ces muscadins viennent se gausser des villageoises, comme si nous savions aussi bien chanter pouille qu'eux autres. Passez votre chemin, et laissez-nous passer le nôtre, si vous ne voulez qu'il vous en cuise.
-- Lève-toi, Sancho, dit aussitôt don Quichotte, car je vois que la fortune, qui ne se rassasie pas de mon malheur, a fermé tous les chemins par où pouvait venir quelque joie à cette âme chétive que je porte en ma chair.[73] Et toi, ô divin extrême de tous les mérites, terme de l'humaine gentillesse, remède unique de ce coeur affligé qui t'adore! puisque le malin enchanteur qui me poursuit a jeté sur mes yeux des nuages et des cataractes, et que pour eux, mais non pour d'autres, il a transformé ta beauté sans égale et ta figure céleste en celle d'une pauvre paysanne, pourvu qu'il n'ait pas aussi métamorphosé mon visage en museau de quelque vampire pour le rendre horrible à tes yeux, oh! ne cesse point de me regarder avec douceur, avec amour, en voyant dans ma soumission, dans mon agenouillement devant ta beauté contrefaite, avec quelle humilité mon âme t'adore.
-- Holà! vous me la baillez belle, répondit la villageoise, et je suis joliment bonne pour les cajoleries. Gare encore une fois, et laissez-nous passer, nous vous en serons bien obligées.»