L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II

Chapter 53

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Il y a dans cette pièce singulière, outre le nom de _Francina, _qui forme l'_acrostiche, _les noms de huit autres dames : _Eloisa, Ana, Guiomar, Leonor, Blanca, Isabel, Elena, Maria._ [42] Les commentateurs se sont exercés à découvrir quels pouvaient être ces trois poëtes que possédait alors l'Espagne, en supposant que Cervantes se fût désigné lui- même sous le nom de demi-poëte. Don Grégorio Mayans croit que ce sont Alonzo de Ercilla, Juan Rufo, et Cristoval Viruès, auteur des poëmes intitulés _Araucana, Austriada _et _Monserate. _(Voir les notes du chapitre VI, livre I, 1ère partie.) Dans son _Voyage au Parnasse, _Cervantes fait distribuer neuf couronnes par Apollon. Les trois couronnes qu'il envoie à Naples sont évidemment pour Quevedo et les deux frères Leonardo de Argensola ; les trois qu'il réserve à l'Espagne, pour trois poëtes _divins, _sont probablement destinées à Francisco de Figuéroa, Francisco de Aldana, et Hernando de Herréra, qui reçurent tous trois ce surnom, mais à différents titres. [43] _Dulcinea del Toboso._ [44] _Castellanas de a cuatro versos._ [45] C'est à cause de cette manière de parler, et de ce que dira plus bas Sancho, que le traducteur de cette histoire tient le présent chapitre pour apocryphe. [46] Plusieurs anciens _romances, _très-répandus dans le peuple, racontent l'histoire de l'infante doña Urraca, laquelle, n'ayant rien reçu dans le partage des biens de la couronne que fit le roi de Castille Ferdinand Ier à ses trois fils Alfonso, Sancho et Garcia (1066), prit le bourdon du pèlerin, et menaça son père de quitter l'Espagne. Ferdinand lui donna la ville de Zamora. [47] Jeu de mots entre _almohadas, _coussins, et _Almohades, _nom de la secte et de la dynastie berbère qui succéda à celle des Almoravides, dans le douzième siècle. [48] On peut voir, dans Ducange, aux mots _Duellum _et _Campiones, _toutes les lois du duel auxquelles don Quichotte fait allusion, et le serment que la pragmatique sanction de Philippe le Bel, rendue en 1306, ordonnait aux chevaliers de prêter avant le combat. [49] Palmérin d'Olive, don Florindo, Primaléon, Tristan de Léonais, Tirant le Blanc, etc. [50] Vêtement des condamnés du saint-office. C'était une espèce de mantelet ou scapulaire jaune avec une croix rouge en sautoir. _San-benito _est un abréviatif de _saco bendito, _cilice bénit. [51] Dans cette tirade et dans le reste du chapitre, don Quichotte mêle et confond toujours, sous le nom commun de _cavalleros, _les chevaliers et les gentilhommes. [52] Othman, premier fondateur de l'empire des Turcs, au quatorzième siècle, fut, dit-on, berger, puis bandit. [53] Horace avait dit :

_Nos numerus sumus et fruges consumere nati._ (Lib. I, epist. I.) [54] Garcilaso de la Vega. Les vers cités par don Quichotte sont de l'élégie adressée au duc d'Albe sur la mort de son frère don Bernardino de Toledo. [55] L'oraison de sainte Apolline _(santa Apolonia) _était un de ces _ensalmos _ou paroles magiques pour guérir les maladies, fort en usage au temps de Cervantes. Un littérateur espagnol, don Francisco Patricio Berguizas, a recueilli cette oraison de la bouche de quelques vieilles femmes d'Esquivias, petite ville de Castille qu'habita Cervantes après son mariage. Elle est en petits vers, comme une _seguidilla ; _en voici la traduction littérale : « À la porte du ciel Apolline était, et la vierge Marie par là passait. « Dis, Apolline, qu'est-ce que tu as ? Dors-tu, ou veilles-tu ? - Ma dame, je ne dors ni ne veille, car d'une douleur de dents je me sens mourir. - Par l'étoile de Vénus et le soleil couchant, par le très-saint sacrement, que j'ai porté dans mon ventre, qu'aucune dent du fond ou de devant _(muela ni diente) _ne te fasse mal désormais. » [56] Il y a dans l'original une _grâce _intraduisible. À la fin de la phrase qui précède, Sancho dit, au lieu de _rata por cantidad _(au prorata, au marc la livre), _gata por cantidad. _Alors don Quichotte, jouant sur les mots, lui répond : « Quelquefois il arrive qu'une chatte _(gata) _est aussi bonne qu'une rate _(rata). » _Et Sancho réplique : « Je gage que je devais dire _rata _et non _gata ; _mais qu'importe... etc. » [57] L'original dit _revolear (vautrer), _pour _revocar._ [58] L'usage des pleureuses à gages dans les enterrements, qui semble avoir cessé au temps de Cervantes, était fort ancien en Espagne. On trouve dans les _Partidas _(tit. IV, ley 100) des dispositions contre les excès et les désordres que commettaient, aux cérémonies de l'église, ces pleureuses appelées _lloraderas, plañideras, endechaderas. _On trouve dans celui des _romances _du Cid où ce guerrier fait son testament (n° 96) : _« Item, _j'ordonne qu'on ne loue pas de _plañideras _pour me pleurer ; il suffit de celles de ma Ximène, sans que j'achète d'autres larmes. » [59] Garcilaso de la Vega. Ces vers sont dans la troisième églogue :

De cuatro ninfas, que del Tajo amado Salieron juntas, a cantar me ofresco, etc. [60] Le Panthéon, élevé par Marcus Agrippa, gendre d'Auguste, et consacré à _Jupiter vengeur._ [61] Cervantes se trompe. Suétone, d'accord avec Plutarque, dit au contraire que ce fut un augure favorable qui décida César à passer le Rubicon, et à dire : _Le sort en est jeté. (Vita Caesaris, _cap. XXXI et XXXII.) [62] Jeu de mots, fort gracieux dans la bouche de Sancho, sur le nom de _Julio, _qui veut dire Jules et juillet, et d'_Augusto, _Auguste, qui, avec un léger changement, _agosto, _signifie août. Ce jeu de mots passerait fort bien en français, si l'on eût suivi l'exemple de Voltaire, et que le mois d'août fût devenu le mois d'Auguste. [63] C'est l'obélisque égyptien, placé au centre de la colonnade de Saint-Pierre, par ordre de Sixte-Quint, en 1586. Cervantes, qui avait vu cet obélisque à la place qu'il occupait auparavant, suppose à tort qu'il fut destiné à recevoir les cendres de César. Il avait été amené à Rome sous l'empereur Caligula. (Pline, livre XVI, chap. XI.) [64] Cervantes avait pu voir, à l'âge de dix-huit ans, la pompeuse réception que fit le roi Philippe II, en novembre 1565, aux ossements de saint Eugène, que Charles IX lui avait donnés en cadeau. [65] Sans doute saint Diego de Alcala, canonisé par Sixte-Quint, en 1588, et saint Pierre de Alcantara, mort en 1562. [66] _Media noche era por filo_, etc. C'est le premier vers d'un vieux _romance, _celui du comte Claros de Montalvan, qui se trouve dans la collection d'Anvers. [67] Nom des palais arabes _(al-kasr). _Ce mot a, dans l'espagnol, une signification encore plus relevée que celui de _palacio._ [68] _Mala la hovistes, Franceses,_ _La caza de Roncesvalles, _etc.

Commencement d'un _romance _très-populaire et très- ancien, qui se trouve dans le _Cancionero _d'Anvers. [69] _Romance _du même temps et recueilli dans la même collection. Ce _romance _du More Calaïnos servait à dire proverbialement ce qu'exprime notre mot : « C'est comme si vous chantiez. » [70] _Mensagero sois, amigo,_ _Non mereceis culpa, non._

Vers d'un ancien _romance _de Bernard del Carpio, répétés depuis dans plusieurs autres _romances, _et devenus très-populaires. [71] _O diem laetum notandumque mihi candidissimo calculo ? _(Plin., lib. VI, ep. XI.) [72] _Xo, que te estrego, burra de mi suegro, _expression proverbiale très ancienne, et en jargon villageois. [73] Il y a, dans cette phrase, plusieurs hémistiches pris à Garcilaso de la Vega, que don Quichotte se piquait de savoir par coeur. [74] « Les physionomistes, dit Covarrubias _(Tesoro de la lengua castellana, _au mot _lunar), _jugent de ces signes, et principalement de ceux du visage, en leur donnant correspondance aux autres parties du corps. Tout cela est de l'enfantillage... » [75] Dans l'original, le jeu de mots roule sur _lunares _(signes, taches de naissance), et _lunas _(lunes). [76] _Silla a la gineta. _C'est la selle arabe, avec deux hauts montants ou arçons, l'un devant, l'autre derrière. [77] Cervantes voulait en effet conduire son héros aux joutes de Saragosse ; mais quand il vit que le plagiaire Avellaneda l'avait fait assister à ces joutes, il changea d'avis, comme on le verra au chapitre LIX. [78] _Angulo el Malo. _Cet Angulo, né à Tolède, vers 1550, fut célèbre parmi ces directeurs de troupes ambulantes qui composaient les farces de leur répertoire, et qu'on appelait _autores. _Cervantes parle également de lui dans le _Dialogue des chiens : _« De porte en porte, dit Berganza, nous arrivâmes chez un auteur de comédies, qui s'appelait, à ce que je me rappelle, Angulo el Malo, pour le distinguer d'un autre Angulo, non point _autor, _mais comédien, le plus gracieux qu'aient eu les théâtres. » [79] C'était sans doute une de ces comédies religieuses, appelées _autos sacramentales, _qu'on jouait principalement pendant la semaine de la Fête-Dieu. On élevait alors dans les rues des espèces de théâtres en planches, et les comédiens, traînés dans des chars avec leurs costumes, allaient jouer de l'un à l'autre. C'est ce qu'ils appelaient dans le jargon des coulisses du temps, _faire les chars (hacer los carros)._ [80] _Autor. _Ce mot ne vient pas du latin _auctor, _mais de l'espagnol _auto, _acte, représentation. [81] Il y a dans l'original la _Caràtula _et la _Farandula, _deux troupes de comédiens du temps de Cervantes. [82] Philippe III avait ordonné, à cause des excès commis par ces troupes ambulantes, qu'elles eussent à se pourvoir d'une licence délivrée par le conseil de Castille. C'est cette licence qu'elles appelaient leur _titre (titulo), _comme si c'eût été une charte de noblesse. [83] _No hay amigo para amigo,_ _Las cañas se vuelven lanzas._

Ces vers sont extraits du _romance _des Abencerrages et des Zégris, dans le roman de Ginès Perez de Hita, intitulé _Histoire des guerres civiles de Grenade._ [84] Il y a dans l'original : « De l'ami à l'ami, la punaise dans l'oeil. » Ce proverbe n'aurait pas été compris, et j'ai préféré y substituer une expression française qui offrît le même sens avec plus de clarté. [85] Dans tout ce passage, Cervantes ne fait autre chose que copier Pline le naturaliste. Celui-ci, en effet, dit expressément que les hommes ont appris des grues la vigilance (lib. X, cap. XXIII), des fourmis la prévoyance (lib. XI, cap. XXX), des éléphants la pudeur (lib. VIII, cap. V), du cheval la loyauté (lib. VIII, cap. XL), du chien le vomissement (lib. XXIX. cap. IV) et la reconnaissance (lib. VIII, cap. XL). Seulement l'invention que Cervantes donne à la cigogne, Pline l'attribue à l'ibis d'Égypte (lib. VIII, cap. XXVII). Il dit encore que la saignée et bien d'autres remèdes nous ont été enseignés par les animaux. Sur la foi du naturaliste romain, on a longtemps répété ces billevesées dans les écoles. [86] Saint Matthieu, cap. XII, vers. 34. [87] _In sudore vultus tui vesceris pane. __(Genes., _cap. III.) [88] On avait vu en Espagne, du douzième au seizième siècle, une foule de prélats à la tête des armées, tels que le célèbre Rodrigo Ximenez de Rada, archevêque, général et historien. Dans la guerre des _Comuneros, _en 1520, il s'était formé un bataillon de prêtres, commandé par l'évêque de Zamora. [89] Il y a dans l'original une expression qu'on ne peut plus écrire depuis Rabelais, et de laquelle on faisait alors un si fréquent usage en Espagne, qu'elle y était devenue une simple exclamation. [90] Cette phrase contient un jeu de mots sur l'adjectif _cruda, _qui veut dire crue et cruelle, puis une allusion assez peu claire, du moins en français, sur le déguisement et la feinte histoire de son chevalier. [91] Saint Matthieu, cap. XV, vers. 14. [92] Dans la nouvelle du _Licencié Vidriéra, _Cervantes cite également, parmi les vins les plus fameux, celui de _la ville plus impériale que royale (Real Ciudad), salon du dieu de la gaieté._ [93] Cette histoire plaisait à Cervantes, car il l'avait déjà contée dans son intermède _la Elecion de los Alcaldes de Daganzo, _où le régidor Alonzo Algarroba en fait le titre du candidat Juan Barrocal au choix des électeurs municipaux :

_En mi casa probó, los dias pasados,_ _Una tinaja, etc._

[94] La Vandalie est l'Andalousie. L'ancienne Bétique prit ce nom lorsque les Vandales s'y établirent dans le cinquième siècle ; et de _Vandalie _ou _Vandalicie, _les Arabes, qui n'ont point de _v_ dans leur langue, firent _Andalousie._ [95] La _Giralda _est une grande statue de bronze qui représente, d'après les uns la Foi, d'après les autres la Victoire, et qui sert de girouette à la haute tour arabe de la cathédrale de Séville. Son nom vient de _girar, _tourner. Cette statue a quatorze pieds de haut et pèse trente-six quintaux. Elle tient dans la main gauche une palme triomphale, et dans la droite un drapeau qui indique la direction du vent. C'est en 1568 qu'elle fut élevée au sommet de la tour, ancien observatoire des Arabes, devenu clocher de la cathédrale lors de la conquête de saint Ferdinand, en 1248. [96] On appelle _los Toros de Guisando _quatre blocs de pierre grise, à peu près informes, qui se trouvent au milieu d'une vigne appartenant au couvent des Hiéronymites de Guisando, dans la province d'Avila. Ces blocs, qui sont côte à côte et tournés au couchant, ont douze à treize palmes de long, huit de haut et quatre d'épaisseur. Les taureaux de Guisando sont célèbres dans l'histoire de l'Espagne, parce que c'est là que fut conclu le traité dans lequel Henri IV, après sa déposition par les cortès d'Avila, en 1474, reconnut pour héritière du trône sa soeur Isabelle la Catholique, à l'exclusion de sa fille Jeanne, appelée la _Beltrañeja._

On rencontre dans plusieurs endroits de l'Espagne, à Ségovie, à Toro, à Ledesma, à Baños, à Torralva, d'autres blocs de pierre, qui représentent grossièrement des taureaux ou des sangliers. Quelques-uns supposent que ces anciens monuments sont l'oeuvre des Carthaginois ; mais les érudits ont fait de vains efforts pour en découvrir l'origine. [97] À l'un des sommets de la _Sierra de Cabra_, dans la province de Cordoue, est une ouverture, peut-être le cratère d'un volcan éteint, que les gens du pays appellent _Bouches de l'Enfer. _En 1683, quelqu'un y descendit, soutenu par des cordes, pour en retirer le cadavre d'un homme assassiné. On a conjecturé, d'après sa relation, que la caverne de Cabra doit avoir quarante-trois aunes _(varas) _de profondeur. [98] Les deux vers cités par Cervantes sont empruntés, quoique avec une légère altération, au poëme de la _Araucana _de Alonzo de Ercilla :

_Pues no es el vencedor mas estimado_ _De aquello en que el vencido es reputado_ L'archiprêtre de Hita avait dit, au quatorzième siècle : _El vencedor ha honra del precio del vencido,_ _Su loor es atanto cuanto es el debatido._

[99] Dans les duels, les Espagnols appellent _parrains _les témoins ou seconds. [100] C'était l'amende ordinaire imposée aux membres d'une confrérie qui s'absentaient les jours de réunion. [101] _A esto vos respondemos, _ancienne formule des réponses que faisaient les rois de Castille aux pétitions des cortès. Cela explique la fin de la phrase, qui est aussi en style de formule. [102] _Senza che tromba ô segno altro accenasse,_

dit Arioste, en décrivant le combat de Gradasse et de Renaud pour l'épée Durindane et le cheval Bayard (Canto XXXIII, str. LXXIX.) [103] C'est de là sans doute que Boileau prit occasion de son épigramme :

_Tel fut ce roi des bons chevaux,_ _Rossinante, la fleur des coursiers d'Ibérie,_ _Qui, trottant jour et nuit et par monts et par vaux,_ _Galopa, dit l'histoire, une fois en sa vie._

[104] Dans cette aventure si bien calquée sur toutes celles de la chevalerie errante, Cervantes use des richesses et des libertés de sa langue, qui, tout en fournissant beaucoup de mots pour une même chose, permet encore d'en inventer. Pour dire l'écuyer au grand nez, il a _narigudo, narigante, narizado ; _et quand le nez est tombé, il l'appelle _desnarigado. _À tous ces termes comiques, nous ne saurions opposer aucune expression analogue. [105] Le mot _algebrista _vient de _algebrar, _qui, d'après Covarrubias, signifiait, dans le vieux langage, _l'art de remettre les os rompus. _On voit encore, sur les enseignes de quelques barbiers-chirurgiens, _algebrista y sangrador_. [106] Le _gaban _était un manteau court, fermé, avec des manches et un capuchon, qu'on portait surtout en voyage. [107] Il faudrait supposer à Cervantes, pauvre et oublié, je ne dirai pas bien de la charité chrétienne, mais bien de la simplicité ou de la bassesse, pour que cette phrase ne fût pas sous sa plume une sanglante ironie. On a vu à la note 4 du chapitre XXXVII, de la première partie, quel sens a le mot _lettres _en espagnol. [108] Cervantes avait déjà dit, dans sa nouvelle _la Gitanilla de Madrid :_ « La poésie est une belle fille, chaste, honnête, discrète, spirituelle, retenue... Elle est amie de la solitude ; les fontaines l'amusent, les prés la consolent, les arbres la désennuient, les fleurs la réjouissent, et finalement elle charme et enseigne tous ceux qui l'approchent. » [109] Lope de Vega a répété littéralement la même expression dans le troisième acte de sa _Dorotea. _Il a dit également dans la préface de sa comédie _El verdadero amante, _adressée à son fils : « J'ai vu bien des gens qui, ne sachant pas leur langue, s'enorgueillissent de savoir le latin, et méprisent tout ce qui est langue vulgaire, sans se rappeler que les Grecs n'écrivirent point en latin, ni les latins en grec... Le véritable poëte, duquel on a dit qu'il y en a un par siècle, écrit dans sa langue, et y est excellent, comme Pétrarque en Italie, Ronsard en France, et Garcilaso en Espagne. » [110] _Nascuntur poetae, fiunt oratores, _a dit Quintilien. [111] Ovide, _Art d'aimer, liv. _III, v. 547 ; et _Fastes, _liv. VI, v. 6. [112] Allusion à l'exil d'Ovide, qui fut envoyé, non dans les îles, mais sur la côte occidentale du Pont. Ce ne fut pas non plus pour une parole maligne, mais pour un regard indiscret, qu'il fut exilé :

_Inscia quod crimen viderunt lumina, plector ;_ _Peccatumque oculos est habuisse meum_. [113] Les anciens croyaient, et Pline avec eux, que le laurier préservait de la foudre. Suétone dit de Tibère : _Et turbatiore coelo nunquam non coronam lauream capite gestavit, quod fulmine adflari negetur id genus frondis. _(Cap. LXIX.) [114] On appelait _épées du petit chien (espadas del Perillo), _à cause de la marque qu'elles portaient, les épées de la fabrique de Julian del Rey, célèbre armurier de Tolède et Morisque de naissance. Les lames en étaient courtes et larges. Depuis la conquête de Tolède par les Espagnols sur les Arabes (1085), cette ville fut pendant plusieurs siècles la meilleure fabrique d'armes blanches de toute la chrétienté. C'est là que vécurent, outre Julian del Rey, Antonio Cuellar, Sahagun et ses trois fils, et une foule d'autres armuriers dont les noms étaient restés populaires. En 1617, Cristobal de Figuéroa, dans son livre intitulé : _Plaza universal de ciencias y artes, _comptait par leurs noms jusqu'à dix-huit fourbisseurs célèbres établis dans la même ville, et l'on y conserve encore, dans les archives de la municipalité, les marques ou empreintes _(cuños) _de quatre-vingt-dix-neuf fabricants d'armes. Il n'y en a plus un seul maintenant, et l'on a même perdu la trempe dont les Mozarabes avaient donné le secret aux Espagnols. (Voir mon _Histoire des Arabes et des Mores d'Espagne, _vol. II, chap. II.) [115] Ainsi Amadis de Gaule, que don Quichotte prenait pour modèle, après s'être également appelé _le chevalier des Lions, _s'appela successivement _le chevalier Rouge, le chevalier de l'Île-Ferme, le chevalier de la Verte-Épée, le chevalier du Nain et le chevalier Grec_. [116] Les histoires chevaleresques sont remplies de combats de chevaliers contre des lions. Palmérin d'Olive les tuait _comme s'ils eussent été des agneaux, _et son fils Primaléon n'en faisait pas plus de cas. Palmérin d'Angleterre combattit seul contre deux tigres et deux lions ; et quand le roi Périon, père d'Amadis de Gaule, veut combattre un lion qui lui avait pris un cerf à la chasse, il descend de son cheval, qui, _épouvanté, ne voulait pas aller en avant. _Mais don Quichotte avait pu trouver ailleurs que dans ces livres un exemple de sa folle action. On raconte que, pendant la dernière guerre de Grenade, les rois catholiques ayant reçu d'un émir africain un présent de plusieurs lions, des dames de la cour regardaient du haut du balcon ces animaux dans leur enceinte. L'une d'elles, que _servait _le célèbre don Manuel Ponce, laissa tomber son gant, exprès ou par mégarde. Aussitôt don Manuel s'élança dans l'enceinte l'épée à la main, et releva le gant de sa maîtresse. C'est à cette occasion que la reine Isabelle l'appela don Manuel Ponce de _Léon, _nom que ses descendants ont conservé depuis, et c'est pour cela que Cervantes appelle don Quichotte _nouveau Ponce de Léon. _Cette histoire est racontée par plusieurs chroniqueurs, entre autres par Perez de Hita dans un de ses _romances. (Guerras civiles de Grenada, _cap. XVII.)

_¡ O el bravo don Manuel,_ _Ponce de Leon llamado,_ _Aquel que sacará el guante,_ _Que por industria fue echado_ _Donde estaban los leones,_ _Y ello sacó muy osado !_

[117] Avant d'être abandonnées à des gladiateurs à gages, les courses de taureaux furent longtemps, en Espagne, l'exercice favori de la noblesse, et le plus galant divertissement de la cour. Il en est fait mention dans la chronique latine d'Alphonse VII, où l'on rapporte les fêtes données à Léon, en 1144, pour le mariage de l'infante doña Urraca avec don Garcia, roi de Navarre : _Alii, latratu canum provocatis tauris, protento venabulo occidebant... _Depuis lors, la mode en devint générale, des règles s'établirent pour cette espèce de combat, et plusieurs gentilshommes y acquirent une grande célébrité. Don Luis Zapata, dans un curieux chapitre de sa _Miscelanea, _intitulé de _toros y toreros, _dit que Charles- Quint lui-même combattit à Valladolid, devant l'impératrice et les dames, _un grand taureau noir nommé Mahomet. _Les accidents étaient fort communs, et souvent le sang des hommes rougissait l'arène. Les chroniqueurs sont pleins de ces récits tragiques, et il suffit de citer les paroles du P. Pédro Guzman, qui disait, dans son livre _Bienes del honesto trabajo _(discurso V) : « Il est avéré qu'en Espagne il meurt, dans ces exercices, une année dans l'autre, deux à trois cents personnes... » Mais ni les remontrances des cortès, ni les anathèmes du saint-siège, ni les tentatives de prohibition faites par l'autorité royale, n'ont pu seulement refroidir le goût forcené qu'ont les Espagnols pour les courses de taureaux. [118] La différence qu'il y avait entre les joutes _(justas) _et les tournois _(torneos), _c'est que, dans les joutes, on combattait _un à un, _et, dans les tournois, de _quadrille à quadrille. _Les joutes, d'ailleurs, n'étaient jamais qu'un combat à cheval et à la lance ; les tournois, nom général des exercices chevaleresques, comprenaient toute espèce de combat. [119] Cervantes met ici dans la bouche de don Quichotte deux vers populaires qui commencent le dixième sonnet de Garcilaso de la Vega :

_¡ O dulces prendas, por mi mal halladas !_ _Dulces y alegres cuando Dios queria._

Ces vers sont imités de Virgile (AEn., lib. IV) :

_Dulces exuviae, dum fata deusque sinebant._