L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II

Chapter 52

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Ils se regardèrent tous les uns les autres, étonnés des propos de don Quichotte; mais, quoique indécis, ils aimèrent mieux le croire. Et même un des signes auxquels ils conjecturèrent que le malade se mourait, ce fut qu'il était revenu si facilement de la folie à la raison. En effet, aux propos qu'il venait de tenir, il en ajouta beaucoup d'autres, si bien dits, si raisonnables et si chrétiens, que, leur dernier doute s'effaçant, ils vinrent à croire qu'il avait recouvré son bon sens. Le curé fit retirer tout le monde, et resta seul avec don Quichotte, qu'il confessa. En même temps, le bachelier alla chercher le notaire et le ramena bientôt, ainsi que Sancho Panza. Ce pauvre Sancho, qui savait déjà par le bachelier en quelle triste situation était son seigneur, trouvant la gouvernante et la nièce tout éplorées, commença à pousser des sanglots et à verser des larmes. La confession terminée, le curé sortit en disant:

«Véritablement, Alonzo Quijano le Bon est guéri de sa folie; nous pouvons entrer pour qu'il fasse son testament.»

Ces nouvelles donnèrent une terrible atteinte aux yeux gros de larmes de la gouvernante, de la nièce et du bon écuyer Sancho Panza; tellement qu'elles leur firent jaillir les pleurs des paupières, et mille profonds soupirs de la poitrine; car véritablement, comme on l'a dit quelquefois, tant que don Quichotte fut Alonzo Quijano le Bon, tout court, et tant qu'il fut don Quichotte de la Manche, il eut toujours l'humeur douce et le commerce agréable, de façon qu'il n'était pas seulement chéri des gens de sa maison, mais de tous ceux qui le connaissaient.

Le notaire entra avec les autres, et fit l'intitulé du testament. Puis, lorsque don Quichotte eut réglé les affaires de son âme, avec toutes les circonstances chrétiennes requises en pareil cas, arrivant aux legs, il dicta ce qui suit:

«Item, ma volonté est qu'ayant eu avec Sancho Panza, qu'en ma folie je fis mon écuyer, certains comptes et certain débat d'entrée et de sortie, on ne lui réclame rien de certaine somme d'argent qu'il a gardée, et qu'on ne lui en demande aucun compte. S'il reste quelque chose, quand il sera payé de ce que je lui dois, que le restant, qui ne peut être bien considérable, lui appartienne, et grand bien lui fasse. Si, de même qu'étant fou j'obtins pour lui le gouvernement de l'île, je pouvais, maintenant que je suis sensé, lui donner celui d'un royaume, je le lui donnerais, parce que la naïveté de son caractère et la fidélité de sa conduite méritent cette récompense.»

Se tournant alors vers Sancho, il ajouta:

«Pardonne-moi, ami, l'occasion que je t'ai donnée de paraître aussi fou que moi, en te faisant tomber dans l'erreur où j'étais moi-même, à savoir qu'il y eut et qu'il y a des chevaliers errants en ce monde.

-- Hélas! hélas! répondit Sancho en sanglotant, ne mourez pas, mon bon seigneur, mais suivez mon conseil, et vivez encore bien des années; car la plus grande folie que puisse faire un homme en cette vie, c'est de se laisser mourir tout bonnement sans que personne le tue, ni sous d'autres coups que ceux de la tristesse. Allons, ne faites point le paresseux, levez-vous de ce lit, et gagnons les champs, vêtus en bergers, comme nous en sommes convenus; peut-être derrière quelque buisson trouverons-nous madame Dulcinée désenchantée à nous ravir de joie. Si, par hasard, Votre Grâce se meurt du chagrin d'avoir été vaincue, jetez-en la faute sur moi, et dites que c'est parce que j'avais mal sanglé Rossinante qu'on vous a culbuté. D'ailleurs, Votre Grâce aura vu dans ses livres de chevalerie que c'est une chose ordinaire aux chevaliers de se culbuter les uns les autres, et que celui qui est vaincu aujourd'hui sera vainqueur demain.

-- Rien de plus certain, dit Samson, et le bon Sancho Panza est tout à fait dans la vérité de ces sortes d'histoires.

-- Seigneurs, reprit don Quichotte, n'allons pas si vite, car dans les nids de l'an dernier il n'y a pas d'oiseaux cette année. J'ai été fou, et je suis raisonnable; j'ai été don Quichotte de la Manche, et je suis à présent Alonzo Quijano le Bon. Puissent mon repentir et ma sincérité me rendre l'estime que Vos Grâces avaient pour moi! et que le seigneur notaire continue... Item, je lègue tous mes biens meubles et immeubles à Antonia Quijano, ma nièce, ici présente, après qu'on aura prélevé d'abord sur le plus clair ce qu'il faudra pour le service et pour l'exécution des legs que je laisse à remplir; et la première satisfaction que j'exige, c'est qu'on paye les gages que je dois à ma gouvernante pour tout le temps qu'elle m'a servi, et, de plus, vingt ducats pour un habillement. Je nomme pour mes exécuteurs testamentaires le seigneur curé et le seigneur bachelier Samson Carrasco, ici présents... Item, ma volonté est que, si Antonia Quijano, ma nièce, veut se marier, elle se marie avec un homme duquel on aura prouvé d'abord, par enquête judiciaire, qu'il ne sait pas seulement ce que c'est que les livres de chevalerie. Dans le cas où l'on vérifierait qu'il le sait, et où cependant ma nièce persisterait à l'épouser, je veux qu'elle perde tout ce que je lui lègue; mes exécuteurs testamentaires pourront l'employer en livres pies, à leur volonté... Item, je supplie ces seigneurs mes exécuteurs testamentaires[356], si quelque bonne fortune venait à leur faire connaître l'auteur qui a composé, dit-on, une histoire sous le titre de _Seconde partie des prouesses de don Quichotte de la Manche, _de vouloir bien le prier de ma part, aussi ardemment que possible, de me pardonner l'occasion que je lui ai si involontairement donnée d'avoir écrit tant et de si énormes sottises; car je pars de cette vie avec le remords de lui avoir fourni le motif de les écrire.»

Après cette dictée, il signa et cacheta le testament; puis, atteint d'une défaillance, il s'étendit tout de son long dans le lit. Les assistants, effrayés, se hâtèrent de lui porter secours, et, pendant les trois jours, qu'il vécut après avoir fait son testament, il s'évanouissait à toute heure. La maison était sens dessus dessous; mais cependant la nièce mangeait de bon appétit, la gouvernante proposait des santés, et Sancho prenait ses ébats; car hériter de quelque chose suffit pour effacer ou pour adoucir dans le coeur du légataire le sentiment de la peine que devrait lui causer la perte du défunt.

Enfin, la dernière heure de don Quichotte arriva, après qu'il eut reçu tous les sacrements, et maintes fois exécré, par d'énergiques propos, les livres de chevalerie. Le notaire se trouva présent, et il affirma qu'il n'avait jamais lu dans aucun livre de chevalerie qu'aucun chevalier errant fût mort dans son lit avec autant de calme et aussi chrétiennement que don Quichotte. Celui-ci, au milieu de la douleur et des larmes de ceux qui l'assistaient, rendit l'esprit; je veux dire qu'il mourut. Le voyant expiré, le curé pria le notaire de dresser une attestation constatant qu'Alonzo Quijano le Bon, appelé communément don Quichotte de la Manche, était passé de cette vie en l'autre, et décédé naturellement, ajoutant qu'il lui demandait cette attestation pour ôter tout prétexte à ce qu'un autre auteur que Cid Hamet Ben- Engéli le ressuscitât faussement, et fît sur ses prouesses d'interminables histoires.

Telle fut la fin de L'INGÉNIEUX HIDALGO DE LA MANCHE, duquel Cid Hamet ne voulut pas indiquer ponctuellement le pays natal, afin que toutes les villes et tous les bourgs de la Manche se disputassent l'honneur de lui avoir donné naissance et de le compter parmi leurs enfants, comme il arriva aux sept villes de la Grèce à propos d'Homère.[357] On omet de mentionner ici les pleurs de Sancho, de la nièce et de la gouvernante, ainsi que les nouvelles épitaphes inscrites sur le tombeau de don Quichotte. Voici cependant celle qu'y mit Samson Carrasco:

«Ci-gît l'hidalgo redoutable qui poussa si loin la vaillance, qu'on remarqua que la mort ne put triompher de sa vie par son trépas.

«Il brava l'univers entier, fut l'épouvantail et le croque-mitaine du monde; en telle conjoncture, que ce qui assura sa félicité, ce fut de mourir sage et d'avoir vécu fou.»

Ici le très-prudent Cid Hamet dit à sa plume: «Tu vas rester pendue à ce crochet et à ce fil de laiton, ô ma petite plume, bien ou mal taillée, je ne sais. Là, tu vivras de longs siècles, si de présomptueux et malandrins historiens ne te détachent pour te profaner. Mais avant qu'ils parviennent jusqu'à toi, tu peux les avertir, et leur dire, dans le meilleur langage que tu pourras trouver:

«Halte-là, halte-là, félons; que personne ne me touche; car cette entreprise, bon roi, pour moi seul était réservée.[358]

«Oui, pour moi seul naquit don Quichotte, et moi pour lui. Il sut opérer, et moi écrire. Il n'y a que nous seuls qui ne fassions qu'un, en dépit de l'écrivain supposé de Tordésillas, qui osa ou qui oserait écrire avec une plume d'autruche, grossière et mal affilée, les exploits de mon valeureux chevalier. Ce n'est pas, en effet, un fardeau pour ses épaules, ni un sujet pour son esprit glacé, et, si tu parviens à le connaître, tu l'exhorteras à laisser reposer dans la sépulture les os fatigués et déjà pourris de don Quichotte; à ne pas s'aviser surtout de l'emmener contre toutes les franchises de la mort dans la Castille-Vieille[359], en le faisant sortir de la fosse où il gît bien réellement, étendu tout de son long, hors d'état de faire une sortie nouvelle et une troisième campagne. Pour se moquer de toutes celles que firent tant de chevaliers errants, il suffit des deux qu'il a faites, si bien au gré et à la satisfaction des gens qui en ont eu connaissance, tant dans ces royaumes que dans les pays étrangers. En agissant ainsi, tu rempliras les devoirs de ta profession chrétienne; tu donneras un bon conseil à celui qui te veut du mal; et moi, je serai satisfait et fier d'être le premier qui ait entièrement recueilli de ses écrits le fruit qu'il en attendait; car mon désir n'a pas été autre que de livrer à l'exécration des hommes les fausses et extravagantes histoires de chevalerie, lesquelles, frappées à mort par celles de mon véritable don Quichotte, ne vont plus qu'en trébuchant, et tomberont tout à fait sans aucun doute. -- _Vale_.»

[1] C'est l'écrivain qui s'est caché sous le nom du licencié Alonzo Fernandez de Avellanéda, natif de Tordésillas, et dont le livre fut imprimé à Tarragone. [2] La bataille de Lépante. [3] Allusion à Lope de Vega, qui était en effet prêtre et familier du saint-office, après avoir été marié deux fois. [4] Il y a dans le texte _podenco, _qui veut dire chien courant. J'ai mis lévrier, pour que le mot chien ne fût pas répété tant de fois en quelques lignes. [5] Petite pièce de l'époque, dont l'auteur est inconnu. [6] On nomme _veinticuatros _les _regidores _ou officiers municipaux de Séville, de Grenade et de Cordoue, depuis que leur nombre fut réduit de trente-six à vingt-quatre par Alphonse le Justicier. [7] _Las copias de Mingo Revulgo _sont une espèce de complainte satirique sur le règne de Henri IV _(el impotente). _Les uns l'ont attribuée à Juan de Ména, auteur du poëme _el Laberinto ; _d'autres à Rodrigo Cota, premier auteur de la _Célestine ; _d'autres encore au chroniqueur Fernando del Pulgar. Celui-ci, du moins, l'a commentée à la fin de la chronique de Henri IV par Diego Enriquez del Castillo. [8] Que Cervantes n'acheva point. [9] Métaphore empruntée à l'art chirurgical. Il était alors très en usage de coudre une blessure, et l'on exprimait sa grandeur par le nombre de points nécessaires pour la cicatriser. Cette expression rappelle une des plus piquantes aventures de la Nouvelle intitulée _Rinconete _y _Cortadillo. _Cervantes y raconte qu'un gentilhomme donna cinquante ducats à un bravache de profession, pour qu'il fît à un autre gentilhomme, son ennemi, une balafre de _quatorze points. _Mais le _bravo, _calculant qu'une si longue estafilade ne pouvait tenir sur le visage fort mince de ce gentilhomme, la fit à son laquais, qui avait les joues mieux remplies. [10] Depuis le milieu du seizième siècle, les entreprises maritimes des Turcs faisaient, en Italie et en Espagne, le sujet ordinaire des conversations politiques. Elles étaient même entrées dans le langage proverbial : Juan Cortès de Tolédo, auteur du _Lazarille de Manzanarès, _dit, en parlant d'une belle-mère, que c'était _une femme plus redoutée que la descente du Turc. _Cervantes dit également, au début de son _Voyage au Parnasse, _en prenant congé des marches de l'église San-Félipe, sur lesquelles se réunissaient les nouvellistes du temps : « Adieu, promenade de San-Félipe, où je lis, comme dans une gazette de Venise, si le chien Turc monte ou descend. » [11] On appelait ces charlatans politiques _arbitristas, _et les expédients qu'ils proposaient, _arbitrios. _Cervantes s'est moqué d'eux fort gaiement dans le _Dialogue des chiens. _Voici le moyen qu'y propose un de ces _arbitristas, _pour combler le vide du trésor royal : « Il faut demander aux cortès que tous les vassaux de Sa Majesté, de quatorze à soixante ans, soient tenus de jeûner, une fois par mois, au pain et à l'eau, et que toute la dépense qu'ils auraient faite ce jour-là, en fruits, viande, poisson, vin, oeufs et légumes, soit évaluée en argent, et fidèlement payée à Sa Majesté, sous l'obligation du serment. Avec cela, en vingt ans, le trésor est libéré. Car enfin, il y a bien en Espagne plus de trois millions de personnes de cet âge... qui dépensent bien chacune un réal par jour, ne mangeassent-elles que des racines de pissenlit. Or, croyez-vous que ce serait une misère que d'avoir chaque mois plus de trois millions de réaux comme passés au crible ? D'ailleurs, tout serait profit pour les jeûneurs, puisque avec le jeûne ils serviraient à la fois le ciel et le roi, et, pour un grand nombre, ce serait en outre profitable à la santé. Voilà mon moyen, sans frais ni dépens, et sans nécessité de commissaires, qui sont la ruine de l'État. » [12] Allusion à quelque _romance _populaire du temps, aujourd'hui complètement inconnu. [13] Ce n'est pas suivant Turpin, auquel on n'a jamais attribué de _cosmographie : _mais suivant Arioste, dans l'_Orlando furioso, _poëme dont Roger est le héros véritable. [14] L'Écriture ne le fait pas si grand. _Egressus est vir spurius de castris Philistinorum, nomine Goliath de Geth, altitudinis sex cubitorum et palmi. (Rois, _livre I, chap. XVII.) [15] C'est le poëme italien _Morgante maggiore, _de Luigi Pulci. Ce poëme fut traduit librement en espagnol par Geronimo Anner, Séville, 1550 et 1552. [16] Roland, Ferragus, Renaud, Agrican, Sacripant, etc. [17] Médor fut blessé et laissé pour mort sur la place, en allant relever le cadavre de son maître, Daniel d'Almonte. _(Orlando furioso, _canto XXIII.) [18] Le poëte andalous est Luis Barahona de Soto, qui fit _Les Larmes d'Angélique _(Las Lagrimas de Angélica), poëme en douze chants, Grenade, 1586. Le poëte castillan est Lope de Vega, qui fit _La Beauté d'Angélique _(La Hermosura de Angélica), poëme en vingt chants, Barcelone, 1604. [19] Quelques années plus tard, Quevedo se fit le vengeur des amants rebutés d'Angélique dans son _Orlando burlesco._ [20] Formule très-usitée des historiens arabes, auxquels la prirent les anciens chroniqueurs espagnols, et après eux les romanciers, que Cervantes imite à son tour. [21] Le mot _insula, _que don Quichotte emprunte aux romans de chevalerie, était, dès le temps de Cervantes, du vieux langage. Une île s'appelait alors, comme aujourd'hui, _isla. _Il n'est donc pas étonnant que la nièce et la gouvernante n'entendent pas ce mot. Sancho lui-même n'en a pas une idée très-nette. Ainsi la plaisanterie que fait Cervantes, un peu forcée en français, est parfaitement naturelle en espagnol. [22] _Quando caput dolet, cetera membra dolent._ [23] On comptait alors plusieurs degrés dans la noblesse : _hidalgos, cavalleros, ricoshombres, titulos, grandes. _J'ai mis _gentilhommes _au lieu de _chevaliers, _pour éviter l'équivoque que ce mot ferait naître, appliqué à don Quichotte.

Don Diego Clemencin a retrouvé la liste des nobles qui habitaient le bourg d'Armagasilla de Alba, au temps de Cervantes. Il y a une demi-douzaine d'_hidalgos _incontestés, et une autre demi-douzaine d'_hidalgos _contestables. [24] Quant aux moeurs, Suétone est du même avis que don Quichotte ; mais non quant à la toilette. Au contraire, il reproche à César d'avoir été trop petit-maître... _Circa corporis curam morosior, ut non solum tonderetur diligenter ac raderetur, sed velleretur etiam, ut quidam exprobraverunt... _(Cap. XLV.) [25] Sancho avait changé le nom de _Ben-Engeli _en celui de _Berengena, _qui veut dire aubergine, espèce de légume fort répandue dans le royaume de Valence, où l'avaient portée les Morisques. [26] Il y avait _presque un _mois, dit Cervantes dans le chapitre premier, que don Quichotte était revenu chez lui en descendant de la charrette enchantée, et voilà que douze mille exemplaires de son histoire courent toute l'Europe, imprimés dans quatre ou cinq villes, et en plusieurs langues. Le _Don Quichotte _est plein de ces étourderies. Est-ce négligence ? est-ce badinage ? [27] On peut dire du bachelier Carrasco : _Cecinit ut vates._ [28] Sancho répond ici par un jeu de mots, à propos de _gramatica, _grammaire. « Avec la _grama _(chiendent), je m'accommoderais bien, mais de la _tica _je ne saurais que faire, car je ne l'entends pas. » C'était intraduisible. [29] Le crime de fausse monnaie était puni du feu, comme étant à la fois un vol public et un crime de lèse- majesté. _(Partida _VII, tit. VII, ley 9.) [30] On appelle communément _el Tostado _(le brûlé, le hâlé) don Alonzo de Madrigal, évêque d'Avila, sous Jean II. Quoiqu'il fût mort encore jeune, en 1550, il laissa vingt-quatre volumes in-folio d'oeuvres latines, et à peu près autant d'oeuvres espagnoles, sans compter les travaux inédits. Aussi son nom était-il demeuré proverbial dans le sens que lui donne don Quichotte. [31] Ce rôle fut appelé successivement _hobo, simple, donaire, _et enfin _gracioso._ [32] Cette pensée est de Pline l'Ancien ; elle est rapportée dans une lettre de son neveu. (Lib. III, epist. v.) Don Diego de Mendoza la cite dans le prologue de son _Lazarillo de Tormès, _et Voltaire l'a répétée plusieurs fois. [33] La citation n'est pas exacte. Horace a dit : _Quandoque bonus dormitat Homerus._ [34] _Ecclésiaste. _chap. X, vers. 15. [35] Cervantes n'avait pas oublié de mentionner le voleur ; il a dit positivement que c'est Ginès de Passamont ; mais il oubliait le vol lui-même. Voyez tome I, note du chapitre XXIII de la première partie. [Cette note est la suivante : Il paraît que Cervantès ajouta après coup, dans ce chapitre, et lorsqu'il avait écrit déjà les deux suivants, le vol de l'âne de Sancho par Ginès de Passamont. Dans la première édition du _Don Quichotte, _il continuait, après le récit du vol, à parler de l'âne comme s'il n'avait pas cessé d'être en la possession de Sancho, et il disait ici : « Sancho s'en allait derrière son maître, assis sur son âne à la manière des femmes... » Dans la seconde édition, il corrigea cette inadvertence, mais incomplétement, et la laissa subsister en plusieurs endroits. Les Espagnols ont religieusement conservé son texte, et jusqu'aux disparates que forme cette correction partielle. J'ai cru devoir les faire disparaître, en gardant toutefois une seule mention de l'âne, au chapitre XXV. L'on verra, dans la seconde partie du _Don Quichotte, _que Cervantès se moque lui-même fort gaiement de son étourderie, et des contradictions qu'elle amène dans le récit.] [36] _Orlando furioso, _canto XXVII. [37] Depuis les hennissements du cheval de Darius, qui lui donnèrent la couronne de Perse, et ceux du cheval de Denis le Tyran, qui lui promirent celle de Syracuse, les faiseurs de pronostics ont toujours donné à cet augure un sens favorable. Il était naturel que don Quichotte tirât le même présage des hennissements de Rossinante, lesquels signifiaient sans doute qu'on laissait passer l'heure de la ration d'orge. [38] L'Aragon était sous le patronage de saint Georges, depuis la bataille d'Alcoraz, gagnée par Pierre Ier sur les Mores, en 1096. Une confrérie de chevaliers s'était formée à Saragosse pour donner des joutes trois fois l'an, en l'honneur du saint. On appelait ces joutes _justas del arnes._ [39] _Santiago, y cierra Espana, _vieux cri de guerre en usage contre les Mores. [40] La qualité de vieux chrétien était une espèce de noblesse qui avait aussi ses privilèges. D'après les statuts de _Limpieza _(pureté de sang), établis dans les quinzième et seizième siècles, les nouveaux convertis ne pouvaient se faire admettre ni dans le clergé, ni dans les emplois publics, ni même dans certaines professions mécaniques. À Tolède, par exemple, on ne pouvait entrer dans la corporation des tailleurs de pierre qu'après avoir fait preuve de _pureté de sang._ [41] Le goût des _acrostiches _avait commencé, dès le quatrième siècle, dans la poésie latine ; il passa aux langues vulgaires, et se répandit notamment en Espagne. On l'y appliquait aux choses les plus graves. Ainsi, les sept premières lettres des _sept Partidas, _ce code monumental d'Alphonse le Savant, forment le nom d'_Alfonso. _Entre autres exemples d'_acrostiches, _je puis citer une octave de Luis de Tovar, recueillie dans le _Cancionero general castellano :_

Feroz sin consu_elo y sa_ñuda dama, Remedia el trabajo _a na_die credero A quien le si_guio mar_tirio tan fiero Nos seas _leon, o re_ina, pues t'ama. Cien males se do_blan ca_da hora en que pene, Y en ti de tal gu_isa bel_dad pues se asienta, Non seas cru_el en a_si dar afrenta Al que por te _amar y a _vida no tiene.