L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II
Chapter 51
-- Je ne sais, reprit don Quichotte, si je puis m'appeler bon, mais je puis dire au moins que je ne suis pas le mauvais. Pour preuve de ce que j'avance, je veux, seigneur don Alvaro Tarfé, que Votre Grâce sache une chose: c'est qu'en tous les jours de ma vie je n'ai pas mis le pied à Saragosse. Au contraire, pour avoir ouï dire que ce don Quichotte fantastique s'était trouvé aux joutes de cette ville, je ne voulus pas y entrer, afin de lui donner un démenti à la barbe du monde. Aussi je gagnai tout droit Barcelone, ville unique par l'emplacement et par la beauté, archive de la courtoisie, refuge des étrangers, hôpital des pauvres, patrie des braves, vengeance des offenses, et correspondance aimable d'amitiés fidèles. Bien que les événements qui m'y sont arrivés ne soient pas d'agréables souvenirs, mais, au contraire, de cuisants regrets, je les supporte sans regret pourtant, et seulement pour avoir joui de sa vue. Enfin, seigneur don Alvaro Tarfé, je suis don Quichotte de la Manche, celui dont parle la renommée, et non ce misérable qui a voulu usurper mon nom et se faire honneur de mes pensées. Je supplie donc Votre Grâce, au nom de ses devoirs de gentilhomme, de vouloir bien faire une déclaration devant l'alcalde de ce village, constatant que Votre Grâce ne m'avait vu de sa vie jusqu'à présent, que je ne suis pas le don Quichotte imprimé dans la seconde partie, et que ce Sancho Panza, mon écuyer, n'est pas davantage celui que Votre Grâce a connu.
-- Très-volontiers, répondit don Alvaro; mais, vraiment, c'est à tomber de surprise que de voir en même temps deux don Quichotte et deux Sancho Panza, aussi semblables par les noms que différents par les actes. Oui, je répète et soutiens que je n'ai pas vu ce que j'ai vu, et qu'il ne m'est point arrivé ce qui m'est arrivé.
-- Sans doute, reprit Sancho, que Votre Grâce est enchantée comme madame Dulcinée du Toboso; et plût au ciel que votre désenchantement consistât à me donner trois autres mille et tant de coups de fouet, comme je me les donne pour elle! je me les donnerais vraiment sans aucun intérêt.
-- Je n'entends pas ce que vous voulez dire par les coups de fouet, répondit don Alvaro.
-- Oh! ce serait trop long à conter maintenant, répliqua Sancho; mais, plus tard, je vous conterai la chose, si par hasard nous suivons le même chemin.»
En causant ainsi, et l'heure du dîner étant venue, don Quichotte et don Alvaro se mirent ensemble à table. L'alcalde du pays vint à entrer par hasard dans l'auberge avec un greffier. Don Quichotte lui exposa, dans une pétition en forme, comme quoi il convenait à ses droits et intérêts que don Alvaro Tarfé, ce gentilhomme qui se trouvait présent, fît devant Sa Grâce la déclaration qu'il ne connaissait point don Quichotte de la Manche, également présent, et que ce n'était pas celui qui figurait imprimé dans une histoire intitulée: _Seconde partie de don Quichotte de la Manche, _composée par un certain Avellanéda, natif de Tordésillas. Enfin, l'alcalde procéda judiciairement. La déclaration se fit dans toutes les règles et avec toutes les formalités requises en pareil cas; ce qui réjouit fort don Quichotte et Sancho; comme si une telle déclaration leur eût importé beaucoup, comme si leurs oeuvres et leurs paroles n'eussent pas clairement montré la différence des deux don Quichotte et des deux Sancho Panza.
Une foule de politesses et d'offres de service furent échangées entre don Alvaro et don Quichotte, dans lesquelles l'illustre Manchois montra si bien son esprit et sa discrétion, qu'il acheva de désabuser don Alvaro Tarfé, et que celui-ci finit par croire qu'il était enchanté réellement, puisqu'il touchait du doigt deux don Quichotte si opposés. Le tantôt venu, ils partirent ensemble de leur gîte, et trouvèrent, à une demi-lieue environ, deux chemins qui s'écartaient, dont l'un menait au village de don Quichotte, tandis que l'autre était celui que devait prendre don Alvaro. Pendant cette courte promenade, don Quichotte lui avait conté la disgrâce de sa défaite, ainsi que l'enchantement de Dulcinée et le remède indiqué par Merlin. Tout cela jeta dans une nouvelle surprise don Alvaro, lequel, ayant embrassé cordialement don Quichotte et Sancho, prit sa route, et les laissa suivre la leur.
Le chevalier passa cette nuit au milieu de quelques arbres, pour donner à Sancho l'occasion d'accomplir sa pénitence. Celui-ci l'accomplit en effet, et de la même manière que la nuit passée, aux dépens de l'écorce des hêtres beaucoup plus que de ses épaules, qu'il préserva si délicatement, que les coups de fouet n'auraient pu en faire envoler une mouche qui s'y fût posée. Le dupé don Quichotte ne perdit pas un seul point du compte, et trouva que les coups montaient, avec ceux de la nuit précédente, à trois mille vingt-neuf. Il paraît que le soleil s'était levé de grand matin pour voir le sacrifice; mais, dès que la lumière parut, maître et valet continuèrent leur chemin, s'entretenant ensemble de l'erreur d'où ils avaient tiré don Alvaro, et s'applaudissant d'avoir pris sa déclaration devant la justice sous une forme si authentique.
Ce jour-là et la nuit suivante, ils cheminèrent sans qu'il leur arrivât rien qui mérite d'être raconté, si ce n'est pourtant que Sancho finit sa tâche; ce qui remplit don Quichotte d'une joie si folle, qu'il attendait le jour pour voir s'il ne trouverait pas en chemin Dulcinée, sa dame, déjà désenchantée; et, le long de la route, il ne rencontrait pas une femme qu'il n'allât bien vite reconnaître si ce n'était pas Dulcinée du Toboso; car il tenait pour infaillibles les promesses de Merlin.
Dans ces pensées et ces désirs, ils montèrent une colline du haut de laquelle ils découvrirent leur village. À cette vue, Sancho se mit à genoux et s'écria:
«Ouvre les yeux, patrie désirée, et vois revenir à toi Sancho Panza, ton fils, sinon bien riche, au moins bien étrillé. Ouvre les bras, et reçois aussi ton fils don Quichotte, lequel, s'il revient vaincu par la main d'autrui, revient vainqueur de lui- même; ce qui est, à ce qu'il m'a dit, la plus grande victoire qui se puisse remporter. Mais j'apporte de l'argent; car, si l'on me donnait de bons coups de fouet, je me tenais d'aplomb sur ma monture.[350]
-- Laisse là ces sottises, dit don Quichotte, et préparons-nous à entrer du pied droit dans notre village, où nous lâcherons la bride à nos fantaisies pour tracer le plan de la vie pastorale que nous pensons mener.»
Cela dit, ils descendirent la colline, et gagnèrent le pays.
Chapitre LXXIII
_Des présages qui frappèrent don Quichotte à l'entrée de son village, ainsi que d'autres événements qui décorent et rehaussent cette grande histoire_
À l'entrée du pays, suivant ce que rapporte Cid Hamet, don Quichotte vit sur les aires[351] deux petits garçons qui se querellaient; et l'un d'eux dit à l'autre: «Tu as beau faire, Périquillo, tu ne la reverras plus ni de ta vie ni de tes jours.»
Don Quichotte entendit ce propos.
«Ami, dit-il à Sancho, prends-tu garde à ce que dit ce petit garçon: «Tu ne la reverras plus ni de ta vie ni de tes jours?»
-- Eh bien! répondit Sancho, qu'importe que ce petit garçon ait dit cela?
-- Comment! reprit don Quichotte, ne vois-tu pas qu'en appliquant cette parole à ma situation, elle signifie que je ne reverrai plus Dulcinée?»
Sancho voulait répliquer, mais il en fut empêché par la vue d'un lièvre qui venait en fuyant à travers la campagne, poursuivi par une meute de lévriers. La pauvre bête, tout épouvantée, vint se réfugier et se blottir sous les pieds du grison.
Sancho prit le lièvre à la main et le présenta à don Quichotte, qui ne cessait de répéter:
«_Malum signum, malum signum. _Un lièvre fuit, des lévriers le poursuivent; c'en est fait, Dulcinée ne paraîtra plus.
-- Vous êtes vraiment étrange, dit Sancho; supposons que ce lièvre soit Dulcinée du Toboso, et ces lévriers qui le poursuivent les enchanteurs malandrins qui l'ont changée en paysanne; elle fuit, je l'attrape, et la remets au pouvoir de Votre Grâce, qui la tient dans ses bras et la caresse à son aise. Quel mauvais signe est-ce là? et quel mauvais présage peut-on tirer d'ici?»
Les deux petits querelleurs s'approchèrent pour voir le lièvre, et Sancho leur demanda pourquoi ils se disputaient. Ils répondirent que celui qui avait dit: «Tu ne la reverras plus de ta vie» avait pris à l'autre une petite cage à grillons qu'il pensait bien ne jamais lui rendre. Sancho tira de sa poche une pièce de six blancs, et la donna au petit garçon pour sa cage, qu'il mit dans les mains de don Quichotte en disant:
«Allons, Seigneur, voilà ces mauvais présages rompus et détruits; et ils n'ont pas plus de rapport avec nos affaires, à ce que j'imagine, tout sot que je suis, que les nuages de l'an passé. Si j'ai bonne mémoire, j'ai ouï dire au curé de notre village que ce n'est pas d'une personne chrétienne et éclairée de faire attention à ces enfantillages; et Votre Grâce m'a dit la même chose ces jours passés, en me faisant comprendre que tous ces chrétiens qui regardent aux présages ne sont que des imbéciles. Il ne faut pas appuyer le pied là-dessus; passons outre et entrons dans le pays.»
Les chasseurs arrivèrent, demandèrent leur lièvre, que don Quichotte rendit; puis le chevalier se remit en marche et rencontra, à l'entrée du village, le curé et le bachelier Carrasco, qui se promenaient dans un petit pré en récitant leur bréviaire. Or, il faut savoir que Sancho Panza avait jeté sur le grison, par-dessus le paquet des armes, et pour lui servir de caparaçon, la tunique en bouracan parsemée de flammes peintes dont on l'avait affublé dans le château du duc, la nuit où Altisidore ressuscita; il avait aussi posé la mitre pointue sur la tête de l'âne, ce qui faisait la plus étrange métamorphose et le plus singulier accoutrement où jamais baudet se fût vu dans le monde. Les deux aventuriers furent aussitôt reconnus par le curé et le bachelier, qui accoururent à eux les bras ouverts. Don Quichotte mit pied à terre, et embrassa étroitement ses deux amis. Les polissons du village, qui sont des lynx dont on ne peut se débarrasser, aperçurent de loin la mitre du grison, et, accourant le voir, ils se disaient les uns aux autres:
«Holà! enfants, holà! hé! venez voir l'âne de Sancho Panza, plus galant que Mingo Revulgo[352], et la bête de don Quichotte, plus maigre aujourd'hui que le premier jour!»
Finalement, entourés de ces polissons et accompagnés du curé et de Carrasco, ils entrèrent dans le pays et furent tout droit à la maison de don Quichotte, où ils trouvèrent sur la porte la gouvernante et la nièce, auxquelles était parvenue déjà la nouvelle de leur arrivée. On avait, ni plus ni moins, donné la même nouvelle à Thérèse Panza, femme de Sancho, laquelle, échevelée et demi-nue, traînant par la main Sanchica sa fille, accourut au-devant de son mari. Mais, ne le voyant point paré et attifé comme elle pensait que devait être un gouverneur, elle s'écria:
«Eh! mari, comme vous voilà fait! il me semble que vous venez à pied, comme un chien, et les pattes enflées. Vous avez plutôt la mine d'un mauvais sujet que d'un gouverneur.
-- Tais-toi, Thérèse, répondit Sancho. Bien souvent, où il y a des crochets, il n'y a pas de lard pendu. Allons à la maison; là tu entendras des merveilles. J'apporte de l'argent, ce qui est l'essentiel, gagné par mon industrie, et sans préjudice d'autrui.
-- Apportez de l'argent, mon bon mari, repartit Thérèse, qu'il soit gagné par-ci ou par-là; et, de quelque manière qu'il vous vienne, vous n'aurez pas fait mode nouvelle en ce monde.»
Sanchica sauta au cou de son père et lui demanda s'il apportait quelque chose; car elle l'attendait, dit-elle, comme la pluie du mois de mai. Puis, le prenant d'un côté par sa ceinture de cuir, tandis que de l'autre sa femme le tenait sous le bras, et tirant l'âne par le licou, ils s'en allèrent tous trois à la maison, laissant don Quichotte dans la sienne, au pouvoir de sa gouvernante et de sa nièce, et en compagnie du curé et du bachelier.
Don Quichotte, sans attendre ni délai ni occasion, s'enferma sur- le-champ en tête-à-tête avec ses deux amis; puis il leur conta succinctement sa défaite, et l'engagement qu'il avait pris de ne pas quitter son village d'une année, engagement qu'il pensait bien remplir au pied de la lettre, sans y déroger d'un atome, comme chevalier errant, obligé par les règles ponctuelles de la chevalerie errante. Il ajouta qu'il avait pensé à se faire berger pendant cette année, et à se distraire dans la solitude des champs, où il pourrait donner carrière et lâcher la bride à ses amoureuses pensées, tout en exerçant la vertueuse profession pastorale. Enfin, il les supplia, s'ils n'avaient pas beaucoup à faire, et si de plus graves occupations ne les en empêchaient, de vouloir bien être ses compagnons.
«J'achèterai, dit-il, un troupeau de brebis bien suffisant pour qu'on nous donne le nom de bergers; et je dois vous apprendre que le principal de l'affaire est déjà fait, car je vous ai trouvé des noms qui vous iront comme faits au moule.
-- Quels sont-ils? demanda le curé.
-- Moi, reprit don Quichotte, je m'appellerai le pasteur Quichotiz; vous, seigneur bachelier, le pasteur Carrascon; vous, seigneur curé, le pasteur Curiambro; et Sancho Panza, le pasteur Panzino.»
Les deux amis tombèrent de leur haut en voyant la nouvelle folie de don Quichotte; mais, dans la crainte qu'il ne se sauvât une autre fois du pays pour retourner à ses expéditions de chevalerie, espérant d'ailleurs qu'on pourrait le guérir dans le cours de cette année, ils souscrivirent à son nouveau projet, approuvèrent sa folle pensée comme très-raisonnable, et s'offrirent pour compagnons de ses exercices champêtres.
«Il y a plus, ajouta Samson Carrasco; étant, comme le sait déjà le monde entier, très-célèbre poëte, je composerai à chaque pas des vers pastoraux, ou héroïques, ou comme la fantaisie m'en prendra, afin de passer le temps dans ces solitudes inhabitées, par lesquelles nous allons errer. Ce qui est le plus nécessaire, mes chers seigneurs, c'est que chacun choisisse le nom de la bergère qu'il pense célébrer dans ses poésies, et que nous ne laissions pas un arbre, si dur qu'il soit, sans y graver et couronner son nom, suivant l'usage immémorial des bergers amoureux.
-- Voilà qui est à merveille! répondit don Quichotte. Pour moi, je n'ai pas besoin de chercher le nom de quelque feinte bergère; car voici la sans pareille Dulcinée du Toboso, gloire de ces rives, parure de ces prairies, orgueil de la beauté, fleur des grâces de l'esprit, et, finalement, personne accomplie, sur qui peut bien reposer toute louange, fût-elle hyperbole.
-- Cela est vrai, dit le curé. Mais nous autres, nous chercherons par ici quelques petites bergerettes avenantes, qui nous aillent à la main, si ce n'est à l'âme.
-- Et si elles viennent à manquer, ajouta Samson Carrasco, nous leur donnerons les noms de ces bergères imprimées et gravées dont tout l'univers est rempli, les Philis, Amaryllis, Dianes, Fléridas, Galatées, Bélisardes. Puisqu'on les vend au marché, nous pouvons bien les acheter aussi, et en faire les nôtres. Si ma dame, ou, pour mieux dire, ma bergère, s'appelle Anne, par hasard, je la chanterai sous le nom d'Anarda; si elle se nomme Françoise, je l'appellerai Francénia; Lucie, Lucinde, et ainsi du reste. Tout s'arrange de cette façon-là. Et Sancho Panza lui-même, s'il vient à entrer dans cette confrérie, pourra célébrer sa femme Thérèse sous le nom de Térésaïna[353].»
Don Quichotte se mit à rire de l'application de ce nom; et le curé, l'ayant comblé d'éloges pour l'honorable résolution qu'il avait prise, s'offrit de nouveau à lui faire compagnie tout le temps que lui laisseraient ses devoirs essentiels. Cela fait, les deux amis prirent congé du chevalier, en l'engageant et le priant de prendre bien soin de sa santé, sans rien ménager de ce qui lui fût bon.
Le sort voulut que la nièce et la gouvernante entendissent toute la conversation, et, dès que don Quichotte fut seul, elles entrèrent toutes deux auprès de lui.
«Qu'est-ce que ceci, seigneur oncle? dit la nièce, quand nous pensions, la gouvernante et moi, que Votre Grâce venait se retirer dans sa maison pour y passer une vie tranquille et honnête, voilà que vous voulez vous fourrer dans de nouveaux labyrinthes, et vous faire _pastoureau, toi qui t'en viens, pastoureau, toi qui t'en vas! _En vérité la paille d'orge est trop dure pour en faire des chalumeaux.»
La gouvernante s'empressa d'ajouter:
«Et comment Votre Grâce pourra-t-elle passer dans les champs les siestes d'été et les nuits d'hiver, et entendre le hurlement des loups? Par ma foi, c'est un métier d'hommes robustes, endurcis, élevés à ce travail dès les langes et le maillot. Mal pour mal, il vaut encore mieux être chevalier errant que berger. Tenez, seigneur, prenez mon conseil; je ne le donne pas repue de pain et de vin, mais à jeun, et avec les cinquante ans d'âge que j'ai sur la tête; restez chez vous, réglez vos affaires, confessez-vous chaque semaine, faites l'aumône aux pauvres, et, sur mon âme, s'il vous en arrive mal...
-- C'est bon, c'est bon, mes filles, leur répondit don Quichotte; je sais fort bien ce que j'ai à faire. Menez-moi au lit, car il me semble que je ne suis pas très-bien portant; et soyez certaines que, soit chevalier, soit berger errant, je ne cesserai pas de veiller à ce que rien ne vous manque, ainsi que vous le verrez à l'oeuvre.»
Et les deux bonnes filles, nièce et gouvernante, le conduisirent à son lit, où elles lui donnèrent à manger et le choyèrent de leur mieux.
Chapitre LXXIV
_Comment don Quichotte tomba malade, du testament qu'il fit, et de sa mort_
Comme les choses humaines ne sont point éternelles, qu'elles vont toujours en déclinant de leur origine à leur fin dernière, spécialement les vies des hommes, et comme don Quichotte n'avait reçu du ciel aucun privilège pour arrêter le cours de la sienne, sa fin et son trépas arrivèrent quand il y pensait le moins. Soit par la mélancolie que lui causait le sentiment de sa défaite, soit par la disposition du ciel qui en ordonnait ainsi, il fut pris d'une fièvre obstinée, qui le retint au lit six jours entiers, pendant lesquels il fut visité mainte et mainte fois par le curé, le bachelier, le barbier, ses amis, ayant toujours à son chevet Sancho Panza, son fidèle écuyer. Ceux-ci, croyant que le regret d'avoir été vaincu et le chagrin de ne pas voir accomplir ses souhaits pour la délivrance et le désenchantement de Dulcinée le tenaient en cet état, essayaient de l'égayer par tous les moyens possibles.
«Allons, lui disait le bachelier, prenez courage, et levez-vous pour commencer la profession pastorale. J'ai déjà composé une églogue qui fera pâlir toutes celles de Sannazar[354]; et j'ai acheté de mon propre argent, près d'un berger de Quintanar, deux fameux dogues pour garder le troupeau, l'un appelé Barcino[355], l'autre Butron.»
Avec tout cela, don Quichotte n'en restait pas moins plongé dans la tristesse. Ses amis appelèrent le médecin, qui lui tâta le pouls, n'en fut pas fort satisfait, et dit:
«De toute façon, il faut penser au salut de l'âme, car celui du corps est en danger.»
Don Quichotte entendit cet arrêt d'un esprit calme et résigné. Mais il n'en fut pas de même de sa gouvernante, de sa nièce et de son écuyer, lesquels se prirent à pleurer amèrement, comme s'ils eussent déjà son cadavre devant les yeux. L'avis du médecin fut que des sujets cachés de tristesse et d'affliction le conduisaient au trépas. Don Quichotte demanda qu'on le laissât seul, voulant dormir un peu. Tout le monde s'éloigna, et il dormit, comme on dit, tout d'une haleine, plus de six heures durant, tellement que la nièce et la gouvernante crurent qu'il passerait dans ce sommeil. Il s'éveilla au bout de ce temps, et poussant un grand cri, il s'écria:
«Béni soit Dieu tout-puissant, à qui je dois un si grand bienfait! Enfin, sa miséricorde est infinie; elle n'est ni repoussée ni diminuée par les péchés des hommes.»
La nièce avait écouté attentivement les propos de son oncle, qui lui parurent plus raisonnables que ceux qu'il avait coutume de tenir, au moins depuis sa maladie.
«Qu'est-ce que dit Votre Grâce, seigneur? lui demanda-t-elle. Avons-nous quelque chose de nouveau? Quels sont ces miséricordes et ces péchés des hommes dont vous parlez?
-- Ces miséricordes, ô ma nièce, répondit don Quichotte, sont celles dont Dieu vient à l'instant même de me combler, Dieu, comme je l'ai dit, que n'ont point retenu mes péchés. J'ai la raison libre et claire, dégagée des ombres épaisses de l'ignorance dont l'avait enveloppée l'insipide et continuelle lecture des exécrables livres de chevalerie. Je reconnais maintenant leurs extravagances et leurs séductions trompeuses. Tout ce que je regrette, c'est d'être désabusé si tard qu'il ne me reste plus le temps de prendre ma revanche, en lisant d'autres livres qui soient la lumière de l'âme. Je me sens, ô ma nièce, à l'article de la mort, et je voudrais mourir de telle sorte qu'on en conclût que ma vie n'a pas été si mauvaise que je dusse laisser la réputation de fou. Je le fus, il est vrai; mais je ne voudrais pas donner par ma mort la preuve de cette vérité. Appelle, ma chère amie, appelle mes bons amis le curé, le bachelier Samson Carrasco, et maître Nicolas le barbier; je veux me confesser et faire mon testament.»
La nièce n'eut pas à prendre cette peine, car ils entrèrent tous trois à point nommé. À peine don Quichotte les eut-il aperçus qu'il continua:
«Félicitez-moi, mes bons seigneurs, de ce que je ne suis plus don Quichotte de la Manche, mais Alonzo Quijano, que des moeurs simples et régulières ont fait surnommer le Bon. Je suis à présent ennemi d'Amadis de Gaule et de la multitude infinie des gens de son lignage; j'ai pris en haine toutes les histoires profanes de la chevalerie errante; je reconnais ma sottise, et le péril où m'a jeté leur lecture; enfin, par la miséricorde de Dieu, achetant l'expérience à mes dépens, je les déteste et les abhorre.»
Quand les trois amis l'entendirent ainsi parler, ils s'imaginèrent qu'une nouvelle folie venait de lui entrer dans la cervelle.
«Comment, seigneur don Quichotte, lui dit Samson, maintenant que nous savons de bonne source que madame Dulcinée est désenchantée, vous venez entonner cette antienne! et quand nous sommes si près de nous faire bergers, pour passer en chantant la vie comme des princes, vous prenez fantaisie de vous faire ermite! Taisez-vous, au nom du ciel; revenez à vous-même, et laissez là ces billevesées.
-- Celles qui m'ont occupé jusqu'à présent, répliqua don Quichotte, n'ont été que trop réelles à mon préjudice; puisse ma mort, à l'aide du ciel, les tourner à mon profit! Je sens bien, seigneurs, que je vais à grands pas vers mon heure dernière. Il n'est plus temps de rire. Qu'on m'amène un prêtre pour me confesser, et un notaire pour recevoir mon testament. Ce n'est pas dans une extrémité comme celle-ci que l'homme doit se jouer avec son âme. Aussi je vous supplie, pendant que monsieur le curé me confessera, d'envoyer chercher le notaire.»