L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II

Chapter 50

Chapter 504,003 wordsPublic domain

-- Vision ce dut être en effet, dit don Quichotte, puisqu'il n'y a pas d'autre moi dans le monde. Cette histoire passe de main en main par ici; mais elle ne s'arrête en aucune, car chacun lui donne du pied. Pour moi, je ne suis ni troublé ni fâché en apprenant que je me promène, comme un corps fantastique, par les ténèbres de l'abîme et par les clartés de la terre, car je ne suis pas du tout celui dont parle cette histoire. Si elle est bonne, fidèle et véritable, elle aura des siècles de vie; mais si elle est mauvaise, de sa naissance à sa sépulture le chemin ne sera pas long.»

Altisidore allait continuer de se plaindre de don Quichotte, lorsque le chevalier la prévint.

«Je vous ai dit bien des fois, madame, lui dit-il, combien je déplore que vous ayez placé vos affections sur moi, car elles ne peuvent trouver en retour que de la gratitude au lieu de réciprocité. Je suis né pour appartenir à Dulcinée du Toboso; et les destins, s'il y en a, m'ont formé et réservé pour elle. Croire qu'aucune autre beauté puisse usurper la place qu'elle occupe dans mon âme, c'est rêver l'impossible; et, comme à l'impossible nul n'est tenu, ce langage doit vous désabuser assez pour que vous vous retiriez dans les limites de votre honnêteté.»

À ce propos, Altisidore parut s'émouvoir et se courroucer.

«Vive Dieu! s'écria-t-elle, don merluche séchée, âme de mortier, noyau de pêche, plus dur et plus têtu qu'un vilain qu'on prie, si je vous saute à la figure, je vous arrache les yeux. Pensez-vous par hasard, don vaincu, don roué de coups de bâton, que je suis morte pour vous? Tout ce que vous avez vu cette nuit est une comédie. Oh! je ne suis pas femme à me laisser avoir mal au bout de l'ongle pour de semblables chameaux, bien loin de m'en laisser mourir.

-- Pardieu, je le crois bien, interrompit Sancho; quand on entend parler de mourir aux amoureux, c'est toujours pour rire. Ils le peuvent dire, à coup sûr; mais le faire, que Judas les croie.»

Au milieu de cette conversation, entra le musicien, chanteur et poëte, qui avait chanté les deux strophes précédemment rapportées. Il fit un profond salut à don Quichotte et lui dit:

«Que Votre Grâce, seigneur chevalier, veuille bien me compter et me ranger au nombre de ses plus dévoués serviteurs; car il y a bien des jours que je vous suis attaché, autant pour votre renommée que pour vos prouesses.

-- Que Votre Grâce, reprit don Quichotte, veuille bien me dire qui elle est, afin que ma courtoisie réponde à ses mérites.»

Le jeune homme répliqua qu'il était le musicien et le panégyriste de la nuit passée.

«Assurément, reprit don Quichotte. Votre Grâce a une voix charmante; mais ce que vous avez chanté n'était pas, il me semble, fort à propos. Car enfin, qu'ont de commun les stances de Garcilaso avec la mort de cette dame[343]?

-- Ne vous étonnez point de cela, répondit le musicien; parmi les poëtes à la douzaine de ce temps-ci, il est de mode que chacun écrive ce qui lui plaît, et vole ce qui lui convient, que ce soit à l'endroit ou à l'envers de son intention, et nulle sottise ne se chante ou ne s'écrit, qu'on ne l'attribue à licence poétique.»

Don Quichotte allait répondre; mais il en fut empêché par la vue du duc et de la duchesse, qui venaient lui rendre visite.

Une longue et douce conversation s'engagea, pendant laquelle Sancho lança tant de saillies et débita tant de malices, que le duc et la duchesse restèrent de nouveau dans l'admiration d'une finesse si piquante unie à tant de simplicité.

Don Quichotte les supplia de lui permettre de partir ce jour même, ajoutant qu'aux chevaliers vaincus, comme il l'était, il convenait mieux d'habiter une étable à cochons que des palais royaux; ses hôtes lui donnèrent congé de bonne grâce, et la duchesse lui demanda s'il ne gardait pas rancune à Altisidore.

«Madame, répondit-il, Votre Grâce peut être certaine que tout le mal de cette jeune fille naît d'oisiveté, et que le remède est une occupation honnête et continuelle. Elle vient de me dire qu'on porte de la dentelle en enfer; puisqu'elle sait sans doute faire cet ouvrage, qu'elle ne le quitte pas un moment; tant que ses doigts seront occupés à agiter les fuseaux, l'image ou les images des objets qu'elle aime ne s'agiteront pas dans son imagination. Voilà la vérité, voilà mon opinion, et voilà mon conseil.

-- C'est aussi le mien, ajouta Sancho; car de ma vie je n'ai vu une ouvrière en dentelle mourir d'amour. Les filles bien occupées songent plutôt à finir leur tâche qu'elles ne pensent à leurs amourettes. J'en parle par moi-même; car, quand je suis à piocher les champs, je ne me souviens plus de ma ménagère, je veux dire de ma Thérèse Panza, que j'aime pourtant comme les cils de mes yeux.

-- Vous dites fort bien, Sancho, reprit la duchesse; et je ferai en sorte que dorénavant mon Altisidore s'occupe à des travaux d'aiguille, où elle réussit à merveille.

-- C'est inutile, madame, repartit Altisidore; et il n'est pas besoin d'employer ce remède. La considération des cruautés dont m'a payée ce malandrin vagabond me l'effacera bien du souvenir, sans aucune autre subtilité; et, avec la permission de Votre Grandeur, je veux m'éloigner d'ici, pour ne pas voir plus longtemps devant mes yeux, je ne dirai pas sa triste figure, mais sa laide et abominable carcasse.

-- Cela ressemble, reprit le duc, à ce qu'on a coutume de dire, que celui qui dit des injures est tout près de pardonner.»

Altisidore fit semblant d'essuyer ses larmes avec un mouchoir; et, faisant la révérence à ses maîtres, elle sortit de l'appartement.

«Pauvre fille, dit Sancho, tu as ce que tu mérites pour t'être adressée à une âme sèche comme jonc, à un coeur dur comme pierre! Pardieu, si tu fusses venue à moi, tu aurais entendu chanter un autre coq.»

La conversation finie, don Quichotte s'habilla, dîna avec ses hôtes, et partit au sortir de table.

Chapitre LXXI

_De ce qui arriva à don Quichotte et à son écuyer Sancho retournant à leur village_

Le vaincu et vagabond don Quichotte s'en allait tout pensif d'une part, et tout joyeux de l'autre. Ce qui causait sa tristesse, c'était sa défaite; ce qui causait sa joie, c'était la considération de la vertu merveilleuse que possédait Sancho, telle qu'il l'avait montrée par la résurrection d'Altisidore. Cependant il avait bien scrupule à se persuader que l'amoureuse demoiselle fût morte tout de bon.

Quant à Sancho, il marchait sans la moindre gaieté, et ce qui l'attristait, c'était de voir qu'Altisidore n'avait pas rempli sa promesse de lui donner la demi-douzaine de chemises. Pensant et repensant à cela, il dit à son maître:

«En vérité, seigneur, il faut que je sois le plus malheureux médecin qu'on puisse rencontrer dans le monde; car il y en a qui, après avoir tué le malade qu'ils soignent, veulent encore être payés de leur peine, laquelle n'est autre que de signer une ordonnance de quelque médecine, qu'ils ne font pas même, mais bien l'apothicaire, et tant pis pour les pauvres dupes; tandis que moi, à qui la santé des autres coûte des pincenettes, des croquignoles, des coups d'épingle et des coups de fouet, on ne me donne pas une obole. Eh bien! je jure Dieu que, si l'on amène en mes mains un autre malade, il faudra me les graisser avant que je le guérisse; car enfin, de ce qu'il chante l'abbé s'alimente, et je ne puis croire que le ciel m'ait donné la vertu que je possède pour que je la communique aux autres sans en tirer patte ou aile.

-- Tu as raison, ami Sancho, répondit don Quichotte, et c'est très-mal fait à Altisidore de ne t'avoir pas donné les chemises annoncées. Bien que ta vertu te soit _gratis data, _car elle ne t'a coûté aucune étude, cependant endurer le martyre sur ta personne, c'est pis qu'étudier. Quant à moi, je puis dire que, si tu voulais une paye pour les coups de fouet du déchantement de Dulcinée, je te la donnerais aussi bonne que possible. Mais je ne sais trop si la guérison suivrait le salaire, et je ne voudrais pas empêcher par la récompense l'effet du remède. Après tout, il me semble qu'on ne risque rien de l'essayer. Vois, Sancho, ce que tu exiges, et fouette-toi bien vite; puis tu te payeras comptant et de tes propres mains, puisque tu as de l'argent à moi.»

À cette proposition, Sancho ouvrit d'une aune les yeux et les oreilles, et consentit, dans le fond de son coeur, à se fouetter très-volontiers.

«Allons, seigneur, dit-il à son maître, je veux bien me disposer à faire plaisir à Votre Grâce en ce qu'elle désire, puisque j'y trouve mon profit. C'est l'amour que je porte à mes enfants et à ma femme qui me fait paraître intéressé. Dites-moi maintenant ce que vous me donnerez pour chaque coup de fouet que je me donnerai.

-- Si je devais te payer, ô Sancho, répondit don Quichotte, suivant la grandeur et la qualité du mal auquel tu remédies, ni le trésor de Venise ni les mines du Potosi ne suffiraient pour te payer convenablement. Mais prends mesure sur ce que tu portes dans ma bourse, et mets toi-même le prix à chaque coup de fouet.

-- Les coups de fouet, répondit Sancho, sont au nombre de trois mille trois cents et tant. Je m'en suis déjà donné jusqu'à cinq; reste le surplus. Que ces cinq fassent les _et tant, _et comptons les trois mille trois cents tout ronds. À un _cuartillo_[344] la pièce, et je ne prendrais pas moins pour rien au monde, cela fait trois mille trois cents _cuartillos, _qui font, pour les trois mille, quinze cents demi-réaux, qui font sept cent cinquante réaux et, pour les trois cents, cent cinquante demi-réaux, qui font soixante-quinze réaux, lesquels ajoutés aux sept cent cinquante, font en tout huit cent vingt-cinq réaux. Je défalquerai cette somme de celle que j'ai à Votre Grâce, et je rentrerai dans ma maison riche et content, quoique bien fouetté et bien sanglé, car on ne prend pas de truites...[345] et je ne dis rien de plus.

-- Ô Sancho béni! ô aimable Sancho! s'écria don Quichotte, combien nous allons être obligés, Dulcinée et moi, à te servir tous les jours que le ciel nous accordera de vie! Si elle reprend son ancien être, et il est impossible qu'elle ne le reprenne pas, son malheur aura été son bonheur, et ma défaite heureux triomphe. Allons, Sancho, vois un peu quand tu veux commencer la discipline. Pour que tu l'abréges, j'ajoute encore cent réaux.

-- Quand? répliqua Sancho; cette nuit même. Tâchez que nous la passions en rase campagne et à ciel ouvert; alors je m'ouvrirai la peau.»

La nuit vint, cette nuit attendue par don Quichotte avec la plus grande anxiété du monde; car il lui semblait que les roues du char d'Apollon s'étaient brisées, et que le jour s'allongeait plus que de coutume, précisément comme il arrive aux amoureux, qui ne règlent jamais bien le compte de leurs désirs.

Enfin le chevalier et l'écuyer gagnèrent un bosquet d'arbres touffus, un peu à l'écart du chemin, et là, laissant vide la selle de Rossinante et le bât du grison, ils s'étendirent sur l'herbe verte et soupèrent des provisions de Sancho. Celui-ci, ayant fait, avec le licou et la sangle de son âne, une puissante et flexible discipline, se retira à vingt pas environ de don Quichotte, au milieu de quelques hêtres.

En le voyant aller avec tant de courage et de résolution, son maître lui dit:

«Prends garde, ami, de ne pas te mettre en pièces; arrange-toi de façon qu'un coup attende l'autre, et ne te presse pas tellement d'arriver au bout de la carrière que l'haleine te manque au milieu; je veux dire, ne te frappe pas si fort que la vie t'échappe avant d'atteindre le nombre voulu. Afin que tu ne perdes pas la partie pour un point de plus ou de moins, je me charge de compter d'ici, sur les grains de mon chapelet, les coups que tu te donneras; et que le ciel te favorise autant que le mérite ta bonne intention.

-- Le bon payeur n'est pas embarrassé de ses gages, répondit Sancho; je pense m'étriller de façon que, sans me tuer, il m'en cuise. C'est en cela que doit consister l'essence de ce miracle.»

Aussitôt il se déshabilla de la ceinture au haut du corps; puis, empoignant le cordeau, il commença à se fustiger, et don Quichotte à compter les coups. Sancho s'en était à peine donné six ou huit, que la plaisanterie lui parut un peu lourde et le prix un peu léger.

Il s'arrêta, et dit à son maître qu'il appelait du marché pour cause de tromperie, parce que des coups de fouet de cette espèce méritaient d'être payés un demi-réal pièce, et non un cuartillo.

«Continue, ami Sancho, répondit don Quichotte; et ne perds pas courage; je double le montant du prix.

-- De cette façon, reprit Sancho, à la grâce de Dieu, et pleuvent les coups de fouet.»

Mais le sournois cessa bien vite de se les donner sur les épaules. Il frappait sur les arbres, en poussant de temps en temps des soupirs tels qu'on aurait dit qu'à chacun d'eux il s'arrachait l'âme. Don Quichotte, attendri, craignant d'ailleurs qu'il n'y laissât la vie et que l'imprudence de Sancho ne vînt à tout perdre, lui dit alors:

«Au nom du ciel, ami, laisses-en là cette affaire; le remède me semble bien âpre, et il sera bon de donner du temps au temps. On n'a pas pris Zamora en une heure.[346] Tu t'es appliqué déjà, si je n'ai pas mal compté, plus de mille coups de fouet; c'est assez pour à présent; car l'âne, en parlant à la grosse manière, souffre la charge, mais non la surcharge.

-- Non, non, seigneur, répondit Sancho; on ne dira pas de moi: Gages payés, bras cassés. Que Votre Grâce s'éloigne encore un peu, et me laisse m'appliquer mille autres coups seulement. Avec deux assauts comme celui-là, l'affaire sera faite, et il nous restera des morceaux de la pièce.

-- Puisque tu te trouves en si bonne disposition, reprit don Quichotte, que le ciel te bénisse; donne-t'en à ton aise, je m'éloigne d'ici.»

Sancho reprit sa tâche avec tant d'énergie qu'il eut bientôt enlevé l'écorce à plusieurs arbres; telle était la rigueur qu'il mettait à se flageller. Enfin, jetant un grand cri, et donnant un effroyable coup sur un hêtre:

«Ici, dit-il, mourra Samson, et avec lui tous autant qu'ils sont.»

Don Quichotte accourut bientôt au bruit de ce coup terrible et de cet accent lamentable; et, saisissant le licou tressé qui servait de nerf de boeuf à Sancho, il lui dit:

«À Dieu ne plaise, ami Sancho, que pour mon plaisir tu perdes la vie qui doit servir à la subsistance de ta femme et de tes enfants. Que Dulcinée attende une meilleure conjoncture; moi, je me tiendrai dans les limites d'une espérance prochaine, et j'attendrai que tu aies repris de nouvelles forces pour que cette affaire se termine au gré de tous.

-- Puisque Votre Grâce, mon seigneur, le veut ainsi, répondit Sancho, à la bonne heure, j'y consens; mais jetez-moi votre manteau sur les épaules, car je sue à grosses gouttes, et je ne voudrais pas m'enrhumer comme il arrive aux pénitents qui font pour la première fois usage de la discipline.»

Don Quichotte s'empressa de se dépouiller, et, demeurant en justaucorps, il couvrit bien Sancho, qui dormit jusqu'à ce que le soleil l'éveillât. Ils continuèrent ensuite leur chemin, et firent halte ce jour-là dans un village à trois lieues de distance.

Ils descendirent à une auberge que don Quichotte reconnut pour telle, et ne prit pas pour un château avec ses fossés, ses tours, ses herses et son pont-levis; car, depuis qu'il avait été vaincu, ils discourait sur toute chose avec un jugement plus sain, comme on le verra désormais.

On le logea dans une salle basse, où pendaient à la fenêtre, en guise de rideaux, deux pièces de vieille serge peinte, selon la mode des villages.

Sur l'une était grossièrement retracé le rapt d'Hélène, quand l'hôte audacieux de Ménélas lui enleva son épouse. L'autre représentait l'histoire d'Énée et de Didon, celle-ci montée sur une haute tour, faisant, avec un drap de lit, des signes à l'amant fugitif qui se sauvait en pleine mer, sur une frégate ou un brigantin.

Le chevalier, examinant les deux histoires, remarqua qu'Hélène ne s'en allait pas de trop mauvais gré, car elle riait sous cape et en sournoise. Pour la belle Didon, ses yeux versaient des larmes grosses comme des noix.

Quand don Quichotte les eut bien regardées:

«Ces deux dames, dit-il, furent extrêmement malheureuses de n'être pas nées dans cet âge-ci, et moi, malheureux par-dessus tout de n'être pas né dans le leur, car enfin, si j'avais rencontré ces beaux messieurs, Troie n'eût pas été brûlée, ni Carthage détruite; il m'aurait suffi de tuer Pâris pour éviter de si grandes calamités.

-- Moi, je parierais, dit Sancho, qu'avant peu de temps d'ici il n'y aura pas de cabaret, d'hôtellerie, d'auberge, de boutique de barbier, où l'on ne trouve en peinture l'histoire de nos prouesses. Mais je voudrais qu'elles fussent peintes par un peintre de meilleure main que celui qui a barbouillé ces dames.

-- Tu as raison, Sancho, reprit don Quichotte; car, en effet, celui-ci ressemble à Orbanéja, un peintre qui demeurait à Ubéda, lequel, quand on lui demandait ce qu'il peignait: «Ce qui viendra» disait-il; et si par hasard il peignait un coq, il écrivait au- dessous: «Ceci est un coq» afin qu'on ne le prît pas pour un renard. C'est de cette façon-là, Sancho, si je ne me trompe, que doit être le peintre ou l'écrivain (c'est tout un) qui a publié l'histoire du nouveau don Quichotte: il a peint ou écrit à la bonne aventure. Celui-ci ressemble encore à un poëte appelé Mauléon, qui était venu se présenter ces années passées à la cour. Il répondait sur-le-champ à toutes les questions qui lui étaient faites, et, quelqu'un lui demandant ce que voulait dire _Deum de Deo, _il répondit: «Donne d'en bas ou d'en haut[347]«. Mais laissons cela, et dis-moi, Sancho, dans le cas où tu voudrais te donner cette nuit une autre volée de coups de fouet, si tu veux que ce soit sous toiture de maison ou à la belle étoile.

-- Pardi, seigneur, repartit Sancho, pour les coups que je pense me donner, autant vaut être dans la maison que dans les champs. Mais pourtant, je voudrais que ce fût entre des arbres; il me semble qu'ils me tiennent compagnie, et qu'ils m'aident merveilleusement à supporter ma pénitence.

-- Eh bien, ce ne sera ni l'un ni l'autre, ami Sancho, répondit don Quichotte; afin que tu reprennes des forces, nous garderons la fin de la besogne pour notre village, où nous arriverons au plus tard après-demain.

-- Faites comme il vous plaira, répliqua Sancho; mais moi, je voudrais conclure cette affaire au plus tôt, quand le fer est chaud et la meule en train; car dans le retard est souvent le péril; faut prier Dieu et donner du maillet, et mieux vaut un _tiens _que deux _tu l'auras, _et mieux vaut le moineau dans la main que la grue qui vole au loin.

-- Assez, Sancho, s'écria don Quichotte; cesse tes proverbes, au nom d'un seul Dieu; on dirait que tu reviens au _sicut erat. _Parle simplement, uniment, sans t'embrouiller et t'enchevêtrer, comme je te l'ai dit mainte et mainte fois. Tu verras que tu t'en trouveras bien.

-- Je ne sais quelle malédiction pèse sur moi, répondit Sancho; je ne peux dire une raison sans un proverbe, ni un proverbe qui ne me semble une raison. Mais je m'en corrigerai si j'en puis venir à bout.»

Et leur entretien finit là.

Chapitre LXXII

_Comment don Quichotte et Sancho arrivèrent à leur village_

Tout ce jour-là, don Quichotte et Sancho restèrent dans cette auberge de village, attendant la nuit, l'un pour achever sa pénitence en rase campagne, l'autre pour en voir la fin, qui devait être aussi celle de ses désirs. Cependant il arriva devant la porte de l'auberge un voyageur à cheval, suivi de trois ou quatre domestiques, l'un desquels, s'adressant à celui qui semblait leur maître:

«Votre Grâce, lui dit-il, seigneur don Alvaro Tarfé peut fort bien passer la sieste ici; la maison paraît propre et fraîche.»

Don Quichotte, entendant cela, dit à Sancho:

«Écoute, Sancho, quand je feuilletai ce livre de la seconde partie de mon histoire, il me semble que j'y rencontrai en passant ce nom de don Alvaro Tarfé.

-- Cela peut bien être, répondit Sancho; laissons-le mettre pied à terre, ensuite nous le questionnerons.»

Le gentilhomme descendit de cheval, et l'hôtesse lui donna, en face de la chambre de don Quichotte, une salle basse, meublée d'autres serges peintes comme celles qui décoraient l'appartement de notre chevalier. Le nouveau venu se mit en costume d'été; et, sortant sous le portail de l'auberge, qui était spacieux et frais, il y trouva don Quichotte se promenant de long en large.

«Peut-on savoir quel chemin suit Votre Grâce, seigneur gentilhomme? lui demanda-t-il.

-- Je vais, répondit don Quichotte, à un village près d'ici, dont je suis natif, et où je demeure. Et Votre Grâce, où va-t-elle?

-- Moi, seigneur, répondit le cavalier, je vais à Grenade, ma patrie.

-- Bonne patrie, répliqua don Quichotte; mais Votre Grâce voudrait-elle bien, par courtoisie, me dire son nom? Je crois qu'il m'importe de le savoir plus que je ne pourrais le dire.

-- Mon nom, répondit le voyageur, est don Alvaro Tarfé.

-- Sans aucun doute, répliqua don Quichotte, je pense que Votre Grâce est ce même don Alvaro Tarfé qui figure dans la seconde partie de l'_histoire de don Quichotte de la Manche, _récemment imprimée et livrée à la lumière du monde par un auteur moderne.

-- Je suis lui-même, répondit le gentilhomme, et ce don Quichotte, principal personnage de cette histoire, fut mon ami intime. C'est moi qui le tirai de son pays, ou du moins qui l'engageai à venir à des joutes qui se faisaient à Saragosse, où j'allais moi-même. Et vraiment, vraiment, je lui ai rendu bien des services, et je l'ai empêché d'avoir les épaules flagellées par le bourreau, pour avoir été un peu trop hardi.[348]

-- Dites-moi, seigneur don Alvaro, reprit don Quichotte, est-ce que je ressemble en quelque chose à ce don Quichotte dont parle Votre Grâce?

-- Non, certes, répondit le voyageur, en aucune façon.

-- Et ce don Quichotte, ajouta le nôtre, n'avait-il pas avec lui un écuyer appelé Sancho Panza?

-- Oui, sans doute, répliqua don Alvaro; mais, quoiqu'il eût la réputation d'être amusant et facétieux, je ne lui ai jamais ouï dire une plaisanterie qui fût plaisante.

-- Je le crois ma foi bien! s'écria Sancho; plaisanter comme il faut n'est pas donné à tout le monde; et ce Sancho dont parle Votre Grâce, seigneur gentilhomme, doit être quelque grandissime vaurien, bête et voleur tout à la fois. Le véritable Sancho, c'est moi; et j'ai plus de facéties à votre service que s'il en pleuvait; sinon, que Votre Grâce en fasse l'expérience. Venez- vous-en derrière moi, pour le moins une année, et vous verrez comme elles me tombent de la bouche à chaque pas, si dru et si menu que, sans savoir le plus souvent ce que je dis, je fais rire tous ceux qui m'écoutent.[349] Quant au véritable don Quichotte de la Manche, le fameux, le vaillant, le discret, l'amoureux, le défenseur de torts, le tuteur d'orphelins, le défenseur des veuves, le tuteur de demoiselles, celui qui a pour unique dame la sans pareille Dulcinée du Toboso, c'est ce seigneur que voilà, c'est mon maître. Tout autre don Quichotte et tout autre Sancho ne sont que pour la frime, ne sont que des rêves en l'air.

-- Pardieu! je le crois bien, répondit don Alvaro, car vous avez dit plus de bons mots, mon ami, en quatre paroles que vous avez dites, que l'autre Sancho Panza en tous les discours que je lui ai ouï tenir, et le nombre en est grand. Il sentait plus le glouton que le beau parleur, et le niais que le bon plaisant; et je suis fondé à croire que les enchanteurs qui persécutent don Quichotte le bon ont voulu me persécuter, moi, avec don Quichotte le mauvais. Mais vraiment, je ne sais que dire; car j'oserais bien jurer que je laisse celui-ci enfermé dans l'hôpital des fous, à Tolède, pour qu'on l'y guérisse; et voilà que tout à coup il survient ici un autre don Quichotte, quoique bien différent du mien.