L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II

Chapter 5

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-- Quand j'aurai le gouvernement, dit Sancho, j'enverrai chercher l'enfant par la poste, et je t'enverrai de l'argent, car je n'en manquerai pas, puisque les gouverneurs trouvent toujours quelqu'un qui leur en prête quand ils n'en ont point; et ne manque pas de bien habiller l'enfant, pour qu'il cache ce qu'il est et paraisse ce qu'il doit être.

-- Envoyez de l'argent, reprit Thérèse, et je vous l'habillerai comme un petit ange.

-- Enfin, dit Sancho, nous demeurons d'accord que notre fille sera comtesse.

-- Le jour où je la verrai comtesse, répondit Thérèse, je compterai que je la porte en terre. Mais, je le répète encore, faites ce qui vous fera plaisir, puisque, nous autres femmes, nous naissons avec la charge d'être obéissantes à nos maris, quand même ce seraient de lourdes bêtes.»

Et là-dessus elle se mit à pleurer tout de bon, comme si elle eût vu Sanchica morte et enterrée.

Sancho, pour la consoler, lui dit que, tout en faisant la petite fille comtesse, il tâcherait que ce fût le plus tard possible. Ainsi finit la conversation, et Sancho retourna chez don Quichotte pour mettre ordre à leur départ.

Chapitre VI

_Qui traite de ce qui arriva à don Quichotte avec sa nièce et sa gouvernante, ce qui est l'un des plus importants chapitres de l'histoire_

Tandis que Sancho Panza et sa femme Thérèse Cascajo avaient entre eux l'impertinente conversation rapportée dans le chapitre précédent, la nièce et la gouvernante de don Quichotte ne restaient pas oisives, car elles reconnaissaient à mille signes divers que leur oncle et seigneur voulait leur échapper une troisième fois, et reprendre l'exercice de sa malencontreuse chevalerie errante. Elles essayaient par tous les moyens possibles de le détourner d'une si mauvaise pensée; mais elles ne faisaient que prêcher dans le désert, et battre le fer à froid.

Parmi plusieurs autres propos qu'elles lui tinrent à ce sujet, la gouvernante lui dit ce jour-là:

«En vérité, mon seigneur, si Votre Grâce ne se cloue pas le pied dans sa maison, et ne cesse enfin de courir par monts et par vaux, comme une âme en peine, cherchant ce que vous appelez des aventures et ce que j'appelle des malencontres, j'irai me plaindre, à cor et à cri, devant Dieu et devant le roi, pour qu'ils y portent remède.»

Don Quichotte lui répondit:

«Je ne sais trop, ma bonne, ce que Dieu répondra à tes plaintes, et guère mieux ce qu'y répondra Sa Majesté. Mais je sais bien que, si j'étais le roi, je me dispenserais de répondre à une infinité de requêtes impertinentes comme celles qu'on lui adresse. Une des plus pénibles besognes qu'aient les rois, parmi beaucoup d'autres, c'est d'être obligés d'écouter tout le monde et de répondre à tout le monde; aussi ne voudrais-je pas que mes affaires lui causassent le moindre ennui.

-- Dites-nous, seigneur, reprit la gouvernante, est-ce que dans la cour du roi il n'y a pas de chevaliers?

-- Si, répondit don Quichotte, et beaucoup; il est juste qu'il y en ait pour soutenir la grandeur du trône et pour relever dignement la majesté royale.

-- Eh bien, reprit-elle, pourquoi ne seriez-vous pas un de ces chevaliers qui, sans tourner les talons, servent dans sa cour leur roi et seigneur?

-- Fais attention, ma mie, répliqua don Quichotte, que tous les chevaliers ne peuvent pas être courtisans, et que tous les courtisans ne doivent pas davantage être chevaliers errants. Il faut qu'il y ait de tout dans le monde; et, quoique nous soyons tous également chevaliers, il y a bien de la différence entre les uns et les autres. Les courtisans, en effet, n'ont que faire de quitter leurs appartements ni de franchir le seuil du palais; ils se promènent par le monde entier en regardant une carte géographique, sans dépenser une obole, sans souffrir le froid et le chaud, la soif et la faim. Mais nous, chevaliers errants et véritables, c'est au soleil, au froid, à l'air, sous toutes les inclémences du ciel, de nuit et de jour, à pied et à cheval, que nous mesurons la terre entière avec le propre compas de nos pieds. Non-seulement nous connaissons les ennemis en peinture, mais en chair et en os. À tout risque, en toute occasion, nous les attaquons sans regarder à des enfantillages, sans consulter toutes ces lois du duel, à savoir: si l'ennemi porte la lance ou l'épée trop longue, s'il a sur lui quelque relique, quelque talisman, quelque supercherie cachée, s'il faut partager le soleil par tranches, et d'autres cérémonies de la même espèce, qui sont en usage dans les duels particuliers de personne à personne, toutes choses que tu ne connais pas, mais que je connais fort bien.[48] Il faut encore que je t'apprenne autre chose; c'est que le bon chevalier errant ne doit jamais avoir peur, verrait-il devant lui dix géants dont les têtes non-seulement toucheraient, mais dépasseraient les nuages, qui auraient pour jambes deux grandes tours, pour bras des mâts de puissants navires, dont chaque oeil serait gros comme une grande meule de moulin et plus ardent qu'un four de vitrier. Au contraire, il doit, d'une contenance dégagée et d'un coeur intrépide, les attaquer incontinent, les vaincre, les tailler en pièces; et cela dans un petit instant, et quand même ils auraient pour armure des écailles d'un certain poisson qu'on dit plus dures que le diamant, et, au lieu d'épées, des cimeterres de Damas, ou des massues ferrées avec des pointes d'acier, comme j'en ai vu plus de deux fois. Tout ce que je viens de dire, ma chère amie, c'est pour que tu voies la différence qu'il y a des uns aux autres de ces chevaliers. Serait-il raisonnable qu'il y eût prince au monde qui n'estimât pas davantage cette seconde, ou pour mieux dire cette première espèce, celle des chevaliers errants, parmi lesquels, à ce que nous lisons dans leurs histoires, tel s'est trouvé qui a été le salut, non d'un royaume, mais de plusieurs[49]?

-- Ah! mon bon seigneur, repartit la nièce, faites donc attention que tout ce que vous dites des chevaliers errants n'est que fable et mensonge. Leurs histoires mériteraient, si elles n'étaient toutes brûlées vives, qu'on leur mît à chacune un sanbenito[50] ou quelque autre signe qui les fît reconnaître pour infâmes et corruptrices des bonnes moeurs.

-- Par le Dieu vivant qui nous alimente, s'écria don Quichotte, si tu n'étais directement ma nièce, comme fille de ma propre soeur, je t'infligerais un tel châtiment, pour le blasphème que tu viens de dire, qu'il retentirait dans le monde entier. Comment! est-il possible qu'une petite morveuse, qui sait à peine manier douze fuseaux à faire le filet, ait l'audace de porter la langue sur les histoires des chevaliers errants? Que dirait le grand Amadis s'il entendait semblable chose! Mais, au reste, non, il te pardonnerait, parce qu'il fut le plus humble et le plus courtois chevalier de son temps, et, de plus, grand protecteur de jeunes filles. Mais tel autre pourrait t'avoir entendue, qui t'en ferait repentir; car ils ne sont pas tous polis et bien élevés; il y en a d'insolents et de félons; et tous ceux qui se nomment chevaliers ne le sont pas complètement de corps et d'âme; les uns sont d'or pur, les autres d'alliage, et, bien qu'ils semblent tous chevaliers, ils ne sont pas tous à l'épreuve de la pierre de touche de la vérité. Il y a des gens de bas étage qui s'enflent à crever pour paraître chevaliers, et de hauts chevaliers qui suent sang et eau pour paraître gens de bas étage. Ceux-là s'élèvent, ou par l'ambition ou par la vertu; ceux-ci s'abaissent, ou par la mollesse ou par le vice. Il faut faire usage d'un talent très-fin d'observation pour distinguer entre ces deux espèces de chevaliers, si semblables par le nom, si différents par les actes.[51]

-- Sainte Vierge! s'écria la nièce, vous en savez si long, seigneur oncle, que, s'il en était besoin, vous pourriez monter en chaire, ou vous mettre à prêcher dans les rues; et pourtant, vous donnez dans un tel aveuglement, dans une folie si manifeste, que vous vous imaginez être vaillant étant vieux, avoir des forces étant malade, redresser des torts étant plié par l'âge, et surtout être chevalier ne l'étant pas; car, bien que les hidalgos puissent le devenir, ce n'est pas quand ils sont pauvres.

-- Tu as grande raison, nièce, en tout ce que tu viens de dire, répondit don Quichotte, et je pourrais, sur ce sujet de la naissance, te dire des choses qui t'étonneraient bien; mais, pour ne pas mêler le divin au terrestre, je m'en abstiens. Écoutez, mes chères amies, et prêtez-moi toute votre attention. On peut réduire à quatre espèces toutes les races et familles qu'il y a dans le monde; les unes, parties d'un humble commencement, se sont étendues et agrandies jusqu'à atteindre une élévation extrême; d'autres, qui ont eu un commencement illustre, se sont conservées et se maintiennent dans leur état originaire; d'autres, quoique ayant eu aussi de grands commencements, ont fini en pointe, comme une pyramide, c'est-à-dire se sont diminuées et rapetissées jusqu'au néant, comme est, à l'égard de sa base, la pointe d'une pyramide; d'autres enfin, et ce sont les plus nombreuses, qui n'ont eu ni commencement illustre ni milieu raisonnable, auront une fin sans nom, comme sont les familles des plébéiens et des gens ordinaires. Des premières, qui eurent un humble commencement et montèrent à la grandeur qu'elles conservent encore, je puis donner pour exemple la maison ottomane, laquelle, partie de la bassesse d'un humble berger[52], s'est élevée au faîte où nous la voyons aujourd'hui. De la seconde espèce de familles, celles qui commencèrent dans la grandeur et qui la conservent sans l'augmenter, on trouvera l'exemple chez un grand nombre de princes, qui le sont par hérédité, et se maintiennent au même point, en se contenant pacifiquement dans les limites de leurs États. De celles qui commencèrent grandes et larges pour finir en pointe, il y a des milliers d'exemples, car tous les Pharaons et Ptolémées d'Égypte, les Césars de Rome, et toute cette multitude infinie de princes et de monarques, mèdes, assyriens, perses, grecs et barbares, toutes ces familles royales et seigneuriales ont fini en pointe et en néant, à tel point qu'il serait impossible de retrouver un seul de leurs descendants à cette heure, à moins que ce ne fût dans un état obscur et misérable. Des familles plébéiennes, je n'ai rien à dire, sinon qu'elles servent seulement à augmenter le nombre des gens qui vivent[53], sans mériter d'autre renommée ni d'autre éloge des grandeurs qui leur manquent. De tout ce que j'ai dit, je veux vous faire conclure, mes pauvres bonnes filles, que la confusion est grande entre les familles et les races, et que celles-là seulement paraissent grandes, illustres, qui se montrent ainsi par la vertu, la richesse et la libéralité de leurs membres. J'ai dit la vertu, la richesse et la libéralité, parce que le grand adonné au vice sera un grand vicieux, et le riche sans libéralité un mendiant avare; en effet, le possesseur des richesses ne se rend pas heureux de les avoir, mais de les dépenser, et non de les dépenser à tout propos, mais de savoir en faire bon emploi. Il ne reste au chevalier pauvre d'autre chemin pour montrer qu'il est chevalier que celui de la vertu; qu'il soit affable, poli, bien élevé, serviable, jamais orgueilleux, jamais arrogant, jamais détracteur; qu'il soit surtout charitable, car, avec deux maravédis qu'il donnera au pauvre d'un coeur joyeux, il se montrera aussi libéral que celui qui fait l'aumône à son de cloches; et personne ne le verra orné de ces vertus, que, même connaissant sa détresse, il ne le juge et ne le tienne pour homme de noble sang. Ce serait un miracle qu'il ne le fût pas; et, comme la louange a toujours été le prix de la vertu, les hommes vertueux ne peuvent manquer d'être loués de chacun. Il y a deux chemins, mes filles, que peuvent prendre les hommes pour devenir riches et honorés; l'un est celui des lettres, l'autre est celui des armes. Je suis plus versé dans les armes que dans les lettres, et je suis né, selon l'inclination que je me sens, sous l'influence de la planète Mars. Il m'est donc obligatoire de suivre ce chemin, et je dois le prendre en dépit de tout le monde; c'est en vain que vous vous fatigueriez à me persuader de ne pas vouloir ce que veulent les cieux, ce qu'a réglé la fortune, ce qu'exige la raison, et surtout ce que désire ma volonté; car, sachant, comme je le sais, quels innombrables travaux sont attachés à la chevalerie errante, je sais également quels biens infinis on obtient par elle. Je sais que le sentier de la vertu est étroit, que le chemin du vice est large et spacieux. Je sais qu'ils aboutissent à des termes qui sont bien différents, car le large chemin du vice finit par la mort, et l'étroit sentier de la vertu finit par la vie, non pas une vie qui finisse elle- même, mais celle qui n'aura pas de fin. Je sais enfin, comme a dit notre grand poëte castillan[54], que «c'est par ces âpres chemins qu'on monte au trône élevé de l'immortalité, d'où jamais on ne redescend.»

-- Ah! malheureuse que je suis! s'écria la nièce; quoi! mon seigneur est poëte aussi? Il sait tout, il est bon à tout. Je gage que, s'il voulait se faire maçon, il saurait construire une maison comme une cage.

-- Je t'assure, nièce, répondit don Quichotte, que, si ces pensées chevaleresques n'absorbaient pas mes cinq sens, il n'y aurait chose que je ne fisse, ni curiosité qui ne sortît de mes mains; principalement des cages d'oiseaux et des cure-dents.»

En ce moment on entendit frapper à la porte, et l'une des femmes ayant demandé qui frappait, Sancho Panza répondit:

«C'est moi.»

À peine la gouvernante eut-elle reconnu sa voix, qu'elle courut se cacher pour ne pas le voir, tant elle le détestait. La nièce lui ouvrit; son seigneur don Quichotte alla le recevoir les bras ouverts, et revint s'enfermer avec lui dans sa chambre, où ils eurent un entretien qui ne le cède pas au précédent.

Chapitre VII

_De ce que traita don Quichotte avec son écuyer, ainsi que d'autres événements fameux_

À peine la gouvernante eut-elle vu Sancho Panza s'enfermer avec son seigneur, qu'elle devina l'objet de leurs menées. S'imaginant que de cette conférence devait sortir la résolution de leur troisième sortie, elle prit sa mante, et courut, toute pleine de trouble et de chagrin, chercher le bachelier Samson Carrasco, parce qu'il lui sembla qu'étant beau parleur et tout fraîchement ami de son maître, il pourrait mieux que personne lui persuader de laisser là un projet si insensé.

Elle le trouva qui se promenait dans la cour de sa maison, et, dès qu'elle l'aperçut, elle se laissa tomber à ses pieds, haletante et désolée. Quand le bachelier vit de si grandes marques de trouble et de désespoir:

«Qu'avez-vous, dame gouvernante? s'écria-t-il; qu'est-il arrivé? On dirait que vous vous sentez arracher l'âme.

-- Ce n'est rien, mon bon seigneur Samson, dit-elle, sinon que mon maître fuit, il fuit sans aucun doute.

-- Et par où fuit-il, madame? demanda Samson. S'est-il ouvert quelque partie du corps?

-- Il fuit, répondit-elle, par la porte de sa folie; je veux dire, seigneur bachelier de mon âme, qu'il veut décamper une autre fois, ce qui fera la troisième, pour chercher par le monde ce qu'il appelle de bonnes aventures, et je ne sais vraiment comment il peut les nommer ainsi. La première fois, on nous l'a ramené posé en travers sur un âne, et tout moulu de coups. La seconde fois, il nous est revenu sur une charrette à boeufs, enfermé dans une cage, où il s'imaginait qu'il était enchanté. Il rentrait, le malheureux, dans un tel état, qu'il n'aurait pas été reconnu de la mère qui l'a mis au monde, sec, jaune, les yeux enfoncés jusqu'au fin fond de la cervelle, si bien que pour le faire un peu revenir, il m'en a coûté plus de cinquante douzaines d'oeufs, comme Dieu le sait, aussi bien que tout le monde, et surtout mes poules qui ne me laisseront pas mentir.

-- Oh! cela, je le crois bien, répondit le bachelier, car elles sont si bonnes, si dodues et si bien élevées, qu'elles ne diraient pas une chose pour une autre, dussent-elles en crever. Enfin, dame gouvernante, il n'y a rien de plus, et il n'est pas arrivé d'autre malheur que celui que vous craignez pour le seigneur don Quichotte?

-- Non, seigneur, répliqua-t-elle.

-- Eh bien! ne vous mettez pas en peine, repartit le bachelier; mais retournez paisiblement chez vous, préparez-m'y quelque chose de chaud pour déjeuner, et, chemin faisant, récitez l'oraison de sainte Apolline, si vous la savez; je vous suivrai de près, et vous verrez merveille.

-- Jésus Maria! répliqua la gouvernante, vous dites que je récite l'oraison de sainte Apolline? ce serait bon si mon maître avait le mal de dents, mais il n'est pris que de la cervelle.[55]

-- Je sais ce que je dis, dame gouvernante, répondit Carrasco; allez, allez, et ne vous mettez pas à disputer avec moi, puisque vous savez que je suis bachelier par l'université de Salamanque.»

Là-dessus la gouvernante s'en retourna, et le bachelier alla sur- le-champ trouver le curé pour comploter avec lui ce qui se dira dans son temps.

Pendant celui que demeurèrent enfermés don Quichotte et Sancho, ils eurent l'entretien suivant, dont l'histoire fait, avec toute ponctualité, une relation véridique.

Sancho dit à son maître:

«Seigneur, je tiens enfin ma femme réluite à ce qu'elle me laisse aller avec Votre Grâce où il vous plaira de m'emmener.

-- Réduite, il faut dire, Sancho, dit don Quichotte, et non réluite.

-- Deux ou trois fois, si je m'en souviens bien, reprit Sancho, j'ai supplié Votre Grâce de ne pas me reprendre les paroles, si vous entendez ce que je veux dire avec elles, et si vous ne m'entendez pas, de dire: «Sancho, ou Diable, parle autrement, je ne t'entends pas.» Et alors, si je ne m'explique pas clairement, vous pourrez me reprendre, car je suis très-fossile.

-- Eh bien! je ne t'entends pas, Sancho, dit aussitôt don Quichotte, car je ne sais ce que veut dire: «Je suis très- fossile.»

-- Très-fossile veut dire, reprit Sancho, que je suis très... comme ça.

-- Je t'entends encore moins maintenant, répliqua don Quichotte.

-- Ma foi, si vous ne pouvez m'entendre, dit Sancho, je ne sais comment le dire; c'est tout ce que je sais, et que Dieu m'assiste.

-- J'y suis, j'y suis, reprit don Quichotte; tu veux dire que tu es très-docile, que tu es si doux, si maniable, que tu prendras l'avis que je te donnerai, et feras comme je t'enseignerai.

-- Je parie, s'écria Sancho, que dès l'abord vous m'avez saisi et compris, mais que vous vouliez me troubler pour me faire dire deux cents balourdises.

-- Cela pourrait bien être, répondit don Quichotte; mais en définitive, que dit Thérèse?

-- Thérèse dit, répliqua Sancho, que je lie bien mon doigt avec le vôtre, et puis, que le papier parle et que la langue se taise, car ce qui s'attache bien se détache bien, et qu'un bon tiens vaut mieux que deux tu l'auras. Et moi je dis que, si le conseil de la femme n'est pas beaucoup, celui qui ne le prend pas est un fou.

-- C'est ce que je dis également, répondit don Quichotte; allons, ami Sancho, continuez; vous parlez d'or aujourd'hui.

-- Le cas est, reprit Sancho, et Votre Grâce le sait mieux que moi, que nous sommes tous sujets à la mort, qu'aujourd'hui nous vivons et demain plus, que l'agneau s'en va aussi vite que le mouton, et que personne ne peut se promettre en ce monde plus d'heures de vie que Dieu ne veut bien lui en accorder; car la mort est sourde, et, quand elle vient frapper aux portes de notre vie, elle est toujours pressée, et rien ne peut la retenir, ni prières, ni violences, ni sceptres, ni mitres, selon le bruit qui court et suivant qu'on nous le dit du haut de la chaire.

-- Tout cela est la pure vérité, dit don Quichotte; mais je ne sais pas où tu veux en venir.

-- J'en veux venir, reprit Sancho, à ce que Votre Grâce m'alloue des gages fixes; c'est-à-dire à ce que vous me donniez tant par mois pendant que je vous servirai, et que ces gages me soient payés sur vos biens. J'aime mieux cela que d'être à merci; car les récompenses viennent, ou mal, ou jamais, et, comme on dit, de ce que j'ai que Dieu m'assiste. Enfin, je voudrais savoir ce que je gagne, peu ou beaucoup, car c'est sur un oeuf que la poule en pond d'autres, et beaucoup de _peu _font un _beaucoup, _et tant qu'on gagne quelque chose on ne perd rien. À la vérité, s'il arrivait (ce que je ne crois ni n'espère) que Votre Grâce me donnât l'île qu'elle m'a promise, je ne suis pas si ingrat, et ne tire pas tellement les choses par les cheveux, que je ne consente à ce qu'on évalue le montant des revenus de cette île, et qu'on la rabatte de mes gages au marc la livre.

-- Ami Sancho, répondit don Quichotte, à bon rat bon chat.[56]

-- Je vous entends, dit Sancho, et je gage que vous voulez dire à bon chat bon rat; mais qu'importe, puisque vous m'avez compris?

-- Si bien compris, continua don Quichotte, que j'ai pénétré le fond de tes pensées, et deviné à quel blanc tu tires avec les innombrables flèches de tes proverbes. Écoute, Sancho, je te fixerais bien volontiers des gages, si j'avais trouvé dans quelqu'une des histoires de chevaliers errants un exemple qui me fît découvrir ou me laissât seulement entrevoir par une fente ce que les écuyers avaient coutume de gagner par mois ou par année; mais, quoique j'aie lu toutes ces histoires ou la plupart d'entre elles, je ne me rappelle pas avoir lu qu'aucun chevalier errant eût fixé des gages à son écuyer. Je sais seulement que tous les écuyers servaient à merci, et que, lorsqu'ils y pensaient le moins, si la chance tournait bien à leurs maîtres, ils se trouvaient récompensés par une île ou quelque chose d'équivalent, et que pour le moins ils attrapaient un titre et une seigneurie. Si, avec ces espérances et ces augmentations, il vous plaît, Sancho, de rentrer à mon service, à la bonne heure; mais si vous pensez que j'ôterai de ses gonds et de ses limites l'antique coutume de la chevalerie errante, je vous baise les mains. Ainsi donc, mon cher Sancho, retournez chez vous, et déclarez ma résolution à votre Thérèse. S'il lui plaît à elle et s'il vous plaît à vous de me servir à merci, _bene quidem;_ sinon, amis comme devant; car si l'appât ne manque point au colombier, les pigeons n'y manqueront pas non plus. Et prenez garde, mon fils, que mieux vaut bonne espérance que mauvaise possession, et bonne plainte que mauvais payement. Je vous parle de cette manière, Sancho, pour vous faire entendre que je sais aussi bien que vous lâcher des proverbes comme s'il en pleuvait. Finalement, je veux vous dire, et je vous dis en effet que, si vous ne voulez pas me suivre à merci, et courir la chance que je courrai, que Dieu vous bénisse et vous sanctifie, je ne manquerai pas d'écuyers plus obéissants, plus empressés, et surtout moins gauches et moins bavards que vous.»

Lorsque Sancho entendit la ferme résolution de son maître, il sentit ses yeux se couvrir de nuages et les ailes du coeur lui tombèrent, car il s'était persuadé que son seigneur ne partirait pas sans lui pour tous les trésors du monde.

Tandis qu'il était indécis et rêveur, Samson Carrasco entra, et, derrière lui, la gouvernante et la nièce, empressées de savoir par quelles raisons il persuaderait à leur seigneur de ne pas retourner à la quête des aventures. Samson s'approcha, et, toujours prêt à rire et à gausser, ayant embrassé don Quichotte comme la première fois, il lui dit d'une voix éclatante:

«Ô fleur de la chevalerie errante! ô brillante lumière des armes! ô honneur et miroir de la nation espagnole! plaise à Dieu tout- puissant, suivant la formule, que la personne ou les personnes qui voudraient mettre obstacle à ta troisième sortie ne trouvent plus elles-mêmes de sortie dans le labyrinthe de leurs désirs, et qu'elles ne voient jamais s'accomplir ce qu'elles ne souhaitent point!»

Et, se tournant vers la gouvernante, il lui dit: