L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II
Chapter 49
«Avancez, Troglodytes; taisez-vous, barbares; souffrez, anthropophages; cessez de vous plaindre, Scythes; fermez les yeux, Polyphèmes meurtriers, lions dévorants» et d'autres noms semblables dont on écorchait les oreilles des deux malheureux, maître et valet.
Sancho se disait à lui-même:
«Nous des torticolis! nous des barbiers; des mange-trop de fromage! Voilà des noms qui ne me contentent guère. Un mauvais vent souffle, et tous les maux viennent ensemble, comme au chien les coups de bâton; et plaise à Dieu que ce soit par des coups de bâton que finisse cette aventure, si menaçante de mésaventure!»
Don Quichotte marchait tout interdit, sans pouvoir deviner, malgré les réflexions qui lui venaient en foule, ce que voulaient dire ces noms injurieux qu'on leur prodiguait. Ce qu'il en concluait, c'est qu'il fallait n'espérer aucun bien, et craindre beaucoup de mal. Ils arrivèrent enfin, vers une heure de la nuit, à un château que don Quichotte reconnut aussitôt pour être celui du duc, où il avait séjourné peu de jours auparavant.
«Sainte Vierge! s'écria-t-il dès qu'il eut reconnu la demeure, que veut dire cela? En cette maison tout est courtoisie, bon accueil, civilité; mais, pour les vaincus, le bien se change en mal, et le mal en pire.»
Ils entrèrent dans la cour d'honneur du château, et la virent disposée d'une manière qui accrut leur surprise et redoubla leur frayeur, comme on le verra dans le chapitre suivant.
Chapitre LXIX
_De la plus étrange et plus nouvelle aventure qui soit arrivée à don Quichotte dans tout le cours de cette grande histoire_
Les cavaliers mirent pied à terre; puis, avec l'aide des hommes de pied, enlevant brusquement dans leurs bras Sancho et don Quichotte, ils les portèrent dans la cour du château. Près de cent torches, fichées sur leurs supports, brûlaient alentour, et plus de cinq cents lampes éclairaient les galeries circulaires; de façon que, malgré la nuit, qui était obscure, on ne s'apercevait point de l'absence du jour. Au milieu de la cour s'élevait un catafalque, à deux aunes du sol, tout couvert d'un immense dais de velours noir; et, alentour, sur les gradins, brûlaient plus de cent cierges de cire blanche sur des chandeliers d'argent. Au- dessus du catafalque était étendu le cadavre d'une jeune fille, si belle que sa beauté rendait belle la mort même. Elle avait la tête posée sur un coussin de brocart, et couronnée d'une guirlande de diverses fleurs balsamiques. Ses mains, croisées sur sa poitrine, tenaient une branche triomphale de palmier. À l'un des côtés de la cour s'élevait une espèce de théâtre, et, sur deux sièges, deux personnages y étaient assis, lesquels, par les couronnes qu'ils avaient sur la tête et les sceptres qu'ils portaient à la main, se faisaient reconnaître pour des rois, soit véritables, soit supposés. Au pied de ce théâtre où l'on montait par quelques degrés, étaient deux autres sièges, sur lesquels les gardiens des prisonniers firent asseoir don Quichotte et Sancho, toujours sans mot dire, et leur faisant entendre par signes qu'ils eussent à se taire également. Mais, sans signes et sans menaces, ils se seraient bien tus, car l'étonnement où les jetait un tel spectacle leur paralysait la langue. En ce moment, et au milieu d'un nombreux cortège, deux personnages de distinction montèrent sur le théâtre. Ils furent aussitôt reconnus par don Quichotte pour ses deux hôtes, le duc et la duchesse, lesquels s'assirent sur deux riches fauteuils, auprès des deux rois couronnés.
Qui ne se serait émerveillé à la vue de si étranges objets, surtout si l'on ajoute que don Quichotte avait reconnu que le cadavre étendu sur le catafalque était celui de la belle Altisidore? Quand le duc et la duchesse montèrent au théâtre, don Quichotte et Sancho leur firent une profonde révérence, à laquelle répondit le noble couple, en inclinant légèrement la tête. Un estafier parut alors, et, s'approchant de Sancho, lui jeta sur les épaules une longue robe de bouracan noir, toute bariolée de flammes peintes; puis il lui ôta son chaperon, et lui mit sur la tête une longue mitre pointue, à la façon de celles que portent les condamnés du saint-office, en lui disant à l'oreille de ne pas desserrer les lèvres, sous peine d'avoir un bâillon ou d'être massacré sur place. Sancho se regardait du haut en bas, et se voyait tout en flammes; mais, comme ces flammes ne le brûlaient point, il n'en faisait pas plus de cas que d'une obole. Il ôta la mitre, et vit qu'elle était chamarrée de diables en peinture; il la remit aussitôt, en se disant tout bas:
«Bon; du moins, ni celles-là ne me brûlent, ni ceux-ci ne m'emportent.»
Don Quichotte le regardait aussi; et, bien que la frayeur suspendît l'usage de ses sens, il ne put s'empêcher de rire en voyant la figure de Sancho.
Alors commença à sortir de dessous le catafalque un agréable et doux concert de flûtes, qui, n'étant mêlé d'aucune voix humaine, car, en cet endroit, le silence même faisait silence, produisait un effet tendre et langoureux. Tout à coup parut, à côté du coussin qui soutenait le cadavre, un beau jeune homme vêtu à la romaine, lequel, au son d'une harpe dont il jouait lui-même, chanta les stances suivantes d'une voix suave et sonore:
«En attendant qu'Altisidore revienne à la vie, elle qu'a tuée la cruauté de don Quichotte; en attendant que, dans la cour enchanteresse, les dames s'habillent de toile à sac, et que madame la duchesse habille ses duègnes de velours et de satin, je chanterai d'Altisidore la beauté et l'infortune sur une plus harmonieuse lyre que celle du chantre de Thrace.
«Je me figure même que cet office ne me regarde pas seulement pendant la vie; avec la langue morte et froide dans la bouche, je pense répéter les louanges qui te sont dues. Mon âme, libre de son étroite enveloppe, sera conduite le long du Styx en te célébrant, et tes accents feront arrêter les eaux du fleuve d'oubli.[340]«
«Assez, dit en ce moment un des deux rois; assez, chantre divin; ce serait à ne finir jamais que de nous retracer à présent la mort et les attraits de la sans pareille Altisidore, qui n'est point morte comme le pense le monde ignorant, mais qui vit dans les mille langues de la Renommée, et dans les peines que devra souffrir, pour lui rendre la lumière, Sancho Panza, ici présent. Ainsi donc, ô Rhadamante, toi qui juges avec moi dans les sombres cavernes de Pluton, puisque tu sais tout ce qui est écrit dans les livres impénétrables pour que cette jeune fille revienne à la vie, déclare-le sur-le-champ, afin de ne pas nous priver plus longtemps du bonheur que nous attendons de son retour au monde.»
À peine Minos eut-il ainsi parlé, que Rhadamante, son compagnon, se leva et dit:
«Allons, sus, ministres domestiques de cette demeure, hauts et bas, grands et petits, accourez l'un après l'autre; appliquez sur le visage de Sancho vingt-quatre croquignoles; faites à ses bras douze pincenettes, et à ses reins six piqûres d'épingle; c'est en cette cérémonie que consiste la guérison d'Altisidore.»
Quand Sancho entendit cela, il s'écria, sans se soucier de rompre le silence:
«Je jure Dieu que je me laisserai manier le visage et tortiller les chairs comme je me ferai Turc. Jour de Dieu! qu'est-ce qu'a de commun ma peau avec la résurrection de cette donzelle? Il paraît que l'appétit vient en mangeant. On enchante Dulcinée, et l'on me fouette pour la désenchanter. Voilà qu'Altisidore meurt du mal qu'il a plu à Dieu de lui envoyer, et, pour la ressusciter, il faut me donner vingt-quatre croquignoles, me cribler le corps à coups d'épingle et me pincer les bras jusqu'au sang! À d'autres, cette farce-là! Je suis un vieux renard, et ne m'en laisse pas conter.
-- Tu mourras! dit Rhadamante d'une voix formidable. Adoucis-toi, tigre; humilie-toi, superbe Nemrod; souffre et te tais, car on ne te demande rien d'impossible, et ne te mêle pas d'énumérer les difficultés de cette affaire. Tu dois recevoir les croquignoles, tu dois être criblé de coups d'épingle, tu dois gémir sous les pincenettes. Allons, dis-je, ministres des commandements, à l'ouvrage; sinon, foi d'homme de bien, je vous ferai voir pourquoi vous êtes nés.»
Aussitôt on vit paraître et s'avancer dans la cour jusqu'à six duègnes, en procession l'une derrière l'autre, dont quatre avec des lunettes. Elles avaient toutes la main droite élevée en l'air avec quatre doigts de poignet hors de la manche, pour rendre les mains plus longues, selon la mode d'aujourd'hui. Sancho ne les eut pas plutôt vues, qu'il se mit à mugir comme un taureau.
«Non, s'écria-t-il, je pourrai bien me laisser manier et tortiller par tout le monde; mais consentir qu'une duègne me touche, jamais! Qu'on me griffe la figure comme les chats ont fait à mon maître dans ce même château, qu'on me traverse le corps avec des lames de dagues fourbies, qu'on me déchiquette les bras avec des tenailles de feu, je prendrai patience et j'obéirai à ces seigneurs; mais que des duègnes me touchent! je ne le souffrirai pas, dût le diable m'emporter.»
Alors don Quichotte rompit le silence, et dit à Sancho:
«Prends patience, mon fils, et fais plaisir à ces seigneurs. Rends même grâce au ciel de ce qu'il a mis une telle vertu dans ta personne, que, par ton martyre, tu désenchantes les enchantés et tu ressuscites les morts.»
Les duègnes étaient déjà près de Sancho. Persuadé et adouci, il s'arrangea bien sur sa chaise et tendit le menton à la première, qui lui donna une croquignole bien conditionnée, et lui fit ensuite une grande révérence.
«Moins de politesse, madame la duègne, dit Sancho, et moins de pommades aussi; car vos mains sentent, pardieu, le vinaigre à la rose.»
Finalement, toutes les duègnes lui servirent les croquignoles, et d'autres gens de la maison lui pincèrent les bras. Mais ce qu'il ne put supporter, ce fut la piqûre des épingles. Il se leva de sa chaise, transporté, furieux, et, saisissant une torche allumée qui se trouvait près de lui, il fondit sur les duègnes et sur tous ses bourreaux en criant:
«Hors d'ici, ministres de l'enfer! je ne suis pas de bronze, pour être insensible à de si épouvantables supplices!»
En ce moment, Altisidore, qui devait se trouver fatiguée d'être restée si longtemps sur le dos, se tourna sur le côté. À cette vue, tous les assistants s'écrièrent à la fois: «Altisidore est en vie!»
Rhadamante ordonna à Sancho de déposer sa colère, puisque le résultat qu'on se proposait était obtenu. Pour don Quichotte, dès qu'il vit remuer Altisidore, il alla se mettre à deux genoux devant Sancho.
«Voici le moment, lui dit-il, ô fils de mes entrailles, et non plus mon écuyer, voici le moment de te donner quelques-uns des coups de fouet que tu dois t'appliquer pour le désenchantement de Dulcinée. Voici le moment, dis-je, où ta vertu est juste à son point, avec toute l'efficacité d'opérer le bien qu'on attend de toi.
-- Ceci, répondit Sancho, me semble plutôt malice sur malice que miel sur pain. Il ferait bon, ma foi, qu'après les croquignoles, les pincenettes et les coups d'épingle, vinssent maintenant les coups de fouet! Il n'y a qu'une chose à faire, c'est de m'attacher une grosse pierre au cou, et de me jeter dans un puits, si, pour guérir les maux des autres, je dois toujours être le veau de la noce. Qu'on me laisse, au nom de Dieu, ou j'enverrai tout promener.»
Cependant Altisidore, du haut du catafalque, s'était mise sur son séant; au même instant, les clairons sonnèrent, accompagnés des flûtes et des voix de tous les assistants, qui criaient: «Vive Altisidore! vive Altisidore!»
Le duc et la duchesse se levèrent, ainsi que les rois Minos et Rhadamante; et tous ensemble, avec don Quichotte et Sancho, ils allèrent au-devant d'Altisidore pour la descendre du cercueil. Celle-ci, feignant de sortir d'un long évanouissement, fit la révérence à ses maîtres et aux deux rois; puis, jetant sur don Quichotte un regard de travers, elle lui dit:
«Dieu te pardonne, insensible chevalier, puisque ta cruauté m'a fait aller dans l'autre monde, où je suis restée, à ce qu'il m'a semblé, plus de mille années. Quant à toi, ô le plus compatissant écuyer que renferme l'univers, je te remercie de la vie qui m'est rendue. Dispose, d'aujourd'hui à tout jamais, ô Sancho, de six de mes chemises que je te lègue pour que tu t'en fasses six à toi. Si elles ne sont pas toutes bien neuves, elles sont du moins toutes bien propres.»
Sancho, plein de reconnaissance, alla lui baiser les mains, tenant à la main sa mitre comme un bonnet, et les deux genoux en terre. Le duc ordonna qu'on lui ôtât cette mitre et cette robe brochée de flammes, et qu'on lui rendît son chaperon et son pourpoint. Alors Sancho supplia le duc de permettre qu'on lui laissât la robe et la mitre[341], disant qu'il voulait les emporter au pays, en signe et en mémoire de cette aventure surprenante. La duchesse répondit qu'elle les lui laisserait, puisqu'il n'ignorait pas combien elle était sa grande amie. Le duc ordonna qu'on débarrassât la cour de tout cet attirail, que chacun regagnât son appartement, et que l'on menât don Quichotte et Sancho à celui qu'ils connaissaient déjà.
Chapitre LXX
_Qui suit le soixante-neuvième et traite de choses fort importantes pour l'intelligence de cette histoire_
Sancho coucha cette nuit sur un lit de camp, dans la chambre même de don Quichotte, chose qu'il eût voulu éviter, car il savait bien qu'à force de demandes et de réponses son maître ne le laisserait pas dormir; et pourtant il ne se sentait guère en disposition de parler beaucoup, car les douleurs des supplices passés le suppliciaient encore, et ne lui laissaient pas encore le libre usage de la langue. Aussi eût-il mieux aimé coucher tout seul sous une hutte de berger qu'en compagnie dans ce riche appartement.
Sa crainte était si légitime, et ses soupçons si bien fondés, qu'à peine au lit, son seigneur l'appela.
«Que te semble, Sancho, lui dit-il, de l'aventure de cette nuit? Grande et puissante doit être la force du désespoir amoureux, puisque tu as vu de tes propres yeux Altisidore morte et tuée non par d'autre flèche, ni par d'autre glaive, ni par d'autre machine de guerre, ni par d'autre poison meurtrier, que la seule considération de la rigueur et du dédain que je lui ai toujours témoignés.
-- Qu'elle fût morte, à la bonne heure, répondit Sancho, quand et comme il lui aurait plu, et qu'elle m'eût laissé tranquille, car je ne l'ai ni enflammée ni dédaignée en toute ma vie. Je ne sais vraiment et ne peux penser, je le répète, ce que la guérison de cette Altisidore, fille plus capricieuse que sensée, a de commun avec les martyres de Sancho Panza. C'est maintenant que je finis par reconnaître clairement qu'il y a des enchanteurs et des enchantements dans ce monde, desquels Dieu me délivre, puisque je ne sais pas m'en délivrer. Avec tout cela, je supplie Votre Grâce de me laisser dormir, et de ne pas me questionner davantage, si vous ne voulez que je me jette d'une fenêtre en bas.
-- Dors, ami Sancho, reprit don Quichotte, si toutefois la douleur des coups d'épingle, des pincenettes et des croquignoles te le permet.
-- Aucune douleur, répliqua Sancho, n'approche de l'affront des croquignoles, par la seule raison que ce sont des duègnes (fussent-elles confondues!) qui me les ont données. Mais je supplie de nouveau Votre Grâce de me laisser dormir, car le sommeil est le soulagement des misères pour ceux qu'elles tiennent éveillés.
-- Ainsi soit-il, dit don Quichotte, et que Dieu t'accompagne.»
Ils dormirent tous deux; et, dans ce moment, l'envie prit à Cid Hamet, auteur de cette grande histoire, d'écrire et d'expliquer ce qui avait donné au duc et à la duchesse la fantaisie d'élever ce monument funéraire dont on vient de parler. Voici ce qu'il dit à ce sujet: le bachelier Samson Carrasco n'avait pas oublié comment le chevalier des Miroirs fut renversé et vaincu par don Quichotte, chute et défaite qui avaient bouleversé tous ses projets. Il voulut faire une nouvelle épreuve, espérant meilleure chance. Aussi, s'étant informé près du page qui avait porté la lettre et le présent à Thérèse Panza, femme de Sancho, de l'endroit où était don Quichotte, il chercha de nouvelles armes, prit un nouveau cheval, mit une blanche lune sur son écu, et fit porter l'armure par un mulet que menait un paysan, mais non Tomé Cécial, son ancien écuyer, afin de ne pas être reconnu par Sancho, ni par don Quichotte. Il arriva donc au château du duc, qui lui indiqua le chemin qu'avait pris don Quichotte, dans l'intention de se trouver aux joutes de Saragosse. Le duc lui raconta également les tours qu'on avait joués au chevalier, ainsi que l'invention du désenchantement de Dulcinée, qui devait s'opérer aux dépens du postérieur de Sancho. Enfin, il lui raconta l'espièglerie que Sancho avait fait à son maître, en lui faisant accroire que Dulcinée était enchantée et métamorphosée en paysanne, et comment la duchesse avait ensuite fait accroire à Sancho que c'était lui- même qui se trompait, et que Dulcinée était enchantée bien réellement. De tout cela, le bachelier rit beaucoup, et ne s'étonna pas moins, en considérant aussi bien la finesse et la simplicité de Sancho, que l'extrême degré qu'atteignait la folie de don Quichotte. Le duc le pria, s'il rencontrait le chevalier, qu'il le vainquît ou non, de repasser par son château, pour lui rendre compte de l'événement. Le bachelier s'y engagea. Il partit à la recherche de don Quichotte, ne le trouva point à Sarragosse, passa outre jusqu'à Barcelone, où il lui arriva ce qui est rapporté précédemment. Il revint par le château du duc, et lui conta toute l'aventure, ainsi que les conditions de la bataille, ajoutant que don Quichotte, en bon chevalier errant, revenait déjà, pour tenir sa parole de se retirer une année dans son village, «temps pendant lequel, dit le bachelier, on pourra peut- être guérir sa folie. Voilà dans quelle intention j'ai fait toutes ces métamorphoses; car c'est une chose digne de pitié qu'un hidalgo aussi éclairé que don Quichotte ait ainsi la tête à l'envers.» Sur cela, il prit congé du duc, et retourna dans son village y attendre don Quichotte, qui le suivait de près.
C'est de là que le duc prit occasion de faire ce nouveau tour au chevalier, tant il trouvait plaisir aux affaires de don Quichotte et de Sancho. Il fit occuper les chemins, près et loin du château, dans tous les endroits où il imaginait que pouvait passer don Quichotte, par un grand nombre de ses gens à pied et à cheval, afin que, de gré ou de force, on le remenât au château dès qu'on l'aurait trouvé. On le trouva, en effet, et l'on en prévint le duc, lequel, ayant tout fait préparer, donna l'ordre, aussitôt qu'il eut connaissance de son arrivée, d'allumer les torches et les lampes funèbres de la cour, et de placer Altisidore sur le catafalque, avec tous les apprêts qu'on a décrits, et qui étaient imités si bien au naturel, que de ces apprêts à la vérité il n'y avait pas grande différence. Cid Hamet dit en outre qu'à ses yeux les mystificateurs étaient aussi fous que les mystifiés, et que le duc et la duchesse n'étaient pas à deux doigts de paraître sots tous deux, puisqu'ils se donnaient tant de mouvement pour se moquer de deux sots; lesquels, l'un dormant à plein somme, l'autre veillant à cervelle détraquée, furent surpris par le jour et l'envie de se lever; car jamais, vainqueur ou vaincu, don Quichotte n'eût de goût pour la plume oisive.
Altisidore, qui, dans l'opinion du chevalier, était revenue de la mort à la vie, suivit l'humeur et la fantaisie de ses maîtres. Couronnée de la même guirlande qu'elle portait sur le tombeau, vêtue d'une tunique de taffetas blanc parsemée de fleurs d'or, les cheveux épars sur les épaules, et s'appuyant sur un bâton de noire ébène, elle entra tout à coup dans la chambre de don Quichotte. À son apparition, le chevalier, troublé et confus, s'enfonça presque tout entier sous les draps et les couvertures du lit, la langue muette, sans trouver à lui dire la moindre politesse. Altisidore s'assit sur une chaise, auprès de son chevet; puis, après avoir poussé un gros soupir, elle lui dit d'une voix tendre et affaiblie:
«Quand les femmes de qualité et les modestes jeunes filles foulent aux pieds l'honneur, et permettent à leur langue de franchir tout obstacle, divulguant publiquement les secrets que leur coeur enferme, c'est qu'elles se trouvent en une cruelle extrémité. Moi, seigneur don Quichotte de la Manche, je suis une de ces femmes pressées et vaincues par l'amour; mais toutefois, patiente et chaste à ce point, que, pour l'avoir trop été, mon âme a éclaté par mon silence, et j'ai perdu la vie. Il y a deux jours que la réflexion continuelle de la rigueur avec laquelle tu m'as traitée, ô insensible chevalier, plus dur à mes plaintes que le marbre[342], m'a fait tomber morte, ou du moins tenir pour telle par ceux qui m'ont vue. Et si l'Amour, prenant pitié de moi, n'eût mis le remède à mon mal dans les martyres de ce bon écuyer, je restais dans l'autre monde.
-- Ma foi, reprit Sancho, l'Amour aurait bien dû le déposer dans ceux de mon âne; je lui en saurais un gré infini. Mais, dites-moi, madame, et que le ciel vous accommode d'un amant plus traitable que mon maître! qu'est-ce que vous avez vu dans l'autre monde? qu'est-ce qu'il y a dans l'enfer? car enfin, celui qui meurt désespéré doit forcément aller demeurer par là.
-- Pour dire la vérité, répondit Altisidore, il faut que je ne sois pas morte tout à fait, puisque je ne suis pas entrée en enfer; car, si j'y fusse entrée, je n'en serais plus sortie, l'eussé-je même voulu. La vérité est que je suis arrivée à la porte, où une douzaine de diables étaient à jouer à la paume, tous en chausses et en pourpoints, avec des collets à la wallone garnis de pointes de dentelle, et des revers de même étoffe qui leur servaient de manchettes, laissant passer quatre doigts du bras, pour rendre les mains plus longues. Ils tenaient des raquettes de feu, et, ce qui m'étonna le plus, ce fut de voir qu'ils se servaient, en guise de paumes, de livres enflés de vent et remplis de bourre, chose assurément merveilleuse et nouvelle. Mais ce qui m'étonna plus encore, ce fut de voir que, tandis qu'il est naturel aux joueurs de se réjouir quand ils gagnent et de s'attrister quand ils perdent, dans ce jeu-là, tous grognaient, tous grondaient, tous se maudissaient.
-- Cela n'est pas étonnant, reprit Sancho; car les diables, qu'ils jouent ou ne jouent pas, qu'ils perdent ou qu'ils gagnent, ne peuvent jamais être contents.
-- C'est ce qui doit être, répondit Altisidore. Mais il y a une autre chose qui m'étonne aussi, je veux dire qui pour lors m'étonna. C'est qu'à la première volée, aucune paume ne restait sur pied, ni en état de servir une seconde fois. Aussi les livres neufs et vieux pleuvaient-ils à crier merveille. L'un d'eux, tout flambant neuf et fort bien relié, reçut une taloche qui lui arracha les entrailles et dispersa ses feuilles. «Vois quel est ce livre» dit un diable à l'autre; et l'autre répondit: «C'est la _Seconde partie de l'histoire de don Quichotte de la Manche, _composée, non point par Cid Hamet, son premier auteur, mais par un Aragonais qui se dit natif de Tordésillas. -- Ôtez-le d'ici, s'écria l'autre diable, et jetez-le dans les abîmes de l'enfer, pour que mes yeux ne le voient plus. -- Il est donc bien mauvais? répliqua l'autre. -- Si mauvais, répondit le premier, que si, par exprès, je me mettais moi-même à en faire un pire, je n'en viendrais pas à bout.» Ils continuèrent leur jeu, pelotant avec d'autres livres; et moi, pour avoir entendu nommer don Quichotte, que j'aime et chéris avec tant d'ardeur, je tâchai de bien me rappeler cette vision.