L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II

Chapter 48

Chapter 484,000 wordsPublic domain

-- Allons, mon bon seigneur, repartit le messager, ne dites pas une telle chose. Il n'y a eu ni enchantement ni changement de visage. Aussi bien laquais Tosilos je suis entré dans le champ clos, que Tosilos laquais j'en suis sorti. J'ai voulu me marier sans combattre, parce que la jeune fille était à mon goût. Mais la chose a tourné tout à l'envers; car, dès que Votre Grâce est partie de notre château, le duc mon seigneur m'a fait appliquer cent coups de baguette pour avoir contrevenu aux ordres qu'il m'avait donnés avant de commencer la bataille. La fin de l'histoire, c'est que la pauvre fille est déjà religieuse, que doña Rodriguez est retournée en Castille, et que je vais maintenant à Barcelone porter au vice-roi un pli de lettre que lui envoie mon seigneur. Si Votre Grâce veut boire un coup pur, quoique chaud, je porte ici une gourde de vieux vin, avec je ne sais combien de bribes de fromage de Tronchon, qui sauront bien vous éveiller la soif, si par hasard elle est endormie.

-- J'accepte l'invitation, s'écria Sancho; trêve de compliments, et que le bon Tosilos verse rasade, en dépit de tous les enchanteurs qu'il y ait aux Grandes-Indes.

-- Enfin, Sancho, dit don Quichotte, tu es le plus grand glouton du monde et le plus grand ignorant de la terre, puisque tu ne veux pas te mettre dans la tête que ce courrier est enchanté et ce Tosilos contrefait. Reste avec lui, et bourre-toi l'estomac; j'irai en avant, au petit pas, et j'attendrai que tu reviennes.»

Le laquais se mit à rire, dégaina sa gourde, tira du bissac un pain et des bribes de fromage, puis s'assit avec Sancho sur l'herbe verte. Là, en paix et en bonne amitié, ils attaquèrent et expédièrent les provisions avec tant de courage et d'appétit, qu'ils léchèrent le paquet de lettres, seulement parce qu'il sentait le fromage. Tosilos dit à Sancho:

«Sans aucun doute, ami Sancho..., ton maître doit être fou.

-- Comment! doit? répondit Sancho; oh! il ne doit rien à personne; il paye tout comptant, surtout quand c'est en monnaie de folie. Je le vois bien, et je le lui dis bien aussi. Mais qu'y faire? surtout maintenant qu'il est fou à lier parce qu'il a été vaincu par le chevalier de la Blanche-Lune.»

Tosilos le pria de lui conter cette aventure; mais Sancho répondit qu'il y aurait impolitesse à laisser plus longtemps son maître croquer le marmot à l'attendre, et qu'un autre jour, s'ils se rencontraient, ils auraient l'occasion de reprendre l'entretien. Là-dessus il se leva, secoua son pourpoint et les miettes attachées à sa barbe, poussa le grison devant lui, dit adieu à Tosilos et rejoignit son maître, qui l'attendait à l'ombre sous un arbre.

Chapitre LXVII

_De la résolution que prit don Quichotte de se faire berger et de mener la vie champêtre, tandis que passerait l'année de sa pénitence, avec d' autres événements curieux et divertissants en vérité_

Si toujours une foule de pensées avaient tourmenté don Quichotte, avant qu'il fût abattu, un bien plus grand nombre le tourmentaient depuis sa chute. Il était donc à l'ombre d'un arbre, et là, comme des mouches à la curée du miel, mille pensées accouraient le harceler. Les unes avaient trait au désenchantement de Dulcinée, les autres à la vie qu'il mènerait pendant sa retraite forcée. Sancho arriva, et lui vanta l'humeur libérale du laquais Tosilos.

«Est-il possible, s'écria don Quichotte, que tu penses encore, ô Sancho, que ce garçon soit un véritable laquais? As-tu donc oublié que tu as vu Dulcinée convertie en une paysanne, et le chevalier des Miroirs transformé en bachelier Carrasco? Voilà les oeuvres des enchanteurs qui me persécutent. Mais, dis-moi maintenant, as- tu demandé à ce Tosilos ce que Dieu a fait d'Altisidore; si elle a pleuré mon absence, ou si elle a déjà versé dans le sein de l'oubli les pensées amoureuses qui la tourmentaient en ma présence?

-- Les miennes, reprit Sancho, ne me laissent guère songer à m'enquérir de fadaises. Mais, jour de Dieu! seigneur, quelle mouche vous pique à présent, pour vous informer des pensées d'autrui, et surtout de pensées amoureuses?

-- Écoute, Sancho, reprit don Quichotte, il y a bien de la différence entre les actions qu'on fait par amour et celles qu'on fait par reconnaissance. Il peut arriver qu'un chevalier reste froid et insensible; mais, à la rigueur, il est impossible qu'il soit ingrat. Selon toute apparence, Altisidore m'aima tendrement; elle m'a donné les trois mouchoirs de tête que tu sais bien; elle a pleuré à mon départ, elle m'a fait des reproches, elle m'a maudit, elle s'est plainte publiquement, en dépit de toute pudeur. Ce sont là des preuves qu'elle m'adorait; car les colères des amants éclatent toujours en malédictions. Moi, je n'ai pas eu d'espérances à lui donner puisque les miennes appartiennent toutes à Dulcinée, ni de trésors à lui offrir, car les trésors des chevaliers errants sont, comme ceux des esprits follets, apparents et menteurs. Je ne puis donc lui donner que ces souvenirs qui me restent d'elle, sans préjudice toutefois de ceux que m'a laissés Dulcinée, Dulcinée à qui tu fais injure par les retards que tu mets à fouetter, à châtier ces masses de chair, que je voudrais voir mangées des loups, puisqu'elles aiment mieux se réserver pour les vers de terre que de s'employer à la guérison de cette pauvre dame.

-- Ma foi, seigneur, répondit Sancho, s'il faut dire la vérité, je ne puis me persuader que les claques à me donner sur le derrière aient rien à voir avec le désenchantement des enchantés. C'est comme si nous disions: La tête vous fait mal, graissez-vous le talon. Du moins, j'oserais bien jurer qu'en toutes les histoires que Votre Grâce a lues, traitant de la chevalerie errante, vous n'avez pas vu un seul désenchantement à coups de fouet. Mais enfin, pour oui ou pour non, je me les donnerai quand l'envie m'en prendra, et que le temps m'offrira toute commodité pour cette besogne.

-- Dieu le veuille, reprit don Quichotte, et que les cieux te donnent assez de leur grâce pour que tu reconnaisses l'obligation où tu es de secourir ma dame et maîtresse, qui est la tienne, puisque tu es à moi.»

Ils suivaient leur chemin en devisant de la sorte, quand ils arrivèrent à la place où les taureaux les avaient culbutés et foulés. Don Quichotte reconnut l'endroit et dit à Sancho:

«Voici la prairie où nous avons rencontré les charmantes bergères et les élégants bergers qui voulaient y renouveler la pastorale Arcadie. C'est une pensée aussi neuve que discrète, et, si tu es du même avis que moi, je voudrais, ô Sancho, qu'à leur imitation nous nous transformassions en bergers, ne fût-ce que le temps où je dois être reclus.[324] J'achèterais quelques brebis, et toutes les choses nécessaires à la profession pastorale; puis, nous appelant, moi le pasteur Quichottiz, toi le pasteur Panzino, nous errerons par les montagnes, les forêts et les prairies, chantant par-ci des chansons, par-là des complaintes, buvant au liquide cristal des fontaines et des ruisseaux, ou dans les fleuves au lit profond. Les chênes nous offriront d'une main libérale leurs fruits doux et savoureux, et les liéges un siège et un abri. Les saules nous donneront de l'ombre, la rose des parfums, les vastes prairies des tapis émaillés de mille couleurs, l'air sa pure haleine, la lune et les étoiles une douce lumière malgré l'obscurité de la nuit, le chant du plaisir, les pleurs de la joie, Apollon des vers, et l'amour des pensées sentimentales, qui pourront nous rendre fameux et immortels, non-seulement dans le présent âge, mais dans les siècles à venir.

-- Pardieu! s'écria Sancho, voilà une vie qui me va et qui m'enchante; d'autant plus qu'avant même de l'avoir bien envisagée, le bachelier Samson Carrasco et maître Nicolas, le barbier, voudront la mener également, et se faire bergers comme nous. Encore, Dieu veuille qu'il ne prenne pas envie au curé de se fourrer dans la bergerie, tant il est de bonne humeur et curieux de se divertir.

-- Ce que tu dis est parfait, reprit don Quichotte; et, si le bachelier entre dans la communauté pastorale, comme je n'en fais aucun doute, il pourra s'appeler le pasteur Sansonnet, ou le pasteur Carrascon. Le barbier Nicolas pourra s'appeler le pasteur Nicoloso, comme l'ancien Boscan s'appela Nemoroso[325]. Quant au curé, je ne sais trop quel nom nous lui donnerons, à moins que ce ne soit un dérivatif du sien, et que nous ne l'appelions le pasteur Curiambro. Pour les bergères de qui nous devons être les amants, nous pourrons leur choisir des noms comme dans un cent de poires; et, puisque le nom de ma dame convient aussi bien à l'état de bergère qu'à celui de princesse, je n'ai pas besoin de me creuser la cervelle à lui en chercher un qui lui aille mieux. Toi, Sancho, tu donneras à la tienne celui qui te plaira.

-- Je ne pense pas, répondit Sancho, lui donner un autre nom que celui de Térésona[326]; il ira bien avec sa grosse taille et avec le sien propre, puisqu'elle s'appelle Thérèse. D'ailleurs, en la célébrant dans mes vers, je découvrirai combien mes désirs sont chastes, puisque je ne vais pas moudre au moulin d'autrui. Il ne faut pas que le curé ait de bergère, ce serait donner mauvais exemple. Quant au bachelier, s'il veut en avoir une, il a son âme dans sa main.

-- Miséricorde! s'écria don Quichotte, quelle vie nous allons nous donner, ami Sancho! que de cornemuses vont résonner à nos oreilles! que de flageolets, de tambourins, de violes et de serinettes! Si, parmi toutes ces espèces de musiques, vient à se faire entendre celle des albogues[327], nous aurons là presque tous les instruments pastoraux.

-- Qu'est-ce que cela, des albogues? demanda Sancho. Je ne les ai vus ni ouï nommer en toute ma vie.

-- Des albogues, répondit don Quichotte, sont des plaques de métal, semblables à des pieds de chandeliers, qui, frappées l'une contre l'autre par le côté creux, rendent un son, sinon très- harmonieux et très-agréable, au moins sans discordance et bien d'accord avec la rusticité de la cornemuse et du tambourin. Ce nom d'albogues est arabe, comme le sont tous ceux qui, dans notre langue espagnole, commencent par _al, _à savoir: _almohaza__[328]__, almorzar__[329]__, alfombra__[330]__, alguazil__[331]__, almacen__[332]__, alcancia__[333]__, _et quelques autres semblables. Notre langue n'a que trois mots arabes qui finissent en _i: horcegui__[334]__, zaquizami__[335]_ et _maravedi__[336]__; _car _alheli__[337]_ et _alfaqui__[338]_, aussi bien par l'_al _du commencement que par l'_i _final, sont reconnus pour arabes. Je te fais cette observation en passant, parce qu'elle m'est venue à la mémoire en nommant les albogues. Ce qui doit nous aider beaucoup à faire notre état de berger dans la perfection, c'est que je me mêle un peu de poésie, comme tu sais, et que le bachelier Samson Carrasco est un poëte achevé. Du curé, je n'ai rien à dire; mais je gagerais qu'il a aussi ses prétentions à tourner le vers; et, quant à maître Nicolas, je n'en fais pas l'ombre d'un doute, car tous les barbiers sont joueurs de guitare et faiseurs de couplets. Moi, je me plaindrai de l'absence; toi, tu te vanteras d'un amour fidèle; le pasteur Carrascon fera le dédaigné, et le curé Curiambro ce qui lui plaira; de cette façon, la chose ira à merveille.

-- Pour moi, seigneur, répondit Sancho, j'ai tant de guignon que je crains de ne pas voir arriver le jour où je me verrai menant une telle vie. Oh! que de jolies cuillers de bois je vais faire, quand je serai berger! combien de salades, de crèmes fouettées! combien de guirlandes et de babioles pastorales! Si elles ne me donnent pas la réputation de bel esprit, elles me donneront du moins celle d'ingénieux et d'adroit. Sanchica, ma fille, nous apportera le dîner à la bergerie. Mais, gare! elle a bonne façon, et il y a des bergers plus malicieux que simples. Je ne voudrais pas qu'elle vînt chercher de la laine, et s'en retournât tondue. Les amourettes et les méchants désirs vont aussi bien par les champs que par la ville, et se fourrent dans les cabanes des bergers comme dans les palais des rois. Mais en ôtant la cause, on ôte le péché; et, si les yeux ne voient pas, le coeur ne se fend pas; et mieux vaut le saut de la haie que les prières des honnêtes gens.

-- Trêve de proverbes, Sancho, s'écria don Quichotte; chacun de ceux que tu as dits suffisait pour exprimer ta pensée. Bien des fois je t'ai conseillé de ne pas être si prodigue de proverbes, et de te tenir en bride quand tu les dis. Mais il paraît que c'est prêcher dans le désert, et que, _ma mère me châtie et je fouette ma toupie_.

-- Il paraît aussi, repartit Sancho, que Votre Grâce fait comme on dit: «La poêle a dit au chaudron: Ôte-toi de là, noir par le fond.» Vous me reprenez de dire des proverbes, et vous les enfilez deux à deux.

-- Écoute, Sancho, reprit don Quichotte; moi, j'amène les proverbes à propos, et, quand j'en dis, ils viennent comme une bague au doigt; mais toi, tu les tires si bien par les cheveux, que tu les traînes au lieu de les amener. Si j'ai bonne mémoire, je t'ai dit une autre fois que les proverbes sont de courtes maximes tirées d'une longue expérience et des observations de nos anciens sages. Mais le proverbe qui vient hors de propos est plutôt une sottise qu'une sentence. Au surplus, laissons cela, et, puisque la nuit vient, retirons-nous de la grand'route à quelque gîte où nous la passerons. Dieu sait ce qui nous arrivera demain.»

Ils s'éloignèrent tous deux, soupèrent tard et mal, bien contre le gré de Sancho, lequel se représentait les misères qui attendent la chevalerie errante dans les forêts et les montagnes, si, de temps en temps, l'abondance se montre dans les châteaux et dans les bonnes maisons, comme chez don Diégo de Miranda, aux noces de Camache et au logis de don Antonio Moréno. Mais, considérant aussi qu'il ne pouvait être ni toujours jour ni toujours nuit, il s'endormit pour passer cette nuit-là, tandis que son maître veillait à ses côtés.

Chapitre LXVIII

_De la joyeuse aventure qui arriva à don Quichotte_

La nuit était obscure, quoique la lune fût au ciel; mais elle ne se montrait pas dans un endroit où l'on pût la voir; car quelquefois madame Diane va se promener aux antipodes, laissant les montagnes dans l'ombre et les vallées dans l'obscurité. Don Quichotte paya tribut à la nature en dormant le premier sommeil; mais il ne se permit pas le second, bien au rebours de Sancho, qui n'en eut jamais de second; car le même sommeil lui durait du soir jusqu'au matin, preuve qu'il avait bonne complexion et fort peu de soucis. Ceux de don Quichotte le tinrent si bien éveillé, qu'à son tour il éveilla Sancho et lui dit:

«Je suis vraiment étonné, Sancho, de l'indépendance de ton humeur. J'imagine que tu es fait de marbre ou de bronze, et qu'en toi n'existe ni mouvement ni sentiment. Je veille quand tu dors; je pleure quand tu chantes; je m'évanouis d'inanition quand tu es alourdi et haletant d'avoir trop mangé. Il est pourtant d'un fidèle serviteur de partager les peines de son maître, et d'être ému de ses émotions, ne fût-ce que par bienséance. Regarde la sérénité de cette nuit; vois la solitude où nous sommes, et qui nous invite à mettre quelque intervalle de veille entre un sommeil et l'autre. Lève-toi, au nom du ciel! éloigne-toi quelque peu d'ici; puis, avec bonne grâce et bon courage, donne-toi trois ou quatre cents coups de fouet, à compte et à valoir sur ceux du désenchantement de Dulcinée. Je te demande cela en suppliant, ne voulant pas en venir aux mains avec toi, comme l'autre fois, car je sais que tu les as rudes et pesantes. Quand tu te seras bien fustigé, nous passerons le reste de la nuit à chanter, moi les maux de l'absence, toi les douceurs de la fidélité, faisant ainsi le premier début de la vie pastorale que nous devons mener dans notre village.

-- Seigneur, répondit Sancho, je ne suis pas chartreux, pour me lever au beau milieu de mon somme et me donner de la discipline; et je ne pense pas davantage qu'on puisse passer tout d'un coup de la douleur des coups de fouet au plaisir de la musique. Que Votre Grâce me laisse dormir, et ne me pousse pas à bout quant à ce qui est de me fouetter, car vous me ferez faire le serment de ne jamais me toucher au poil du pourpoint, bien loin de toucher à celui de ma peau!

-- Ô âme endurcie! s'écria don Quichotte, ô écuyer sans entrailles! ô pain mal employé, et faveurs mal placées, celles que je t'ai faites et celles que je pense te faire! Par moi tu t'es vu gouverneur, et par moi tu te vois avec l'espoir prochain d'être comte, ou d'avoir un autre titre équivalent, sans que l'accomplissement de cette espérance tarde plus que ne tardera cette année à passer, car enfin _post tenebras spero lucem._[339]

-- Je n'entends pas cela, répliqua Sancho; mais j'entends fort bien que, tant que je dors, je n'ai ni crainte, ni espérance, ni peine, ni plaisir. Béni soit celui qui a inventé le sommeil, manteau qui couvre toutes les humaines pensées, mets qui ôte la faim, eau qui chasse la soif, feu qui réchauffe la froidure, fraîcheur qui tempère la chaleur brûlante, finalement, monnaie universelle avec laquelle s'achète toute chose, et balance où s'égalisent le pâtre et le roi, le simple et le sage. Le sommeil n'a qu'une mauvaise chose, à ce que j'ai ouï dire; c'est qu'il ressemble à la mort; car d'un endormi à un trépassé la différence n'est pas grande.

-- Jamais, Sancho, reprit don Quichotte, je ne t'ai entendu parler avec autant d'élégance qu'à présent, ce qui me fait comprendre combien est vrai le proverbe que tu dis quelquefois: _Non avec qui tu nais, mais avec qui tu pais_.

-- Ah! ah! seigneur notre maître, répliqua Sancho, est-ce moi maintenant qui enfile des proverbes? Pardieu! Votre Grâce les laisse tomber de la bouche deux à deux, bien mieux que moi. Seulement, il doit y avoir entre les miens et les vôtres cette différence, que ceux de Votre Grâce viennent à propos, et les miens sans rime ni raison. Mais, au bout du compte, ce sont tous des proverbes.»

Ils en étaient là de leur causerie, quand ils entendirent une sourde rumeur et un bruit aigu qui s'étendaient dans toute la vallée. Don Quichotte se leva et mit l'épée à la main; pour Sancho, il se pelotonna sous le grison, et se fit de côté et d'autre un rempart avec le paquet des armes et le bât de son baudet, aussi tremblant de peur que don Quichotte était troublé. De moment en moment, le bruit augmentait, et se rapprochait de nos deux poltrons, de l'un du moins, car pour l'autre on connaît sa vaillance. Le cas est que des marchands menaient vendre à une foire plus de six cents porcs, et les faisaient cheminer à ces heures de nuit. Tel était le tapage que faisaient ces animaux en grognant et en soufflant, qu'ils assourdirent don Quichotte et Sancho, sans leur laisser deviner ce que ce pouvait être. La troupe immense et grognante arriva pêle-mêle, et, sans respecter le moins du monde la dignité de don Quichotte ni celle de Sancho, les cochons leur passèrent dessus, emportant les retranchements de Sancho, et roulant à terre non-seulement don Quichotte, mais encore Rossinante par-dessus le marché. Cette irruption, ces grognements, la rapidité avec laquelle arrivèrent ces animaux immondes, mirent en désordre et laissèrent sur le carreau le bât, les armes, le grison, Rossinante, Sancho et don Quichotte. Sancho se releva le mieux qu'il put, et demanda l'épée à son maître, disant qu'il voulait tuer une demi-douzaine de ces impertinents messieurs les pourceaux pour leur apprendre à vivre, car il avait reconnu ce qu'ils étaient. Don Quichotte lui répondit tristement:

«Laisse-les passer, ami; cet affront est la peine de mon péché; et il est juste que le ciel châtie le chevalier errant vaincu en le faisant manger par les renards, piquer par les guêpes, et fouler aux pieds par les cochons.

-- Est-ce que c'est aussi un châtiment du ciel, répondit Sancho, que les écuyers des chevaliers vaincus soient piqués des mosquites, dévorés des poux, et tourmentés de la faim! Si nous autres écuyers nous étions fils des chevaliers que nous servons, ou leurs très-proches parents, il ne serait pas étonnant que la peine de leur faute nous atteignît jusqu'à la quatrième génération. Mais qu'ont à démêler les Panza avec les Quichotte? Allons! remettons-nous sur le flanc, et dormons le peu qui reste de la nuit. Dieu fera lever le soleil, et nous nous en trouverons bien.

-- Dors, Sancho, répondit don Quichotte; dors, toi qui es né pour dormir; moi, qui suis né pour veiller, d'ici au jour je lâcherai la bride à mes pensées, et je les exhalerai dans un petit madrigal, qu'hier au soir, sans que tu t'en doutasses, j'ai composé par coeur.

-- Il me semble, répondit Sancho, que les pensées qui laissent faire des couplets ne sont pas bien cuisantes. Que votre Grâce versifie tant qu'il lui plaira, moi je vais dormir tant que je pourrai.»

Là-dessus, prenant sur la terre autant d'espace qu'il voulut, il se roula, se blottit et s'endormit d'un profond sommeil, sans que les soucis, les dettes et le chagrin l'en empêchassent. Pour don Quichotte, adossé au tronc d'un liège ou d'un hêtre (Cid Hamet Ben-Engéli ne distingue pas quel arbre c'était), il chanta les strophes suivantes, au son de ses propres soupirs:

«Amour, quand je pense au mal terrible que tu me fais souffrir, je vais en courant à la mort, pensant terminer ainsi mon mal immense.

«Mais quand j'arrive à ce passage, qui est un port dans la mer de mes tourments, je sens une telle joie que la vie se ranime, et je ne passe point.

«Ainsi, vivre me tue, et mourir me rend la vie. Oh! dans quelle situation inouïe me jettent la vie et la mort!»

Le chevalier accompagnait chacun de ses vers d'une foule de soupirs et d'un ruisseau de larmes, comme un homme dont le coeur était déchiré par le regret de sa défaite et par l'absence de Dulcinée.

Le jour arriva sur ces entrefaites, et le soleil donna de ses rayons dans les yeux de Sancho. Il s'éveilla, se secoua, se frotta les yeux, s'étira les membres; puis il regarda le dégât qu'avaient fait les cochons dans son garde-manger, et maudit le troupeau, sans oublier ceux qui le conduisaient. Finalement, ils reprirent tous deux leur voyage commencé; et, sur la tombée de la nuit, ils virent venir à leur rencontre une dizaine d'hommes à cheval et quatre ou cinq à pied. Don Quichotte sentit son coeur battre, et Sancho le sien défaillir; car les gens qui s'approchaient d'eux portaient des lances et des boucliers, et marchaient en équipage de guerre. Don Quichotte se tourna vers Sancho:

«Si je pouvais, ô Sancho! lui dit-il, faire usage de mes armes, et si ma promesse ne me liait les mains, cet escadron qui vient fondre sur nous, ce serait pour moi pain bénit. Mais pourtant il pourrait se faire que ce fût autre chose que ce que nous craignons.»

En ce moment les gens à cheval arrivèrent, et, la lance au poing, sans dire un seul mot, ils enveloppèrent don Quichotte, et lui présentèrent la pointe de leurs piques sur la poitrine et sur le dos, le menaçant ainsi de mort. Un des hommes à pied, mettant un doigt sur la bouche pour lui faire signe de se taire, empoigna Rossinante par la bride et le tira du chemin. Les autres hommes à pied, entourant Sancho et le grison, et gardant aussi un merveilleux silence, suivirent les pas de celui qui emmenait don Quichotte. Deux ou trois fois le chevalier voulut demander où on le menait et ce qu'on lui voulait; mais à peine commençait-il à remuer les lèvres, qu'on lui fermait la bouche avec le fer des lances. La même chose arrivait à Sancho; il ne faisait pas plutôt mine de vouloir parler, qu'un de ses gardiens le piquait avec un aiguillon, et piquait aussi l'âne, comme s'il eût voulu parler aussi. La nuit se ferma; ils pressèrent le pas, et la crainte allait toujours croissante, chez les deux prisonniers, surtout quand ils entendirent qu'on leur disait de temps en temps: