L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II
Chapter 46
Les trois autres galères s'approchèrent de la capitane, pour savoir ce qu'elles avaient à faire. Le général ordonna à deux d'entre elles de prendre la haute mer, tandis qu'il irait terre à terre avec la troisième, de façon que le brigantin ne pût les éviter. La chiourme fit force de rames, poussant les galères avec tant de furie, qu'elles semblaient voler sur l'eau. Celles qui avaient pris la haute mer découvrirent, à environ deux milles, un bâtiment auquel on supposa, à vue d'oeil, quatorze ou quinze bancs de rames, ce qui était vrai. Quand ce bâtiment aperçut les galères, il se mit en chasse avec l'intention et l'espoir d'échapper par sa légèreté. Mais mal lui en prit, car la galère capitane était l'un des navires les plus légers qui naviguassent en mer. Elle gagnait tellement d'avance, que ceux du brigantin virent aussitôt qu'ils ne pouvaient échapper. Aussi l'_arraez_[318] voulait-il qu'on abandonnât les rames et qu'on se rendît, pour ne point irriter le commandant de nos galères. Mais le sort, qui en avait ordonné d'une autre façon, voulut qu'au moment où la capitane arrivait si près que ceux du bâtiment chassé pouvaient entendre qu'on leur criait de se rendre, deux Turcs ivres, qui se trouvaient avec douze autres sur ce brigantin, tirèrent leurs arquebuses et frappèrent mortellement deux de nos soldats montés sur les bordages. À cette vue, le général fit serment de ne pas laisser en vie un seul de ceux qu'il prendrait dans le brigantin. Il l'assaillit avec furie, mais le petit navire échappa au choc en passant sous les rames. La galère le dépassa de plusieurs noeuds. Se voyant perdus, ceux du brigantin déployèrent les voiles pendant que la galère tournait, puis, à voiles et à rames, se mirent en chasse de nouveau. Mais leur diligence ne put pas les servir autant que les avait compromis leur audace; car la capitane, les atteignant à demi-mille environ, leur jeta dessus un rang de rames, et les prit tous vivants. Les autres galères arrivèrent en ce moment, et toutes quatre revinrent avec leur prise sur la plage, où les attendaient une multitude de gens, curieux de voir ce qu'elles ramenaient. Le général jeta l'ancre près de terre, et s'aperçut que le vice-roi de la ville était sur le port.[319] Il fit mettre l'esquif à l'eau pour le chercher, et commanda d'amener la vergue pour y prendre l'_arraez, _ainsi que les autres Turcs pris dans le brigantin, et dont le nombre s'élevait à trente-six, tous beaux hommes, et la plupart arquebusiers.
Le général demanda quel était l'_arraez _du brigantin; et l'un des captifs, qu'on reconnut ensuite pour renégat espagnol, répondit en langue castillane:
«Ce jeune homme, seigneur, que tu vois là, est notre _arraez»_ et il lui montrait un des plus beaux et des plus aimables garçons que se pût peindre l'imagination humaine. Son âge ne semblait pas atteindre vingt ans.
«Dis-moi, chien inconsidéré, lui demanda le général, qui t'a poussé à tuer mes soldats, quand tu voyais qu'il était impossible d'échapper? Est-ce là le respect qu'on garde aux capitaines? et ne sais-tu pas que la témérité n'est pas de la vaillance? Les espérances douteuses peuvent rendre les hommes hardis, mais non pas téméraires.»
L'_arraez _allait répondre, mais le général ne put attendre sa réponse, parce qu'il accourut recevoir le vice-roi, qui entrait dans la galère, suivi de quelques-uns de ses gens et d'autres personnes de la ville.
«Vous avez fait là une bonne chasse, seigneur général! dit le vice-roi.
-- Fort bonne en effet, répondit le général, et Votre Excellence va la voir pendue à cette vergue.
-- Pourquoi pendue? reprit le vice-roi.
-- Parce qu'ils m'ont tué, répliqua le général, contre toute loi, toute raison et toute coutume de guerre, deux soldats des meilleurs qui montassent ces galères; aussi ai-je juré de hisser à la potence tous ceux que je prendrais, particulièrement ce jeune garçon, qui est l'_arraez _du brigantin.»
En même temps, il lui montrait le jeune homme, les mains attachées et la corde au cou, attendant la mort.
Le vice-roi jeta les yeux sur lui; et, le voyant si beau, si bien fait, si résigné, il se sentit touché de compassion, et le désir lui vint de le sauver.
«Dis-moi, _arraez, _lui demanda-t-il, de quelle nation es-tu? Turc, More ou renégat?
-- Je ne suis, répondit le jeune homme en langue castillane, ni Turc, ni More, ni renégat.
-- Qui es-tu donc? reprit le vice-roi.
-- Une femme chrétienne, répliqua le jeune homme.
-- Une femme chrétienne en cet équipage et en cette occupation! Mais c'est une chose plus faite pour surprendre que pour être crue!
-- Suspendez, ô seigneurs, reprit le jeune homme, suspendez mon supplice; vous ne perdrez pas beaucoup à retarder votre vengeance aussi peu de temps qu'il faudra pour que je vous raconte ma vie.»
Qui aurait pu être d'un coeur assez dur pour ne pas s'adoucir à ces paroles, du moins jusqu'à entendre ce que voulait dire le triste jeune homme? Le général lui répondit de dire ce qu'il lui plairait; mais qu'il n'espérât point toutefois obtenir le pardon d'une faute si manifeste. Cette permission donnée, le jeune homme commença de la sorte:
«Je suis de cette nation plus malheureuse que prudente, sur laquelle est tombée, dans ces derniers temps, une pluie d'infortunes. J'appartiens à des parents morisques. Dans le cours de nos malheurs, je fus emmenée par deux de mes oncles en Berbérie, sans qu'il me servît à rien de dire que j'étais chrétienne, comme je le suis en effet, non de celles qui en feignent l'apparence, mais des plus sincères et des plus catholiques. J'eus beau dire cette vérité, elle ne fut pas écoutée par les gens chargés d'opérer notre déportation, et mes oncles non plus ne voulurent point la croire; ils la prirent pour un mensonge imaginé dans le dessein de rester au pays où j'étais née. Aussi m'emmenèrent-ils avec eux plutôt de force que de gré. J'eus une mère chrétienne, et un père qui eut la discrétion de l'être. Je suçai avec le lait la foi catholique; je fus élevée dans de bonnes moeurs; jamais, ni par la langue, ni par les usages, je ne laissai croire, il me semble, que je fusse Morisque. En même temps que ces vertus, car je crois que ce sont des vertus, grandit ma beauté, si j'en ai quelque peu; et, bien que je vécusse dans la retraite, je n'étais pas si sévèrement recluse que je ne laissasse l'occasion de me voir à un jeune homme nommé don Gaspar Grégorio, fils aîné d'un seigneur qui possède un village tout près du nôtre. Comment il me vit, comment nous nous parlâmes, comment il devint éperdument épris de moi, et moi presque autant de lui, ce serait trop long à raconter, surtout quand j'ai à craindre qu'entre ma langue et ma gorge ne vienne se placer la corde cruelle qui me menace. Je dirai donc seulement que don Grégorio voulut m'accompagner dans notre exil. Il se mêla parmi les Morisques chassés d'autres pays, car il savait fort bien leur langue; et, pendant le voyage, il se fit ami des deux oncles qui m'emmenaient avec eux. Mon père, en homme prudent et avisé, n'eut pas plutôt entendu le premier édit prononçant notre exil, qu'il quitta le pays, et alla nous chercher un asile dans les royaumes étrangers. Il enfouit et cacha sous terre, dans un endroit dont j'ai seule connaissance, beaucoup de pierres précieuses et de perles de grand prix, ainsi qu'une assez forte somme en cruzades et en doublons d'or. Il m'ordonna de ne pas toucher au trésor qu'il laissait, si par hasard on nous déportait avant qu'il fût de retour. Je lui obéis, et passai en Berbérie avec mes oncles et d'autres parents et alliés. L'endroit où nous nous réfugiâmes fut Alger, et c'est comme si nous nous fussions réfugiés dans l'enfer même. Le dey apprit par ouï-dire que j'étais belle, et la renommée lui fit aussi connaître mes richesses, ce qui devint un bonheur pour moi. Il me fit comparaître devant lui, et me demanda dans quelle partie de l'Espagne j'étais née, quel argent et quels bijoux j'apportais. Je lui nommai mon pays, et j'ajoutai que l'argent et les bijoux y restaient enterrés, mais qu'on pourrait les recouvrer facilement si j'allais les chercher moi-même. Je lui disais tout cela pour que son avarice l'aveuglât plutôt que ma beauté. Pendant cet entretien, on vint lui dire que j'étais accompagnée par un des plus beaux jeunes hommes qui se pût imaginer. Je reconnus aussitôt qu'on parlait de don Gaspar Grégorio, dont la beauté surpasse en effet celle que l'on vante le plus. Je me troublai en considérant le péril que courait don Grégorio; car, parmi ces barbares infidèles, on estime plus un garçon jeune et beau qu'une femme, quelque belle qu'elle soit. Le dey donna l'ordre qu'on l'amenât sur-le-champ devant lui, et me demanda si ce qu'on disait de ce jeune homme était la vérité. Alors moi, comme si le ciel m'eût inspirée, je lui répondis sans hésiter: «Oui, cela est vrai; mais je dois vous faire savoir que ce n'est point un garçon; c'est une femme comme moi. Permettez, je vous en supplie, que j'aille l'habiller dans son costume naturel, pour qu'elle montre complètement sa beauté, et qu'elle paraisse avec moins d'embarras devant vous.» Il répliqua qu'il y consentait, et que le lendemain nous nous entendrions sur les moyens à prendre pour que je retournasse en Espagne chercher le trésor enfoui, je courus parler à don Gaspar; je lui contai le péril qu'il courait à se montrer sous ses habits d'homme, je l'habillai en femme moresque; et, le soir même, je le conduisis en présence du dey, qui fut ravi en le voyant, et conçut l'idée de garder cette jeune fille pour en faire présent au Grand Seigneur. Mais, afin d'éviter le péril qu'elle pourrait courir, même de lui, dans le sérail de ses femmes, il ordonna qu'elle fût confiée à la garde et au service de dames moresques de qualité, chez lesquelles don Grégorio fut aussitôt conduit. La douleur que nous ressentîmes tous deux, car je ne puis nier que je l'aime, je la laisse à juger à ceux qui se séparent quand ils s'aiment tendrement. Le dey, bientôt après, décida que je reviendrais en Espagne sur ce brigantin, accompagnée par deux Turcs de nation, ceux-là mêmes qui ont tué vos soldats, je fus également suivie par ce renégat espagnol (montrant celui qui avait parlé le premier), duquel je sais qu'il est chrétien au fond de l'âme, et qu'il vient plutôt avec le désir de rester en Espagne que de retourner en Berbérie. Le reste de la chiourme se compose de Mores et de Turcs, qui ne servent qu'à ramer sur les bancs. Les deux Turcs, insolents et avides, sans respecter l'ordre qu'ils avaient reçu de nous mettre à terre, moi et ce renégat, sur la première plage espagnole, et en habits de chrétiens, dont nous étions pourvus, voulurent d'abord écumer cette côte, et faire, s'ils pouvaient, quelque prise, craignant que, s'ils nous mettaient d'abord à terre, il ne nous arrivât quelque accident qui fît découvrir que leur brigantin restait en panne, et que, s'il y avait des galères sur la côte, on ne les eût bientôt pris. Hier soir, nous avons abordé cette plage sans avoir connaissance de ces quatre galères; on nous a découverts aujourd'hui, et il nous est arrivé ce que vous avez vu. Finalement, don Grégorio reste en habit de femme parmi des femmes, et dans un imminent danger de la vie; moi, je me vois les mains attachées, attendant la mort, qui me délivrera de mes peines. Voilà, seigneurs, la fin de ma lamentable histoire, aussi véritable que pleine de malheurs. La grâce que je vous prie de m'accorder, c'est de me laisser mourir en chrétienne; car, ainsi que je l'ai dit, je n'ai nullement partagé la faute où sont tombés ceux de ma nation.»
À ces mots, elle se tut, les yeux gonflés de larmes amères, auxquelles se mêlaient les pleurs de la plupart des assistants.
Ému, attendri, le vice-roi s'approcha d'elle sans dire une parole, et, de ses propres mains, détacha la corde qui attachait les belles mains de la Morisque chrétienne. Tout le temps qu'elle avait conté son étrange histoire, un vieux pèlerin, qui était entré dans la galère à la suite du vice-roi, avait tenu ses yeux cloués sur elle. Dès qu'elle eut cessé de parler, il se précipita à ses genoux, les serra dans ses bras, et, la voix entrecoupée par mille soupirs et mille sanglots, il s'écria:
«Ô Ana-Félix, ma fille, ma fille infortunée! je suis ton père Ricote, qui retournais te chercher, car je ne puis vivre sans toi, sans toi qui es mon âme.»
À ces paroles, Sancho ouvrit les yeux, et releva la tête qu'il tenait penchée, rêvant à sa disgracieuse promenade; et regardant avec attention le pèlerin, il reconnut que c'était bien Ricote lui-même, qu'il avait rencontré le jour où il quitta son gouvernement. Il reconnut également sa fille, qui, les mains détachées, embrassait son père, en mêlant ses larmes aux siennes. Le père dit au général et au vice-roi:
«Voilà, seigneurs, voilà ma fille, plus malheureuse dans ses aventures que dans son nom. Elle s'appelle Ana-Félix, et porte le surnom de Ricota, aussi célèbre par sa beauté que par ma richesse. J'ai quitté ma patrie pour aller chercher un asile chez les nations étrangères, et, l'ayant trouvé en Allemagne, je suis revenu en habit de pèlerin, et en compagnie d'autres Allemands, pour chercher ma fille et déterrer les richesses que j'avais enfouies. Je n'ai plus trouvé ma fille, mais seulement le trésor que je rapporte avec moi; et maintenant, par ces étranges détours que vous avez vus, je viens de retrouver le trésor qui me rend le plus riche, ma fille bien-aimée. Si notre innocence, si ses larmes et les miennes peuvent, à la faveur de votre justice, ouvrir les portes à la miséricorde, usez-en à notre égard, car jamais nous n'avons eu le dessein de vous offenser, et jamais nous n'avons pris part aux projets de nos compatriotes, qui sont exilés justement.
-- Oh! je connais bien Ricote, dit alors Sancho, et je sais qu'il dit vrai quant à ce qu'Ana-Félix est sa fille. Mais pour ces broutilles d'allées et de venues, de bonnes ou de mauvaises intentions, je ne m'en mêle pas.»
Tous les assistants restaient émerveillés d'une si étrange aventure.
«En tout cas, s'écria le général, vos larmes ne me laisseront point accomplir mon serment. Vivez, belle Ana-Félix, autant d'années que le ciel vous en réserve, et que le châtiment de la faute retombe sur les insolents et les audacieux qui l'ont commise.»
Aussitôt il ordonna de pendre à la vergue les deux Turcs qui avaient tué ses soldats. Mais le vice-roi lui demanda instamment de ne pas les faire mourir, puisqu'il y avait de leur part plus de folie que de vaillance. Le général se rendit aux désirs du vice- roi; car il est difficile que de sang-froid les vengeances s'exécutent.
On s'occupa aussitôt des moyens de tirer Gaspar Grégorio du péril où il était resté. Ricote offrit pour sa délivrance plus de deux mille ducats qu'il avait en perles et en bijoux. Plusieurs moyens furent mis en avant; mais aucun ne valut celui que proposa le renégat espagnol dont on a parlé. Il s'offrit de retourner à Alger dans quelque petit bâtiment d'environ six bancs de rames, mais armé de rameurs chrétiens, parce qu'il savait où, quand et comment on pourrait débarquer, et qu'il connaissait aussi la maison où l'on avait enfermé don Gaspar. Le général et le vice-roi hésitaient à se fier au renégat, et surtout à lui confier les chrétiens qui devraient occuper les bancs des rameurs. Mais Ana- Félix répondit de lui, et Ricote s'engagea à payer le rachat des chrétiens s'ils étaient livrés. Quand cet avis fut adopté, le vice-roi descendit à terre, et don Antonio Moréno emmena chez lui la Morisque et son père, après que le vice-roi l'eut chargé de les accueillir et de les traiter avec tous les soins imaginables, offrant de contribuer à ce bon accueil par tout ce que renfermait sa maison; tant étaient vives la bienveillance et l'affection qu'avait allumées dans son coeur la beauté d'Ana-Félix!
Chapitre LXIV
_Où l'on traite de l'aventure qui donna le plus de chagrin à don Quichotte, de toutes celles qui lui étaient alors arrivées_
La femme de don Antonio Moréno, à ce que dit l'histoire, sentit un grand plaisir à voir Ana-Félix dans sa maison. Elle l'y reçut avec beaucoup de prévenances, aussi éprise de ses attraits que de son amabilité; car la Morisque brillait également par l'esprit et par la figure. Tous les gens de la ville venaient comme à son de cloche la voir et l'admirer.
Don Quichotte dit à don Antonio que le parti qu'on avait pris pour la délivrance de don Grégorio ne valait rien, qu'il était plus dangereux que convenable, et qu'on aurait mieux fait de le porter lui-même, avec ses armes et son cheval, en Berbérie, d'où il aurait tiré le jeune homme, en dépit de toute la canaille musulmane, comme avait fait don Gaïféros pour son épouse Mélisandre.
«Prenez donc garde, dit Sancho, en entendant ce propos, que le seigneur don Gaïféros enleva son épouse de terre ferme et qu'il l'emmena en France par la terre ferme; mais là-bas, si, par hasard, nous enlevons don Grégorio, par où l'amènerons-nous en Espagne, puisque la mer est au milieu?
-- Il y a remède à tout, excepté à la mort, répondit don Quichotte; le bateau s'approchera de la côte, et nous nous y embarquerons, quand le monde entier s'y opposerait.
-- Votre Grâce arrange fort bien les choses, reprit Sancho; mais du dit au fait, il y a long trajet. Moi, je m'en tiens au renégat, qui me semble très homme de bien, et de très-charitables entrailles.
-- D'ailleurs, ajouta don Antonio, si le renégat ne réussit point dans son entreprise, on adoptera ce nouvel expédient, et on fera passer le grand don Quichotte en Berbérie.»
À deux jours de là, le renégat partit sur un bâtiment léger de six rames par bordage, monté par de vaillants rameurs; et, deux jours après, les galères prirent la route du Levant, le général ayant prié le vice-roi de l'informer de ce qui arriverait pour la délivrance de don Grégorio et de la suite des aventures d'Ana- Félix. Le vice-roi lui en fit la promesse.
Un matin que don Quichotte était sorti pour se promener sur la plage, armé de toutes pièces, car, ainsi qu'on l'a dit maintes fois, _ses armes étaient sa parure, et le combat son repos_[320], et jamais il n'était un instant sans armure, il vit venir à lui un chevalier également armé de pied en cap, qui portait peinte sur son écu une lune resplendissante. Celui-ci, s'approchant assez près pour être entendu, adressa la parole à don Quichotte, et lui dit d'une voix haute:
«Insigne chevalier et jamais dignement loué don Quichotte de la Manche, je suis le chevalier de la Blanche-Lune, dont les prouesses inouïes t'auront sans doute rappelé le nom à la mémoire. Je viens me mesurer avec toi et faire l'épreuve de tes forces, avec l'intention de te faire reconnaître et confesser que ma dame, quelle qu'elle soit, est incomparablement plus belle que ta Dulcinée du Toboso. Si tu confesses d'emblée cette vérité, tu éviteras la mort, et moi la peine que je prendrais à te la donner. Si nous combattons, et si je suis vainqueur, je ne veux qu'une satisfaction: c'est que, déposant les armes, et t'abstenant de chercher les aventures, tu te retires dans ton village pour le temps d'une année, pendant laquelle tu vivras, sans mettre l'épée à la main, en paix et en repos, car ainsi l'exigent le soin de ta fortune et le salut de ton âme. Si je suis vaincu, ma tête restera à ta merci, mes armes et mon cheval seront tes dépouilles, et la renommée de mes exploits s'ajoutera à la renommée des tiens. Vois ce qui te convient le mieux, et réponds-moi sur-le-champ, car je n'ai que le jour d'aujourd'hui pour expédier cette affaire.»
Don Quichotte resta stupéfait, aussi bien de l'arrogance du chevalier de la Blanche-Lune que de la cause de son défi. Il lui répondit avec calme et d'un ton sévère:
«Chevalier de la Blanche-Lune, dont les exploits ne sont point encore arrivés à ma connaissance, je vous ferai jurer que vous n'avez jamais vu l'illustre Dulcinée. Si vous l'eussiez vue, je sais que vous vous fussiez bien gardé de vous hasarder en cette entreprise; car son aspect vous eût détrompé, et vous eût appris qu'il n'y a point et qu'il ne peut y avoir de beauté comparable à la sienne. Ainsi donc, sans vous dire que vous en avez menti, mais en disant du moins que vous êtes dans une complète erreur, j'accepte votre défi, avec les conditions que vous y avez mises, et je l'accepte sur-le-champ, pour ne point vous faire perdre le jour que vous avez fixé. Des conditions, je n'en excepte qu'une seule, celle de faire passer à ma renommée la renommée de vos prouesses, car je ne sais ni ce qu'elles sont, ni de quelle espèce; et, quelles qu'elles soient, je me contente des miennes. Prenez donc du champ ce que vous en voudrez prendre, je ferai de même; et à qui Dieu donnera la fève, que saint Pierre la lui bénisse.»
On avait aperçu de la ville le chevalier de la Blanche-Lune, et l'on avait averti le vice-roi qu'il était en pourparlers avec don Quichotte de la Manche. Le vice-roi, pensant que ce devait être quelque nouvelle aventure inventée par don Antonio Moréno ou par quelque autre gentilhomme de la ville, prit aussitôt le chemin de la plage, accompagné de don Antonio et de plusieurs autres gentilshommes. Ils arrivèrent au moment où don Quichotte faisait tourner bride à Rossinante pour prendre du champ. Le vice-roi, voyant que les deux champions faisaient mine de fondre l'un sur l'autre, se mit au milieu, et leur demanda quel était le motif qui les poussait à se livrer si soudainement bataille.
«C'est une prééminence de beauté», répondit le chevalier de la Blanche-Lune; et il répéta succinctement ce qu'il avait dit à don Quichotte, ainsi que les conditions du duel acceptées de part et d'autre.
Le vice-roi s'approcha de don Antonio, et lui demanda tout bas s'il savait qui était ce chevalier de la Blanche-Lune, ou si c'était quelque tour qu'on voulait jouer à don Quichotte. Don Antonio répondit qu'il ne savait ni qui était le chevalier, ni si le duel était pour rire ou tout de bon. Cette réponse jeta le vice-roi dans une grande perplexité; il ne savait s'il fallait ou non les laisser continuer la bataille. Cependant, ne pouvant pas se persuader que ce ne fût pas une plaisanterie, il s'éloigna en disant:
«Seigneurs chevaliers, s'il n'y a point ici de milieu entre confesser ou mourir; si le seigneur don Quichotte est intraitable, et si Votre Grâce, seigneur de la Blanche-Lune, n'en veut pas démordre, en avant, et à la grâce de Dieu!»
Le chevalier de la Blanche-Lune remercia le vice-roi, en termes polis, de la licence qu'il leur accordait, et don Quichotte en fit autant. Celui-ci, se recommandant de tout son coeur à Dieu et à sa Dulcinée, comme il avait coutume de la faire en commençant les batailles qui s'offraient à lui, reprit un peu de champ, parce qu'il vit que son adversaire faisait de même; puis, sans qu'aucune trompette ni autre instrument guerrier leur donnât le signal de l'attaque, ils tournèrent bride tous deux en même temps. Mais, comme le coursier du chevalier de la Blanche-Lune était le plus léger, il atteignit don Quichotte aux deux tiers de la carrière, et là il le heurta si violemment, sans le toucher avec sa lance, dont il sembla relever exprès la pointe, qu'il fit rouler sur le sable Rossinante et don Quichotte. Il s'avança aussitôt sur le chevalier, et, lui mettant le fer de sa lance à la visière, il lui dit:
«Vous êtes vaincu, chevalier, et mort même, si vous ne confessez les conditions de notre combat.»
Don Quichotte, étourdi et brisé de sa chute, répondit, sans lever sa visière, d'une voix creusé et dolente qui semblait sortir du fond d'un tombeau:
«Dulcinée du Toboso est la plus belle femme du monde, et moi le plus malheureux chevalier de la terre. Il ne faut pas que mon impuissance à la soutenir compromette cette vérité. Pousse, chevalier, pousse ta lance, et ôte-moi la vie, puisque tu m'as ôté l'honneur.