L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II

Chapter 45

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Le conseiller disparut, et la promenade continua. Mais il vint une telle foule de polissons et de toutes sortes de gens pour lire l'écriteau, que don Antonio fut obligé de l'ôter du dos de don Quichotte, comme s'il en eût ôté toute autre chose. La nuit vint, et l'on regagna la maison, où il y eut grande assemblée de dames[305]; car la femme de don Antonio, qui était une personne de qualité, belle, aimable, enjouée, avait invité plusieurs de ses amies pour qu'elles vinssent faire honneur à son hôte et s'amuser de ses étranges folies. Elles vinrent pour la plupart; on soupa splendidement, et le bal commença vers dix heures du soir. Parmi les dames, il s'en trouvait deux d'humeur folâtre et moqueuse, qui, bien qu'honnêtes, étaient un peu évaporées, et dont les plaisanteries amusaient sans fâcher. Elles s'évertuèrent si bien à faire danser don Quichotte, qu'elles lui exténuèrent non-seulement le corps, mais l'âme aussi. C'était une chose curieuse à voir que la figure de don Quichotte, long, fluet, sec, jaune, serré dans ses habits, maussade, et, de plus, nullement léger. Les demoiselles lui lançaient, comme à la dérobée, des oeillades et des propos d'amour; et lui, aussi comme à la dérobée, répondait dédaigneusement à leurs avances. Mais enfin, se voyant assailli et serré de près par tant d'agaceries, il éleva la voix et s'écria:

«_Fugite, partes adversoe_[306]; laissez-moi dans mon repos, pensées mal venues; arrangez-vous, mesdames, avec vos désirs, car celle qui règne sur les miens, la sans pareille Dulcinée du Toboso, ne permet pas à d'autres que les siens de me vaincre et de me subjuguer.»

Cela dit, il s'assit par terre, au milieu du salon, brisé et moulu d'un si violent exercice.

Don Antonio le fit emporter à bras dans son lit, et le premier qui se mit à l'oeuvre fut Sancho.

«Holà, holà! seigneur mon maître, dit-il, vous vous en êtes joliment tiré. Est-ce que vous pensiez que tous les braves sont des danseurs, et tous les chevaliers errants des faiseurs d'entrechats? Pardieu! si vous l'aviez pensé, vous étiez bien dans l'erreur. Il y a tel homme qui s'aviserait de tuer un géant plutôt que de faire une cabriole. Ah! s'il avait fallu jouer à la savate, je vous aurais bien remplacé; car, pour me donner du talon dans le derrière, je suis un aigle; mais pour toute autre danse, je n'y entends rien.»

Avec ces propos, et d'autres encore, Sancho fit rire toute la compagnie; puis il alla mettre son seigneur au lit, en le couvrant bien, pour lui faire suer les fraîcheurs prises au bal.

Le lendemain, don Antonio trouva bon de faire l'expérience de la tête enchantée. Suivi de don Quichotte, de Sancho, de deux autres amis, et des deux dames qui avaient si bien exténué don Quichotte au bal, et qui avaient passé la nuit avec la femme de don Antonio, il alla s'enfermer dans la chambre où était la tête de bronze. Il expliqua aux assistants la propriété qu'elle avait, leur recommanda le secret, et leur dit que c'était le premier jour qu'il éprouvait la vertu de cette tête enchantée.[307] À l'exception des deux amis de don Antonio, personne ne savait le mystère de l'enchantement, et, si don Antonio ne l'eût d'abord découvert à ses amis, ils seraient eux-mêmes tombés, sans pouvoir s'en défendre, dans la surprise et l'admiration où tombèrent les autres, tant la machine était fabriquée avec adresse et perfection.

Le premier qui s'approcha à l'oreille de la tête fut don Antonio lui-même. Il lui dit d'une voix soumise, mais non si basse pourtant que tout le monde ne l'entendît:

«Dis-moi, tête, par la vertu que tu possèdes en toi, quelles pensées ai-je à présent?»

Et la tête répondit sans remuer les lèvres, mais d'une voix claire et distincte, de façon à être entendue de tout le monde:

«Je ne juge pas des pensées.»

À cette réponse, tous les assistants demeurèrent stupéfaits, voyant surtout que, dans la chambre, ni autour de la table, il n'y avait pas âme humaine qui pût répondre.

«Combien sommes-nous ici? demanda don Antonio.

-- Vous êtes, lui répondit-on lentement et de la même manière, toi et ta femme, avec deux de tes amis et deux de ses amies, ainsi qu'un chevalier fameux, appelé don Quichotte de la Manche, et un sien écuyer qui a nom Sancho Panza.»

Ce fut alors que redoubla l'étonnement, ce fut alors que les cheveux se hérissèrent d'effroi sur tous les fronts. Don Antonio s'éloigna de la tête.

«Cela me suffit, dit-il, pour me convaincre que je n'ai pas été trompé par celui qui t'a vendue, tête savante, tête parleuse, tête répondeuse et tête admirable. Qu'un autre approche et lui demande ce qu'il voudra.»

Comme les femmes sont généralement empressées et curieuses de voir et de savoir, ce fut une des amies de la femme de don Antonio qui s'approcha la première.

«Dis-moi, tête, lui demanda-t-elle, que ferai-je pour être très- belle?

-- Sois très-honnête, lui répondit-on.

-- Je n'en demande pas plus», reprit la questionneuse.

Sa compagne accourut aussitôt et dit:

«Je voudrais savoir, tête, si mon mari m'aime bien ou non.

-- Vois comme il se conduit, répondit-on, et tu connaîtras son amour à ses oeuvres.»

La mariée se retira en disant:

«Cette réponse n'avait pas besoin de question; car effectivement ce sont les oeuvres qui témoignent du degré d'affection de celui qui les fait.»

Un des deux amis de don Antonio s'approcha et demanda:

«Qui suis-je?»

On lui répondit:

«Tu le sais.

-- Ce n'est pas cela que je te demande, reprit le gentilhomme, mais que tu dises si tu me connais.

-- Oui, je te connais, répondit-on; tu es don Pédro Noriz.

-- Je n'en veux pas savoir davantage, répliqua don Pédro, car cela suffit pour m'apprendre, ô tête, que tu sais tout.»

Il s'éloigna; l'autre ami vint, et demanda à son tour:

«Dis-moi, tête, quel désir a mon fils, l'héritier du majorat?

-- J'ai déjà dit, répondit-on, que je ne juge pas des désirs; cependant je puis te dire que ceux qu'a ton fils sont de t'enterrer.

-- C'est cela, reprit le gentilhomme; ce que je vois des yeux, je le montre du doigt; je n'en demande pas plus.»

La femme de don Antonio s'approcha et dit:

«En vérité, tête, je ne sais que te demander. Je voudrais seulement savoir de toi si je conserverai longtemps mon bon mari.

-- Oui, longtemps, lui répondit-on, parce que sa bonne santé et sa tempérance lui promettent de longues années, tandis que bien des gens accourcissent la leur par les dérèglements.»

Enfin don Quichotte s'approcha et dit:

«Dis-moi, toi qui réponds, était-ce la vérité, était-ce un songe, ce que je raconte comme m'étant arrivé dans la caverne de Montésinos? Les coups de fouet de Sancho, mon écuyer, se donneront-ils jusqu'au bout? Le désenchantement de Dulcinée s'effectuera-t-il?

-- Quant à l'histoire de la caverne, répondit-on, il y a beaucoup à dire. Elle a de tout, du faux et du vrai; les coups de fouet de Sancho iront lentement; le désenchantement de Dulcinée arrivera à sa complète réalisation.

-- Je n'en veux pas savoir davantage, reprit don Quichotte; pourvu que je voie Dulcinée désenchantée, je croirai que tous les bonheurs désirables m'arrivent à la fois.»

Le dernier questionneur fut Sancho, et voici ce qu'il demanda:

«Est-ce que, par hasard, tête, j'aurai un autre gouvernement? Est- ce que je sortirai du misérable état d'écuyer? Est-ce que je reverrai ma femme et mes enfants?»

On lui répondit:

«Tu gouverneras dans ta maison, et, si tu y retournes, tu verras ta femme et tes enfants; et, si tu cesses de servir, tu cesseras d'être écuyer.

-- Pardieu! voilà qui est bon! s'écria Sancho. Je me serais bien dit cela moi-même; et le prophète Péro-Grullo ne dirait pas mieux.[308]

-- Bête que tu es, reprit don Quichotte, que veux-tu qu'on te réponde? N'est-ce pas assez que les réponses de cette tête concordent avec ce qu'on lui demande?

-- Si fait, c'est assez, répliqua Sancho; mais j'aurais pourtant voulu qu'elle s'expliquât mieux et m'en dît davantage.»

Là se terminèrent les demandes et les réponses, mais non l'admiration qu'emportèrent tous les assistants, excepté les deux amis de don Antonio, qui savaient le secret de l'aventure. Ce secret, Cid Hamet Ben-Engéli veut sur-le-champ le déclarer, pour ne pas tenir le monde en suspens, et laisser croire que cette tête enfermait quelque sorcellerie, quelque mystère surnaturel. Don Antonio Moréno, dit-il, à l'imitation d'une autre tête qu'il avait vue à Madrid, chez un fabricant d'images, fit faire celle-là dans sa maison, pour se divertir aux dépens des ignorants. La composition en était fort simple. Le plateau de la table était en bois peint et verni, pour imiter le jaspe, ainsi que le pied qui la soutenait, et les quatre griffes d'aigle qui en formaient la base. La tête, couleur de bronze et qui semblait un buste d'empereur romain, était entièrement creuse, aussi bien que le plateau de la table, où elle s'ajustait si parfaitement qu'on ne voyait aucune marque de jointure. Le pied de la table, également creux, répondait, par le haut, à la poitrine et au cou du buste, et, par le bas, à une autre chambre qui se trouvait sous celle de la tête. À travers le vide que formaient le pied de la table et la poitrine du buste romain, passait un tuyau de fer-blanc bien ajusté, et que personne ne voyait. Dans la chambre du bas, correspondant à celle du haut, se plaçait celui qui devait répondre, collant au tuyau tantôt l'oreille et tantôt la bouche, de façon que, comme par une sarbacane, la voix allait de haut en bas et de bas en haut, si claire et si bien articulée qu'on ne perdait pas une parole. De cette manière il était impossible de découvrir l'artifice. Un étudiant, neveu de don Antonio, garçon de sens et d'esprit, fut chargé des réponses, et, comme il était informé par son oncle des personnes qui devaient entrer avec lui dans la chambre de la tête, il lui fut facile de répondre sans hésiter et ponctuellement à la première question. Aux autres, il répondit par conjectures, et comme homme de sens, sensément.

Cid Hamet ajoute que cette merveilleuse machine dura dix à douze jours; mais la nouvelle s'étant répandue dans la ville que don Antonio avait chez lui une tête enchantée qui répondait à toutes les questions qui lui étaient faites, ce gentilhomme craignit que le bruit n'en vînt aux oreilles des vigilantes sentinelles de notre foi. Il alla déclarer la chose à messieurs les inquisiteurs, qui lui commandèrent de démonter la figure et n'en plus faire usage, crainte que le vulgaire ignorant ne se scandalisât. Mais, dans l'opinion de don Quichotte et de Sancho Panza, la tête resta pour enchantée, répondeuse et raisonneuse, plus à la satisfaction de don Quichotte que de Sancho.[309]

Les gentilshommes de la ville, pour complaire à don Antonio et pour fêter don Quichotte, ainsi que pour lui fournir l'occasion d'étaler en public ses extravagances, résolurent de donner, à six jours de là, une course de bague; mais cette course n'eut pas lieu, par une circonstance qui se dira plus loin.

Dans l'intervalle, don Quichotte prit fantaisie de parcourir la ville, mais à pied et sans équipage, craignant, s'il montait à cheval, d'être poursuivi par les petits garçons et les désoeuvrés. Il sortit avec Sancho et deux autres domestiques que lui donna don Antonio. Or, il arriva qu'en passant dans une rue, don Quichotte leva les yeux, et vit écrit sur une porte, en grandes lettres: _Ici on imprime des livres. _Cette rencontre le réjouit beaucoup; car il n'avait vu jusqu'alors aucune imprimerie, et il désirait fort savoir ce que c'était. Il entra avec tout son cortège, et vit composer par-ci, tirer par-là, corriger, mettre en formes, et finalement tous les procédés dont on use dans les grandes imprimeries. Don Quichotte s'approchait d'une casse, et demandait ce qu'on y faisait; l'ouvrier lui en rendait compte, le chevalier admirait et passait outre. Il s'approcha entre autres d'un compositeur, et lui demanda ce qu'il faisait.

«Seigneur, répondit l'ouvrier en lui désignant un homme de bonne mine et d'un air grave, ce gentilhomme que voilà a traduit un livre italien en notre langue castillane, et je suis à le composer pour le mettre sous presse.

-- Quel titre a ce livre?» demanda don Quichotte.

Alors l'auteur, prenant la parole:

«Seigneur, dit-il, ce livre se nomme, en italien, _le Bagatelle_.

_-- _Et que veut dire _le Bagatelle _en notre castillan? demanda don Quichotte.

-- _Le Bagatelle, _reprit l'auteur, signifie _les Bagatelles_[310], et, bien que ce livre soit humble dans son titre, il renferme pourtant des choses fort bonnes et fort substantielles.

-- Je sais quelque peu de la langue italienne, dit don Quichotte, et je me fais gloire de chanter quelques stances de l'Arioste. Mais dites-moi, seigneur (et je ne dis point cela pour passer examen de l'esprit de Votre Grâce, mais par simple curiosité), avez-vous trouvé dans votre original le mot _pignata?_

-- Oui, plusieurs fois, répondit l'auteur.

-- Et comment le traduisez-vous en castillan? demanda don Quichotte.

-- Comment pourrais-je le traduire, répliqua l'auteur, autrement que par le mot _marmite?_

_-- _Mort de ma vie! s'écria don Quichotte, que vous êtes avancé dans l'idiome toscan! Je gagerais tout ce qu'on voudra qu'où l'italien dit _piace, _Votre Grâce met en castillan _plaît, _et que vous traduisez _piu_ par _plus, su _par _en haut, _et _giu _par _en bas._

_-- _Précisément, dit l'auteur, car ce sont les propres paroles correspondantes.

-- Eh bien! j'oserais jurer, s'écria don Quichotte, que vous n'êtes pas connu dans le monde, toujours revêche à récompenser les esprits fleuris et les louables travaux. Oh! que de talents perdus! que de vertus méprisées! que de génies incompris! Cependant, il me semble que traduire d'une langue dans une autre, à moins que ce ne soit des reines de toutes les langues, la grecque et la latine, c'est comme quand on regarde les tapisseries de Flandre à l'envers, on voit bien les figures, mais elles sont pleines de fils qui les obscurcissent, et ne paraissent point avec l'uni et la couleur de l'endroit. D'ailleurs, traduire d'une langue facile et presque semblable, cela ne prouve pas plus de l'esprit et du style, que copier et transcrire d'un papier sur l'autre. Je ne veux pas conclure, néanmoins, que ce métier de traducteur ne soit pas fort louable; car enfin l'homme peut s'occuper à de pires choses, et qui lui donnent moins de profit[311]. Il faut retrancher de ce compte les deux fameux traducteurs, Cristoval de Figuéroa, dans son _Pastor Fido, _et don Juan de Jaurégui, dans son _Aminta, _où, par un rare bonheur, l'un et l'autre mettent en doute quelle est la traduction, quel est l'original.[312] Mais, dites-moi, je vous prie, ce livre s'imprime- t-il pour votre compte, ou bien avez-vous vendu le privilège à quelque libraire?

-- C'est pour mon compte qu'il s'imprime, répondit l'auteur, et je pense gagner mille ducats, pour le moins, sur cette première édition. Elle sera de deux mille exemplaires, qui s'expédieront, à six réaux pièce, en un tour de main.

-- Votre Grâce me semble loin de compte, répliqua don Quichotte; on voit bien que vous ne connaissez guère les rubriques des imprimeurs et les connivences qu'ils ont entre eux. Je vous promets qu'en vous voyant chargé de deux mille exemplaires d'un livre, vous aurez les épaules moulues à vous en faire peur, surtout si ce livre a peu de sel et ne vaut pas grand'chose.

-- Comment donc! reprit l'auteur, vous voulez que j'en fasse cadeau à quelque libraire, qui me donnera trois maravédis du privilège, et croira me faire une grande faveur en me les donnant[313]? Nenni; je n'imprime pas mes livres pour acquérir de la réputation dans le monde, car j'y suis déjà connu, Dieu merci, par mes oeuvres. C'est du profit que je veux, sans lequel la renommée ne vaut pas une obole.

-- Que Dieu vous donne bonne chance!» répondit don Quichotte.

Et il passa à une autre casse. Il y vit corriger une feuille d'un livre qui avait pour titre _Lumière de l'âme._[314]

«Voilà, dit-il, des livres qu'il faut imprimer, bien qu'il y en ait beaucoup de la même espèce; car il y a beaucoup de pécheurs qui en ont besoin, et il faut singulièrement de lumières pour tant de gens qui en manquent.»

Il poussa plus loin, et vit que l'on corrigeait un autre livre, dont il demanda le titre.

«C'est, lui répondit-on, la seconde partie de l'_Ingénieux hidalgo don Quichotte de la Manche, _composée par un tel, bourgeois de Torsédillas.

-- Ah! j'ai déjà connaissance de ce livre, reprit don Quichotte, et je croyais, en mon âme et conscience, qu'il était déjà brûlé et réduit en cendres pour ses impertinences. Mais la Saint-Martin viendra pour lui, comme pour tout cochon[315]. Les histoires inventées sont d'autant meilleures, d'autant plus agréables, qu'elles s'approchent davantage de la vérité ou de la vraisemblance, et les véritables valent d'autant mieux qu'elles sont plus vraies.»

En disant cela, et donnant quelques marques de dépit, il sortit de l'imprimerie.

Le même jour, don Antonio résolut de le mener voir les galères qui étaient amarrées à la plage, ce qui réjouit beaucoup Sancho, car il n'en avait vu de sa vie. Don Antonio informa le chef d'escadre des galères que, dans l'après-midi, il y conduirait son hôte, le fameux don Quichotte de la Manche, que connaissaient déjà le chef d'escadre et tous les bourgeois de la ville. Mais ce qui leur arriva pendant cette visite sera dit dans le chapitre suivant.

Chapitre LXIII

_Du mauvais résultat qu'eut pour Sancho sa visite aux galères, et de la nouvelle aventure de la belle Morisque_

Don Quichotte s'évertuait à discourir sur les réponses de la tête enchantée; mais aucune de ses conjectures n'allait jusqu'à soupçonner la supercherie, et toutes, au contraire, aboutissaient à la promesse, certaine à ses yeux, du désenchantement de Dulcinée. Il ne faisait qu'aller et venir et se réjouissait en lui-même, croyant voir bientôt l'accomplissement de cette promesse. Pour Sancho, bien qu'il eût pris en haine les fonctions de gouverneur, comme on l'a dit précédemment, toutefois il désirait de se retrouver encore à même de commander et d'être obéi; car tel est le regret que traîne après soi le commandement, n'eût-il été que pour rire.

Enfin, le tantôt venu, leur hôte don Antonio Moréno et ses deux amis allèrent avec don Quichotte et Sancho visiter les galères. Le chef d'escadre, qui était prévenu de leur arrivée, attendait les deux fameux personnages don Quichotte et Sancho. À peine parurent- ils sur le quai, que toutes les galères abattirent leurs tentes, et que les clairons sonnèrent. On jeta sur-le-champ l'esquif à l'eau, couvert de riches tapis et garni de coussins en velours cramoisi. Aussitôt que don Quichotte y mit le pied, la galère capitane tira le canon de poupe, et les autres galères en firent autant; puis, lorsque don Quichotte monta sur le pont par l'échelle de droite, toute la chiourme le salua, comme c'est l'usage quand une personne de distinction entre dans la galère, en criant trois fois: _Hou, hou, hou_[316]. Le général (c'est le nom que nous lui donnerons), qui était un gentilhomme de Valence[317], vint lui donner la main. Il embrassa don Quichotte et lui dit:

«Je marquerai ce jour avec une pierre blanche, car c'est un des plus heureux que je pense goûter en toute ma vie, puisque j'ai vu le seigneur don Quichotte de la Manche, en qui brille et se résume tout l'éclat de la chevalerie errante.»

Don Quichotte, ravi de se voir traiter avec tant d'honneur, lui répondit par des propos non moins courtois. Ils entrèrent tous deux dans la cabine de poupe, qui était également meublée, et s'assirent sur les bancs des plats-bords. Le comite monta dans l'entre-pont, et, d'un coup de sifflet, fit signe à la chiourme de mettre bas casaque, ce qui fut fait en un instant. Sancho, voyant tant de gens tout nus, resta la bouche ouverte; ce fut pis encore quand il vit hisser la tente avec une telle célérité, qu'il lui semblait que tous les diables se fussent mis à la besogne. Mais tout cela n'était encore que pain bénit, en comparaison de ce que je vais dire. Sancho était assis sur l'_estanserol, _ou pilier de la poupe, près de l'espalier, ou premier rameur du banc de droite. Instruit de son rôle, l'espalier empoigna Sancho; et, le levant dans ses bras, tandis que toute la chiourme était debout et sur ses gardes, il le passa au rameur de droite, et bientôt le pauvre Sancho voltigea de main en main et de banc en banc, avec tant de vitesse, qu'il en perdit la vue, et pensa que tous les diables l'emportaient. Les forçats ne le lâchèrent qu'après l'avoir ramené par la bande gauche jusqu'à la poupe, où il resta étendu, haletant, suant à grosses gouttes, et ne pouvant comprendre ce qui lui était arrivé. Don Quichotte, qui vit le vol sans ailes de Sancho, demanda au général si c'était une des cérémonies dont on saluait les nouveaux venus dans les galères.

«Quant à moi, ajouta-t-il, comme je n'ai nulle envie d'y faire profession, je ne veux pas non plus prendre un semblable exercice; et je jure Dieu que, si quelqu'un vient me mettre la main dessus pour me faire voltiger, je lui arrache l'âme à coups de pied dans le ventre.»

En parlant ainsi, il se leva debout et empoigna son épée.

Dans ce moment, on abattit la tente, et on fit tomber la grande vergue de haut en bas, avec un bruit épouvantable. Sancho crut que le ciel se détachait de ses gonds et venait lui fondre sur la tête, si bien que, plein de peur, il se la cacha entre les jambes. Don Quichotte lui-même ne put conserver son sang-froid; il frissonna aussi, plia les épaules et changea de couleur. La chiourme hissa la vergue avec autant de vitesse et de tapage qu'elle l'avait amenée, et tout cela en silence, comme si ces hommes n'eussent eu ni voix ni souffle. Le comite donna le signal de lever l'ancre, et, sautant au milieu de l'entre-pont, le nerf de boeuf à la main, il commença à sangler les épaules de la chiourme, et la galère prit bientôt le large.

Quand Sancho vit se mouvoir à la fois tous ces pieds rouges, car telles lui semblaient les rames, il se dit tout bas:

«Pour le coup, voici véritablement des choses enchantées, et non celles que raconte mon maître. Mais qu'est-ce qu'ont fait ces malheureux, pour qu'on les fouette ainsi? et comment cet homme qui se promène en sifflant a-t-il assez d'audace pour fouetter seul tant de gens? Ah! je dis que c'est ici l'enfer, ou pour le moins le purgatoire.»

Don Quichotte, voyant avec quelle attention Sancho regardait ce qui se passait, s'empressa de lui dire:

«Ah! Sancho, mon ami, avec quelle aisance et quelle célérité vous pourriez, si cela vous plaisait, vous déshabiller des reins au cou, et vous mettre parmi ces gentilshommes pour en finir avec le désenchantement de Dulcinée! Au milieu des peines et des souffrances de tant d'hommes, vous ne sentiriez pas beaucoup les vôtres. D'ailleurs, il serait possible que le sage Merlin fît entrer en compte chacun de ces coups de fouet, comme appliqués de bonne main, pour dix de ceux que vous avez finalement à vous donner.»

Le général voulait demander quels étaient ces coups de fouet et ce désenchantement de Dulcinée, quand le marin de quart s'écria:

«Le fort de Monjouich fait signe qu'il y a un bâtiment à rames sur la côte, au couchant.»

À ces mots, le général sauta de l'entre-pont.

«Allons, enfants! dit-il, qu'il ne nous échappe pas. Ce doit être quelque brigantin des corsaires d'Alger que la vigie signale.»