L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II
Chapter 44
Roque se mit à rire du conseil de don Quichotte, auquel, changeant d'entretien, il raconta la tragique aventure de Claudia Géronima, Sancho en fut touché au fond de l'âme, car il avait trouvé fort de son goût la beauté et la pétulance de la jeune personne.
Sur ces entrefaites arrivèrent les écuyers de la prise, comme ils s'appellent. Ils ramenaient avec eux deux gentilhommes à cheval, deux pèlerins à pied, un carrosse rempli de femmes, avec six valets à pied et à cheval qui les accompagnaient, et deux garçons muletiers qui suivaient les gentilshommes. Les écuyers mirent cette troupe au milieu de leurs rangs, et vainqueurs et vaincus gardaient un profond silence, attendant que le grand Roque Guinart commençât de parler. Celui-ci, s'adressant aux gentilshommes, leur demanda qui ils étaient, où ils allaient, et quel argent ils portaient sur eux. L'un d'eux répondit:
«Seigneur, nous sommes deux capitaines d'infanterie espagnole; nos compagnies sont à Naples, et nous allons nous embarquer sur quatre galères qu'on dit être à Barcelone, avec ordre de faire voile pour la Sicile. Nous portons environ deux à trois cents écus, ce qui suffit pour que nous soyons riches et cheminions contents, car la pauvreté ordinaire des soldats ne permet pas de plus grands trésors.»
Roque fit aux pèlerins la même question qu'aux capitaines. Ils répondirent qu'ils allaient s'embarquer pour passer à Rome, et qu'entre eux deux ils pouvaient avoir une soixantaine de réaux. Roque voulut savoir aussi quelles étaient les dames du carrosse, où elles allaient, et quel argent elles portaient. L'un des valets à cheval répondit:
«C'est madame doña Guiomar de Quiñonès, femme du régent de l'intendance de Naples, qui vient dans ce carrosse avec une fille encore enfant, une femme de chambre et une duègne. Nous sommes six domestiques pour l'accompagner, et l'argent s'élève à six cents écus.
-- De façon, reprit Roque Guinart, que nous avons ici neuf cents écus et soixante réaux. Mes soldats doivent être une soixantaine; voyez ce qui leur revient à chacun, car je suis mauvais calculateur.»
À ces mots, les brigands élevèrent tous la voix, et se mirent à crier: «Vive Roque Guinart! qu'il vive de longues années, en dépit des limiers de justice qui ont juré sa perte!» Mais les capitaines s'affligèrent, madame la régente s'attrista, et les pèlerins ne se montrèrent pas fort joyeux, quand ils entendirent tous prononcer la confiscation de leurs biens. Roque les tint ainsi quelques minutes en suspens; mais il ne voulut pas laisser plus longtemps durer leur tristesse, qu'on pouvait déjà reconnaître à une portée d'arquebuse. Il se tourna vers les officiers:
«Que Vos Grâces, seigneurs capitaines, leur dit-il, veuillent bien par courtoisie, me prêter soixante écus, et madame la régente quatre-vingts, pour contenter cette escouade qui m'accompagne; car enfin, de ce qu'il chante le curé s'alimente. Ensuite vous pourrez continuer votre chemin librement et sans encombre avec un sauf- conduit que je vous donnerai, afin que, si vous rencontrez quelques autres de mes escouades, qui sont réparties dans ces environs, elles ne vous fassent aucun mal. Mon intention n'est point de faire tort aux gens de guerre, ni d'offenser aucune femme, surtout celles qui sont de qualité.»
Les officiers se confondirent en actions de grâce pour remercier Roque de sa courtoisie et de sa libéralité; car, à leurs yeux, c'en était une véritable que de leur laisser leur propre argent. Pour doña Guiomar de Quiñonès, elle voulut se jeter à bas du carrosse pour baiser les pieds et les mains du grand Roque; mais il ne voulut pas le permettre, et lui demanda pardon, au contraire, du tort qu'il lui avait fait, obligé de céder aux devoirs impérieux de sa triste profession. Madame la régente donna ordre à l'un de ses domestiques de payer sur-le-champ les quatre- vingts écus mis à sa charge, et les capitaines avaient déjà déboursé leurs soixante. Les pèlerins allaient aussi livrer leur pacotille, mais Roque leur dit de n'en rien faire; puis, se tournant vers les siens:
«De ces cent quarante écus, dit-il, il en revient deux à chacun, et il en reste vingt; qu'on en donne dix à ces pèlerins, et les dix autres à ce bon écuyer, pour qu'il garde un bon souvenir de cette aventure.»
On apporta une écritoire et un portefeuille, dont Roque était toujours pourvu, et il donna par écrit, aux voyageurs, un sauf- conduit pour les chefs de ses escouades. Il prit ensuite congé d'eux et les laissa partir, dans l'admiration de sa noblesse d'âme, de sa bonne mine, de ses étranges procédés, et le tenant plutôt pour un Alexandre le Grand que pour un brigand reconnu. Un des écuyers dit alors, dans son jargon gascon et catalan:
«Notre capitaine vaudrait mieux pour faire un moine qu'un bandit; mais s'il veut dorénavant se montrer libéral, qu'il le soit de son bien et non du nôtre.»
Ce peu de mots, le malheureux ne les dit pas si bas que Roque ne les entendît. Mettant l'épée à la main, il lui fendit la tête presque en deux parts, et lui dit froidement:
«Voilà comme je châtie les insolents qui ne savent pas retenir leur langue.»
Tout le monde trembla, et personne n'osa lui dire un mot, tant il leur imposait d'obéissance et de respect.
Roque se mit à l'écart, et écrivit une lettre à l'un de ses amis, à Barcelone, pour l'informer qu'il avait auprès de lui le fameux don Quichotte de la Manche, le chevalier errant duquel on racontait tant de merveilles, et qu'il pouvait bien l'assurer que c'était bien l'homme du monde le plus divertissant et le plus entendu sur toutes matières. Il ajoutait que le quatrième jour à partir de là, qui serait celui de saint Jean-Baptiste, il le lui amènerait au milieu de la plage de Barcelone, armé de toutes pièces et monté sur Rossinante, ainsi que son écuyer Sancho monté sur son âne.
«Ne manquez pas, disait-il enfin, d'en donner avis à nos amis les Niarros, pour qu'ils se divertissent du chevalier. J'aurais voulu priver de ce plaisir les Cadells, leurs ennemis; mais c'est impossible, car les folies sensées de don Quichotte et les saillies de son écuyer Sancho Panza ne peuvent manquer de donner un égal plaisir à tout le monde.»
Roque expédia cette lettre par un de ses écuyers, lequel, changeant son costume de bandit en celui d'un laboureur, entra dans Barcelone, et remit la lettre à son adresse.
Chapitre LXI
_De ce qui arriva à don Quichotte à son entrée dans Barcelone, et d'autres choses qui ont plus de vérité que de sens commun_
Don Quichotte demeura trois jours et trois nuits avec Roque Guinart; et, quand même il y fût resté trois cents ans, il n'aurait pas manqué de quoi regarder et de quoi s'étonner sur sa façon de vivre. On s'éveillait ici, on dînait là-bas; quelquefois on fuyait sans savoir pourquoi, d'autres fois on attendait sans savoir qui. Ces hommes dormaient tout debout, interrompant leur sommeil, et changeant de place à toute heure. Ils ne s'occupaient qu'à poser des sentinelles, à écouter le cri des guides, à souffler les mèches des arquebuses, bien qu'ils en eussent peu, car presque tous portaient des mousquets à pierre. Roque passait les nuits éloigné des siens, dans des endroits où ceux-ci ne pouvaient deviner qu'il fût; car les nombreux bans[302] du vice-roi de Barcelone, qui mettaient sa tête à prix, le tenaient dans une perpétuelle inquiétude. Il n'osait se fier à personne, pas même à ses gens, craignant d'être tué ou livré par eux à la justice; vie assurément pénible et misérable.
Enfin, par des chemins détournés et des sentiers couverts, Roque, don Quichotte et Sancho partirent pour Barcelone avec six autres écuyers. Ils arrivèrent sur la plage la veille de la Saint-Jean, pendant la nuit; et Roque, après avoir embrassé don Quichotte et Sancho, auquel il donna les dix écus promis, qu'il ne lui avait pas encore donnés, se sépara d'eux après avoir échangé mille compliments et mille offres de service. Roque parti, don Quichotte attendit le jour à cheval, comme il se trouvait, et ne tarda pas à découvrir sur les balcons de l'orient la face riante de la blanche Aurore, réjouissant par sa venue les plantes et les fleurs. Presque au même instant, l'oreille fut aussi réjouie par le son des fifres et des tambours, le bruit des grelots, et les cris des coureurs qui semblaient sortir de la ville. L'aurore fit place au soleil, dont le visage, plus large que celui d'une rondache, s'élevait peu à peu sur l'horizon. Don Quichotte et Sancho étendirent la vue de tous côtés; ils aperçurent la mer, qu'ils n'avaient point encore vue. Elle leur parut spacieuse, immense, bien plus que les lagunes de Ruidéra, qu'ils avaient vues dans leur province. Ils virent aussi les galères qui étaient amarrées à la plage, lesquelles, abattant leurs tentes, se découvrirent toutes pavoisées de banderoles et de bannières qui se déployaient au vent, ou baisaient et balayaient l'eau; on entendait au dedans résonner les clairons et les trompettes; qui, de près et au loin, remplissaient l'air de suaves et belliqueux accents. Elles commencèrent à s'agiter et à faire entre elles comme une sorte d'escarmouche sur les flots tranquilles, tandis qu'une infinité de gentilshommes qui sortaient de la ville, montés sur de beaux chevaux et portant de brillantes livrées, se livraient aux mêmes jeux. Les soldats des galères faisaient une longue fusillade, à laquelle répondaient ceux qui garnissaient les murailles et les forts de la ville, et la grosse artillerie déchirait l'air d'un bruit épouvantable, auquel répondaient aussi les canons du pont des galères. La mer était calme, la terre riante, l'air pur et serein, quoique troublé maintes fois par la fumée de l'artillerie; tout semblait réjouir et mettre en belle humeur la population entière. Pour Sancho, il ne concevait pas comment ces masses qui remuaient sur la mer pouvaient avoir tant de pieds.
En ce moment, les cavaliers aux livrées accoururent, en poussant des cris de guerre et des cris de joie, à l'endroit où don Quichotte était encore cloué par la surprise. L'un d'eux, qui était celui que Roque avait prévenu, dit à haute voix à don Quichotte:
«Qu'il soit le bienvenu dans notre ville, le miroir, le fanal, l'étoile polaire de toute la chevalerie errante! Qu'il soit le bienvenu, dis-je, le valeureux don Quichotte de la Manche; non pas le faux, le factice, l'apocryphe, qu'on nous a montré ces jours-ci dans de menteuses histoires, mais le véritable, le loyal et le fidèle, que nous a dépeint Cid Hamet Ben-Engéli, fleur des historiens!»
Don Quichotte ne répondit pas un mot, et les cavaliers n'attendirent pas qu'il leur répondît; mais, faisant caracoler en rond leurs chevaux, ainsi que tous ceux qui les suivaient, ils tracèrent comme un cercle mouvant autour de don Quichotte, qui se tourna vers Sancho et lui dit:
«Ces gens-là nous ont fort bien reconnus; je parierais qu'ils ont lu notre histoire, et même celle de l'Aragonais récemment publiée.»
Le cavalier qui avait parlé d'abord à don Quichotte revint auprès de lui.
«Que Votre Grâce, seigneur don Quichotte, lui dit-il, veuille bien venir avec nous; car nous sommes tous vos serviteurs et grands amis de Roque Guinart.
-- Si les courtoisies, répondit don Quichotte, engendrent les courtoisies, la vôtre, seigneur chevalier, est fille ou proche parente de celle du grand Roque. Menez-moi où il vous plaira; je n'aurai d'autre volonté que la vôtre, surtout si vous voulez occuper la mienne à votre service.»
Le cavalier lui répondit avec des expressions tout aussi polies, et toute la troupe l'enfermant au milieu d'elle, ils prirent le chemin de la ville au bruit des clairons et des timbales. Mais à l'entrée de Barcelone, le malin, de qui vient toute malignité, et les gamins, qui sont plus malins que le malin, s'avisèrent d'un méchant tour. Deux d'entre eux, hardis et espiègles, se faufilèrent à travers tout le monde, et, levant la queue, l'un au grison, l'autre à Rossinante, ils leur plantèrent à chacun son paquet de chardons. Les pauvres bêtes, sentant ces éperons de nouvelle espèce, serrèrent la queue, et augmentèrent si bien leur malaise, que, faisant mille sauts et mille ruades, ils jetèrent leurs cavaliers par terre. Don Quichotte, honteux et mortifié, se hâta d'ôter le panache de la queue de son bidet, et Sancho rendit le même service au grison. Les cavaliers qui conduisaient don Quichotte auraient bien voulu châtier l'impertinence de ces polissons, mais c'était impossible, car ils se furent bientôt perdus au milieu de plus de mille autres qui les suivaient. Don Quichotte et Sancho remontèrent à cheval, et, toujours accompagnés de la musique et des _vivats, _ils arrivèrent à la maison de leur guide, qui était grande et belle, comme appartenant à un riche gentilhomme; et nous y laisserons à présent notre chevalier, parce qu'ainsi le veut Cid Hamet Ben-Engéli.
Chapitre LXII
_Qui traite de l'aventure de la tête enchantée, ainsi que d'autres enfantillages que l'on ne peut s'empêcher de conter_
L'hôte de don Quichotte se nommait don Antonio Moréno. C'était un gentilhomme riche et spirituel, aimant à se divertir, mais avec décence et bon goût. Lorsqu'il vit don Quichotte dans sa maison, il se mit à chercher les moyens de faire éclater ses folies, sans toutefois nuire à sa personne; car ce ne sont plus des plaisanteries, celles qui blessent, et il n'y a point de passe- temps qui vaille, si c'est au détriment d'autrui. La première chose qu'il imagina, ce fut de faire désarmer don Quichotte, et de le montrer en public dans cet étroit pourpoint, souillé par l'armure, que nous avons déjà tant de fois décrit. On conduisit le chevalier à un balcon donnant sur une des principales rues de la ville, où on l'exposa aux regards des passants et des petits garçons, qui le regardaient comme une bête curieuse. Les cavaliers en livrée coururent de nouveau devant lui, comme si c'eût été pour lui seul, et non pour célébrer la fête du jour, qu'ils s'étaient mis en cet équipage. Quant à Sancho, il était enchanté, ravi; car il s'imaginait que, sans savoir pourquoi ni comment, il avait retrouvé les noces de Camache, une autre maison comme celle de don Diégo de Miranda, un autre château comme celui du duc.
Ce jour-là, plusieurs amis de don Antonio vinrent dîner chez lui. Ils traitèrent tous don Quichotte avec de grands honneurs, en vrai chevalier errant, ce qui le rendit si fier et si rengorgé, qu'il ne se sentait pas d'aise. Pour Sancho, il trouva tant de saillies, que les domestiques du logis et tous ceux qui l'entendirent étaient, comme on dit, pendus à sa bouche. Pendant le repas don Antonio dit à Sancho:
«Nous avons su par ici, bon Sancho, que vous êtes si friand de boulettes et de blanc-manger, que, s'il vous en reste, vous les gardez dans votre sein pour le jour suivant.[303]
-- Non, seigneur, cela n'est pas vrai, répondit Sancho, car je suis plus propre que goulu; et mon seigneur don Quichotte, ici présent, sait fort bien qu'avec une poignée de noix ou de glands, nous passons à nous deux une semaine entière. Il est vrai que, s'il arrive parfois qu'on me donne la génisse, je cours lui mettre la corde au cou; je veux dire que je mange ce qu'on me donne, et que je prends le temps comme il vient. Quiconque a dit que je suis un mangeur vorace et sans propreté peut se tenir pour dit qu'il ne sait ce qu'il dit; et je lui dirais cela d'une autre façon, n'était le respect que m'imposent les vénérables barbes qui sont à cette table.
-- Assurément, ajouta don Quichotte, la modération et la propreté avec lesquelles Sancho mange peuvent s'écrire et se graver sur des feuilles de bronze, pour qu'il en demeure un souvenir éternel dans les siècles futurs. À la vérité, quand il a faim, il est un peu glouton, car il mâche des deux côtés, et il avale les morceaux quatre à quatre. Mais, pour la propreté, jamais il n'est en défaut, et, dans le temps qu'il fut gouverneur, il apprit à manger en petite-maîtresse, tellement qu'il prenait avec une fourchette les grains de raisin, et même ceux de grenade.
-- Comment! s'écria don Antonio, Sancho a été gouverneur?
-- Oui, répondit Sancho, et d'une île appelée la Barataria. Je l'ai gouvernée dix jours à bouche que veux-tu; en ces dix jours j'ai perdu le repos et le sommeil, et j'ai appris à mépriser tous les gouvernements du monde. J'ai quitté l'île en fuyant; puis je suis tombé dans une caverne, où je me crus mort, et dont je suis sorti vivant par miracle.»
Don Quichotte alors conta par le menu toute l'aventure du gouvernement de Sancho, ce qui divertit fort la compagnie.
Au sortir de table, don Antonio prit don Quichotte par la main, et le mena dans un appartement écarté, où il ne se trouvait d'autre meuble et d'autre ornement qu'une table en apparence de jaspe, soutenue par un pied de même matière. Sur cette table était posée une tête, à la manière des bustes d'empereurs romains, qui paraissait être de bronze. Don Antonio promena d'abord don Quichotte par toute la chambre, et fit plusieurs fois le tour de la table.
«Maintenant, dit-il ensuite, que je suis assuré de n'être entendu de personne, et que la porte est bien fermée, je veux, seigneur don Quichotte, conter à Votre Grâce une des plus étranges aventures, ou nouveautés, pour mieux dire, qui se puisse imaginer, mais sous la condition que Votre Grâce ensevelira ce que je vais lui dire dans les dernières profondeurs du secret.
-- Je le jure, répondit don Quichotte; et, pour plus de sûreté, je mettrai une dalle de pierre par-dessus. Sachez, seigneur don Antonio (don Quichotte avait appris le nom de son hôte), que vous parlez à quelqu'un qui, bien qu'il ait des oreilles pour entendre, n'a pas de langue pour parler. Ainsi Votre Grâce peut, en toute assurance, verser dans mon coeur ce qu'elle a dans le sien, et se persuader qu'elle l'a jeté dans les abîmes du silence.
-- Sur la foi de cette promesse, reprit don Antonio, je veux mettre Votre Grâce dans l'admiration de ce qu'elle va voir et entendre, et donner aussi quelque soulagement au chagrin que j'endure de n'avoir personne à qui communiquer mes secrets, lesquels, en effet, ne sont pas de nature à être confiés à tout le monde.»
Don Quichotte restait immobile, attendant avec anxiété où aboutiraient tant de précautions. Alors don Antonio, lui prenant la main, la lui fit promener sur la tête de bronze, sur la table de jaspe et le pied qui la soutenait; puis il dit enfin:
«Cette tête, seigneur don Quichotte, a été fabriquée par un des plus grands enchanteurs et sorciers qu'ait possédés le monde. Il était, je crois, Polonais de nation, et disciple du fameux Escotillo, duquel on raconte tant de merveilles.[304] Il vint loger ici dans ma maison, et pour le prix de mille écus que je lui donnai, il fabriqua cette tête, qui a la vertu singulière de répondre à toutes les choses qu'on lui demande à l'oreille. Il traça des cercles, peignit des hiéroglyphes, observa les astres, saisit les conjonctions, et, finalement, termina son ouvrage avec la perfection que nous verrons demain; les vendredis elle est muette, et comme ce jour est justement un vendredi, elle ne recouvrera que demain la parole. Dans l'intervalle, Votre Grâce pourra préparer les questions qu'elle entend lui faire; car je sais par expérience qu'en toutes ses réponses elle dit la vérité.»
Don Quichotte fut étrangement surpris de la vertu et des propriétés de la tête, au point qu'il n'en pouvait croire don Antonio. Mais voyant quel peu de temps restait jusqu'à l'expérience à faire, il ne voulut pas lui dire autre chose, sinon qu'il lui savait beaucoup de gré de lui avoir découvert un si grand secret. Ils sortirent de la chambre; don Antonio en ferma la porte à la clef, et ils revinrent dans la salle d'assemblée, où les attendaient les autres gentilshommes, à qui Sancho avait raconté, dans l'intervalle, plusieurs des aventures arrivées à son maître.
Le soir venu, on mena promener don Quichotte, non point armé, mais en habit de ville, avec une houppelande de drap fauve sur les épaules, qui aurait fait, par ce temps-là, suer la glace même; les valets de la maison étaient chargés d'amuser Sancho de manière à ne pas le laisser sortir. Don Quichotte était monté, non sur Rossinante, mais sur un grand mulet d'une allure douce et richement harnaché. On mit la houppelande au chevalier, et, sans qu'il le vît, on lui attacha sur le dos un parchemin où était écrit en grandes lettres: «Voilà don Quichotte de la Manche.» Dès qu'on fut en marche, l'écriteau frappa les yeux de tous les passants; et, comme ils lisaient aussitôt: «Voilà don Quichotte de la Manche» don Quichotte s'étonnait de voir que tous ceux qui le regardaient passer le connussent et l'appelassent par son nom. Il se tourna vers don Antonio, qui marchait à ses côtés, et lui dit:
«Grande est la prérogative qu'enferme en soi la chevalerie errante, puisqu'elle fait connaître celui qui l'exerce, et le rend fameux par tous les pays de la terre. Voyez un peu, seigneur don Antonio, jusqu'aux petits garçons de cette ville me reconnaissent sans m'avoir vu.
-- Il en doit être ainsi, seigneur don Quichotte, répondit don Antonio. De même que le feu ne peut être enfermé ni caché, de même la vertu ne peut manquer d'être connue; et celle qui s'acquiert par la profession des armes brille et resplendit par-dessus toutes les autres.»
Or, il arriva que, tandis que don Quichotte marchait au milieu de ces applaudissements, un Castillan, qui lut l'écriteau derrière son dos, s'approcha et lui dit en face:
«Diable soit de don Quichotte de la Manche! Comment as-tu pu arriver jusqu'ici, sans être mort sous la multitude infinie de coups de bâton dont on a chargé tes épaules! Tu es un fou; et si tu l'étais à l'écart, pour toi seul, enfermé dans les portes de ta folie, le mal ne serait pas grand; mais tu as la propriété contagieuse de rendre fou tous ceux qui ont affaire à toi. Qu'on voie plutôt ces seigneurs qui t'accompagnent. Va-t'en, imbécile, retourne chez toi; prends soin de ton bien, de ta femme et de tes enfants, et laisse là ces billevesées qui te rongent la cervelle et te dessèchent l'entendement.
-- Frère, répondit don Antonio, passez votre chemin, et ne vous mêlez point de donner des conseils à qui ne vous en demande pas. Le seigneur don Quichotte est parfaitement dans son bon sens, et nous qui l'accompagnons ne sommes pas des imbéciles. La vertu doit être honorée en quelque part qu'elle se trouve. Maintenant, allez à la male heure, et tâchez de ne pas vous fourrer où l'on ne vous appelle point.
-- Pardieu! Votre Grâce a bien raison, répondit le Castillan; car donner des conseils à ce brave homme, c'est donner du poing contre l'aiguillon. Et cependant cela me fait grande pitié de voir le bon esprit que cet imbécile, dit-on, montre en toutes choses, se perdre et s'écouler par la fêlure de la chevalerie errante. Mais que la male heure dont Votre Grâce m'a gratifié soit pour moi et pour tous mes descendants, si désormais, et dussé-je vivre plus que Mathusalem, je donne un conseil à personne, quand même on me le demanderait.»