L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II
Chapter 40
«Je te conjure et t'adjure aussi, comme chrétien catholique, de me dire qui tu es; si tu es une âme en peine, dis-moi ce que tu veux que je fasse pour toi; puisque ma profession est de favoriser et de secourir les nécessiteux de ce monde, je l'étendrai jusqu'à secourir et favoriser les nécessiteux de l'autre monde, qui ne peuvent se donner eux-mêmes assistance.
-- De cette manière, répondit-on, vous qui me parlez, vous devez être mon seigneur don Quichotte de la Manche; et même, au timbre de la voix, je reconnais que c'est lui sans aucun doute.
-- Oui, je suis don Quichotte, répliqua le chevalier, celui qui a fait voeu d'assister et de secourir en leurs nécessités les vivants et les morts. Pour cela, dis-moi qui tu es, car tu me tiens dans la stupeur. Si tu es mon écuyer Sancho Panza, si tu as cessé de vivre, pourvu que le diable ne t'ait pas emporté, et que, par la miséricorde de Dieu, tu sois en purgatoire, notre sainte mère l'Église catholique et romaine a des prières suffisantes pour te tirer des peines que tu endures, et je lui en demanderai pour ma part autant que ma fortune me le permettra. Achève donc de t'expliquer, et dis-moi qui tu es.
-- Je jure Dieu, répondit-on, et par la naissance de qui Votre Grâce voudra désigner, je jure, seigneur don Quichotte de la Manche, que je suis votre écuyer Sancho Panza, et que je ne suis jamais mort en tous les jours de ma vie. Mais, ayant abandonné mon gouvernement pour des choses et des causes qui ne peuvent se raconter en si peu de paroles, je suis tombé dans ce souterrain, où je gis encore, et le grison avec moi, qui ne me laissera pas mentir, à telles enseignes qu'il est encore à mes côtés.»
Ce qu'il y a de bon, c'est qu'on eût dit que l'âne entendait ce que disait Sancho, car il se mit sur-le-champ à braire, si fort que toute la caverne en retentit.
«Fameux témoignage! s'écria don Quichotte; je reconnais le braiment comme si j'en étais le père, et ta voix aussi, mon bon Sancho. Attends-moi, je vais courir au château du duc, qui est ici près, et j'en ramènerai du monde pour te tirer de cette caverne, où tes péchés sans doute t'auront fait choir.
-- Courez vite, seigneur, repartit Sancho, et revenez vite, au nom d'un seul Dieu; je ne puis plus supporter d'être enterré ici tout vif, et je me sens mourir de peur.»
Don Quichotte le laissa, et courut au château raconter à ses hôtes l'aventure de Sancho Panza. Le duc et la duchesse s'en étonnèrent, bien qu'ils comprissent qu'il devait être tombé dans une des ouvertures de ce souterrain qui existait de temps immémorial. Mais ce qu'ils ne pouvaient concevoir, c'est que Sancho eût laissé là son gouvernement sans qu'ils eussent reçu l'avis de son retour. Finalement, on porta des cordes et des poulies; puis à force de bras et d'efforts, on ramena le grison et Sancho de ces ténèbres à la lumière du soleil. Un étudiant vit la chose et dit:
«Voilà comment devraient sortir de leurs gouvernements tous les mauvais gouverneurs, comme sort ce pécheur du profond de l'abîme, pâle, décoloré, mort de faim et sans une obole en poche, à ce que je crois.»
Sancho l'entendit.
«Il y a, dit-il, mon frère le médisant, huit à dix jours que je pris le gouvernement de l'île qu'on m'avait donnée, et, pendant ce temps, je n'ai pas été rassasié de pain seulement une heure. Dans ces huit jours, les médecins m'ont persécuté et les ennemis m'ont rompu les os; je n'ai eu le temps, ni de prendre des droits indus ni de toucher des redevances; et, puisqu'il en est ainsi, je ne méritais pas, j'imagine, d'en sortir de cette manière. Mais l'homme propose et Dieu dispose; et Dieu, qui sait le mieux, sait ce qui convient bien à chacun; tel le temps, telle la conduite, et que personne ne dise: Fontaine, je ne boirai pas de ton eau; car où l'on croit qu'il y a du lard, il n'y a pas même de crochet pour le pendre. Dieu me comprend, et cela me suffit, et je n'en dis pas plus, quoique je le puisse.
-- Ne te fâche pas, Sancho, reprit don Quichotte, et ne te mets pas en peine de ce que tu entends dire, car tu n'aurais jamais fini. Reviens avec la conscience en repos, et laisse parler les gens. Vouloir attacher les mauvaises langues, c'est vouloir mettre des portes à l'espace; si le gouverneur sort riche de son gouvernement, on dit de lui que c'est un voleur; et s'il en sort pauvre, que c'est un niais et un imbécile.
-- De bon compte, répondit Sancho, on me tiendra cette fois plutôt pour un sot que pour un voleur.»
Pendant cet entretien, ils arrivèrent, entourés de petits garçons et d'une foule de gens, au château, où le duc et la duchesse attendaient sur une galerie le retour de don Quichotte et de Sancho. Celui-ci ne voulut point monter rendre visite au duc avant d'avoir bien arrangé son âne à l'écurie, disant que la pauvre bête avait passé une très-mauvaise nuit à l'auberge. Ensuite il monta, parut en présence de ses seigneurs, et se mettant à deux genoux devant eux, il leur dit:
«Moi, seigneurs, parce qu'ainsi Votre Grandeur l'a voulu, et sans aucun mérite de ma part, je suis allé gouverner votre île Barataria, où nu je suis entré, et nu je me trouve, je ne perds ni ne gagne. Si j'ai gouverné bien ou mal, il y avait des témoins qui diront ce qui leur plaira. J'ai éclairci des questions douteuses, j'ai jugé des procès, et toujours mort de faim, parce qu'ainsi l'exigeait le docteur Pédro Récio, natif de Tirtéafuéra, médecin insulaire et gouvernemental. Des ennemis nous attaquèrent nuitamment et nous mirent en grand péril; mais ceux de l'île dirent qu'ils furent délivrés et qu'ils remportèrent la victoire par la valeur de mon bras. Que Dieu leur donne aussi bonne chance en ce monde et dans l'autre qu'ils disent la vérité! Enfin, pendant ce temps, j'ai pesé les charges qu'entraîne après soi le devoir de gouverner, et j'ai trouvé pour mon compte que mes épaules n'y pouvaient pas suffire, que ce n'était ni un poids pour mes reins, ni des flèches pour mon carquois. Aussi, avant que le gouvernement me jetât par terre, j'ai voulu jeter par terre le gouvernement. Hier matin, j'ai laissé l'île comme je l'avais trouvée, avec les mêmes rues, les mêmes maisons et les mêmes toits qu'elle avait quand j'y entrai. Je n'ai rien emprunté à personne et n'ai pris part à aucun bénéfice; et, bien que je pensasse à faire quelques ordonnances fort profitables, je n'en ai fait aucune, crainte qu'elles ne fussent pas exécutées, car les faire ainsi ou ne pas les faire, c'est absolument la même chose.[283] Je quittai l'île, comme je l'ai dit, sans autre cortège que celui de mon âne. Je tombai dans un souterrain, je le parcourus tout du long, jusqu'à ce que, ce matin, la lumière du soleil m'en fit voir l'issue, mais non fort aisée; car, si le ciel ne m'eût envoyé mon seigneur don Quichotte, je restais là jusqu'à la fin du monde. Ainsi donc, monseigneur le duc et madame la duchesse, voici votre gouverneur Sancho Panza qui est parvenu, en dix jours seulement qu'il a eu le gouvernement dans les mains, à reconnaître qu'il ne tient pas le moins du monde à être gouverneur, non d'une île, mais de l'univers entier. Cela convenu, je baise les pieds à Vos Grâces, et, imitant le jeu des petits garçons où ils disent: _Saute de là et mets-toi ici, _je saute du gouvernement et passe au service de mon seigneur don Quichotte; car enfin avec lui, bien que je mange quelquefois le pain en sursaut, je m'en rassasie du moins; et quant à moi, pourvu que je m'emplisse, il m'est égal que ce soit de haricots ou de perdrix.»
Sancho finit là sa longue harangue, pendant laquelle don Quichotte tremblait qu'il ne dît mille sottises; et, quand il le vit finir sans en avoir dit davantage, il rendit en son coeur mille grâces au ciel. Le duc embrassa cordialement Sancho et lui dit:
«Je regrette au fond de l'âme que vous ayez si vite abandonné le gouvernement; mais je ferai en sorte de vous donner dans mes États un autre office de moindre charge et de plus de profit.»
La duchesse aussi l'embrassa, puis donna l'ordre qu'on lui fît bonne table et bon lit, car il paraissait vraiment moulu et disloqué.
Chapitre LVI
_De la bataille inouïe et formidable que livra don Quichotte au laquais Tosilos en défense de la fille de dame Rodriguez_
Le duc et la duchesse n'eurent point à se repentir des tours joués à Sancho Panza, dans le gouvernement pour rire qu'ils lui avaient donné, d'autant plus que, ce jour même, leur majordome revint, et leur conta de point en point presque toutes les paroles et toutes les actions que Sancho avait dites ou faites en ce peu de jours. Finalement, il leur dépeignit l'assaut de l'île, la peur de Sancho, et son départ précipité, ce qui les divertit étrangement.
Après cela, l'histoire raconte que le jour fixé pour la bataille arriva. Le duc avait, à plusieurs reprises, instruit son laquais Tosilos de la manière dont il devait s'y prendre avec don Quichotte pour le vaincre, sans le tuer ni le blesser. Il régla qu'on ôterait le fer des lances, en disant à don Quichotte que la charité chrétienne, qu'il se piquait d'exercer, ne permettait pas que le combat se fît au péril de la vie, et que les combattants devaient se contenter de ce qu'il leur donnait le champ libre sur ses terres, malgré le décret du saint concile, qui prohibe ces sortes de duel[284], sans qu'ils voulussent encore vider leur querelle à outrance. Don Quichotte répondit que Son Excellence n'avait qu'à régler les choses comme il lui plairait, et qu'il s'y conformerait, en tout point, avec obéissance.
Le duc avait fait dresser devant la plate-forme du château un échafaud spacieux où devaient se tenir les juges du camp et les demanderesses, mère et fille. Quand le terrible jour arriva, une multitude infinie accourut de tous les villages et hameaux circonvoisins pour voir le spectacle nouveau de cette bataille; car jamais dans le pays on n'en avait vu ni ouï raconter une autre semblable, pas plus ceux qui vivaient que ceux qui étaient morts.
Le premier qui entra dans l'estacade du champ clos fut le maître des cérémonies, qui parcourut et examina toute la lice, afin qu'il n'y eût aucune supercherie, aucun obstacle caché, où l'on pût trébucher et tomber. Ensuite parurent la duègne et sa fille; elles s'assirent sur leurs sièges, couvertes par leurs voiles jusqu'aux yeux, et même jusqu'à la gorge, et témoignant une grande componction. Don Quichotte était déjà présent au champ clos. Bientôt après on vit arriver par un des côtés de la plate-forme, accompagné de plusieurs trompettes et monté sur un puissant cheval qui faisait trembler la terre, le grand laquais Tosilos, la visière fermée, le corps droit et roide, couvert d'armes épaisses et luisantes. Le cheval était du pays de Frise; il avait le poitrail large, et la robe d'un beau gris pommelé. Le vaillant champion était bien avisé par le duc, son seigneur, de la manière dont il devait se conduire avec le valeureux don Quichotte de la Manche. Il lui était enjoint, par-dessus tout, de ne pas le tuer, mais, au contraire, d'éviter le premier choc, pour soustraire le chevalier au danger d'une mort certaine, s'il le rencontrait en plein. Tosilos fit le tour de la place; et, quand il arriva où se trouvaient les duègnes, il se mit à considérer quelque temps celle qui le demandait pour époux.
Le maréchal du camp appela don Quichotte, qui s'était déjà présenté dans la lice; et, en présence de Tosilos, il vint demander aux duègnes si elles consentaient à ce que don Quichotte prît leur cause en main. Elles répondirent que oui, et que tout ce qu'il ferait en cette occasion, elles le tiendraient pour bon, valable et dûment fait. En ce moment le duc et la duchesse s'étaient assis dans une galerie qui donnait au-dessus du champ clos, dont les palissades étaient couronnées par une infinité de gens qui s'étaient empressés de venir voir, pour la première fois, cette sanglante rencontre. La condition du combat fut que, si don Quichotte était vainqueur, son adversaire devait épouser la fille de doña Rodriguez; mais que, s'il était vaincu, l'autre demeurait quitte et libre de la parole qu'on lui réclamait, sans être tenu à nulle autre satisfaction.
Le maître des cérémonies partagea aux combattants le sol et le soleil, et les plaça chacun dans le poste qu'ils devaient occuper. Les tambours battirent, l'air retentit du bruit des trompettes, la terre tremblait sous les pieds des chevaux; et, dans cette foule curieuse qui attendait la bonne ou la mauvaise issue du combat, les coeurs étaient agités de crainte et d'espérance. Finalement, don Quichotte, en se recommandant du fond de l'âme à Dieu Notre- Seigneur et à sa dame Dulcinée du Toboso, attendait qu'on lui donnât le signal de l'attaque. Mais notre laquais avait bien d'autres idées en tête, et ne pensait qu'à ce que je vais dire tout à l'heure. Il paraît que, lorsqu'il s'était mis à regarder son ennemie, elle lui sembla la plus belle personne qu'il eût vue de sa vie entière, et l'enfant aveugle, qu'on a coutume d'appeler Amour par ces rues, ne voulut pas perdre l'occasion qui s'offrait de triompher d'une âme d'antichambre, et de l'inscrire sur la liste de ses trophées. Il s'approcha sournoisement, sans que personne le vît, et enfonça dans le flanc gauche du pauvre laquais une flèche de deux aunes, qui lui traversa le coeur de part en part; et vraiment il put faire son coup bien en sûreté, car l'Amour est invisible; il entre et sort comme il lui convient, sans que personne lui demande compte de ses actions. Je dis donc que, lorsqu'on donna le signal de l'attaque, notre laquais était transporté, hors de lui, en pensant aux attraits de celle qu'il avait faite maîtresse de sa liberté; aussi ne put-il entendre le son de la trompette, comme le fit don Quichotte, qui n'en eut pas plutôt entendu le premier appel, qu'il lâcha la bride, et s'élança contre son ennemi de toute la vitesse que lui permettaient les jarrets de Rossinante. Quand son écuyer Sancho le vit partir, il s'écria de toute sa voix:
«Dieu te conduise, crème et fleur des chevaliers errants! Dieu te donne la victoire, puisque la justice est de ton côté!»
Bien que Tosilos vît don Quichotte fondre sur lui, il ne bougea pas d'un pas de sa place; au contraire, appelant à grands cris le maréchal du camp, qui vint aussitôt voir ce qu'il voulait, il lui dit:
«Seigneur, cette bataille ne se fait-elle point pour que j'épouse ou n'épouse pas cette dame?
-- Précisément, lui fut-il répondu.
-- Eh bien! reprit le laquais, je crains les remords de ma conscience, et je la chargerais gravement si je donnais suite à ce combat. Je déclare donc que je me tiens pour vaincu, et que je suis prêt à épouser cette dame sur-le-champ.»
Le maréchal du camp fut étrangement surpris des propos de Tosilos; et, comme il était dans le secret de la machination de cette aventure, il ne put trouver un mot à lui répondre. Pour don Quichotte, il s'était arrêté au milieu de la carrière, voyant que son ennemi ne venait pas à sa rencontre. Le duc ne savait à quel propos la bataille était suspendue; mais le maréchal du camp vint lui rapporter ce qu'avait dit Tosilos, ce qui le jeta dans une surprise et une colère extrêmes.
Pendant que cela se passait, Tosilos s'approcha de l'estrade où était doña Rodriguez, et lui dit à haute voix:
«Je suis prêt, madame, à épouser votre fille, et ne veux pas obtenir par des procès et des querelles ce que je puis obtenir en paix et sans danger de mort.»
Le valeureux don Quichotte entendit ces paroles, et dit à son tour:
«S'il en est ainsi, je suis libre et dégagé de ma promesse. Qu'ils se marient, à la bonne heure; et, puisque Dieu la lui donne, que saint Pierre la lui bénisse.»
Le duc cependant était descendu sur la plate-forme du château, et, s'approchant de Tosilos, il lui dit:
«Est-il vrai, chevalier, que vous vous teniez pour vaincu, et que, poussé par les remords de votre conscience, vous vouliez épouser cette jeune fille?
-- Oui, seigneur, répondit Tosilos.
-- Il fait fort bien, reprit en ce moment Sancho, car ce que tu dois donner au rat, donne-le au chat, et de peine il te sortira.»
Tosilos s'était mis à délacer les courroies de son casque à visière, et priait qu'on l'aidât bien vite à l'ôter, disant que le souffle lui manquait, et qu'il ne pouvait rester plus longtemps enfermé dans cette étroite prison; on lui ôta sa coiffure au plus vite, et son visage de laquais parut au grand jour. Quand doña Rodriguez et sa fille l'aperçurent, elles jetèrent des cris perçants.
«C'est une tromperie, disaient-elles, une tromperie infâme. On a mis Tosilos, le laquais du duc mon seigneur, en place de mon vénérable époux. Au nom de Dieu et du roi, justice d'une telle malice, pour ne pas dire d'une telle friponnerie!
-- Ne vous affligez pas, mesdames, s'écria don Quichotte; il n'y a ni malice ni friponnerie; ou, s'il y en a, ce n'est pas le duc qui en est cause, mais bien les méchants enchanteurs qui me persécutent, lesquels, jaloux de la gloire que j'allais acquérir dans ce triomphe, ont converti le visage de votre époux en celui de l'homme que vous dites être laquais du duc. Prenez mon conseil, et, malgré la malice de mes ennemis, mariez-vous avec lui; car, sans aucun doute, c'est celui-là même que vous désirez obtenir pour époux.»
Le duc, qui entendit ces paroles, fut sur le point de laisser dissiper sa colère en éclats de rire.
«Les choses qui arrivent au seigneur don Quichotte, dit-il, sont tellement extraordinaires, que je suis prêt à croire que ce mien laquais n'est pas mon laquais. Mais usons d'adresse et essayons d'un stratagème; nous n'avons qu'à retarder le mariage de quinze jours, si l'on veut, et garder jusque-là sous clef ce personnage qui nous tient en suspens. Peut-être que, pendant cette quinzaine, il reprendra sa première figure, et que la rancune que portent les enchanteurs au seigneur don Quichotte ne durera pas si longtemps, surtout lorsqu'il leur importe si peu d'user de ces fourberies et de ces métamorphoses.
-- Oh! seigneur, s'écria Sancho, vous ne savez donc pas que ces malandrins ont pour usage et coutume de changer de l'une en l'autre toutes les choses qui regardent mon maître? Il vainquit, ces jours passés, un chevalier qui s'appelait le chevalier des Miroirs; eh bien! ils l'ont transformé et montré sous la figure du bachelier Samson Carrasco, natif de notre village, et notre intime ami. Quant à madame Dulcinée du Toboso, ils l'ont changée en une grossière paysanne. Aussi j'imagine que ce laquais doit vivre et mourir laquais tous les jours de sa vie.»
Alors la fille de la Rodriguez s'écria:
«Quel que soit celui qui me demande pour épouse, je lui en sais infiniment de gré; car j'aime mieux être femme légitime d'un laquais que maîtresse séduite et trompée d'un gentilhomme, bien que celui qui m'a séduite ne le soit pas.»
Finalement, tous ces événements et toutes ces histoires aboutirent à ce que Tosilos fût renfermé, jusqu'à ce qu'on vît où aboutirait sa transformation. Tout le monde cria: «Victoire à don Quichotte!» et la plupart s'en allèrent tristes et tête basse, voyant que les champions si attendus ne s'étaient pas mis en morceaux; de même que les petits garçons s'en vont tristement, quand le pendu qu'ils attendaient ne va pas au gibet, parce qu'il a reçu sa grâce, soit de l'accusateur, soit de la justice. Les gens s'en allèrent; le duc et la duchesse rentrèrent au château; Tosilos fut renfermé; doña Rodriguez et sa fille restèrent fort contentes de voir que, de façon ou d'autre, cette aventure devait finir par un mariage, et Tosilos ne demandait pas mieux.
Chapitre LVII
_Qui traite de quelle manière don Quichotte prit congé du duc, et de ce qui lui arriva avec l'effrontée et discrète Altisidore, demoiselle de la duchesse_
Enfin il parut convenable à don Quichotte de sortir d'une oisiveté aussi complète que celle où il languissait dans ce château. Il s'imaginait que sa personne faisait grande faute au monde, tandis qu'il se laissait retenir et amollir parmi les délices infinies que ses nobles hôtes lui faisaient goûter comme chevalier errant, et qu'il aurait à rendre au ciel un compte rigoureux de cette mollesse et de cette oisiveté. Un jour donc il demanda au duc et à la duchesse la permission de s'éloigner d'eux. Ils la lui donnèrent, mais en témoignant une grande peine de ce qu'il les quittât. La duchesse remit à Sancho Panza les lettres de sa femme, et celui-ci pleura en les entendant lire.
«Qui aurait pensé, dit-il, que d'aussi belles espérances que celles qu'avait engendrées dans le coeur de ma femme Thérèse Panza la nouvelle de mon gouvernement, s'en iraient en fumée, et qu'aujourd'hui il faudrait de nouveau me traîner à la quête des aventures de mon maître don Quichotte de la Manche? Toutefois, je suis satisfait de voir que ma Thérèse ait répondu à ce qu'on devait attendre d'elle en envoyant des glands à la duchesse. Si elle ne l'eût pas fait, elle se serait montrée ingrate, et moi je m'en serais désolé. Ce qui me console, c'est qu'on ne pourra pas donner à ce cadeau le nom de pot-de-vin; car, lorsqu'elle l'a envoyé, j'étais déjà possesseur du gouvernement, et il est juste que ceux qui reçoivent des bienfaits se montrent reconnaissants, ne fût-ce qu'avec des bagatelles. En fin de compte, je suis entré nu dans le gouvernement, et nu j'en sors, de façon que je puis répéter en toute sûreté de conscience, ce qui n'est pas peu de chose: Nu je suis né, nu je me trouve, je ne perds ni ne gagne.»
Voilà ce que se disait à lui-même Sancho le jour du départ. Don Quichotte, qui avait fait la nuit d'avant ses adieux au duc et à la duchesse, sortit dès le matin, et se présenta tout armé sur la plate-forme du château. Tous les gens de la maison le regardaient du haut des galeries, et le duc sortit également avec la duchesse pour le voir. Sancho était monté sur son âne, avec son bissac, sa valise et ses provisions, ravi de joie, parce que le majordome du duc, celui qui avait fait le rôle de la Trifaldi, lui avait glissé dans la poche une petite bourse avec deux cents écus d'or pour parer aux nécessités du voyage, ce que don Quichotte ne savait point encore. Tandis que tout le monde avait les yeux sur le chevalier, comme on vient de le dire, tout à coup, parmi les autres duègnes et demoiselles de la duchesse qui le regardaient aussi, l'effrontée et discrète Altisidore éleva la voix, et, d'un ton plaintif s'écria:
«Écoute, méchant chevalier, retiens un peu la bride et ne tourmente pas les flancs de ta bête mal gouvernée. Regarde, perfide, tu ne fuis pas quelque serpent féroce, mais une douce agnelle qui est encore bien loin d'être brebis. Tu t'es joué, monstre horrible, de la plus belle fille que Diane ait vue sur ses montagnes, et Vénus dans ses forêts. Cruel Biréno[285], fugitif Énée, que Barabbas t'accompagne, et deviens ce que tu pourras.[286]
«Tu emportes, ô impie, dans les griffes de tes serres, les entrailles d'une amante aussi humble que tendre. Tu emportes trois mouchoirs de nuit et les jarretières d'une jambe qui égale le marbre de Paros par sa blancheur et son poli. Tu emportes deux mille soupirs d'un feu si brûlant qu'ils pourraient embraser deux mille Troies, si deux mille Troies il y avait. Cruel Biréno, fugitif Énée, que Barabbas t'accompagne, et deviens ce que tu pourras.
«De ce Sancho, ton écuyer, puissent les entrailles être si dures et si revêches que Dulcinée ne sorte point de son enchantement. Que la triste dame porte la peine du crime que tu as commis; car quelquefois, dans mon pays, les justes payent pour les pécheurs. Que tes plus fines aventures se changent en mésaventures, tes divertissements en songes, et ta constance en oubli. Cruel Biréno, fugitif Énée, que Barabbas t'accompagne, et deviens ce que tu pourras.