L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II

Chapter 4

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-- Le jour vint, continua Sancho, et je n'eus pas plutôt remué en m'éveillant, que, les gaules manquant sous moi, je tombai par terre tout de mon haut. Je cherchai l'âne, et ne le vis plus. Alors les larmes me vinrent aux yeux, et je fis une lamentation telle que, si l'auteur de notre histoire ne l'a pas mise, il peut se vanter d'avoir perdu un bon morceau. Au bout de je ne sais combien de jours, tandis que je suivais madame la princesse Micomicona, je reconnus mon âne, et vis sur son dos, en habit de Bohémien, ce Ginès de Passamont, ce fameux vaurien, que mon seigneur et moi avions délivré de la chaîne.

-- Ce n'est pas là qu'est la faute, répliqua Samson, mais bien en ce qu'avant d'avoir retrouvé l'âne, l'auteur dit que Sancho allait à cheval sur ce même grison.

-- À cela, reprit Sancho, je ne sais que répondre, sinon que l'historien s'est trompé, ou que ce sera quelque inadvertance de l'imprimeur.

-- C'est cela, sans doute, dit Samson; mais dites-moi maintenant, qu'avez-vous fait des cent écus?

-- Je les ai défaits, répondit Sancho; je les ai dépensés pour l'utilité de ma personne, de ma femme et de mes enfants. Ils ont été cause que ma femme a pris en patience les routes et les voyages que j'ai faits au service de mon seigneur don Quichotte; car si, au bout d'une si longue absence, je fusse rentré à la maison sans l'âne et sans le sou, je n'en étais pas quitte à bon marché. Et si l'on veut en savoir davantage, me voici prêt à répondre au roi même en personne. Et qu'on ne se mette pas à éplucher ce que j'ai rapporté, ce que j'ai dépensé: car si tous les coups de bâton qu'on m'a donnés dans ces voyages m'étaient payés argent comptant, quand même on ne les estimerait pas plus de quatre maravédis la pièce, cent autres écus ne suffiraient pas pour m'en payer la moitié. Que chacun se mette la main sur l'estomac, et ne se mêle pas de prendre le blanc pour le noir, ni le noir pour le blanc, car chacun est comme Dieu l'a fait, et bien souvent pire.

-- J'aurai soin, dit Carrasco, d'avertir l'auteur de l'histoire que, s'il l'imprime une seconde fois, il n'oublie pas ce que le bon Sancho vient de dire: ce sera la mettre un bon cran plus haut qu'elle n'est.

-- Y a-t-il autre chose à corriger dans cette légende, seigneur bachelier? demanda don Quichotte.

-- Oh! sans aucun doute, répondit celui-là: mais aucune autre correction n'aura l'importance de celles que nous venons de rapporter.

-- Et l'auteur, reprit don Quichotte, promet-il par hasard une seconde partie?

-- Oui, certes, répliqua Samson; mais il dit qu'il ne l'a pas trouvée, et qu'il ne sait pas qui la possède: de sorte que nous sommes en doute si elle paraîtra ou non. Pour cette raison, comme aussi parce que les uns disent: «Jamais seconde partie ne fut bonne», et les autres: «Des affaires de don Quichotte, ce qui est écrit suffit», on doute qu'il y ait une seconde partie. Néanmoins, il y a des gens d'humeur plus joviale que mélancolique qui disent: «Donnez-nous d'autres _Quichotades: _faites agir don Quichotte et parler Sancho, et, quoi que ce soit, nous en serons contents.»

-- À quoi se décide l'auteur? demanda don Quichotte.

-- À quoi? répondit Samson. Dès qu'il aura trouvé l'histoire qu'il cherche partout avec une diligence extraordinaire, il la donnera sur-le-champ à l'impression, plutôt en vue de l'intérêt qu'il en pourra tirer, que de tous les éloges qu'on en pourra faire.

-- Comment! s'écria Sancho, c'est à l'argent et à l'intérêt que regarde l'auteur! alors ce serait merveille qu'il fît quelque chose de bon; il ne fera que brocher et bousiller comme un tailleur la veille de Pâques, et m'est avis que les ouvrages qui se font à la hâte ne sont jamais terminés avec la perfection convenable. Dites donc à ce seigneur More, ou n'importe qui, de prendre un peu garde à ce qu'il fait, car moi et mon seigneur nous lui mettrons tant de mortier sur sa truelle, en matière d'aventures et d'événements de toute espèce, qu'il pourra construire, non-seulement une seconde, mais cent autres parties. Le bonhomme s'imagine sans doute que nous sommes ici à dormir sur la paille. Eh bien! qu'il vienne nous tenir les pieds à la forge, et il verra duquel nous sommes chatouilleux. Ce que je sais dire, c'est que, si mon seigneur prenait mon conseil, nous serions déjà à travers ces campagnes défaisant des griefs et redressant des torts, comme c'est l'usage et la coutume des bons chevaliers errants.»

À peine Sancho achevait-il ces paroles, qu'on entendit les hennissements de Rossinante. Don Quichotte les tint à heureux augure[37], et résolut de faire une autre sortie d'ici à trois ou quatre jours. Il confia son dessein au bachelier, et lui demanda conseil pour savoir de quel côté devait commencer sa campagne. L'autre répondit qu'à son avis il ferait bien de gagner le royaume d'Aragon, et de se rendre à la ville de Saragosse, où devaient avoir lieu, sous peu de jours, des joutes solennelles pour la fête de saint Georges[38], dans lesquelles il pourrait gagner renom par- dessus tous les chevaliers aragonais, ce qui serait le gagner par- dessus tous les chevaliers du monde. Il loua sa résolution comme souverainement honorable et valeureuse, et l'engagea à plus de prudence, à plus de retenue pour affronter les périls, puisque sa vie n'était plus à lui, mais à tous ceux qui avaient besoin de son bras pour être protégés et secourus dans leurs infortunes.

«Voilà justement ce qui me fait donner au diable, seigneur Samson! s'écria Sancho: mon seigneur vous attaque cent hommes armés, comme un polisson gourmand une demi-douzaine de poires. Mort de ma vie! seigneur bachelier, vous avez raison: il y a des temps pour attaquer et des temps pour faire retraite, et il ne faut pas toujours crier: _Saint Jacques, et en avant, Espagne__[39]__!_ D'autant plus que j'ai ouï dire, et, si j'ai bonne mémoire, je crois que c'est à mon seigneur lui-même, qu'entre les extrêmes de la lâcheté et de la témérité est le milieu de la valeur. S'il en est ainsi, je ne veux pas qu'il fuie sans raison, mais je ne veux pas non plus qu'il attaque quand c'est folie. Surtout je donne cet avis à mon seigneur que, s'il m'emmène avec lui, ce sera sous la condition qu'en fait de bataille il fera toute la besogne: je ne serai tenu d'autre chose que de veiller à sa personne, en ce qui touchera le soin de sa nourriture et de sa propreté. Pour cela je le servirai comme une fée; mais penser que j'irai mettre l'épée à la main, même contre des vilains armés en guerre, c'est se tromper du tout au tout. Moi, seigneur Samson, je ne prétends pas à la renommée de brave, mais à celle du meilleur et du plus loyal écuyer qui ait jamais servi chevalier errant. Si mon seigneur don Quichotte, en retour de mes bons et nombreux services, veut bien me donner quelque île de toutes celles qu'il doit, dit-il, rencontrer par là, je serai très-reconnaissant de la faveur: et quand même il ne me la donnerait pas, je suis né tout nu, et l'homme ne doit pas vivre sur la foi d'un autre, mais sur celle de Dieu. D'autant plus qu'aussi bon et peut-être meilleur me semblera le goût du pain à bas du gouvernement qu'étant gouverneur. Est-ce que je sais, par hasard, si, dans ces gouvernements-là, le diable ne me tend pas quelque croc-en-jambe pour me faire broncher, tomber et casser les dents? Sancho je suis né, et Sancho je pense mourir. Mais avec tout cela, si de but en blanc, sans beaucoup de démarches et sans grand danger, le ciel m'envoyait quelque île ou toute autre chose semblable, je ne suis pas assez niais pour la refuser; car on dit aussi: «Quand on te donne la génisse, jette- lui la corde au cou, et quand le bien arrive, mets-le dans ta maison.»

-- Vous, frère Sancho, dit le bachelier, vous venez de parler comme un recteur en chaire. Cependant, ayez bon espoir en Dieu et dans le seigneur don Quichotte, qui vous donnera non pas une île, mais un royaume.

-- Aussi bien le plus que le moins, répondit Sancho; et je puis dire au seigneur Carrasco que, si mon seigneur me donne un royaume, il ne le jettera pas dans un sac percé. Je me suis tâté le pouls à moi-même, et je me suis trouvé assez de santé pour régner sur des royaumes et gouverner des îles: c'est ce que j'ai déjà dit mainte et mainte fois à mon seigneur.

-- Prenez garde, Sancho, dit Samson, que les honneurs changent les moeurs; il pourrait se faire qu'en vous voyant gouverneur, vous ne connussiez plus la mère qui vous a mis au monde.

-- Ce serait bon, répondit Sancho, pour les petites gens qui sont nés sous la feuille d'un chou, mais non pour ceux qui ont sur l'âme quatre doigts de graisse de vieux chrétien, comme je les ai.[40] Essayez un peu mon humeur, et vous verrez si elle rechigne à personne.

-- Que Dieu le veuille ainsi, dit don Quichotte; c'est ce que dira le gouvernement quand il viendra, et déjà je crois l'avoir entre les deux yeux.»

Cela dit, il pria le bachelier, s'il était poëte, de vouloir bien lui composer quelques vers qu'il pût adresser en adieu à sa dame Dulcinée du Toboso, et d'avoir grand soin de mettre au commencement de chaque vers une lettre de son nom, de manière qu'à la fin de la pièce, en réunissant toutes les premières lettres, on lût Dulcinée du Toboso[41].

«Bien que je ne sois pas, répondit le bachelier, un des fameux poëtes que possède l'Espagne, puisqu'il n'y en a, dit-on, que trois et demi[42], je ne laisserai pas d'écrire ces vers. Cependant je trouve une grande difficulté dans leur composition, parce que les lettres qui forment le nom sont au nombre de dix-sept[43]. Si je fais quatre quatrains[44], il y aura une lettre de trop: si je fais quatre strophes de cinq vers, de celles qu'on appelle _décimes_ ou _redondillas, _il manquera trois lettres. Toutefois, j'essayerai d'escamoter une lettre le plus proprement possible, de façon à faire tenir dans les quatre quatrains le nom de Dulcinée du Toboso.

-- C'est ce qui doit être en tout cas, reprit don Quichotte: car si l'on n'y voit pas son nom clairement et manifestement, nulle femme croira que les vers ont été faits pour elle.»

Ils demeurèrent d'accord sur ce point, et fixèrent le départ à huit jours de là. Don Quichotte recommanda au bachelier de tenir cette nouvelle secrète et de la cacher surtout au curé, à maître Nicolas, à sa nièce et à sa gouvernante, afin qu'ils ne vinssent pas se mettre à la traverse de sa louable et valeureuse résolution. Carrasco le promit, et prit congé de don Quichotte, en le chargeant de l'aviser, quand il en aurait l'occasion, de sa bonne ou mauvaise fortune: sur cela, ils se séparèrent, et Sancho alla faire les préparatifs de leur nouvelle campagne.

Chapitre V

_Du spirituel, profond et gracieux entretien qu'eurent ensemble Sancho Panza et sa femme Thérèse Panza, ainsi que d'autres événements dignes d'heureuse souvenance_

En arrivant à écrire ce cinquième chapitre, le traducteur de cette histoire avertit qu'il le tient pour apocryphe, parce que Sancho y parle sur un autre style que celui qu'on devait attendre de son intelligence bornée, et y dit des choses si subtiles qu'il semble impossible qu'elles viennent de lui. Toutefois, ajoute-t-il, il n'a pas voulu manquer de le traduire, pour remplir les devoirs de son office. Il continue donc de la sorte:

Sancho rentra chez lui si content, si joyeux, que sa femme aperçut son allégresse à une portée de mousquet, tellement qu'elle ne put s'empêcher de lui demander:

«Qu'avez-vous donc, ami Sancho, que vous revenez si gai?

-- Femme, répondit Sancho, si Dieu le voulait, je serais bien aise de ne pas être si content que j'en ai l'air.

-- Je ne vous entends pas, mari, répliqua-t-elle, et ne sais ce que vous voulez dire, que vous seriez bien aise, si Dieu le voulait, de ne pas être content; car, toute sotte que je suis, je ne sais pas qui peut trouver du plaisir à n'en pas avoir.

-- Écoutez, Thérèse, reprit Sancho; je suis gai parce que j'ai décidé de retourner au service de mon maître don Quichotte, lequel veut partir une troisième fois à la recherche des aventures, et je vais partir avec lui parce qu'ainsi le veut ma détresse, aussi bien que l'espérance de trouver cent autres écus comme ceux que nous avons déjà dépensés; et, tandis que cette espérance me réjouit, je m'attriste d'être forcé de m'éloigner de toi et de mes enfants. Si Dieu voulait me donner de quoi vivre à pied sec et dans ma maison, sans me mener par voies et par chemins, ce qu'il pourrait faire à peu de frais, puisqu'il lui suffirait de le vouloir, il est clair que ma joie serait plus vive et plus durable, puisque celle que j'éprouve est mêlée de la tristesse que j'ai de te quitter. Ainsi, j'ai donc bien fait de dire que, si Dieu le voulait, je serais bien aise de ne pas être content.

-- Tenez, Sancho, répliqua Thérèse, depuis que vous êtes devenu membre de chevalier errant, vous parlez d'une manière si entortillée qu'on ne peut plus vous entendre.

-- Il suffit que Dieu m'entende, femme, reprit Sancho; c'est lui qui est l'entendeur de toutes choses, et restons-en là. Mais faites attention, ma soeur, d'avoir grand soin du grison ces trois jours-ci, pour qu'il soit en état de prendre les armes. Doublez- lui la ration, recousez bien le bât et les autres harnais, car nous n'allons pas à la noce, Dieu merci! mais faire le tour du monde, et nous prendre de querelle avec des géants, des andriaques, des vampires; nous allons entendre des sifflements, des aboiements, des hurlements et des rugissements: et tout cela ne serait encore que pain bénit si nous n'avions affaire à des muletiers yangois et à des Mores enchantés.

-- Je crois bien, mari, répliqua Thérèse, que les écuyers errants ne volent pas le pain qu'ils mangent: aussi resterai-je à prier Dieu qu'il vous tire bientôt de ce méchant pas.

-- Je vous dis, femme, répondit Sancho, que si je ne pensais pas me voir, dans peu de temps d'ici, gouverneur d'une île, je me laisserais tomber mort sur la place.

-- Oh! pour cela, non, mari, s'écria Thérèse; vive la poule, même avec sa pépie; vivez, vous, et que le diable emporte autant de gouvernements qu'il y en a dans le monde. Sans gouvernement vous êtes sorti du ventre de votre mère, sans gouvernement vous avez vécu jusqu'à cette heure, et sans gouvernement vous irez ou bien l'on vous mènera à la sépulture, quand il plaira à Dieu. Il y en a bien d'autres dans le monde qui vivent sans gouvernement, et pourtant ils ne laissent pas de vivre et d'être comptés dans le nombre des gens. La meilleure sauce du monde, c'est la faim, et, comme celle-là ne manque jamais au pauvre, ils mangent toujours avec plaisir. Mais pourtant, faites attention, Sancho, si, par bonheur, vous attrapiez quelque gouvernement d'îles, de ne pas oublier votre femme et vos enfants. Prenez garde que Sanchico a déjà ses quinze ans sonnés, et qu'il est temps qu'il aille à l'école, si son oncle l'abbé le fait entrer dans l'Église; prenez garde aussi que Mari-Sancha, votre fille, n'en mourra pas si nous la marions, car je commence à m'apercevoir qu'elle désire autant un mari que vous un gouvernement, et, à la fin des fins, mieux sied la fille mal mariée que bien amourachée.

-- En bonne foi, femme, répondit Sancho, si Dieu m'envoie quelque chose qui sente le gouvernement, je marierai notre Mari-Sancha si haut, si haut, qu'on ne l'atteindra pas à moins de l'appeler votre seigneurie.

-- Pour cela, non, Sancho, répondit Thérèse; mariez-la avec son égal, c'est le plus sage parti. Si vous la faites passer des sabots aux escarpins, et de la jaquette de laine au vertugadin de velours; si, d'une Marica qu'on tutoie, vous en faites une doña Maria qu'on traite de seigneurie, la pauvre enfant ne se retrouvera plus, et, à chaque pas, elle fera mille sottises qui montreront la corde de sa pauvre et grossière condition.

-- Tais-toi, sotte, dit Sancho, tout cela sera l'affaire de deux ou trois ans. Après cela, le bon ton et la gravité lui viendront comme dans un moule; et sinon, qu'importe? Qu'elle soit seigneurie, et vienne que viendra.

-- Mesurez-vous, Sancho, avec votre état, répondit Thérèse, et ne cherchez pas à vous élever plus haut que vous. Il vaut mieux s'en tenir au proverbe qui dit: «Au fils de ton voisin, lave-lui le nez, et prends-le pour tien.» Certes, ce serait une jolie chose que de marier notre Mari-Sancha à un gros gentillâtre, un comte à trente-six quartiers, qui, à la première fantaisie, lui chanterait pouille, et l'appellerait vilaine, fille de manant pioche-terre et de dame tourne-fuseau! Non, mari, non, ce n'est pas pour cela que j'ai élevé ma fille. Chargez-vous, Sancho, d'apporter l'argent, et, quant à la marier, laissez-m'en le soin. Nous avons ici Lope Tocho, fils de Juan Tocho, garçon frais et bien portant; nous le connaissons de longue main, et je sais qu'il ne regarde pas la petite d'un mauvais oeil; avec celui-là, qui est notre égal, elle sera bien mariée, et nous l'aurons toujours sous les yeux, et nous serons tous ensemble, pères et enfants, gendre et petits-enfants, et la bénédiction de Dieu restera sur nous tous. Mais n'allez pas, vous, me la marier à présent dans ces cours et ces palais, où on ne l'entendrait pas plus qu'elle ne s'entendrait elle-même.

-- Viens çà, bête maudite, femme de Barabbas, répliqua Sancho; pourquoi veux-tu maintenant, sans rime ni raison, m'empêcher de marier ma fille à qui me donnera des petits-enfants qu'on appellera votre seigneurie? Tiens, Thérèse, j'ai toujours entendu dire à mes grands-pères que celui qui ne sait pas saisir le bonheur quand il vient ne doit pas se plaindre quand il passe. Ce serait bien bête, lorsqu'il frappe maintenant à notre porte, de la lui fermer. Laissons-nous emporter par le vent favorable qui souffle dans nos voiles.[45] Tu ne crois donc pas, pauvre pécore, qu'il sera bon de me jeter de tout mon poids dans quelque gouvernement à gros profits qui nous tire les pieds de la boue, et de marier Mari-Sancha selon mon goût? Tu verras alors comment on t'appellera doña Teresa Panza, gros comme le poing, et comme tu t'assiéras dans l'église sur des tapis et des coussins, en dépit des femmes d'hidalgos du pays. Sinon, restez donc toujours le même être, sans croître ni décroître, comme une figure de tapisserie! Mais ne parlons plus de cela, et, quoi que tu dises, Sanchica sera comtesse.

-- Voyez-vous bien tout ce que vous dites, mari? répondit Thérèse. Eh bien! avec tout cela je tremble que ce comté de ma fille ne soit sa perdition. Faites-en ce que vous voudrez; faites-la duchesse, faites-la princesse, mais je puis bien dire que ce ne sera pas de mon bon gré, ni de mon consentement. Voyez-vous, frère, j'ai toujours été amie de l'égalité, et je ne puis souffrir la morgue et la suffisance. Thérèse on m'a nommée en me jetant l'eau du baptême; c'est un nom tout uni, sans allonge et sans broderie; on appelle mon père Cascajo, et moi, parce que je suis votre femme, Thérèse Panza, et en bonne conscience on devrait m'appeler Thérèse Cascajo; mais ainsi se font les lois comme le veulent les rois, et je me contente de ce nom, sans qu'on mette un _don _par-dessus, qui pèserait tant que je ne pourrais le porter. Non, je ne veux pas donner à jaser à ceux qui me verraient passer vêtue en comtesse ou en gouvernante; ils diraient tout de suite: «Voyez comme elle fait la fière, cette gardeuse de cochons. Hier ça suait à tirer une quenouille d'étoupe, ça s'en allait à la messe la tête couverte du pan de sa jupe en guise de mantille, et aujourd'hui ça se promène avec un vertugadin, avec des agrafes, avec le nez en l'air, comme si nous ne la connaissions pas!» Oh! si Dieu me garde mes six ou mes cinq sens, ou le nombre que j'en ai, je ne pense pas me mettre en pareille passe. Vous, frère, allez être gouverneur ou insulaire, et redressez-vous tout à votre aise; mais ma fille ni moi, par les os de ma mère! nous ne ferons un pas hors de notre village. La femme de bon renom, jambe cassée et à la maison, et la fille honnête, de travailler se fait fête. Allez avec votre don Quichotte chercher vos aventures, et laissez- nous toutes deux dans nos mésaventures, auxquelles Dieu remédiera, pourvu que nous le méritions; et par ma foi je ne sais pourquoi il s'est donné le _don, _quand ne l'avaient ni son père ni ses aïeux.

-- À présent, répliqua Sancho, je dis que tu as quelque démon familier dans le corps. Diable soit de la femme! Combien de choses tu as enfilées l'une au bout de l'autre, qui n'ont ni pieds ni tête! Qu'est-ce qu'il y a de commun entre le Cascajo, les agrafes, les proverbes, la suffisance et tout ce que j'ai dit? Viens ici, stupide ignorante (et je peux bien t'appeler ainsi, puisque tu n'entends pas mes raisons, et que tu te sauves du bonheur comme de la peste). Si je te disais que ma fille se jette d'une tour en bas, ou bien qu'elle s'en aille courir le monde comme l'infante doña Urraca[46], tu aurais raison de ne pas faire à mon goût; mais si, en moins d'un clin d'oeil, je lui flanque un _don _et une seigneurie sur le dos, et je la tire des chaumes de blé pour la mettre sur une estrade avec plus de coussins de velours qu'il n'y a d'Almohades à Maroc[47], pourquoi ne veux-tu pas céder et consentir à ce que je veux?

-- Savez-vous pourquoi, mari? répondit Thérèse; à cause du proverbe: «Qui te couvre te découvre.» Sur le pauvre on jette les yeux en courant, mais sur le riche on les arrête; et si ce riche a été pauvre dans un temps, alors on commence à murmurer et à médire, et on n'en finit plus, car il y a dans les rues des médisants par tas, comme des essaims d'abeilles.

-- Écoute, Thérèse, reprit Sancho, écoute bien ce que je vais te dire à présent; peut-être n'auras-tu rien entendu de semblable en tous les jours de ta vie, et prends garde que je ne parle pas de mon cru; tout ce que je pense dire sont des sentences du père prédicateur qui a prêché le carême dernier dans notre village. Il disait, si je m'en souviens bien, que toutes les choses présentes, celles que nous voyons avec les yeux, s'offrent à l'attention et s'impriment dans la mémoire avec bien plus de force que toutes les choses passées. (Tous ces propos que tient maintenant Sancho sont le second motif qui a fait dire au traducteur que ce chapitre lui semblait apocryphe, parce qu'en effet ils excèdent la capacité de Sancho, lequel continue de la sorte:) De là vient que, lorsque nous voyons quelque personne bien équipée, parée de beaux habits, et entourée d'une pompe de valets, il semble qu'elle nous oblige par force à lui porter respect; et, bien que la mémoire nous rappelle en cet instant que nous avons connu cette personne en quelque bassesse, soit de naissance, soit de pauvreté, comme c'est passé, ce n'est plus, et il ne reste rien que ce qui est présent. Et si celui qu'a tiré la fortune du fond de sa bassesse (ce sont les propres paroles du père prédicateur), pour le porter au faîte de la prospérité, est affable, courtois et libéral avec tout le monde, et ne se met pas à le disputer à ceux qui sont de noble race, sois assurée, Thérèse, que personne ne se rappellera ce qu'il fut, et que tous respecteront ce qu'il est, à l'exception toutefois des envieux, dont nulle prospérité n'est à l'abri.

-- Je ne vous entends pas, mari, répliqua Thérèse; faites ce que vous voudrez, et ne me rompez plus la tête avec vos harangues et vos rhétoriques, et si vous êtes révolu à faire ce que vous dites...

-- C'est résolu qu'il faut dire, femme, interrompit Sancho, et non révolu.

-- Ne vous mettez pas à disputer avec moi, mari, répondit Thérèse; je parle comme il plaît à Dieu, et ne me mêle pas d'en savoir davantage. Je dis donc que, si vous tenez à toute force à prendre un gouvernement, vous emmeniez avec vous votre fils Sancho pour lui enseigner à faire le gouvernement dès cette heure, car il est bon que les fils prennent et apprennent l'état de leurs pères.