L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II
Chapter 38
«J'ai reçu bien de la joie, ma chère dame, de la lettre que Votre Grandeur m'a écrite; car, en vérité, il y a longtemps que je la désirais. Le collier de corail est bel et bon, et l'habit de chasse de mon mari ne s'en laisse pas revendre. De ce que Votre Seigneurie ait fait gouverneur Sancho, mon consort, tout ce village s'en est fort réjoui, bien que personne ne veuille le croire, principalement le curé, et maître Nicolas, le barbier, et Samson Carrasco, le bachelier. Mais cela ne me fait rien du tout; car, pourvu qu'il en soit ainsi, comme cela est, que chacun dise ce qui lui plaira. Pourtant, s'il faut dire vrai, sans l'arrivée du corail et de l'habit, je ne l'aurais pas cru davantage, car tous les gens du pays tiennent mon mari pour une grosse bête, et ne peuvent imaginer, si on l'ôte de gouverner un troupeau de chèvres, pour quelle espèce de gouvernement il peut être bon. Que Dieu l'assiste et le dirige comme il voit que ses enfants en ont besoin. Quant à moi, chère dame de mon âme, je suis bien résolue, avec la permission de Votre Grâce, à mettre, comme on dit, le bonheur dans ma maison, en m'en allant à la cour m'étendre dans un carrosse pour crever les yeux à mille envieux que j'ai déjà. Je supplie donc Votre Excellence de recommander à mon mari qu'il me fasse quelque petit envoi d'argent, et que ce soit un peu plus que rien; car à la cour, les dépenses sont grandes. Le pain y vaut un réal, et la viande trente maravédis la livre, que c'est une horreur. Si par hasard il ne veut pas que j'y aille, qu'il se dépêche de m'en aviser, car les pieds me démangent déjà pour me mettre en route. Mes amies et mes voisines me disent que, si moi et ma fille allons à la cour, parées et pompeuses, mon mari finira par être plus connu par moi, que moi par lui. Car enfin bien des gens demanderont: «Qui sont les dames de ce carrosse?» et l'un de mes laquais répondra: «Ce sont la femme et la fille de Sancho Panza, gouverneur de l'île Barataria.» De cette manière Sancho sera connu, et moi je serai prônée, et à Rome pour tout.[271] Je suis fâchée, autant que je puisse l'être, de ce que cette année on n'a pas récolté de glands dans le pays. Cependant j'en envoie à Votre Altesse jusqu'à un demi-boisseau, que j'ai été cueillir et choisir moi-même au bois, un à un. Je n'en ai pas trouvé de plus gros, et je voudrais qu'ils fussent comme des oeufs d'autruche.
«Que Votre Splendeur n'oublie pas de m'écrire; j'aurai soin de vous faire la réponse, et de vous informer de ma santé ainsi que de tout ce qui se passera dans ce village, où je reste à prier Notre-Seigneur Dieu qu'il garde Votre Grandeur, et qu'il ne m'oublie pas. Sancha, ma fille, et mon fils baisent les mains à Votre Grâce.
«Celle qui a plus envie de voir Votre Seigneurie que de lui écrire. Votre servante.
«THÉRÈSE PANZA.»
Ce fut pour tout le monde un grand plaisir que d'entendre la lettre de Thérèse Panza, principalement pour le duc et la duchesse; celle-ci prit l'avis de don Quichotte pour savoir si l'on ne pourrait point ouvrir la lettre adressée au gouverneur, s'imaginant qu'elle devait être parfaite. Don Quichotte répondit que, pour faire plaisir à la compagnie, il l'ouvrirait lui-même; ce qu'il fit en effet, et voici comment elle était conçue:
_Lettre de Thérèse Panza à Sancho Panza, son mari_
«J'ai reçu ta lettre, mon Sancho de mon âme, et je te jure, foi de catholique chrétienne, qu'il ne s'en est pas fallu deux doigts que je ne devinsse folle de joie. Vois-tu, père, quand je suis arrivée à entendre lire que tu es gouverneur, j'ai failli tomber sur la place morte du coup; car tu sais bien qu'on dit que la joie subite tue comme la grande douleur. Pour Sanchica ta fille, elle a mouillé son jupon sans le sentir, et de pur contentement. J'avais devant moi l'habit que tu m'as envoyé, et au cou le collier de corail que m'a envoyé madame la duchesse, et les lettres dans les mains, et le messager là présent; et avec tout cela, je croyais et pensais que tout ce que je voyais et touchais n'était qu'un songe; car enfin, qui pouvait penser qu'un berger de chèvres serait devenu gouverneur d'îles? Tu sais bien, ami, ce que disait ma mère, qu'il fallait vivre beaucoup pour beaucoup voir. Je dis cela parce que je pense voir encore plus si je vis plus longtemps; je pense ne pas m'arrêter que je ne te voie fermier de la gabelle ou de l'octroi; car ce sont des offices où, bien que le diable emporte ceux qui s'y conduisent mal, à la fin des fins on touche et on manie de l'argent. Madame la duchesse te fera part du désir que j'ai d'aller à la cour. Réfléchis bien à cela, et fais-moi part de ton bon plaisir; je tâcherai de t'y faire honneur, en me promenant en carrosse.
«Le curé, le barbier, le bachelier, et même le sacristain, ne veulent pas croire que tu sois gouverneur; ils disent que tout cela n'est que tromperie, ou affaire d'enchantement, comme sont toutes celles de ton maître don Quichotte.
«Samson dit encore qu'il ira te chercher pour t'ôter le gouvernement de la tête et pour tirer à don Quichotte la folie du cerveau. Moi, je ne fais que rire, et regarder mon collier de corail, et prendre mesure de l'habit que je dois faire avec le tien à notre fille. J'ai envoyé quelques glands à madame la duchesse, et j'aurais voulu qu'ils fussent d'or. Envoie-moi, toi, quelques colliers de perles, s'ils sont à la mode dans ton île. Voici les nouvelles du village: La Barruéca a marié sa fille à un peintre de méchante main, qui est venu dans ce pays pour peindre ce qui se trouverait. Le conseil municipal l'a chargé de peindre les armes de Sa Majesté sur la porte de la maison commune; il a demandé deux ducats, qu'on lui a avancés, et il a travaillé huit jours, au bout desquels il n'avait rien peint du tout; alors il a dit qu'il ne pouvait venir à bout de peindre tant de brimborions. Il a donc rendu l'argent, et, malgré cela, il s'est marié à titre de bon ouvrier. Il est vrai qu'il a déjà laissé le pinceau pour prendre la pioche, et qu'il va aux champs comme un gentilhomme. Le fils de Pédro Lobo a reçu les premiers ordres et la tonsure, dans l'intention de se faire prêtre. Minguilla l'a su, la petite-fille de Mingo Silvato, et lui a intenté un procès, parce qu'il lui avait donné parole de mariage. De mauvaises langues disent même qu'elle est enceinte de ses oeuvres; mais il le nie à pieds joints. Cette année les olives ont manqué, et l'on ne trouve pas une goutte de vinaigre en tout le village. Une compagnie de soldats est passée par ici; ils ont enlevé, chemin faisant, trois filles du pays. Je ne veux pas te dire qui elles sont; peut-être reviendront-elles, et il se trouvera des gens qui les prendront pour femmes, avec leurs taches bonnes ou mauvaises. Sanchica fait du réseau; elle gagne par jour huit maravédis, frais payés, et les jette dans une tirelire pour amasser son trousseau; mais, à présent qu'elle est fille d'un gouverneur, tu lui donneras sa dot, sans qu'elle travaille à la faire. La fontaine de la place s'est tarie, et le tonnerre est tombé sur la potence; qu'il en arrive autant à toutes les autres. J'attends la réponse à cette lettre, et la décision de mon départ pour la cour. Sur ce, que Dieu te garde plus d'années que moi, ou du moins autant, car je ne voudrais pas te laisser sans moi dans ce monde.
«Ta femme, THÉRÈSE PANZA.»
Les lettres furent trouvées dignes de louange, de rire, d'estime et d'admiration. Pour mettre le sceau à la bonne humeur de l'assemblée, arriva dans ce moment le courrier qui apportait la lettre adressée par Sancho à don Quichotte, et qui fut aussi lue publiquement; mais celle-ci fit mettre en doute la simplicité du gouverneur. La duchesse se retira pour apprendre du page ce qui lui était arrivé dans le village de Sancho, et le page lui conta son aventure dans le plus grand détail, sans omettre aucune circonstance. Il donna les glands à la duchesse, et, de plus, un fromage que Thérèse avait ajouté au présent, comme étant si délicat qu'il l'emportait même sur ceux de Tronchon. La duchesse le reçut avec un extrême plaisir, et nous la laisserons dans cette joie pour raconter quelle fin eut le gouvernement du grand Sancho Panza, fleur et miroir de tous les gouverneurs insulaires.
Chapitre LIII
_De la terrible fin et fatigante conclusion qu'eut le gouvernement de Sancho Panza_
Croire que, dans cette vie, les choses doivent toujours durer au même état, c'est croire l'impossible. Au contraire, on dirait que tout y va en rond, je veux dire à la ronde. Au printemps succède l'été, à l'été l'automne, à l'automne l'hiver, et à l'hiver le printemps; et le temps tourne ainsi sur cette roue perpétuelle. La seule vie de l'homme court à sa fin, plus légère que le temps, sans espoir de se renouveler, si ce n'est dans l'autre vie, qui n'a point de bornes.
Voilà ce que dit Cid Hamet, philosophe mahométan; car enfin cette question de la rapidité et de l'instabilité de la vie présente, et de l'éternelle durée de la vie future, bien des gens, sans la lumière de la foi, et par la seule lumière naturelle, l'ont fort bien comprise. Mais, en cet endroit, notre auteur parle ainsi à propos de la rapidité avec laquelle le gouvernement de Sancho se consuma, se détruisit, s'anéantit, et s'en alla en ombre et en fumée.
La septième nuit des jours de son gouvernement, Sancho était au lit, rassasié, non pas de pain et de vin, mais de rendre des sentences, de donner des avis, d'établir des statuts et de promulguer des pragmatiques.
Au moment où le sommeil commençait, en dépit de la faim, à lui fermer les paupières, il entendit tout à coup un si grand tapage de cloches et de cris, qu'on aurait dit que toute l'île s'écroulait.
Il se leva sur son séant, et se mit à écouter avec attention pour voir s'il devinerait quelle pouvait être la cause d'un si grand vacarme. Non-seulement il n'y comprit rien, mais bientôt, au bruit des voix et des cloches, se joignit celui d'une infinité de trompettes et de tambours. Plein de trouble et d'épouvante, il sauta par terre, enfila des pantoufles à cause de l'humidité du sol, et, sans mettre ni robe de chambre ni rien qui y ressemblât, il accourut à la porte de son appartement.
Au même instant il vit venir par les corridors plus de vingt personnes tenant à la main des torches allumées et des épées nues, qui disaient toutes à grands cris:
«Aux armes, aux armes, seigneur gouverneur! aux armes! une infinité d'ennemis ont pénétré dans l'île, et nous sommes perdus si votre adresse et votre valeur ne nous portent secours.»
Ce fut avec ce tapage et cette furie qu'ils arrivèrent où était Sancho, plus mort que vif de ce qu'il voyait et entendait. Quand ils furent proches, l'un d'eux lui dit:
«Que Votre Seigneurie s'arme vite, si elle ne veut se perdre, et perdre l'île entière.
-- Qu'ai-je à faire de m'armer? répondit Sancho; et qu'est-ce que j'entends en fait d'armes et de secours? Il vaut bien mieux laisser ces choses à mon maître don Quichotte, qui les dépêchera en deux tours de main, et nous tirera d'affaire. Mais moi, pécheur à Dieu, je n'entends rien à ces presses-là.
-- Holà! seigneur gouverneur, s'écria un autre, quelle froideur est-ce là? Armez-vous bien vite, puisque nous vous apportons des armes offensives et défensives, et paraissez sur la place, et soyez notre guide et notre capitaine, puisqu'il vous appartient de l'être, étant notre gouverneur.
-- Eh bien! qu'on m'arme donc, et à la bonne heure», répliqua Sancho.
Aussitôt on apporta deux pavois, ou grands boucliers, dont ces gens étaient pourvus, et on lui attacha sur sa chemise, sans lui laisser prendre aucun autre vêtement, un pavois devant et l'autre derrière. On lui fit passer les bras par des ouvertures qui avaient été pratiquées, et on le lia vigoureusement avec des cordes, de façon qu'il resta claquemuré entre deux planches, droit comme un fuseau, sans pouvoir plier les genoux ni se mouvoir d'un pas. On lui mit dans les mains une lance, sur laquelle il s'appuya pour pouvoir se tenir debout.
Quand il fut arrangé de la sorte, on lui dit de marcher devant, pour guider et animer tout le monde, et que, tant qu'on l'aurait pour boussole, pour étoile et pour lanterne, les affaires iraient à bonne fin.
«Comment diable puis-je marcher, malheureux que je suis, répondit Sancho, si je ne peux seulement jouer des rotules, empêtré par ces planches qui sont si bien cousues à mes chairs? Ce qu'il faut faire, c'est de m'emporter à bras, et de me placer de travers ou debout à quelque poterne; je la garderai avec cette lance ou avec mon corps.
-- Allons donc, seigneur gouverneur, dit un autre, c'est plus la peur que les planches qui vous empêche de marcher. Remuez-vous et finissez-en, car il est tard; les ennemis grossissent, les cris s'augmentent et le péril s'accroît.»
À ces exhortations et à ces reproches, le pauvre gouverneur essaya de remuer; mais ce fut pour faire une si lourde chute tout de son long, qu'il crut être mis en morceaux. Il resta comme une tortue enfermée dans ses écailles, ou comme un quartier de lard entre deux huches, ou bien encore comme une barque échouée sur le sable. Pour l'avoir vu ainsi tombé, cette engeance moqueuse n'en eut pas plus de compassion; au contraire, éteignant leurs torches, ils se mirent à crier de plus belle, à appeler aux armes, à passer et repasser sur le pauvre Sancho, en frappant les pavois d'une multitude de coups d'épée, si bien que, s'il ne se fût roulé et ramassé jusqu'à mettre aussi la tête entre les pavois, c'en était fait du déplorable gouverneur, lequel, refoulé dans cette étroite prison, suait sang et eau, et priait Dieu du fond de son âme de le tirer d'un tel péril. Les uns trébuchaient sur lui, d'autres tombaient; enfin, il s'en trouva un qui lui monta sur le dos, s'y installa quelque temps; et de là, comme du haut d'une éminence, il commandait les armées, et disait à grands cris:
«Par ici, les nôtres; l'ennemi charge de ce côté; qu'on garde cette brèche; qu'on ferme cette porte; qu'on barricade ces escaliers; qu'on apporte des pots de goudron, de la résine, de la poix, des chaudières d'huile bouillante; qu'on gabionne les rues avec des matelas.»
Enfin, il nommait coup sur coup tous les instruments et machines de guerre avec lesquels on a coutume de défendre une ville contre l'assaut. Quant au pauvre Sancho, qui, moulu sous les pieds, entendait et souffrait tout cela, il disait entre ses dents:
«Oh! si le Seigneur voulait donc permettre qu'on achevât de prendre cette île, et que je me visse ou mort ou délivré de cette grande angoisse!»
Le ciel accueillit sa prière; et, quand il l'espérait le moins, il entendit des voix qui criaient:
«Victoire, victoire! les ennemis battent en retraite. Allons, seigneur gouverneur, levez-vous; venez jouir du triomphe et répartir les dépouilles conquises sur l'ennemi par la valeur de cet invincible bras.
-- Qu'on me lève», dit d'une voix défaillante le dolent Sancho. On l'aida à se relever, et, dès qu'il fut debout, il dit:
«L'ennemi que j'ai vaincu, je consens qu'on me le cloue sur le front. Je ne veux pas répartir des dépouilles d'ennemis, mais seulement prier et supplier quelque ami, si par hasard il m'en reste, de me donner un doigt de vin, car je suis desséché, et de m'essuyer cette sueur, car je fonds en eau.»
On l'essuya, on lui apporta du vin, on détacha les pavois; il s'assit sur son lit, et s'évanouit aussitôt de la peur des alarmes et des souffrances qu'il avait endurées.
Déjà les mystificateurs commençaient à regretter d'avoir poussé le jeu si loin; mais Sancho, en revenant à lui, calma la peine que leur avait donnée sa pâmoison. Il demanda l'heure qu'il était; on lui répondit que le jour commençait à poindre. Il se tut; et, sans dire un mot de plus, il commença à s'habiller, toujours gardant le silence.
Les assistants le regardaient faire, attendant où aboutirait cet empressement qu'il mettait à s'habiller. Il acheva enfin de se vêtir; et peu à peu (car il était trop moulu pour aller beaucoup à beaucoup) il gagna l'écurie, où le suivirent tous ceux qui se trouvaient là. Il s'approcha du grison, le prit dans ses bras, lui donna un baiser de paix sur le front, et lui dit, les yeux mouillés de larmes:
«Venez ici, mon compagnon, mon ami, vous qui m'aidez à supporter mes travaux et mes misères. Quand je vivais avec vous en bonne intelligence, quand je n'avais d'autres soucis que ceux de raccommoder vos harnais et de donner de la subsistance à votre gentil petit corps, heureux étaient mes heures, mes jours et mes années. Mais, depuis que je vous ai laissé, depuis que je me suis élevé sur les tours de l'ambition et de l'orgueil, il m'est entré dans l'âme mille misères, mille souffrances, et quatre mille inquiétudes.»
Tout en lui tenant ces propos, Sancho bâtait et bridait son âne, sans que personne lui dît un seul mot. Le grison bâté, il monta à grand'peine sur son dos, et, adressant alors la parole au majordome, au secrétaire, au maître d'hôtel, à Pédro Récio le docteur, et à une foule d'autres qui se trouvaient présents, il leur dit:
«Faites place, mes seigneurs, et laissez-moi retourner à mon ancienne liberté; laissez-moi reprendre la vie passée, pour me ressusciter de cette mort présente. Je ne suis pas né pour être gouverneur, ni pour défendre des îles ou des villes contre les ennemis qui veulent les attaquer. Je m'entends mieux à manier la pioche, à mener la charrue, à tailler la vigne, qu'à donner des lois ou à défendre des provinces et des royaumes. La place de saint Pierre est à Rome; je veux dire que chacun est à sa place quand il fait le métier pour lequel il est né. Une faucille me va mieux à la main qu'un sceptre de gouverneur. J'aime mieux me rassasier de soupe à l'oignon que d'être soumis à la vilenie d'un impertinent médecin qui me fait mourir de faim; j'aime mieux me coucher à l'ombre d'un chêne dans l'été, et me couvrir d'une houppelande à poils dans l'hiver, en gardant ma liberté, que de me coucher avec les embarras du gouvernement entre des draps de toile de Hollande, et de m'habiller de martres zibelines. Je souhaite le bonsoir à Vos Grâces, et vous prie de dire au duc, mon seigneur, que nu je suis né, nu je me trouve; je ne perds ni ne gagne; je veux dire que sans une obole je suis entré dans ce gouvernement, et que j'en sors sans une obole, bien au rebours de ce que font d'habitude les gouverneurs d'autres îles. Écartez-vous, et laissez-moi passer; je vais aller me graisser les côtes, car je crois que je les ai rompues, grâce aux ennemis qui se sont promenés cette nuit sur mon estomac.
-- N'en faites rien, seigneur gouverneur, s'écria le docteur Récio. Je donnerai à Votre Grâce un breuvage contre les chutes et les meurtrissures, qui vous rendra sur-le-champ votre santé et votre vigueur passées. Quant à vos repas, je promets à Votre Grâce de m'amender, et de vous laisser manger abondamment de tout ce qui vous fera plaisir.
-- Tu piaules trop tard[272], répondit Sancho; je resterai comme je me ferai Turc. Nenni, ce ne sont pas des tours à recommencer deux fois. Ah! pardieu, j'ai envie de garder ce gouvernement ou d'en accepter un autre, me l'offrît-on entre deux plats, comme de voler au ciel sans ailes. Je suis de la famille des Panza, qui sont tous entêtés en diable; et quand une fois ils disent non, non ce doit être en dépit du monde entier[273]. Je laisse dans cette écurie les ailes de la fourmi qui m'ont enlevé en l'air pour me faire manger aux oiseaux[274]. Redescendons par terre, pour y marcher à pied posé; et si nous ne chaussons des souliers de maroquin piqué, nous ne manquerons pas de sandales de corde[275]. Chaque brebis avec sa pareille, et que personne n'étende la jambe plus que le drap du lit n'est long, et qu'on me laisse passer, car il se fait tard.»
Le majordome reprit alors:
«Seigneur gouverneur, nous laisserions bien volontiers partir Votre Grâce, quoiqu'il nous soit très-pénible de vous perdre, car votre esprit et votre conduite toute chrétienne nous obligent à vous regretter; mais personne n'ignore que tout gouverneur est tenu, avant de quitter l'endroit où il a gouverné, à faire d'abord résidence.[276] Que Votre Grâce rende compte des dix jours passés depuis qu'elle a le gouvernement, et qu'elle s'en aille ensuite avec la paix de Dieu.
-- Personne ne peut me demander ce compte, répondit Sancho, à moins que le duc, mon seigneur, ne l'ordonne. Je vais lui faire visite, et lui rendrai mes comptes, rubis sur l'ongle. D'ailleurs, puisque je sors de ce gouvernement tout nu, il n'est pas besoin d'autre preuve pour justifier que j'ai gouverné comme un ange.
-- Pardieu, le grand Sancho a raison, s'écria le docteur Récio, et je suis d'avis que nous le laissions aller, car le duc sera enchanté de le revoir.»
Tous les autres tombèrent d'accord, et le laissèrent partir, après avoir offert de lui tenir compagnie, et de le pourvoir de tout ce qu'il pourrait désirer pour les aises de sa personne et la commodité de son voyage. Sancho répondit qu'il ne voulait qu'un peu d'orge pour le grison, et un demi-fromage avec un demi-pain pour lui; que, le chemin étant si court, il ne lui fallait ni plus amples ni meilleures provisions. Tous l'embrassèrent, et lui les embrassa tous en pleurant, et les laissa aussi émerveillés de ses propos que de sa résolution si énergique et si discrète.
Chapitre LIV
_Qui traite de choses relatives à cette histoire, et non à nulle autre_
Le duc et la duchesse résolurent de donner suite au défi qu'avait porté don Quichotte à leur vassal pour le motif précédemment rapporté; et comme le jeune homme était en Flandre, où il s'était enfui plutôt que d'avoir doña Rodriguez pour belle-mère, ils imaginèrent de mettre à sa place un laquais gascon, appelé Tosilos, en l'instruisant bien à l'avance de tout ce qu'il aurait à faire. Au bout de deux jours, le duc dit à don Quichotte que, dans quatre jours, son adversaire viendrait se présenter en champ clos, armé de toutes pièces, et soutenir que la demoiselle mentait par la moitié de sa barbe entière, si elle persistait à prétendre qu'il lui eût donné parole de mariage. Don Quichotte reçut ces nouvelles avec un plaisir infini, et, se promettant de faire merveilles en cette affaire, il regarda comme un grand bonheur qu'il s'offrît une telle occasion de montrer aux seigneurs ses hôtes jusqu'où s'étendait la valeur de son bras formidable. Aussi attendait-il, plein de joie et de ravissement, la fin des quatre jours, qui semblaient, au gré de son désir, durer quatre cents siècles. Mais laissons-les passer, comme nous avons laissé passer bien d'autres choses, et revenons tenir compagnie à Sancho, qui, moitié joyeux, moitié triste, cheminait sur son âne, venant chercher son maître, dont il aimait mieux retrouver la compagnie que d'être gouverneur de toutes les îles du monde.
Or, il arriva qu'avant de s'être beaucoup éloigné de l'île de son gouvernement, car jamais il ne se mit à vérifier si c'était une île, une ville, un bourg ou un village qu'il avait gouverné, il vit venir sur le chemin qu'il suivait six pèlerins avec leurs bourdons, de ces étrangers qui demandent l'aumône en chantant. Arrivés auprès de lui, ces pèlerins se rangèrent sur deux files, et se mirent à chanter en leur jargon, ce que Sancho ne pouvait comprendre; seulement il leur entendit prononcer distinctement le mot _aumône, _d'où il conclut que c'était l'aumône qu'ils demandaient en leur chanson; et comme, à ce que dit Cid Hamet, il était essentiellement charitable, il tira de son bissac le demi- pain et le demi-fromage dont il s'était pourvu, et leur en fit cadeau en leur disant par signes qu'il n'avait pas autre chose à leur donner. Les étrangers reçurent cette charité de bien bon coeur, et ajoutèrent aussitôt: _Quelt, guelt_[277]_!_
-- Je n'entends pas ce que vous me demandez, braves gens», répondit Sancho.