L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II

Chapter 37

Chapter 374,064 wordsPublic domain

-- Assurément, répondit Sancho, ces seigneurs juges qui vous ont envoyé près de moi auraient fort bien pu s'en épargner la peine, car je suis un homme qui ai plus d'épaisseur de chair que de finesse d'esprit. Cependant, répétez-moi une autre fois l'affaire, de manière que je l'entende bien; peut-être ensuite pourrais-je trouver le joint.»

Le questionneur répéta une et deux fois ce qu'il avait d'abord exposé. Sancho dit alors:

«À mon avis, je vais bâcler cette affaire en un tour de main, et voici comment: cet homme jure qu'il va mourir à la potence, n'est- ce pas? et, s'il meurt, il aura dit la vérité; et, d'après la loi, il mérite d'être libre et de passer le pont? Mais si on ne le pend pas, il aura dit un mensonge sous serment, et, d'après la même loi, il mérite d'être pendu?

-- C'est cela même, comme dit le seigneur gouverneur, reprit le messager; et, quant à la parfaite intelligence du cas, il n'y a plus à douter ni à questionner.

-- Je dis donc à présent, répliqua Sancho, que de cet homme on laisse passer la partie qui a dit vrai, et qu'on pende la partie qui a dit faux; de cette manière s'accomplira au pied de la lettre la condition du passage.

-- Mais, seigneur gouverneur, repartit le porteur de question, il sera nécessaire qu'on coupe cet homme en deux parties, la menteuse et la véridique, et si on le coupe en deux, il faudra bien qu'il meure. Ainsi l'on n'aura rien obtenu de ce qu'exige la loi, qui doit pourtant s'accomplir de toute nécessité.

-- Venez ici, seigneur brave homme, répondit Sancho. Ce passager dont vous parlez, ou je ne suis qu'une cruche, ou a précisément autant de raison pour mourir que pour passer le pont; car, si la vérité le sauve, le mensonge le condamne. Puisqu'il en est ainsi, mon avis est que vous disiez à ces messieurs qui vous envoient près de moi, que les raisons de le condamner ou de l'absoudre étant égales dans les plateaux de la balance, ils n'ont qu'à le laisser passer, car il vaut toujours mieux faire le bien que le mal; et cela, je le donnerais signé de mon nom, si je savais signer. D'ailleurs, je n'ai point, dans ce cas-ci, parlé de mon cru; mais il m'est revenu à la mémoire un précepte que, parmi beaucoup d'autres, me donna mon maître don Quichotte, la nuit avant que je vinsse être gouverneur de cette île; lequel précepte fut que, quand la justice serait douteuse, je n'avais qu'à pencher vers la miséricorde et à m'y tenir. Dieu a permis que je m'en souvinsse à présent, parce qu'il va comme au moule à cette affaire.

-- Oh! certainement, ajouta le majordome, et je tiens, quant à moi, que Lycurgue lui-même, celui qui donna des lois aux Lacédémoniens, n'aurait pu rendre une meilleure sentence que celle qu'a rendue le grand Sancho Panza. Finissons là l'audience de ce matin, et je vais donner ordre que le seigneur gouverneur dîne tout à son aise.

-- C'est là ce que je demande, et vogue la galère! s'écria Sancho. Qu'on me donne à manger, puis qu'on fasse pleuvoir sur moi des cas et des questions; je me charge de les éclaircir à vol d'oiseau.»

Le majordome tint parole, car il se faisait un vrai cas de conscience de tuer de faim un si discret gouverneur. D'ailleurs il pensait en finir avec lui cette nuit même, en lui jouant le dernier tour qu'il avait mission de lui jouer.

Or, il arriva qu'après que Sancho eut dîné ce jour-là contre les règles et les aphorismes du docteur Tirtéafuéra, au moment du dessert entra un courrier avec une lettre de don Quichotte pour le gouverneur. Sancho donna l'ordre au secrétaire de la lire tout bas, et de la lire ensuite à voix haute, s'il n'y voyait rien qui méritât le secret. Le secrétaire obéit, et, quand il eut parcouru la lettre:

«On peut bien la lire à haute voix, dit-il, car ce qu'écrit à Votre Grâce le seigneur don Quichotte mérite d'être gravé en lettres d'or. Le voici:

_Lettre de don Quichotte de la Manche à Sancho Panza, gouverneur de l'île Barataria_

«Quand je m'attendais à recevoir des nouvelles de tes étourderies et de tes impertinences, ami Sancho, j'en ai reçu de ta sage conduite; de quoi j'ai rendu de particulières actions de grâces au ciel, qui sait élever le pauvre du fumier[267], et des sots faire des gens d'esprit. On annonce que tu gouvernes comme si tu étais un homme, et que tu es homme comme si tu étais une brute, tant tu te traites avec humilité. Mais je veux te faire observer, Sancho, que maintes fois il convient, il est nécessaire, pour l'autorité de l'office, d'aller contre l'humilité du coeur; car la parure de la personne qui est élevée à de graves emplois doit être conforme à ce qu'ils exigent, et non à la mesure où le fait pencher son humilité naturelle. Habille-toi bien; un bâton paré ne paraît plus un bâton. Je ne dis pas que tu portes des joyaux et des dentelles, ni qu'étant magistrat tu t'habilles en militaire; mais que tu te pares avec l'habit que requiert ton office, en le portant propre et bien tenu. Pour gagner l'affection du pays que tu gouvernes, tu dois, entre autres, faire deux choses; l'une, être affable et poli avec tout le monde, c'est ce que je t'ai déjà dit une fois; l'autre, veiller à l'abondance des approvisionnements; il n'y a rien qui fatigue plus le coeur du pauvre que la disette et la faim.

«Ne rends pas beaucoup de pragmatiques et d'ordonnances; si tu en fais, tâche qu'elles soient bonnes, et surtout qu'on les observe et qu'on les exécute; car les ordonnances qu'on n'observe point sont comme si elles n'étaient pas rendues; au contraire, elles laissent entendre que le prince qui eut assez de sagesse et d'autorité pour les rendre, n'a pas assez de force et de courage pour les faire exécuter. Or, les lois qui doivent effrayer, et qui restent sans exécution, finissent par être comme le soliveau, roi des grenouilles, qui les épouvantait dans l'origine, et qu'elles méprisèrent avec le temps jusqu'à lui monter dessus.

«Sois comme une mère pour les vertus, comme une marâtre pour les vices. Ne sois ni toujours rigoureux, ni toujours débonnaire, et choisis le milieu entre ces deux extrêmes; c'est là qu'est le vrai point de la discrétion. Visite les prisons, les boucheries, les marchés; la présence du gouverneur dans ces endroits est d'une haute importance. -- Console les prisonniers qui attendent la prompte expédition de leurs affaires. -- Sois un épouvantail pour les bouchers et pour les revendeurs, afin qu'ils donnent le juste poids. -- Garde-toi bien de te montrer, si tu l'étais par hasard, ce que je ne crois pas, avaricieux, gourmand, ou adonné aux femmes; car dès qu'on saurait dans le pays, surtout ceux qui ont affaire à toi, quelle est ton inclination bien déterminée, on te battrait en brèche par ce côté, jusqu'à t'abattre dans les profondeurs de la perdition. -- Lis et relis, passe et repasse les conseils et les instructions que je t'ai donnés par écrit avant que tu partisses pour ton gouvernement; tu verras, si tu les observes, que tu y trouveras une aide qui te fera supporter les travaux et les obstacles que les gouverneurs rencontrent à chaque pas. Écris à tes seigneurs, et montre-toi reconnaissant à leur égard; car l'ingratitude est fille de l'orgueil, et l'un des plus grands péchés que l'on connaisse. L'homme qui est reconnaissant envers ceux qui lui font du bien témoigne qu'il le sera de même envers Dieu, dont il a reçu et reçoit sans cesse tant de faveurs.

«Madame la duchesse a dépêché un exprès, avec ton habit de chasse et un autre présent, à ta femme Thérèse Panza; nous attendons à chaque instant la réponse. J'ai été quelque peu indisposé de certaines égratignures de chat qui me sont arrivées, et dont mon nez ne s'est pas trouvé fort bien; mais ce n'a rien été; s'il y a des enchanteurs qui me maltraitent, il y en a d'autres qui me protègent. Fais-moi savoir si le majordome qui t'accompagne a pris quelque part aux actions de la Trifaldi, comme tu l'avais soupçonné. De tout ce qui t'arrivera tu me donneras avis, puisque la distance est si courte; d'ailleurs je pense bientôt quitter cette vie oisive où je languis, car je ne suis pas né pour elle. Une affaire s'est présentée, qui doit, j'imagine, me faire tomber dans la disgrâce du duc et de la duchesse. Mais, bien que cela me fasse beaucoup de peine, cela ne me fait rien du tout; car enfin, enfin, je dois obéir plutôt aux devoirs de ma profession qu'à leur bon plaisir, suivant cet adage: _Amicus Plato sed magis amica veritas. _Je te dis ce latin, parce que je suppose que, depuis que tu es gouverneur, tu l'auras appris. À Dieu, et qu'il te préserve de ce que personne te porte compassion.

«Ton ami.

«DON QUICHOTTE DE LA MANCHE.

Sancho écouta très-attentivement cette lettre, qui fut louée, vantée et tenue pour fort judicieuse par ceux qui en avaient entendu la lecture. Puis il se leva de table, appela le secrétaire et alla s'enfermer avec lui dans sa chambre, voulant, sans plus tarder, répondre à son seigneur don Quichotte. Il dit au secrétaire d'écrire ce qu'il lui dicterait, sans ajouter ni retrancher la moindre chose. L'autre obéit, et la lettre en réponse fut ainsi conçue:

_Lettre de Sancho Panza à don Quichotte de la Manche_

«L'occupation que me donnent mes affaires est si grande, que je n'ai pas le temps de me gratter la tête, ni même de me couper les ongles; aussi les ai-je si longs que Dieu veuille bien y remédier. Je dis cela, seigneur de mon âme, pour que Votre Grâce ne s'épouvante point si, jusqu'à présent, je ne l'ai pas informée de ma situation bonne ou mauvaise dans ce gouvernement, où j'ai plus faim que quand nous errions tous deux dans les forêts et les déserts.

«Le duc, mon seigneur, m'a écrit l'autre jour en me donnant avis que certains espions étaient entrés dans cette île pour me tuer; mais, jusqu'à présent, je n'en ai pas découvert d'autres qu'un certain docteur qui est gagé dans ce pays pour tuer autant de gouverneurs qu'il en vient. Il s'appelle le docteur Pédro Récio, et il est natif de Tirtéafuéra. Voyez un peu quels noms[268], et si je ne dois pas craindre de mourir de sa main! Ce docteur-là dit lui-même, de lui-même, qu'il ne guérit pas les maladies quand on les a, mais qu'il les prévient pour qu'elles ne viennent point. Or, les médecines qu'il emploie sont la diète, et encore la diète, jusqu'à mettre les gens en tel état que les os leur percent la peau; comme si la maigreur n'était pas un plus grand mal que la fièvre. Finalement, il me tue peu à peu de faim et je meurs de dépit; car, lorsque je pensais venir à ce gouvernement pour manger chaud, boire frais, me dorloter le corps entre des draps de toile de Hollande et sur des matelas de plumes, voilà que je suis venu faire pénitence comme si j'étais ermite; et comme je ne la fais pas de bonne volonté, je pense qu'à la fin, à la fin, il faudra que le diable m'emporte.

«Jusqu'à présent, je n'ai ni touché de revenu ni reçu de cadeaux, et je ne sais ce que cela veut dire; car on m'a dit ici que les gouverneurs qui viennent dans cette île ont soin, avant d'y entrer, que les gens du pays leur donnent ou prêtent beaucoup d'argent, et, de plus, que c'est une coutume ordinaire à ceux qui vont à d'autres gouvernements aussi bien qu'à ceux qui viennent à celui-ci.

«Hier soir, en faisant la ronde, j'ai rencontré une très-jolie fille vêtue en homme, et son frère en habit de femme. Mon maître d'hôtel s'est amouraché de la fille, et l'a choisie, dans son imagination, pour sa femme, à ce qu'il dit. Moi, j'ai choisi le jeune homme pour mon gendre. Aujourd'hui nous causerons de nos idées avec le père des deux jeunes gens, qui est un certain Diégo de la Llana, hidalgo et vieux chrétien autant qu'on peut l'être.

«Je visite les marchés, comme Votre Grâce me le conseille. Hier, je trouvai une marchande qui vendait des noisettes fraîches, et je reconnus qu'elle avait mêlé dans un boisseau de noisettes nouvelles un autre boisseau de noisettes vieilles, vides et pourries. Je les ai toutes confisquées au profit des enfants de la doctrine chrétienne, qui sauront bien les distinguer, et je l'ai condamnée à ne plus paraître au marché de quinze jours. On a trouvé que je m'étais vaillamment conduit. Ce que je puis dire à Votre Grâce, c'est que le bruit court en ce pays qu'il n'y a pas de plus mauvaises engeances que les marchandes des halles, parce qu'elles sont toutes dévergondées, sans honte et sans âme, et je le crois bien, par celles que j'ai vues dans d'autres pays.

«Que madame la duchesse ait écrit à ma femme Thérèse Panza, et lui ait envoyé le présent que dit Votre Grâce, j'en suis très- satisfait, et je tâcherai de m'en montrer reconnaissant en temps et lieu. Que Votre Grâce lui baise les mains de ma part, en disant que je dis qu'elle n'a pas jeté son bienfait dans un sac percé, comme elle le verra à l'oeuvre. Je ne voudrais pas que Votre Grâce eût des démêlés et des fâcheries avec mes seigneurs le duc et la duchesse; car, si Votre Grâce se brouille avec eux, il est clair que le mal retombera sur moi; d'ailleurs il ne serait pas bien, puisque Votre Grâce me donne à moi le conseil d'être reconnaissant, que Votre Grâce ne le fût pas envers des gens de qui vous avez reçu tant de faveurs, et qui vous ont si bien traité dans leur château.

«Quant aux égratignures de chat, je n'y entends rien, mais j'imagine que ce doit être quelqu'un des méchants tours qu'ont coutume de jouer à Votre Grâce de méchants enchanteurs; je le saurai quand nous nous reverrons. Je voudrais envoyer quelque chose à Votre Grâce; mais je ne sais que lui envoyer, si ce n'est des canules de seringues ajustées à des vessies, qu'on fait dans cette île à la perfection. Mais si l'office me demeure, je chercherai à vous envoyer quelque chose, des pans ou de la manche.[269] Dans le cas où ma femme Thérèse Panza viendrait à m'écrire, payez le port, je vous prie, et envoyez-moi la lettre, car j'ai un très-grand désir d'apprendre un peu l'état de ma maison, de ma femme et de mes enfants. Sur cela, que Dieu délivre Votre Grâce des enchanteurs malintentionnés, et qu'il me tire en paix et en santé de ce gouvernement, chose dont je doute, car je pense le laisser avec la vie, à la façon dont me traite le docteur Pédro Récio.

«Serviteur de Votre Grâce.

«SANCHO PANZA, gouverneur.»

Le secrétaire ferma la lettre, et dépêcha aussitôt le courrier; puis les mystificateurs de Sancho arrêtèrent entre eux la manière de le dépêcher du gouvernement. Sancho passa cette après-dînée à faire quelques ordonnances touchant la bonne administration de ce qu'il imaginait être une île. Il ordonna qu'il n'y eût plus de revendeurs de comestibles dans la république, et qu'on pût y amener du vin de tous les endroits, sous la charge de déclarer le lieu d'où il venait, pour en fixer le prix suivant sa réputation et sa bonté; ajoutant que celui qui le mélangerait d'eau, ou en changerait le nom, perdrait la vie pour ce crime. Il abaissa le prix de toutes espèces de chaussures, principalement celui des souliers, car il lui sembla qu'il s'élevait démesurément.[270] Il mit un tarif aux salaires des domestiques, qui cheminaient à bride abattue dans la route de l'intérêt. Il établit des peines rigoureuses contre ceux qui chanteraient des chansons obscènes, de jour ou de nuit. Il ordonna qu'aucun aveugle ne chantât désormais de miracles en complainte, à moins d'être porteur de témoignages authentiques prouvant que ce miracle était vrai, parce qu'il lui semblait que la plupart de ceux que chantent les aveugles sont faux, au détriment des véritables. Il créa un alguazil des pauvres, non pour les poursuivre, mais pour examiner s'ils le sont, car, à l'ombre d'amputations feintes ou de plaies postiches, se cachent des bras voleurs et des estomacs ivrognes. Enfin, il ordonna de si bonnes choses que ses lois sont encore en vigueur dans ce pays, où on les appelle: _Les Constitutions du grand gouverneur Sancho Panza_.

Chapitre LII

_Où l'on raconte l'aventure de la seconde duègne Doloride ou Affligée, appelée de son nom doña Rodriguez_

Cid Hamet raconte que don Quichotte, une fois guéri de ses égratignures, trouva que la vie qu'il menait dans ce château était tout à fait contraire à l'ordre de chevalerie où il avait fait profession; il résolut de demander congé au duc et à la duchesse, pour s'en aller à Saragosse, dont les fêtes approchaient, et où il pensait bien conquérir l'armure en quoi consiste le prix qu'on y dispute. Un jour qu'étant à table avec ses nobles hôtes, il commençait à mettre en oeuvre son dessein, et à leur demander la permission de partir, tout à coup on vit entrer, par la porte de la grande salle, deux femmes, comme on le reconnut ensuite, couvertes de noir de la tête aux pieds. L'une d'elles, s'approchant de don Quichotte, se jeta à ses genoux, étendue tout de son long, et, la bouche collée aux pieds du chevalier, elle poussait des gémissements si tristes, si profonds, si douloureux, qu'elle porta le trouble dans l'esprit de tous ceux qui la voyaient et l'entendaient. Bien que le duc et la duchesse pensassent que c'était quelque tour que leurs gens voulaient jouer à don Quichotte, toutefois, en voyant avec quel naturel et quelle violence cette femme soupirait, gémissait et pleurait, ils furent eux-mêmes en suspens, jusqu'à ce que don Quichotte, attendri, la releva de terre, et lui fit ôter le voile qui couvrait sa figure inondée de larmes. Elle obéit, et montra ce que jamais on n'eût imaginé, car elle découvrit le visage de doña Rodriguez, la duègne de la maison; l'autre femme en deuil était sa fille, celle qu'avait séduite le fils du riche laboureur. Ce fut une surprise générale pour tous ceux qui connaissaient la duègne, et ses maîtres s'étonnèrent plus que personne; car, bien qu'ils la tinssent pour une cervelle de bonne pâte, ils ne la croyaient pas niaise à ce point qu'elle fît des folies.

Finalement, doña Rodriguez, se tournant vers le duc et la duchesse, leur dit humblement:

«Que Vos Excellences veuillent bien m'accorder la permission d'entretenir un peu ce chevalier, parce qu'il en est besoin pour que je sorte heureusement de la méchante affaire où m'a mise la hardiesse d'un vilain malintentionné.»

Le duc répondit qu'il la lui donnait, et qu'elle pouvait entretenir le seigneur don Quichotte sur tout ce qui lui ferait plaisir. Elle alors, dirigeant sa voix et ses regards sur don Quichotte, ajouta:

«Il y a déjà plusieurs jours, valeureux chevalier, que je vous ai rendu compte du grief et de la perfidie dont un méchant paysan s'est rendu coupable envers ma très-chère et bien-aimée fille, l'infortunée qui est ici présente. Vous m'avez promis de prendre sa cause en main, et de redresser le tort qu'on lui a fait. Maintenant, il vient d'arriver à ma connaissance que vous voulez partir de ce château, en quête des aventures qu'il plaira à Dieu de vous envoyer. Aussi voudrais-je qu'avant de vous échapper à travers ces chemins, vous portassiez un défi à ce rustre indompté, et que vous le fissiez épouser ma fille en accomplissement de la parole qu'il lui a donnée d'être son mari avant d'abuser d'elle. Penser, en effet, que le duc, mon seigneur, me rendra justice, c'est demander des poires à l'ormeau, à cause de la circonstance que j'ai déjà confiée à Votre Grâce en toute sincérité. Sur cela, que Notre-Seigneur donne à Votre Grâce une excellente santé, et qu'il ne nous abandonne point, ma fille et moi.»

À ces propos, don Quichotte répondit avec beaucoup de gravité et d'emphase:

«Bonne duègne, modérez vos larmes, ou, pour mieux dire, séchez- les, et épargnez la dépense de vos soupirs. Je prends à ma charge la réparation due à votre fille, qui aurait mieux fait de ne pas être si facile à croire les promesses d'amoureux, lesquelles sont d'habitude très-légères à faire et très-lourdes à tenir. Ainsi donc, avec la licence du duc, mon seigneur, je vais me mettre sur- le-champ en quête de ce garçon dénaturé; je le trouverai, je le défierai et je le tuerai toute et chaque fois qu'il refusera d'accomplir sa parole; car la première affaire de ma profession, c'est de pardonner aux humbles et de châtier les superbes, je veux dire de secourir les misérables et d'abattre les persécuteurs.

-- Il n'est pas besoin, répondit le duc, que Votre Grâce se donne la peine de chercher le rustre dont se plaint cette bonne duègne, et il n'est pas besoin davantage que Votre Grâce me demande permission de lui porter défi. Je le donne et le tiens pour défié, et je prends à ma charge de lui faire connaître ce défi et de le lui faire accepter, pour qu'il vienne y répondre lui-même dans ce château, où je donnerai à tous deux le champ libre et sûr, gardant toutes les conditions qui, en de tels actes, doivent se garder, et gardant aussi à chacun sa justice, comme y sont obligés tous les princes qui donnent le champ clos aux combattants, dans les limites de leurs seigneuries.

-- Avec ce sauf-conduit et la permission de Votre Grandeur, répliqua don Quichotte, je dis dès maintenant que, pour cette fois, je renonce aux privilèges de ma noblesse, que je m'abaisse et me nivelle à la roture de l'offenseur, que je me fais son égal et le rends apte à combattre contre moi. Ainsi donc, quoique absent, je le défie et l'appelle, en raison de ce qu'il a mal fait de tromper cette pauvre fille, qui fut fille, et ne l'est plus par sa faute, et pour qu'il tienne la parole qu'il lui a donnée d'être son légitime époux, ou qu'il meure dans le combat.»

Aussitôt, tirant un gant de l'une de ses mains, il le jeta au milieu de la salle; le duc le releva, en répétant qu'il acceptait ce défi au nom de son vassal, et qu'il assignait, pour époque du combat, le sixième jour; pour champ clos, la plate-forme du château; et pour armes, celles ordinaires aux chevaliers, la lance, l'écu, le harnais à cotte de mailles, avec toutes les autres pièces de l'armure, dûment examinées par les juges du camp, sans fraude, supercherie ni talisman d'aucun genre.

«Mais avant toutes choses, ajouta-t-il, il faut que cette bonne duègne et cette mauvaise demoiselle remettent le droit de leur cause entre les mains du seigneur don Quichotte; autrement rien ne pourra se faire, et ce défi sera non avenu.

-- Moi, je le remets, répondit la duègne.

-- Et moi aussi», ajouta la fille, tout éplorée, toute honteuse et perdant contenance.

Ces déclarations reçues en bonne forme, tandis que le duc rêvait à ce qu'il fallait faire pour un cas pareil, les deux plaignantes en deuil se retirèrent. La duchesse ordonna qu'on ne les traitât plus comme servantes, mais comme des dames aventurières qui étaient venues chez elle demander justice. Aussi leur donna-t-on un appartement à part, et les servit-on comme des étrangères, à la grande surprise des autres femmes, qui ne savaient où irait aboutir l'extravagance impudente de doña Rodriguez et de sa malavisée de fille.

On en était là quand, pour achever d'égayer la fête et de donner un bon dessert au dîner, entre tout à coup dans la salle le page qui avait porté les lettres et les présents à Thérèse Panza, femme du gouverneur Sancho Panza. Son arrivée réjouit extrêmement le duc et la duchesse, empressés de savoir ce qui lui était arrivé dans son voyage. Ils le questionnèrent aussitôt; mais le page répondit qu'il ne pouvait s'expliquer devant tant de monde, ni en peu de paroles; que Leurs Excellences voulussent donc bien remettre la chose à un entretien particulier, et qu'en attendant elles se divertissent avec ces lettres qu'il leur apportait. Puis, tirant deux lettres de son sein, il les remit aux mains de la duchesse. L'une portait une adresse ainsi conçue: «Lettre pour madame la duchesse une telle, de je ne sais où» et l'autre: «À mon mari Sancho Panza, gouverneur de l'île Barataria, à qui Dieu donne plus d'années qu'à moi.»

Impatiente de lire sa lettre, la duchesse l'ouvrit aussitôt, la parcourut d'abord seule; puis, voyant qu'elle pouvait la lire à haute voix, pour que le duc et les assistants l'entendissent, elle lut ce qui suit:

_Lettre de Thérèse Panza à la duchesse_