L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II
Chapter 32
Là se termina le chant de l'amoureuse Altisidore, et commença l'épouvante du courtisé don Quichotte; lequel, jetant un grand soupir, se dit à lui-même: «Faut-il que je sois si malheureux errant qu'il n'y ait pas une fille, pour peu qu'elle me voie, qui ne s'amourache de moi! Faut-il que la sans pareille Dulcinée soit si peu chanceuse, qu'on ne la laisse pas jouir en paix et à l'aise de mon incroyable fidélité! Que lui voulez-vous, reines? Que lui demandez-vous, impératrices? Qu'avez-vous à la poursuivre, jeunes filles de quatorze à quinze ans? Laissez, laissez-la, misérables; souffrez qu'elle triomphe et s'enorgueillisse du destin que lui fit l'amour en rendant mon coeur son vassal et en lui livrant les clefs de mon âme. Prenez garde, ô troupe amoureuse, que je suis pour la seule Dulcinée de cire et de pâte molle; pour toutes les autres, de pierre et de bronze. Pour elle, je suis doux comme miel; pour vous, amer comme chicotin. Pour moi, Dulcinée est la seule belle, la seule discrète, la seule pudique et la seule bien née; toutes les autres sont laides, sottes, dévergondées et de basse origine. C'est pour être à elle, et non à nulle autre, que la nature m'a jeté dans ce monde. Qu'Altisidore pleure ou chante, que madame se désespère, j'entends celle pour qui l'on me gourma si bien dans le château du More enchanté; c'est à Dulcinée que je dois appartenir, bouilli ou rôti; c'est pour elle que je dois rester pur, honnête et courtois, en dépit de toutes les sorcelleries de la terre.»
À ces mots, il ferma brusquement la fenêtre; puis, plein de dépit et d'affliction, comme s'il lui fût arrivé quelque grand malheur, il retourna se mettre au lit, où nous le laisserons, quant à présent; car ailleurs nous appelle le grand Sancho Panza, qui veut débuter avec éclat dans son gouvernement.
Chapitre XLV
_Comment le grand Sancho Panza prit possession de son île, et de quelle manière il commença à gouverner_
Ô toi qui découvres perpétuellement les antipodes, flambeau du monde, oeil du ciel, doux auteur du balancement des cruches à rafraîchir[240]; Phoebus par ici, Thymbrius par là, archer d'un côté, médecin de l'autre, père de la poésie, inventeur de la musique; toi qui toujours te lèves, et, bien qu'il le paraisse, ne te couches jamais; c'est à toi que je m'adresse, ô soleil, avec l'aide de qui l'homme engendre l'homme, pour que tu me prêtes secours, et que tu illumines l'obscurité de mon esprit, afin que je puisse narrer de point en point le gouvernement du grand Sancho Panza; sans toi, je me sens faible, abattu, troublé.
Or donc, Sancho arriva bientôt avec tout son cortège dans un bourg d'environ mille habitants, qui était l'un des plus riches que possédât le duc. On lui fit entendre qu'il s'appelait l'île Barataria, soit qu'en effet le bourg s'appelât Baratario, soit pour exprimer à quel bon marché on lui avait donné le gouvernement[241]. Quand il arriva aux portes du bourg, qui était entouré de murailles, le corps municipal sortit à sa rencontre. On sonna les cloches, et, au milieu de l'allégresse générale que faisaient éclater les habitants, on le conduisit en grande pompe à la cathédrale rendre grâces à Dieu. Ensuite, avec de risibles cérémonies, on lui remit les clefs du bourg, et on l'installa pour perpétuel gouverneur de l'île Barataria. Le costume, la barbe, la grosseur et la petitesse du nouveau gouverneur jetaient dans la surprise tous les gens qui ne savaient pas le mot de l'énigme, et même tous ceux qui le savaient, dont le nombre était grand. Finalement, au sortir de l'église, on le mena dans la salle d'audience, et on l'assit sur le siége du juge. Là, le majordome du duc lui dit:
«C'est une ancienne coutume dans cette île, seigneur gouverneur, que celui qui vient en prendre possession soit obligé de répondre à une question qu'on lui adresse, et qui est quelque peu embrouillée et embarrassante. Par la réponse à cette question, le peuple tâte le pouls à l'esprit de son nouveau gouverneur, et y trouve sujet de se réjouir ou de s'attrister de sa venue.»
Pendant que le majordome tenait ce langage à Sancho, celui-ci s'était mis à regarder plusieurs grandes lettres écrites sur le mur en face de son siège, et, comme il ne savait pas lire, il demanda ce que c'était que ces peintures qu'on voyait sur la muraille. On lui répondit:
«Seigneur, c'est là qu'est écrit et enregistré le jour où Votre Seigneurie a pris possession de cette île. L'épitaphe est ainsi conçue: Aujourd'hui, tel quantième de tel mois et de telle année, il a été pris possession de cette île par le seigneur don Sancho Panza. Puisse-t-il en jouir longues années!
-- Et qui appelle-t-on don Sancho Panza? demanda Sancho.
-- Votre Seigneurie, répondit le majordome; car il n'est pas entré dans cette île d'autre Panza que celui qui est assis sur ce fauteuil.
-- Eh bien! sachez, frère, reprit Sancho, que je ne porte pas le _don, _et que personne ne l'a porté dans toute ma famille, Sancho Panza tout court, voilà comme je m'appelle; Sancho s'appelait mon père, et Sancho mon grand-père, et tous furent des Panzas, sans ajouter de _don _ni d'autres allonges. Je m'imagine qu'il doit y avoir dans cette île plus de _don _que de pierres. Mais suffit, Dieu m'entend, et il pourra bien se faire, si le gouvernement me dure quatre jours, que j'échardonne ces _don _qui doivent, par leur multitude, importuner comme les mosquites et les cousins.[242] Maintenant, que le seigneur majordome expose sa question; j'y répondrai du mieux qu'il me sera possible, soit que le peuple s'afflige, soit qu'il se réjouisse.»
En ce moment, deux hommes entrèrent dans la salle d'audience, l'un vêtu en paysan, l'autre en tailleur, car il portait des ciseaux à la main; et le tailleur dit:
«Seigneur gouverneur, ce paysan et moi nous comparaissons devant Votre Grâce, en raison de ce que ce brave homme vint hier dans ma boutique (sous votre respect et celui de la compagnie, je suis, béni soit Dieu, maître tailleur juré), et, me mettant une pièce de drap dans les mains, il me demanda: «Seigneur, y aurait-il dans ce drap de quoi me faire un chaperon?» Moi, mesurant la pièce, je lui répondis oui. Lui alors dut s'imaginer, à ce que j'imagine, que je voulais sans doute lui voler un morceau du drap, se fondant sur sa propre malice et sur la mauvaise opinion qu'on a des tailleurs, et il me dit de regarder s'il n'y aurait pas de quoi faire deux chaperons. Je devinai sa pensée, et lui répondis encore oui. Alors, toujours à cheval sur sa méchante intention, il se mit à ajouter des chaperons et moi des oui, jusqu'à ce que nous fussions arrivés à cinq chaperons. Tout à l'heure, il est venu les chercher. Je les lui donne, mais il ne veut pas me payer la façon; au contraire, il veut que je lui paye ou que je lui rende le drap.
-- Tout cela est-il ainsi, frère? demanda Sancho au paysan.
-- Oui, seigneur, répondit le bonhomme; mais que Votre Grâce lui fasse montrer les cinq chaperons qu'il m'a faits.
-- Très-volontiers», repartit le tailleur.
Et, tirant aussitôt la main de dessous son manteau, il montra cinq chaperons posés sur le bout des cinq doigts de la main.
«Voici, dit-il, les cinq chaperons que ce brave homme me réclame. Je jure en mon âme et conscience qu'il ne m'est pas resté un pouce du drap, et je donne l'ouvrage à examiner aux examinateurs du métier.»
Tous les assistants se mirent à rire de la multitude des chaperons et de la nouveauté du procès. Pour Sancho, il resta quelques moments à réfléchir, et dit:
«Ce procès, à ce qu'il me semble, n'exige pas de longs délais, et doit se juger à jugement de prud'homme. Voici donc ma sentence: Que le tailleur perde sa façon et le paysan son drap, et qu'on porte les chaperons aux prisonniers; et que tout soit dit.»
Si la sentence qu'il rendit ensuite à propos de la bourse du berger excita l'admiration des assistants, celle-ci les fit éclater de rire.[243] Mais enfin l'on fit ce qu'avait ordonné le gouverneur, devant lequel se présentèrent deux hommes d'âge. L'un portait pour canne une tige de roseau creux; l'autre vieillard, qui était sans canne, dit à Sancho:
«Seigneur, j'ai prêté à ce brave homme, il y a déjà longtemps, dix écus d'or en or, pour lui faire plaisir et lui rendre service, à condition qu'il me les rendrait dès que je lui en ferais la demande. Bien des jours se sont passés sans que je les lui demandasse, car je ne voulais pas, pour les lui faire rendre, le mettre dans un plus grand besoin que celui qu'il avait quand je les lui prêtai. Enfin voyant qu'il oubliait de s'acquitter, je lui ai demandé mes dix écus une et bien des fois; mais non-seulement il ne me les rend pas, il me les refuse, disant que jamais je ne lui ai prêté ces dix écus, et que, si je les lui ai prêtés, il me les a rendus depuis longtemps. Je n'ai aucun témoin, ni du prêté ni du rendu, puisqu'il n'a pas fait de restitution. Je voudrais que Votre Grâce lui demandât le serment. S'il jure qu'il me les a rendus, je l'en tiens quitte pour ici et pour devant Dieu.
-- Que dites-vous à cela, bon vieillard au bâton?» demanda Sancho.
Le vieillard répondit:
«Je confesse, seigneur, qu'il me les a prêtés; mais que Votre Grâce abaisse sa verge, et, puisqu'il s'en remet à mon serment, je jurerai que je les lui ai rendus et payés en bonne et due forme.»
Le gouverneur baissa sa verge, et cependant le vieillard au roseau donna sa canne à l'autre vieillard, en le priant, comme si elle l'eût beaucoup embarrassé, de la tenir tandis qu'il prêterait serment. Il étendit ensuite la main sur la croix de la verge et dit:
«Il est vrai que le comparant m'a prêté les dix écus qu'il me réclame, mais je les lui ai rendus de la main à la main, et c'est faute d'y avoir pris garde qu'il me les redemande à chaque instant.»
Alors, l'illustre gouverneur demanda au créancier ce qu'il avait à répondre à ce que disait son adversaire. L'autre repartit que son débiteur avait sans doute dit vrai, car il le tenait pour homme de bien et pour bon chrétien; qu'il devait lui-même avoir oublié quand et comment la restitution lui avait été faite; mais que désormais il ne lui demanderait plus rien. Le débiteur reprit sa canne, baissa la tête, et sortit de l'audience.
Lorsque Sancho le vit partir ainsi sans plus de façon, considérant aussi la résignation du demandeur, il inclina sa tête sur sa poitrine, et, plaçant l'index de la main droite le long de son nez et de ses sourcils, il resta quelques moments à rêver; puis il releva la tête et ordonna d'appeler le vieillard à la canne qui avait déjà disparu. On le ramena, et dès que Sancho le vit:
«Donnez-moi cette canne, brave homme, lui dit-il; j'en ai besoin.
-- Très-volontiers, seigneur, répondit le vieillard, la voici», et il la lui mit dans les mains.
Sancho la prit, et la tendant à l'autre vieillard:
«Allez avec Dieu, lui dit-il, vous voilà payé.
-- Qui, moi, seigneur? répondit le vieillard; est-ce que ce roseau vaut dix écus d'or?
-- Oui, reprit le gouverneur, ou sinon je suis la plus grosse bête du monde, et l'on va voir si j'ai de la cervelle pour gouverner tout un royaume.»
Alors il ordonna qu'on ouvrît et qu'on brisât la canne en présence de tout le public; ce qui fut fait, et, dans l'intérieur du roseau, on trouva dix écus d'or. Tous les assistants restèrent émerveillés, et tinrent leur gouverneur pour un nouveau Salomon. On lui demanda d'où il avait conjecturé que dans ce roseau devaient se trouver les dix écus d'or. Il répondit qu'ayant vu le vieillard donner sa canne à sa partie adverse pendant qu'il prêtait serment, et jurer qu'il lui avait dûment et véritablement donné les dix écus, puis, après avoir juré, lui reprendre sa canne, il lui était venu à l'esprit que dans ce roseau devait se trouver le remboursement qu'on lui demandait.
«De là, ajouta-t-il, on peut tirer cette conclusion, qu'à ceux qui gouvernent, ne fussent-ils que des sots, Dieu fait quelquefois la grâce de les diriger dans leurs jugements. D'ailleurs, j'ai entendu jadis conter une histoire semblable au curé de mon village[244], et j'ai la mémoire si bonne, si parfaite, que, si je n'oubliais la plupart du temps justement ce que je veux me rappeler, il n'y aurait pas en toute l'île une meilleure mémoire.»
Finalement, les deux vieillards s'en allèrent, l'un confus, l'autre remboursé, et tous les assistants restèrent dans l'admiration. Et celui qui était chargé d'écrire les paroles, les actions et jusqu'aux mouvements de Sancho, ne parvenait point à se décider s'il le tiendrait et le ferait tenir pour sot ou pour sage.
Aussitôt que ce procès fut terminé, une femme entra dans l'audience, tenant à deux mains un homme vêtu en riche propriétaire de troupeaux. Elle accourait en jetant de grands cris:
«Justice, disait-elle, seigneur gouverneur, justice! Si je ne la trouve pas sur la terre, j'irai la chercher dans le ciel. Seigneur gouverneur de mon âme, ce méchant homme m'a surprise au milieu des champs, et s'est servi de mon corps comme si c'eût été une guenille mal lavée. Ah! malheureuse que je suis! il m'a emporté le trésor, que je gardais depuis plus de vingt-trois ans, le défendant de Mores et de chrétiens, de naturels et d'étrangers. C'était bien la peine que, toujours aussi dure qu'un tronc de liége, je me fusse conservée intacte comme la salamandre dans le feu, ou comme la laine parmi les broussailles, pour que ce malotru vînt maintenant me manier de ses deux mains propres.
-- C'est encore à vérifier, dit Sancho, si ce galant a les mains propres ou sales» et, se tournant vers l'homme, il lui demanda ce qu'il avait à répondre à la plainte de cette femme.
L'autre répondit tout troublé:
«Mes bons seigneurs, je suis un pauvre berger de bêtes à soie, et, ce matin, je quittais ce pays, après y avoir vendu, sous votre respect, quatre cochons, si bien qu'on m'a pris en octrois, gabelle et autres tromperies, bien peu moins qu'ils ne valaient. En retournant à mon village, je rencontrai cette bonne duègne en chemin, et le diable, qui se fourre partout pour tout embrouiller, nous fit badiner ensemble. Je lui payai ce qui était raisonnable; mais elle, mécontente de moi, m'a pris à la gorge, et ne m'a plus laissé qu'elle ne m'eût amené jusqu'en cet endroit. Elle dit que je lui ai fait violence; mais elle ment, par le serment que je fais ou suis prêt à faire. Et voilà toute la vérité, sans qu'il y manque un fil.»
Alors le gouverneur lui demanda s'il portait sur lui quelque argent en grosses pièces. L'homme répondit qu'il avait jusqu'à vingt ducats dans le fond d'une bourse en cuir. Sancho lui ordonna de la tirer de sa poche et de la remettre telle qu'elle était à la plaignante. Il obéit en tremblant; la femme prit la bourse, puis, faisant mille révérences à tout le monde, et priant Dieu pour la vie et la santé du seigneur gouverneur, qui prenait ainsi la défense des orphelines jeunes et nécessiteuses, elle sortit de l'audience, emportant la bourse à deux mains, après s'être assurée, toutefois, que c'était bien de la monnaie d'argent qu'elle contenait.
Dès qu'elle fut dehors, Sancho dit au berger, qui déjà fondait en larmes, et dont le coeur et les yeux s'en allaient après sa bourse:
«Bonhomme, courez après cette femme et reprenez-lui la bourse, qu'elle veuille ou ne veuille pas; puis revenez avec elle ici.»
Sancho ne parlait ni à sot ni à sourd, car l'homme partit comme la foudre pour faire ce qu'on lui commandait. Tous les spectateurs restaient en suspens, attendant la fin de ce procès. Au bout de quelques instants, l'homme et la femme revinrent, plus fortement accrochés et cramponnés l'un à l'autre que la première fois. La femme avait son jupon retroussé, et la bourse enfoncée dans son giron, l'homme faisait rage pour la lui reprendre, mais ce n'était pas possible, tant elle la défendait bien.
«Justice de Dieu et du monde! disait-elle à grands cris; voyez, seigneur gouverneur, le peu de honte et le peu de crainte de ce vaurien dénaturé, qui a voulu, au milieu de la ville, au milieu de la rue, me reprendre la bourse que Votre Grâce m'a fait donner.
-- Est-ce qu'il vous l'a reprise? demanda le gouverneur.
-- Reprise! ah bien oui! répondit la femme, je me laisserais plutôt enlever la vie qu'enlever la bourse. Elle est bonne pour ça, l'enfant. Oh! il faudrait me jeter d'autres chats à la gorge que ce répugnant nigaud. Des tenailles et des marteaux, des ciseaux et des maillets ne suffiraient pas pour me l'arracher d'entre les ongles, pas même des griffes de lion. On m'arracherait plutôt l'âme du milieu des chairs.
-- Elle a raison, dit l'homme; je me donne pour vaincu et rendu, et je confesse que mes forces ne sont pas capables de la lui prendre.»
Cela dit, il la laissa; alors le gouverneur dit à la femme:
«Montrez-moi cette bourse, chaste et vaillante héroïne.»
Elle la lui donna sur-le-champ, et le gouverneur, la rendant à l'homme, dit à la violente non violentée:
«Ma soeur, si le même courage et la même vigueur que vous venez de déployer pour défendre cette bourse, vous les aviez employés, et même moitié moins, pour défendre votre corps, les forces d'Hercule n'auraient pu vous forcer. Allez avec Dieu, et à la male heure, et ne vous arrêtez pas en toute l'île, ni à six lieues à la ronde, sous peine de deux cents coups de fouet. Allons, décampez, dis-je, enjôleuse, dévergondée et larronnesse.»
La femme, tout épouvantée, s'en alla, tête basse et maugréant; et le gouverneur dit à l'homme:
«Allez avec Dieu, brave homme, à votre village et avec votre argent, et désormais, si vous ne voulez pas le perdre, faites en sorte qu'il ne vous prenne plus fantaisie de badiner avec personne.»
L'homme lui rendit grâce aussi gauchement qu'il put, et s'en alla.[245] Les assistants demeurèrent encore une fois dans l'admiration des jugements et des arrêts de leur nouveau gouverneur, et tous ces détails, recueillis par son historiographe, furent aussitôt envoyés au duc, qui les attendait avec grande impatience. Mais laissons ici le bon Sancho, car nous avons hâte de retourner à son maître, tout agité par la sérénade d'Altisidore.
Chapitre XLVI
_De l'épouvantable charivari de sonnettes et de miaulements que reçut don Quichotte dans le cours de ses amours avec l'amoureuse Altisidore_
Nous avons laissé le grand don Quichotte enseveli dans les pensées diverses que lui avait causées la sérénade de l'amoureuse fille de compagnie. Il se coucha avec ces pensées; et, comme si c'eût été des puces, elles ne le laissèrent ni dormir, ni reposer un moment, sans compter qu'à cela se joignait la déconfiture des mailles de ses bas. Mais, comme le temps est léger et que rien ne l'arrête en sa route, il courut à cheval sur les heures, et bientôt arriva celle du matin. À la vue du jour, don Quichotte quitta la plume oisive, et, toujours diligent, revêtit son pourpoint de chamois, et chaussa ses bottes de voyage pour cacher la mésaventure de ses bas troués. Puis il jeta par là-dessus son manteau d'écarlate, et se mit sur la tête une _montera _de velours vert, garnie d'un galon d'argent; il passa le baudrier sur ses épaules, avec sa bonne épée tranchante; il attacha à sa ceinture un grand chapelet qu'il portait toujours sur lui; et, dans ce magnifique appareil, il s'avança majestueusement vers le vestibule, où le duc et la duchesse, déjà levés, semblaient être venus l'attendre.
Dans une galerie qu'il devait traverser, Altisidore et l'autre fille, son amie, s'étaient postées pour le prendre au passage. Dès qu'Altisidore aperçut don Quichotte, elle feignit de s'évanouir; et son amie, qui la reçut dans ses bras, s'empressait de lui délacer le corsage de sa robe. Don Quichotte vit cette scène; il s'approcha d'elles, et dit:
«Je sais déjà d'où procèdent ces accidents.
-- Et moi je n'en sais rien, répondit l'amie; car Altisidore est la plus saine et la mieux portante des femmes de cette maison, et je ne lui ai pas entendu pousser un _hélas! _depuis que je la connais. Mais que le ciel confonde autant de chevaliers errants qu'il y en a sur la terre, s'il est vrai qu'ils soient tous ingrats. Retirez-vous, seigneur don Quichotte; la pauvre enfant ne reviendra point à elle tant que Votre Grâce restera là.»
Alors don Quichotte répondit:
«Faites en sorte, madame, qu'on mette un luth cette nuit dans mon appartement; je consolerai du mieux qu'il me sera possible cette jeune fille blessée au coeur. Dans le commencement de l'amour, un prompt désabusement est le souverain remède.»
Cela dit, il s'éloigna, pour n'être point remarqué de ceux qui pouvaient l'apercevoir. Il avait à peine tourné les talons que, reprenant ses sens, l'évanouie Altisidore dit à sa compagne:
«Il faut avoir soin qu'on lui mette le luth qu'il demande. Don Quichotte, sans doute, veut nous donner de la musique; elle ne sera pas mauvaise venant de lui.»
Aussitôt les deux donzelles allèrent rendre compte à la duchesse de ce qui venait de se passer, et de la demande d'un luth que faisait don Quichotte. Celle-ci, ravie de joie, se concerta avec le duc et ses femmes, pour jouer au chevalier un tour qui fût plus amusant que nuisible. Dans l'espoir de ce divertissement, tous attendaient l'arrivée de la nuit, laquelle vint aussi vite qu'était venu le jour, que le duc et la duchesse passèrent en délicieuses conversations avec don Quichotte. Ce même jour, la duchesse dépêcha bien réellement un de ses pages (celui qui avait fait dans la forêt le personnage enchanté de Dulcinée) à Thérèse Panza, avec la lettre de son mari Sancho Panza, et le paquet de hardes qu'il avait laissé pour qu'on l'envoyât à sa femme. Le page était chargé de rapporter une fidèle relation de tout ce qui lui arriverait dans son message.
Cela fait, et onze heures du soir étant sonnées, don Quichotte, en rentrant dans sa chambre, y trouva une mandoline. Il préluda, ouvrit la fenêtre grillée, et reconnut qu'il y avait du monde au jardin. Ayant alors parcouru toutes les touches de la mandoline, pour la mettre d'accord aussi bien qu'il le pouvait, il cracha, se nettoya le gosier, puis, d'une voix un peu enrouée, mais juste, il chanta le _romance _suivant, qu'il avait tout exprès composé lui- même ce jour-là.
«Les forces de l'amour ont coutume d'ôter les âmes de leurs gonds, en prenant pour levier l'oisiveté nonchalante.
«La couture, la broderie, le travail continuel, sont l'antidote propre au venin des transports amoureux.
«Pour les filles vivant dans la retraite, qui aspirent à être mariées, l'honnêteté est une dot et la voix de leurs louanges.
«Les chevaliers errants et ceux qui peuplent la cour courtisent les femmes libres, et épousent les honnêtes.
«Il y a des amours de soleil levant qui se pratiquent entre hôte et hôtesse; mais ils arrivent bientôt au couchant, car ils finissent avec le départ.
«L'amour nouveau venu, qui arrive aujourd'hui et s'en va demain, ne laisse pas les images bien profondément gravées dans l'âme.
«Peinture sur peinture ne brille, ni ne se fait voir; où il y a une première beauté, la seconde ne gagne pas la partie.
«J'ai Dulcinée du Toboso peinte sur la table rase de l'âme, de telle façon qu'il est impossible dé l'en effacer.
«La constance dans les amants est la qualité la plus estimée, celle par qui l'amour fait des miracles, et qui les élève également à la félicité.»