L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II
Chapter 30
-- Oh! c'est clair, s'écria Sancho. Pensez donc quelle différence il doit y avoir entre les chèvres du ciel et celles de la terre!
-- Dites-moi, Sancho, reprit le duc, parmi ces chèvres avez-vous vu quelque bouc?
-- Non, seigneur, répondit Sancho; mais j'ai ouï dire qu'aucun animal à cornes ne passait les cornes de la lune.»
Le duc et la duchesse ne voulurent pas en demander plus long à Sancho sur son voyage, car il leur parut en train de se promener à travers les sept cieux, et de leur donner des nouvelles de tout ce qui s'y passait, sans avoir bougé du jardin. Finalement, voilà comment finit l'aventure de la duègne Doloride, qui leur donna de quoi rire, non-seulement le temps qu'elle dura, mais celui de toute leur vie, et à Sancho de quoi conter, eût-il vécu des siècles. Don Quichotte, s'approchant de son écuyer, lui dit à l'oreille:
«Sancho, puisque vous voulez qu'on croie à ce que vous avez vu dans le ciel, je veux à mon tour que vous croyiez à ce que j'ai vu dans la caverne de Montésinos; je ne vous en dis pas davantage.»
Chapitre XLII
_Des conseils que donna don Quichotte à Sancho Panza avant que celui-ci allât gouverner son île, avec d'autres choses fort bien entendues_
L'heureuse et divertissante issue de l'aventure de la Doloride donna tant de satisfaction au duc et à la duchesse, qu'ils résolurent de continuer ces plaisanteries, voyant quel impayable sujet ils avaient sous la main pour les prendre au sérieux. Ayant donc préparé leur plan, et donné des ordres à leurs gens et à leurs vassaux sur la manière d'en agir avec Sancho dans le gouvernement de l'île promise, le jour qui suivit le vol de Clavilègne, le duc dit à Sancho de faire ses préparatifs et de se parer pour aller être gouverneur, ajoutant que ses insulaires l'attendaient comme la pluie de mai.
Sancho s'inclina jusqu'à terre et lui dit:
«Depuis que je suis descendu du ciel; depuis que, de ses hauteurs infinies, j'ai regardé la terre et l'ai vue si petite, j'ai senti se calmer à moitié l'envie si grande que j'avais d'être gouverneur. En effet, quelle grandeur est-ce là de commander sur un grain de moutarde? quelle dignité, quel empire de gouverner une demi-douzaine d'hommes gros comme des noisettes? car il me semble qu'il n'y en avait pas plus sur toute la terre. Si Votre Seigneurie voulait bien me donner une toute petite partie du ciel, ne serait-ce qu'une demi-lieue, je la prendrais bien plus volontiers que la plus grande île du monde.
-- Faites attention, ami Sancho, répondit le duc, que je ne puis donner à personne une partie du ciel, ne fût-elle pas plus large que l'ongle; car c'est à Dieu seul que sont réservées ces faveurs et ces grâces. Ce que je puis vous donner, je vous le donne, une île faite et parfaite, ronde, bien proportionnée, extrêmement fertile et abondante, où vous pourrez, si vous savez bien vous y prendre, acquérir avec les richesses de la terre les richesses du ciel.
-- Eh bien! c'est bon, répondit Sancho; vienne cette île, et je ferai en sorte d'être un tel gouverneur, qu'en dépit des mauvais sujets, je m'en aille droit au ciel. Et ce n'est point par l'ambition que j'ai de sortir de ma cabane, ni de m'élever à perte de vue; mais parce que je désire essayer quel goût a le gouvernement.
-- Si vous en goûtez une fois, Sancho, dit le duc, vous vous mangerez les doigts après, car c'est bien une douce chose que de commander et d'être obéi. À coup sûr, quand votre maître sera devenu empereur (et il le sera sans doute, à voir la tournure que prennent ses affaires), on ne l'arrachera pas facilement de là, et vous verrez qu'il regrettera dans le fond de l'âme tout le temps qu'il aura passé sans l'être.
-- Seigneur, répliqua Sancho, moi j'imagine qu'il est bon de commander, quand ce ne serait qu'à un troupeau de moutons.
-- Qu'on m'enterre avec vous, Sancho, reprit le duc, si vous n'êtes savant en toutes choses, et j'espère que vous ferez un aussi bon gouverneur que le promet votre bon jugement. Mais restons-en là, et faites attention que demain vous irez prendre possession du gouvernement de l'île. Ce soir, on vous pourvoira du costume analogue que vous devez porter et de toutes les choses nécessaires à votre départ.
-- Qu'on m'habille comme on voudra, dit Sancho. De quelque façon que je sois habillé, je serai toujours Sancho Panza.
-- Cela est vrai, reprit le duc; mais pourtant les costumes doivent être accommodés à l'état qu'on professe ou à la dignité dont on est revêtu. Il ne serait pas convenable qu'un jurisconsulte s'habillât comme un militaire, ni un militaire comme un prêtre. Vous, Sancho, vous serez habillé moitié en lettré, moitié en capitaine; car, dans l'île que je vous donne, les armes sont aussi nécessaires que les lettres, et les lettres que les armes.
-- Des lettres, reprit Sancho, je n'en suis guère pourvu, car je ne sais pas même l'A B C; mais il me suffit de savoir par coeur le _Christus _pour être un excellent gouverneur. Quant aux armes, je manierai celles qu'on me donnera jusqu'à ce que je tombe, et à la grâce de Dieu.
-- Avec une si bonne mémoire, dit le duc, Sancho ne pourra se tromper en rien.»
Sur ces entrefaites arriva don Quichotte. Quand il apprit ce qui se passait, quand il sut en quelle hâte Sancho devait se rendre à son gouvernement, avec la permission du duc, il le prit par la main, et le conduisit à sa chambre dans l'intention de lui donner des conseils sur la manière dont il devait remplir son emploi. Arrivés dans sa chambre, il ferma la porte, fit, presque de force, asseoir Sancho à son côté, et lui dit d'une voix lente et posée:
«Je rends au ciel des grâces infinies, ami Sancho, de ce qu'avant que j'eusse rencontré aucune bonne chance, la fortune soit allée à ta rencontre te prendre par la main. Moi, qui pensais trouver, dans les faveurs que m'accorderait le sort, de quoi payer tes services, je me vois encore au début de mon chemin; et toi, avant le temps, contre la loi de tout raisonnable calcul, tu vois tes désirs comblés. Les uns répandent les cadeaux et les largesses, sollicitent, importunent, se lèvent matin, prient, supplient, s'opiniâtrent, et n'obtiennent pas ce qu'ils demandent. Un autre arrive, et, sans savoir ni comment ni pourquoi, il se trouve gratifié de l'emploi que sollicitaient une foule de prétendants. C'est bien le cas de dire que, dans la poursuite des places, il n'y a qu'heur et malheur. Toi, qui n'es à mes yeux qu'une grosse bête, sans te lever matin ni passer les nuits, sans faire aucune diligence, et seulement parce que la chevalerie errante t'a touché de son souffle, te voilà, ni plus ni moins, gouverneur d'une île. Je te dis tout cela, ô Sancho, pour que tu n'attribues pas à tes mérites la faveur qui t'est faite, mais pour que tu rendes grâces, d'abord au ciel, qui a disposé les choses avec bienveillance, puis à la grandeur que renferme en soi la profession de chevalier errant. Maintenant que ton coeur est disposé à croire ce que je t'ai dit, sois, ô mon fils, attentif à ce nouveau Caton[228] qui veut te donner des conseils, qui veut être ta boussole et ton guide pour t'acheminer au port du salut sur cette mer orageuse où tu vas te lancer, les hauts emplois n'étant autre chose qu'un profond abîme, couvert d'obscurité et garni d'écueils.
«Premièrement, ô mon fils, garde la crainte de Dieu; car dans cette crainte est la sagesse, et, si tu es sage, tu ne tomberas jamais dans l'erreur.
«Secondement, porte toujours les yeux sur qui tu es, et fais tous les efforts possibles pour te connaître toi-même; c'est là la plus difficile connaissance qui se puisse acquérir. De te connaître, il résultera que tu ne t'enfleras point comme la grenouille qui voulut s'égaler au boeuf. En ce cas, quand ta vanité fera la roue, une considération remplacera pour toi la laideur des pieds[229]; c'est le souvenir que tu as gardé les cochons dans ton pays.
-- Je ne puis le nier, interrompit Sancho; mais c'est quand j'étais petit garçon. Plus tard, et devenu un petit homme, ce sont des oies que j'ai gardées, et non pas des cochons. Mais il me semble que cela ne fait rien à l'affaire, car tous ceux qui gouvernent ne viennent pas de souches de rois.
-- Cela est vrai, répliqua don Quichotte; aussi ceux qui n'ont pas une noble origine doivent-ils allier à la gravité de l'emploi qu'ils exercent une douceur affable, qui, bien dirigée par la prudence, les préserve des morsures de la médisance, auxquelles nul état ne saurait échapper.
«Fais gloire, Sancho, de l'humilité de ta naissance, et n'aie pas honte de dire que tu descends d'une famille de laboureurs. Voyant que tu n'en rougis pas, personne ne t'en fera rougir; et pique-toi plutôt d'être humble vertueux que pécheur superbe. Ceux-là sont innombrables qui, nés de basse condition, se sont élevés jusqu'à la suprême dignité de la tiare ou de la couronne, et je pourrais t'en citer des exemples jusqu'à te fatiguer.
«Fais bien attention, Sancho, que, si tu prends la vertu pour guide, si tu te piques de faire des actions vertueuses, tu ne dois porter nulle envie à ceux qui ont pour ancêtres des princes et des grands seigneurs; car le sang s'hérite et la vertu s'acquiert, et la vertu vaut par elle seule ce que le sang ne peut valoir.
«Cela étant, si, quand tu seras dans ton île, quelqu'un de tes parents vient te voir, ne le renvoie pas et ne lui fais point d'affront; au contraire, il faut l'accueillir, le caresser, le fêter. De cette manière, tu satisferas à tes devoirs envers le ciel, qui n'aime pas que personne dédaigne ce qu'il a fait, et à tes devoirs envers la nature.
«Si tu conduis ta femme avec toi (et il ne convient pas que ceux qui résident dans les gouvernements soient longtemps sans leurs propres femmes), aie soin de l'endoctriner, de la dégrossir, de la tirer de sa rudesse naturelle; car tout ce que peut gagner un gouverneur discret se perd et se répand par une femme sotte et grossière.
«Si par hasard tu devenais veuf, chose qui peut arriver, et si l'emploi te faisait trouver une seconde femme de plus haute condition, ne la prends pas telle qu'elle te serve d'amorce et de ligne à pêcher, et de capuchon pour dire: _Je ne veux pas._[230] Je te le dis en vérité, tout ce que reçoit la femme du juge, c'est le mari qui en rendra compte au jugement universel, et il payera au quadruple, après la mort, les articles de compte dont il ne sera pas chargé pendant sa vie.
«Ne te guide jamais par la loi du bon plaisir[231], si en faveur auprès des ignorants, qui se piquent de finesse et de pénétration.
«Que les larmes du pauvre trouvent chez toi plus de compassion, mais non plus de justice que les requêtes du riche.
«Tâche de découvrir la vérité, à travers les promesses et les cadeaux du riche, comme à travers les sanglots et les importunités du pauvre.
«Quand l'équité peut et doit être écoutée, ne fais pas tomber sur le coupable toute la rigueur de la loi; car la réputation de juge impitoyable ne vaut certes pas mieux que celle de juge compatissant.
«Si tu laisses quelquefois plier la verge de justice, que ce ne soit pas sous le poids des cadeaux, mais sous celui de la miséricorde.
«S'il t'arrive de juger un procès où soit partie quelqu'un de tes ennemis, éloigne ta pensée du souvenir de ton injure, et fixe-la sur la vérité du fait.
«Que la passion personnelle ne t'aveugle jamais dans la cause d'autrui. Les fautes que tu commettrais ainsi seraient irrémédiables la plupart du temps, et, si elles avaient un remède, ce ne serait qu'aux dépens de ton crédit et même de ta bourse.
«Si quelque jolie femme vient te demander justice, détourne les yeux de ses larmes, et ne prête point l'oreille à ses gémissements; mais considère avec calme et lenteur la substance de ce qu'elle demande, si tu ne veux que ta raison se noie dans ses larmes, et que ta vertu soit étouffée par ses soupirs.
«Celui que tu dois châtier en action, ne le maltraite pas en paroles; la peine du supplice suffit aux malheureux, sans qu'on y ajoute les mauvais propos.
«Le coupable qui tombera sous ta juridiction, considère-le comme un homme faible et misérable, sujet aux infirmités de notre nature dépravée. En tout ce qui dépendra de toi, sans faire injustice à la partie contraire, montre-toi à son égard pitoyable et clément; car, bien que les attributs de Dieu soient tous égaux, cependant celui de la miséricorde brille et resplendit à nos yeux avec plus d'éclat encore que celui de la justice.
«Si tu suis, ô Sancho, ces règles et ces maximes, tu auras de longs jours, ta renommée sera éternelle, tes désirs comblés, ta félicité ineffable. Tu marieras tes enfants comme tu voudras; ils auront des titres de noblesse, eux et tes petits-enfants; tu vivras dans la paix et avec les bénédictions des gens; au terme de ta vie, la mort t'atteindra dans une douce et mûre vieillesse, et tes yeux se fermeront sous les tendres et délicates mains de tes arrière-neveux. Ce que je t'ai dit jusqu'à présent, ce sont des avis propres à orner ton âme. Écoute maintenant ceux qui doivent servir à la parure de ton corps.»
Chapitre XLIII
_Des seconds conseils que donna don Quichotte à Sancho Panza_
Qui aurait entendu les précédents propos de don Quichotte sans le prendre pour un homme très-sage et non moins bien intentionné? Mais, comme on l'a dit mainte et mainte fois dans le cours de cette histoire, il ne perdait la tête que lorsqu'on touchait à la chevalerie, montrant sur tous les autres sujets une intelligence claire et facile, de manière qu'à chaque pas ses oeuvres discréditaient son jugement, et son jugement démentait ses oeuvres. Mais, dans les seconds avis qu'il donna à Sancho, il montra une grâce parfaite, et porta au plus haut degré son esprit et sa folie.
Sancho l'écoutait avec une extrême attention, et faisait tous ses efforts pour conserver de tels conseils dans sa mémoire, comme un homme bien résolu à les suivre, et à mener à bon terme, par leur moyen, l'enfantement de son gouvernement. Don Quichotte poursuivit de la sorte:
«En ce qui touche la manière dont tu dois gouverner ta personne et ta maison, Sancho, la première chose que je te recommande, c'est d'être propre, et de te couper les ongles, au lieu de les laisser pousser ainsi que certaines personnes qui s'imaginent, dans leur ignorance, que de grands ongles embellissent les mains; comme si cette allonge qu'ils se gardent bien de couper pouvait s'appeler ongles, tandis que ce sont des griffes d'éperviers mangeurs de lézards; sale et révoltant abus.
«Ne parais jamais, Sancho, avec les vêtements débraillés et en désordre; c'est le signe d'un esprit lâche et fainéant, à moins toutefois que cette négligence dans le vêtement ne cache une fourberie calculée, comme on le pensa de Jules César.[232]
«Tâte avec discrétion le pouls à ton office, pour savoir ce qu'il peut rendre; et, s'il te permet de pouvoir donner des livrées à tes domestiques, donne-leur-en une propre et commode, plutôt que bizarre et brillante. Surtout partage-la entre tes valets et les pauvres; je veux dire que, si tu dois habiller six pages, tu en habilles trois, et trois pauvres. De cette façon, tu auras des pages pour la terre et pour le ciel; c'est une nouvelle manière de donner des livrées que ne connaissent point les glorieux.
«Ne mange point d'ail ni d'oignon, crainte qu'on ne découvre à l'odeur ta naissance de vilain. Marche posément, parle avec lenteur, mais non cependant de manière que tu paraisses t'écouter toi-même, car toute affectation est vicieuse.
«Dîne peu et soupe moins encore; la santé du corps tout entier se manipule dans le laboratoire de l'estomac.
«Sois tempérant dans le boire, en considérant que trop de vin ne sait ni garder un secret ni tenir une parole.
«Fais attention, Sancho, à ne point mâcher des deux mâchoires et à n'éructer devant personne.
-- Éructer, je n'entends point cela, dit Sancho.
-- Éructer, Sancho, reprit don Quichotte, veut dire roter, ce qui est un des plus vilains mots de notre langue, quoique très- significatif. Aussi les gens délicats ont eu recours au latin; au lieu de roter, ils disent éructer, et, au lieu de rots, ils disent éructations. Si quelques personnes n'entendent point ces expressions-là, peu importe; l'usage avec le temps les introduira, et l'on finira par les entendre; c'est enrichir la langue, sur laquelle le vulgaire et l'usage ont un égal pouvoir.
-- En vérité, seigneur, reprit Sancho, un des conseils que je pense le mieux garder dans ma mémoire, c'est de ne pas roter; car, ma foi, je le fais à tout bout de champ.
-- Éructer, Sancho, et non roter, s'écria don Quichotte.
-- Éructer je dirai dorénavant, repartit Sancho, et j'espère ne pas l'oublier.
-- Tu dois aussi, Sancho, continua don Quichotte, ne pas mêler à tes entretiens cette multitude de proverbes que tu as coutume de semer avec tes paroles. Les proverbes, il est vrai, sont des sentences brèves; mais tu les tires d'habitude tellement par les cheveux, qu'ils ressemblent plutôt à des balourdises qu'à des sentences.
-- Oh! pour cela, s'écria Sancho, Dieu seul peut y porter remède, car je sais plus de proverbes qu'un livre, et quand je parle, il m'en arrive à la bouche une telle quantité à la fois, qu'ils se battent les uns les autres pour sortir. Alors ma langue prend les premiers qu'elle rencontre, bien qu'ils ne viennent pas fort à point. Mais j'aurai soin dorénavant de ne dire que ceux qui conviendront à la gravité de mon emploi; car, en bonne maison, le souper est bientôt servi, et qui convient du prix n'a pas de dispute, et celui-là est en sûreté qui sonne le tocsin, et à donner ou prendre, gare de se méprendre.
-- Allons, c'est cela, Sancho, s'écria don Quichotte; enfile, enfile tes proverbes, puisque personne ne peut te tenir en bride. Ma mère me châtie et je fouette la toupie. Je suis à te dire que tu te corriges des proverbes, et, en un moment, tu en détaches une litanie, qui cadrent avec ce que nous disons comme s'ils tombaient de la lune. Prends garde, Sancho; je ne te dis pas qu'un proverbe fasse mauvais effet quand il est amené à propos; mais enfiler et amonceler des proverbes à tort et à travers, cela rend la conversation lourde et triviale.
«Quand tu monteras à cheval, ne te jette pas le corps en arrière sur l'arçon, et n'étends pas les jambes droites, roides, éloignées du ventre du cheval; mais ne te tiens pas non plus si nonchalamment que tu aies l'air d'être sur le dos du grison. À monter à cheval, les uns semblent cavaliers, les autres bons pour montures.
«Que ton sommeil soit modéré, car celui qui ne se lève pas avec le soleil ne jouit pas de la journée. Rappelle-toi, Sancho, que la diligence est mère de la fortune, et que la paresse, son ennemie, n'arriva jamais au but d'un juste désir.
«Je veux maintenant te donner un dernier conseil, et, bien qu'il ne puisse te servir pour la parure du corps, je veux néanmoins que tu l'aies toujours présent à la mémoire; car je crois qu'il ne te sera pas moins profitable que ceux que je t'ai donnés jusqu'à présent. Le voici: ne dispute jamais sur la noblesse des familles, du moins en les comparant entre elles; forcément, parmi celles que l'on compare, l'une doit être préférée. Eh bien, tu seras détesté de celle que tu auras abaissée, sans être aucunement récompensé de celle que tu élèveras.
«Ton habillement devra se composer de chausses entières, d'un long pourpoint, et d'un manteau encore un peu plus long. Jamais de grègues; elles ne conviennent ni aux gentilshommes ni aux gouverneurs. Voilà, Sancho, les conseils qui, pour à présent, se sont offerts à mon esprit. Le temps marchera, et, suivant les occasions, j'aurai soin de t'envoyer des avis autant que tu auras soin de m'informer de l'état de tes affaires.
-- Seigneur, répondit Sancho, je vois bien que toutes les choses que Votre Grâce vient de me dire sont bonnes, saintes et profitables. Mais de quoi peuvent-elles servir, si je ne m'en rappelle pas une seule? Il est vrai que, pour ce qui est de ne pas me laisser pousser les ongles, et de me remarier, si l'occasion s'en présente, cela ne me sortira pas de la tête. Mais ces autres minuties, et ces entortillements, et tout ce brouillamini, je ne m'en souviens et ne m'en souviendrai pas plus que des nuages de l'an passé. Il faudra donc me les coucher par écrit; car, bien que je ne sache ni lire ni écrire, je les donnerai à mon confesseur, pour qu'il me les récapitule au besoin, et me les fourre bien dans la cervelle.
-- Ah! pécheur que je suis, s'écria don Quichotte, qu'il sied mal aux gouverneurs de ne savoir ni lire ni écrire! Il faut que tu apprennes, ô Sancho, que, pour un homme, ne pas savoir lire ou être gaucher, signifie de deux choses l'une; ou qu'il est fils de parents de trop basse condition, ou qu'il est si mauvais sujet qu'on n'a pu le dresser aux bons usages et à la bonne doctrine. C'est un grand défaut que tu portes avec toi, et je voudrais que tu apprisses du moins à signer.
-- Je sais signer mon nom, répondit Sancho. Quand j'étais bedeau dans mon village, j'appris à faire de grandes lettres comme des marques de ballots, et on disait que cela faisait mon nom. D'ailleurs, je feindrai d'avoir la main droite percluse, et je ferai signer un autre pour moi. Il y a remède à tout, si ce n'est à la mort; et, comme j'aurai le commandement et le bâton, je ferai ce qui me plaira. D'autant plus que celui dont le père est alcalde... et moi, je serai gouverneur, ce qui est bien plus qu'alcalde; alors, approchez-vous et vous serez bien reçus. Sinon, qu'on me méprise et qu'on me débaptise; ceux-là viendront chercher de la laine et s'en retourneront tondus; car si Dieu te veut du bien, il y paraît à ta maison; et les sottises du riche passent dans le monde pour des sentences, et quand je serai riche, puisque je serai gouverneur, et libéral en même temps, comme je pense bien l'être, qui est-ce qui me trouvera un défaut? Au bout du compte, faites-vous miel, et les mouches vous mangeront; autant tu as, autant tu vaux, disait une de mes grand'mères, et de l'homme qui a pignon sur rue tu ne seras jamais vengé.
-- Oh! maudit sois-tu de Dieu, maudit Sancho! s'écria don Quichotte; que soixante mille Satans emportent toi et tes proverbes! Voilà une heure que tu es à les enfiler, et à me donner avec chacun d'eux le tourment de la torture. Je t'assure que ces proverbes te mèneront un jour à la potence; ils te feront enlever le gouvernement par tes vassaux, et exciteront parmi eux des séditions et des révoltes. Dis-moi; où les trouves-tu donc, ignorant? et comment les appliques-tu, imbécile? Pour en dire un, et pour le bien appliquer, je travaille et sue comme si je piochais la terre.
-- Pardieu! seigneur notre maître, répliqua Sancho. Votre Grâce se plaint pour bien peu de chose. Qui diable peut trouver mauvais que je me serve de mon bien, puisque je n'en ai pas d'autre, ni fonds, ni terre, que des proverbes et toujours des proverbes? Maintenant, voilà qu'il m'en arrive quatre, qui viennent à point nommé, comme marée en carême. Mais je ne les dirai point; car, pour être bon à se taire, c'est Sancho qu'on appelle.[233]
-- Ce Sancho-là, ce n'est pas toi, s'écria don Quichotte; si tu es bon, ce n'est pas pour te taire, mais pour mal parler et pour mal t'obstiner. Cependant, je voudrais savoir les quatre proverbes qui te venaient maintenant à la mémoire si bien à point nommé. J'ai beau chercher dans la mienne, qui n'est pourtant pas mauvaise, il ne s'en présente aucun.