L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II
Chapter 28
«De cette beauté, que ma langue pesante et maladroite ne sait point vanter comme elle le mérite, s'éprirent une infinité de princes, tant nationaux qu'étrangers. Parmi eux, un simple chevalier, qui se trouvait à la cour, osa élever ses pensées jusqu'au ciel de cette beauté miraculeuse. Ce qui lui donna tant de présomption, c'étaient sa jeunesse, sa bonne mine, ses grâces, ses nombreux talents, la facilité et la félicité de son esprit. Car il faut que Vos Grandeurs sachent, si cela ne leur cause point d'ennui, qu'il jouait d'une guitare à la faire parler; de plus, qu'il était poëte et grand danseur, et qu'enfin il savait faire une cage d'oiseaux si bien, qu'il aurait pu gagner sa vie rien qu'à cela, s'il se fût trouvé dans quelque extrême besoin. Et toutes ces qualités, tous ces mérites sont plutôt capables de renverser une montagne que non-seulement une faible jeune fille. Cependant toute sa gentillesse, toutes ses grâces, tous ses talents n'auraient pu suffire à faire capituler la forteresse de mon élève, si le voleur effronté n'eût employé l'artifice de me faire d'abord capituler moi-même. Ce vagabond dénaturé voulut d'abord amorcer mon goût et acquérir mes bonnes grâces, pour que moi, châtelain infidèle, je lui livrasse les clefs de la forteresse dont la garde m'était confiée. Finalement, il me flatta l'intelligence et me dompta la volonté par je ne sais quelles amulettes qu'il me donna. Mais ce qui me fit surtout broncher et tomber par terre, ce furent certains couplets que je l'entendis chanter une nuit, d'une fenêtre grillée donnant sur une petite ruelle où il se promenait, lesquels couplets, si j'ai bonne mémoire, s'exprimaient ainsi:
«De ma douce ennemie, naît un mal qui perce l'âme, et, pour plus de tourment, elle exige qu'on le ressente et qu'on ne le dise pas.[214]«
«La strophe me sembla d'or, et sa voix de miel; et depuis lors, en voyant le malheur où m'ont fait tomber ces vers et d'autres semblables, j'ai considéré qu'on devrait, comme le conseillait Platon, exiler les poëtes des républiques bien organisées, du moins les poëtes érotiques; car ils écrivent des couplets, non pas comme ceux de la complainte du marquis de Mantoue, qui amusent les femmes et font pleurer les enfants, mais des pointes d'esprit qui vous traversent l'âme comme de douces épines, et vous la brûlent comme la foudre, sans toucher aux habits. Une autre fois, il chanta:
«Viens. Mort, mais si cachée que je ne te sente pas venir, pour que le plaisir de mourir ne me rende pas à la vie[215]«, ainsi que d'autres strophes et couplets qui, chantés, enchantent, et, écrits, ravissent.
«Mais qu'est-ce, bon Dieu, quand ces poëtes se ravalent à composer une espèce de poésie fort à la mode alors à Candaya, et qu'ils appelaient des _seguidillas__[216]__?_ Alors, c'était la danse des âmes, l'agitation des corps, le transport du rire, et finalement le ravissement de tous les sens. Aussi, dis-je, mes seigneurs, qu'on devrait à juste titre déporter ces poëtes et troubadours aux îles des Lézards[217]. Mais la faute n'est pas à eux; elle est aux simples qui les louent, et aux niaises qui les croient.
«Si j'avais été aussi bonne duègne que je le devais, certes, je ne me serais point émue à leurs bons mots fanés, et n'aurais point pris pour des vérités ces belles tournures, _je vis en mourant, je brûle dans la glace, je tremble dans le feu, j'espère sans espoir, je pars et je reste, _ainsi que d'autres impossibilités de cette espèce, dont leurs écrits sont tout pleins. Et qu'arrive-t-il, lorsqu'ils promettent le phénix d'Arabie, la couronne d'Ariane, les chevaux du Soleil, les perles de la mer du Sud, l'or du Pactole et le baume de Pancaya[218]? C'est alors qu'ils font plus que jamais courir la plume, car rien ne leur coûte moins que de promettre ce qu'ils ne pourront jamais tenir.
«Mais que fais-je? à quoi vais-je m'amuser, ô malheureuse? quelle folie, quelle déraison me fait conter les péchés d'autrui, quand j'ai tant à raconter des miens? Malheur à moi! ce ne sont pas les vers qui m'ont vaincue, mais ma simplicité; ce ne sont pas les sérénades qui m'ont adoucie, mais mon imprudence coupable.
«Ma grande ignorance et ma faible circonspection ouvrirent le chemin et préparèrent les voies aux désirs de don Clavijo (ainsi se nomme le chevalier en question). Sous mon patronage et ma médiation, il entra, non pas une, mais bien des fois, dans la chambre à coucher d'Antonomasie, non par lui, mais par moi trompée, et cela, sous le titre de légitime époux; car, bien que pécheresse, je n'aurais jamais permis que, sans être son mari, il l'eût touchée aux bords de la semelle de ses pantoufles. Non, non, pour cela, non! le mariage doit aller en avant dans toute affaire de ce genre où je mets les mains. Il n'y avait qu'un mal dans celle-ci, l'inégalité des conditions, don Clavijo n'étant qu'un simple chevalier, tandis que l'infante Antonomasie était, comme on l'a dit, héritière du royaume.
«Durant quelques jours, l'intrigue fut cachée et dissimulée par la sagacité de mes précautions; mais bientôt il me parut qu'elle allait être découverte par je ne sais quelle enflure de l'estomac d'Antonomasie. Cette crainte nous fit entrer tous trois en conciliabule, et l'avis unanime fut qu'avant que le méchant tour vînt à éclater, don Clavijo (_Georg_., lib. II.) demandât devant le grand vicaire Antonomasie pour femme, en vertu d'une promesse écrite qu'elle lui avait donnée d'être son épouse, promesse formulée par mon esprit, et avec tant de force, que celle de Samson n'aurait pu la rompre. On fit les démarches nécessaires; le vicaire fit la cédule, et reçut la confession de la dame, qui avoua tout sans autre formalité; alors il la fit déposer chez un honnête alguazil de cour.
-- Comment! s'écria Sancho, il y a donc aussi à Candaya des alguazils, des poëtes et des _seguidillas?_ Par tous les serments que je puis faire, j'imagine que le monde est tout un. Mais que Votre Grâce se dépêche un peu, madame Trifaldi; il se fait tard, et je meurs d'envie de savoir la fin d'une si longue histoire.
-- C'est ce que vais faire», répondit la comtesse.
Chapitre XXXIX
_Où la Trifaldi continue sa surprenante et mémorable histoire_
De chaque parole que disait Sancho, la duchesse raffolait, autant que s'en désespérait don Quichotte, qui lui ordonna de se taire. Alors la Doloride continua de la sorte:
«Enfin, après bien des interrogatoires, des demandes et des réponses, comme l'infante tenait toujours bon, sans rétracter ni changer sa première déclaration, le grand vicaire jugea en faveur de don Clavijo, et la lui remit pour légitime épouse; ce qui causa tant de chagrin à la reine doña Magoncia, mère de l'infante Antonomasie, qu'au bout de trois jours nous l'enterrâmes.
-- Elle était morte, sans doute? demanda Sancho.
-- C'est clair, répondit Trifaldin; car, à Candaya, on n'enterre pas les personnes vivantes, mais mortes.
-- On a déjà vu, seigneur écuyer, répliqua Sancho, enterrer un homme évanoui, le croyant mort, et il me semblait, à moi, que la reine Magoncia aurait bien fait de s'évanouir au lieu de mourir; car, avec la vie, il y a remède à bien des choses. D'ailleurs, la faute de l'infante n'était pas si énorme qu'elle fût obligée d'en avoir tant de regret. Si cette demoiselle se fût mariée avec un page ou quelque autre domestique de sa maison, comme ont fait bien d'autres, à ce que j'ai ouï dire, le mal aurait été sans ressource; mais avoir épousé un chevalier aussi gentilhomme et aussi entendu qu'on nous le dépeint, en vérité, si ce fut une sottise, elle n'est pas si grande qu'on le pense. Car enfin, suivant les règles de mon seigneur, qui est ici présent et ne me laissera pas accuser de mensonge, de même qu'on fait avec des hommes de robe les évêques, de même on peut faire avec des chevaliers, surtout s'ils sont errants, les rois et les empereurs.
-- Tu as raison, Sancho, dit don Quichotte; car un chevalier errant, pourvu qu'il ait deux doigts de bonne chance, est en passe et en proche puissance d'être le plus grand seigneur du monde. Mais continuez, dame Doloride, car il me semble qu'il vous reste à compter l'amer de cette jusqu'à présent douce histoire.
-- Comment, s'il reste l'amer! reprit la comtesse. Oh! oui; et si amer, qu'en comparaison la coloquinte est douce et le laurier savoureux.
«La reine donc étant morte et non évanouie, nous l'enterrâmes; mais à peine l'avions-nous couverte de terre, à peine lui avions- nous dit le dernier adieu, que tout à coup, _quis talia temperet a lacrymis__[219]__?_ parut au-dessus de la fosse de la reine, monté sur un cheval de bois, le géant Malambruno, cousin germain de Magoncia; lequel, outre qu'il est cruel, est de plus enchanteur. Pour venger la mort de sa cousine germaine, pour châtier l'audace de don Clavijo et la faiblesse d'Antonomasie, il employa son art maudit, et laissa les deux amants enchantés sur la fosse même; elle, convertie en une guenon de bronze, et lui, en un épouvantable crocodile d'un métal inconnu. Au milieu d'eux s'éleva une colonne également de métal, portant un écriteau en langue syriaque, qui, traduit en langue candayesque, et maintenant en langue castillane, renferme la sentence suivante: _Les deux audacieux amants ne recouvreront point leur forme première, jusqu'à ce que le vaillant Manchois en vienne aux mains avec moi en combat singulier, car c'est seulement à sa haute valeur que les destins conservent cette aventure inouïe. _Cela fait, il tira du fourreau un large et démesuré cimeterre, et, me prenant par les cheveux, il fit mine de vouloir m'ouvrir la gorge et de me trancher la tête à rasibus des épaules. Je me troublai, ma voix s'éteignit, je me sentis fort mal à l'aise; mais cependant je fis effort, et, d'une voix tremblante, je lui dis tant et tant de choses qu'elles le firent suspendre l'exécution de son rigoureux châtiment. Finalement, il fit amener devant lui toutes les duègnes du palais, qui sont celles que voilà présentes, et, après nous avoir reproché notre faute, après avoir amèrement blâmé les habitudes des duègnes, leurs mauvaises ruses et leurs pires intrigues, chargeant toutes les autres de la faute que j'avais seule commise, il dit qu'il ne voulait pas nous punir de la peine capitale, mais d'autres peines plus durables, qui nous donnassent une mort civile et perpétuelle. Au moment où il achevait de dire ces mots, nous sentîmes toutes s'ouvrir les pores de notre visage, et qu'on nous y piquait partout comme avec des pointes d'aiguille. Nous portâmes aussitôt nos mains à la figure, et nous nous trouvâmes dans l'état que vous allez voir.»
Aussitôt la Doloride et les autres duègnes levèrent les voiles dont elles étaient couvertes, et montrèrent des visages tout peuplés de barbes, les unes blondes, les autres brunes, celles-ci blanches, celles-là grisonnantes. À cette vue, le duc et la duchesse semblèrent frappés de surprise, don Quichotte et Sancho de stupeur, et tout le reste des assistants d'épouvante. La Trifaldi continua de la sorte:
«Voilà de quelle manière nous châtia ce brutal et malintentionné de Malambruno. Il couvrit la blancheur et la pâleur de nos visages avec l'aspérité de ces soies, et plût au ciel qu'il eût fait rouler nos têtes sous le fil de son énorme cimeterre, plutôt que d'assombrir la lumière de nos figures avec cette bourre épaisse qui nous couvre! car enfin, si nous entrons en compte, mes seigneurs..., et ce que je vais dire, je voudrais le dire avec des yeux coulants comme des fontaines; mais les mers de pleurs que leur a fait verser la perpétuelle considération de notre disgrâce les ont réduits à être secs comme du jonc; ainsi je parlerai sans larmes. Je dis donc: où peut aller une duègne barbue? quel père ou quelle mère aura pitié d'elle? qui la secourra? car enfin si, quand elle a la peau bien lisse et le visage martyrisé par mille sortes d'ingrédients et de cosmétiques, elle a beaucoup de peine à trouver quelqu'un qui veuille d'elle, que sera-ce quand elle montrera un visage comme une forêt? Ô duègnes, mes compagnes, nous sommes nées sous une triste étoile, et c'est sous une fatale influence que nos pères nous ont engendrées!»
En disant ces mots, la Trifaldi fit mine de tomber évanouie.
Chapitre XL
_Des choses relatives à cette mémorable histoire_
Véritablement tous ceux qui aiment les histoires comme celle-ci doivent se montrer reconnaissants envers Cid Hamet, son auteur primitif, pour le soin curieux qu'il a pris de nous en conter les plus petits détails, et de n'en pas laisser la moindre parcelle sans la mettre distinctement au jour. Il peint les pensées, découvre les imaginations, répond aux questions tacites, éclaircit les doutes, résout les difficultés proposées, et finalement manifeste jusqu'à ses derniers atomes la plus diligente passion de savoir et d'apprendre. Ô célèbre auteur! ô fortuné don Quichotte! ô fameuse Dulcinée! ô gracieux Sancho Panza! tous ensemble, et chacun en particulier, vivez des siècles infinis, pour le plaisir et l'amusement universel des vivants!
L'histoire dit donc qu'en voyant la Doloride évanouie, Sancho s'écria:
«Je jure, foi d'homme de bien, et par le salut de tous mes aïeux les Panzas, que jamais je n'ai ouï ni vu, et que jamais mon maître n'a conté ni pu imaginer dans sa fantaisie une aventure comme celle-ci. Que mille Satans te maudissent, enchanteur et géant Malambruno! ne pouvais-tu trouver d'autre espèce de punition pour ces pécheresses que de leur donner des museaux de barbets? Comment! ne valait-il pas mieux, et n'était-il pas plus à leur convenance de leur fendre les narines du haut en bas, eussent- elles ensuite parlé du nez, que de leur faire pousser des barbes? Je gagerais qu'elles n'ont pas de quoi se faire raser.
-- Oh! c'est vrai, seigneur, répondit une des douze; nous ne sommes pas en état de payer un barbier; aussi quelques-unes de nous ont pris, pour remède économique, l'usage de certains emplâtres de poix. Nous nous les appliquons sur le visage, et, en tirant un bon coup, nos mentons demeurent ras et lisses comme le fond d'un mortier de pierre. Il y a bien à Candaya des femmes qui vont de maison en maison épiler les dames, leur polir les sourcils, et préparer toutes sortes d'ingrédients[220]; mais nous autres duègnes de madame, nous n'avons jamais voulu accepter leurs services, parce que la plupart sentent l'entremetteuse; et si le seigneur don Quichotte ne nous porte secours, avec nos barbes on nous portera dans le tombeau.
-- Je m'arracherais plutôt la mienne en pays de Mores, s'écria don Quichotte, que de ne pas vous débarrasser des vôtres!»
En ce moment, la Trifaldi revint de sa pâmoison.
«L'agréable tintement de cette promesse, dit-elle, ô valeureux chevalier, a frappé mes oreilles au milieu de mon évanouissement, et il a suffi pour me faire recouvrer tous mes sens. Ainsi, je vous en supplie de nouveau, errant, illustre et indomptable seigneur, convertissez en oeuvre votre gracieuse promesse.
-- Il ne tiendra pas à moi qu'elle reste inaccomplie, répondit don Quichotte. Allons, madame, dites ce que je dois faire; mon courage est prêt à se mettre à votre service.
-- Le cas est, reprit la Doloride, que, d'ici au royaume de Candaya, si l'on va par terre, il y a cinq mille lieues, à deux lieues de plus ou de moins. Mais, si l'on va par les airs, et en ligne droite, il n'y en a que trois mille deux cent vingt-sept. Il faut savoir également que Malambruno me dit qu'à l'instant où le sort me ferait rencontrer le chevalier notre libérateur, il lui enverrait une monture un peu meilleure et moins rétive que les bêtes de retour, car ce doit être ce même cheval de bois sur lequel le vaillant Pierre de Provence enleva la jolie Magalone.[221] Ce cheval se dirige au moyen d'une cheville qu'il a dans le front et qui lui sert de mors, et il vole à travers les airs avec une telle rapidité, qu'on dirait que les diables l'emportent. Ce dit cheval, suivant l'antique tradition, fut fabriqué par le sage Merlin. Il le prêta au comte Pierre, qui était son ami, et qui fit avec lui de grands voyages; entre autres, il enleva, comme on l'a dit, la jolie Magalone, la menant en croupe par les airs, et laissant ébahis tous ceux qui, de la terre, les regardaient passer. Merlin ne le prêtait qu'à ceux qu'il aimait bien, ou qui le payaient mieux; et, depuis le fameux Pierre jusqu'à nos jours, nous ne sachions pas que personne l'eût monté. Malambruno l'a tiré de là par la puissance de son art magique, et il le tient en son pouvoir. C'est de lui qu'il se sert pour les voyages qu'il fait à chaque instant en diverses parties du monde. Aujourd'hui il est ici, demain en France, et vingt-quatre heures après au Potosi. Ce qu'il y a de bon, c'est que ce cheval ne mange pas, ne dort pas, n'use point de fers, et qu'il marche l'amble au milieu des airs, sans avoir d'ailes; au point que celui qu'il porte peut tenir à la main un verre plein d'eau, sans en répandre une goutte, tant il chemine doucement et posément; c'est pour cela que la jolie Magalone se réjouissait tant d'aller à cheval sur son dos.
-- Par ma foi, interrompit Sancho, pour aller un pas doux et posé, rien de tel que mon âne. Il est vrai qu'il ne marche pas dans l'air; mais, sur la terre, je défie avec lui tous les ambles du monde.»
Chacun se mit à rire, et la Doloride continua:
«Eh bien, ce cheval, si Malambruno veut mettre fin à notre disgrâce, sera là devant nous, une demi-heure au plus après la tombée de la nuit; car il m'a signifié que le signe qu'il me donnerait pour me faire entendre que j'avais trouvé le chevalier objet de mes recherches, ce serait de m'envoyer le cheval, où que ce fût, avec promptitude et commodité.
-- Et combien tient-il de personnes sur ce cheval? demanda Sancho.
-- Deux, répondit la Doloride, l'un sur la selle, l'autre sur la croupe; et généralement ces deux personnes sont le chevalier et l'écuyer, à défaut de quelque demoiselle enlevée.
-- Je voudrais maintenant savoir, madame Doloride, dit Sancho, quel nom porte ce cheval.
-- Son nom, répondit la Doloride, n'est pas comme celui du cheval de Bellérophon, qui s'appelait Pégase, ni comme celui d'Alexandre le Grand, qui s'appelait Bucéphale. Il ne se nomme point Brillador, comme celui de Roland Furieux, ni Bayart, comme celui de Renaud de Montauban, ni Frontin, comme celui de Roger, ni Bootès ou Péritoa, comme on dit que s'appelaient les chevaux du Soleil[222], ni même Orélia, comme le cheval sur lequel l'infortuné Rodéric, dernier roi des Goths, entra dans la bataille où il perdit la vie et le royaume.
-- Je gagerais, s'écria Sancho, que, puisqu'on ne lui a donné aucun de ces fameux noms de chevaux si connus, on ne lui aura pas davantage donné celui du cheval de mon maître, Rossinante, qui, en fait d'être ajusté comme il faut, surpasse tous ceux que l'on a cités.
-- Cela est vrai, répondit la comtesse barbue; mais cependant le nom de l'autre lui va bien aussi, car il s'appelle Clavilègne le Véloce[223], ce qui exprime qu'il est de bois, qu'il a une cheville au front, et qu'il chemine avec une prodigieuse célérité. Ainsi, quant au nom, il peut bien le disputer au fameux Rossinante.
-- En effet, le nom ne me déplaît pas, répliqua Sancho; mais avec quel frein ou quel harnais se gouverne-t-il?
-- Je viens de dire, répondit la Trifaldi, que c'est avec la cheville. En la tournant d'un côté ou de l'autre, le chevalier qui est dessus le fait cheminer comme il veut, tantôt au plus haut des airs, tantôt effleurant et presque balayant le sol, tantôt au juste milieu, qu'il faut toujours chercher dans toutes les actions bien ordonnées.
-- Je voudrais le voir, reprit Sancho; mais penser que je monte dessus, soit en selle, soit en croupe, c'est demander des poires à l'ormeau. À peine puis-je me tenir sur mon grison, assis dans le creux d'un bât plus douillet que la soie même; et l'on voudrait maintenant que je me tinsse sur une croupe de bois, sans coussin, ni tapis! Pardine, je n'ai pas envie de me moudre pour ôter la barbe à personne. Que ceux qui en ont de trop se la rasent; mais pour moi, je ne pense pas accompagner mon maître dans un si long voyage. D'ailleurs, je n'ai pas sans doute à servir pour la tonte de ces barbes, comme pour le désenchantement de madame Dulcinée.
-- Si vraiment, ami, répondit Doloride; et tellement que sans votre présence nous ne ferons rien de bon.
-- En voici bien d'une autre! s'écria Sancho; et qu'ont à voir les écuyers dans les aventures de leurs seigneurs? Ceux-ci doivent-ils emporter la gloire de celles qu'ils mettent à fin, et nous, supporter le travail? Mort de ma vie! si du moins les historiens disaient: «Un tel chevalier a mis à fin telle et telle aventure, mais avec l'aide d'un tel, son écuyer, sans lequel il était impossible de la conclure...» à la bonne heure; mais qu'ils écrivent tout sec: «Don Paralipoménon des Trois Étoiles a conclu l'aventure des six Vampires» et cela, sans nommer la personne de son écuyer, qui s'était trouvé présent à tout, pas plus que s'il ne fût pas dans le monde! c'est intolérable. Maintenant, seigneurs, je le répète, mon maître peut s'en aller tout seul, et grand bien lui fasse! Moi, je resterai ici, en compagnie de madame la duchesse. Il pourrait arriver qu'à son retour il trouvât l'affaire de madame Dulcinée aux trois quarts faite; car, dans les moments perdus, je pense me donner une volée de coups de fouet à m'en ouvrir la peau.
-- Cependant, interrompit la duchesse, il faut accompagner votre maître, si c'est nécessaire, bon Sancho, puisque ce sont des bons comme vous qui vous en font la prière. Il ne sera pas dit que, pour votre vaine frayeur, les mentons de ces dames restent avec leurs toisons; ce serait un cas de conscience.
-- En voici d'une autre encore un coup! répliqua Sancho. Si cette charité se faisait pour quelques demoiselles recluses, ou pour quelques petites filles de la doctrine chrétienne, encore passe; on pourrait s'aventurer à quelque fatigue. Mais pour ôter la barbe à ces duègnes! malepeste! j'aimerais mieux les voir toutes barbues, depuis la plus grande jusqu'à la plus petite, depuis la plus mijaurée jusqu'à la plus pimpante.
-- Vous en voulez bien aux duègnes, ami Sancho, dit la duchesse, et vous suivez de près l'opinion de l'apothicaire de Tolède. Eh bien! vous n'avez pas raison. Il y a des duègnes chez moi qui pourraient servir de modèle à des maîtresses de maison, et voilà ma bonne doña Rodriguez qui ne me laissera pas dire autre chose.
-- C'est assez que Votre Excellence le dise, reprit la Rodriguez, et Dieu sait la vérité. Que nous soyons, nous autres duègnes, bonnes ou mauvaises, barbues ou imberbes, enfin nos mères nous ont enfantées comme les autres femmes, et, puisque Dieu nous a mises au monde, il sait bien pourquoi. Aussi, c'est à sa miséricorde que je m'attends, et non à la barbe de personne.
-- Voilà qui est bien, madame Rodriguez, dit don Quichotte; et vous, madame Trifaldi et compagnie, j'espère que le ciel jettera sur votre affliction un regard favorable, et que Sancho fera ce que je lui ordonnerai, soit que Clavilègne arrive, soit que je me voie aux prises avec Malambruno. Ce que je sais, c'est qu'aucun rasoir ne raserait plus aisément le poil de Vos Grâces, que mon épée ne raserait sur ses épaules la tête de Malambruno. Dieu souffre les méchants, mais ce n'est pas pour toujours.