L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II

Chapter 27

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«Si l'on me donnait de bons coups de fouet, j'étais bien d'aplomb sur ma monture[210]; si j'ai un bon gouvernement, il me coûte de bons coups de fouet. À cela, ma chère Thérèse, tu ne comprendras rien du tout, quant à présent; une autre fois, tu le sauras. Sache donc, Thérèse, que j'ai résolu une chose; c'est que tu ailles en carrosse. Voilà l'important aujourd'hui, car toute autre façon d'aller serait marcher à quatre pattes.[211] Tu es femme d'un gouverneur; vois si personne te montera jusqu'à la cheville. Je t'envoie ci-joint un habit vert de chasseur que m'a donné madame la duchesse; arrange-le de façon qu'il serve de jupe et de corsage à notre fille. Don Quichotte, mon maître, à ce que j'ai ouï dire en ce pays, est un fou sage et un imbécile divertissant; on ajoute que je suis de la même force. Nous sommes entrés dans la caverne de Montésinos, et le sage Merlin fait usage de moi pour le désenchantement de Dulcinée du Toboso, qui s'appelle là-bas Aldonza Lorenzo. Avec trois mille trois cents coups de fouet, moins cinq, que j'ai à me donner, elle deviendra aussi désenchantée que la mère qui l'a mise au monde. Ne dis rien de cela à personne, car tu sais le proverbe; si tu soumets ton affaire à la chambrée, les uns diront que c'est blanc, les autres que c'est noir. D'ici à peu de jours, je partirai pour le gouvernement, où je vais avec un grand désir de ramasser de l'argent, car on m'a dit que tous les nouveaux gouverneurs s'en allaient avec le même désir. Je lui tâterai le pouls, et t'aviserai si tu dois ou non venir me rejoindre. Le grison se porte bien et se recommande beaucoup à toi; je ne pense pas le laisser, quand même on me mènerait pour être Grand Turc. Madame la duchesse te baise mille fois les mains; baise-les-lui en retour deux mille fois, car, à ce que dit mon maître, il n'y a rien qui coûte moins et qui vaille meilleur marché que les politesses. Dieu n'a pas consenti à m'envoyer une autre valise comme celle des cent écus de la fois passée; mais n'en sois pas en peine, ma chère Thérèse; celui qui sonne les cloches est en sûreté; et tout s'en ira dans la lessive du gouvernement. Seulement j'ai une grande peine d'entendre dire que j'y prendrai tant de goût que je m'y mangerai les doigts. Dans ce cas-là, il ne me coûterait pas bon marché, bien que les estropiés et les manchots aient un canonicat dans les aumônes qu'ils mendient. Ainsi, d'une façon ou de l'autre, tu deviendras riche, et tu auras bonne aventure. Que Dieu te la donne comme il peut, et me garde pour te servir. De ce château, le 20 juillet 1614.

«Ton mari, le gouverneur.

«SANCHO PANZA.»

Quand la duchesse eut achevé de lire la lettre, elle dit à Sancho:

«En deux choses le bon gouverneur sort un peu du droit chemin. La première, c'est qu'il dit ou fait entendre qu'on lui a donné ce gouvernement pour les coups de fouet qu'il doit s'appliquer, tandis qu'il sait fort bien et ne peut nullement nier que, lorsque le duc mon seigneur lui en fit la promesse, on ne songeait pas seulement qu'il y eût des coups de fouet au monde. La seconde, c'est qu'il s'y montre un peu trop intéressé, et je ne voudrais pas qu'il eût montré le bout de l'oreille, car la convoitise rompt le sac, et le gouverneur avaricieux vend et ne rend pas la justice.

-- Oh! ce n'est pas ce que je voulais dire, madame, répondit Sancho; si Votre Grâce trouve que la lettre n'est pas tournée comme elle devrait l'être, il n'y a rien qu'à la déchirer, et à en écrire une autre; et il pourrait se faire que la nouvelle fût pire encore, si l'on s'en remet à ma judiciaire.

-- Non, non, répliqua la duchesse; celle-ci est bonne, et je veux la faire voir au duc.»

Cela dit, ils s'en furent à un jardin où l'on devait dîner ce jour-là. La duchesse montra la lettre de Sancho au duc, qui s'en amusa beaucoup. On dîna, et, quand la table eut été desservie, quand on se fut diverti quelque temps de l'exquise conversation de Sancho, tout à coup le son aigu d'un fifre se fit entendre, mêlé au bruit sourd d'un tambour discordant. Tout le monde parut se troubler à cette martiale et triste harmonie, principalement don Quichotte, qui ne tenait pas sur sa chaise, tant son trouble était grand. De Sancho, il n'y a rien à dire, sinon que la peur le conduisit à son refuge ordinaire, qui était le pan de la robe de la duchesse; car véritablement la musique qu'on entendait était triste et mélancolique au dernier point.

Au milieu de la surprise générale et du silence que gardait tout le monde, on vit entrer et s'avancer dans le jardin deux hommes portant des robes de deuil, si longues qu'elles balayaient la terre. Chacun d'eux frappait sur un grand tambour, également couvert de drap noir. À leur côté marchait le joueur de fifre, noir et lugubre comme les deux autres. Les trois musiciens étaient suivis d'un personnage au corps de géant, non pas vêtu, mais chargé d'une ample soutane noire, dont la queue démesurée traînait au loin derrière lui. Par-dessus la soutane, un large baudrier lui ceignait les reins, noir également, et duquel pendait un énorme cimeterre dont la poignée était noire, ainsi que le fourreau. Il avait le visage couvert d'un voile noir transparent, à travers lequel on entrevoyait une longue barbe, blanche comme la neige. Il marchait à pas mesurés, au son des tambours, avec beaucoup de calme et de gravité. Enfin, sa grandeur, sa noirceur, sa démarche, son cortège étaient bien faits pour étonner tous ceux qui le regardaient sans le connaître.

Il vint donc, avec cette lenteur et cette solennité, se mettre à genoux devant le duc, qui l'attendait debout au milieu des autres assistants. Mais le duc ne voulut permettre en aucune façon qu'il parlât avant de s'être relevé. Le prodigieux épouvantail fut contraint de céder, et, dès qu'il fut debout, il leva le voile qui cachait son visage. Alors il découvrit la plus horrible, la plus longue, la plus blanche et la plus épaisse barbe qu'yeux humains eussent vue jusqu'alors. Bientôt il tira et arracha du fond de sa large poitrine une voix grave et sonore, et, fixant ses regards sur le duc, il lui dit:

«Très-haut et très-puissant seigneur, on m'appelle Trifaldin de la barbe blanche; je suis écuyer de la comtesse Trifaldi, autrement appelée la Duègne Doloride, qui m'envoie en ambassade auprès de Votre Grandeur, pour demander à Votre Magnificence qu'elle daigne lui donner licence et permission de venir vous conter sa peine, qui est bien l'une des plus nouvelles et des plus admirables que la plus pénible imagination de l'univers puisse jamais avoir imaginée. Mais d'abord elle veut savoir si, dans votre château, se trouve le valeureux et jamais vaincu chevalier don Quichotte de la Manche, à la recherche duquel elle vient à pied, et sans rompre le jeûne, depuis le royaume de Candaya jusqu'à Votre Seigneurie, chose qu'il faut tenir à miracle ou à force d'enchantement. Elle est à la porte de cette forteresse ou maison de plaisance, et n'attend pour rentrer que votre bon plaisir. J'ai dit.»

Aussitôt il se mit à tousser, et, maniant sa barbe du haut en bas avec les deux mains, il attendit dans un grand calme que le duc lui fît une réponse.

«Il y a déjà bien des jours, dit le duc, bon écuyer Trifaldin de la blanche barbe, que nous avons connaissance de la disgrâce arrivée à madame la comtesse Trifaldi, que les enchanteurs obligent à s'appeler la duègne Doloride. Vous pouvez, étonnant écuyer, lui dire qu'elle entre, qu'ici se trouve le vaillant chevalier don Quichotte de la Manche, et que, de son coeur généreux, elle peut se promettre avec assurance toute espèce de secours et d'appui. Vous pouvez également lui dire de ma part que, si ma faveur lui est nécessaire, elle ne lui manquera point; car je suis tenu de la lui offrir par ma qualité de chevalier, laquelle oblige à favoriser toute espèce de femmes, surtout les duègnes veuves, déchues et douloureuses, comme le doit être Sa Seigneurie.»

À ces mots, Trifaldin plia le genou jusqu'à terre, et, faisant signe de jouer au fifre et aux tambours, il sortit du jardin au même son et du même pas qu'il y était entré, laissant tout le monde dans la surprise de son aspect et de son accoutrement.

Alors le duc se tournant vers don Quichotte:

«Enfin, lui dit-il, célèbre chevalier, les ténèbres de la malice et de l'ignorance ne peuvent cacher ni obscurcir la lumière de la valeur et de la vertu. Je dis cela, parce qu'il y a six jours à peine que Votre Bonté habite ce château, et déjà viennent vous y chercher de pays lointains et inconnus, non pas en carrosse, ni sur des dromadaires, mais à pied et à jeun, les malheureux, les affligés, dans la confiance qu'ils trouveront en ce bras formidable le remède à leurs peines et à leurs souffrances, grâce à vos brillantes prouesses, dont le bruit court et s'étend sur la face de la terre entière.

-- Je voudrais bien, seigneur duc, répondit don Quichotte, tenir ici présent ce bon religieux qui, l'autre jour, à table, montra tant de rancune et de mauvais vouloir contre les chevaliers errants, pour qu'il vît de ses propres yeux si ces chevaliers sont nécessaires au monde. Il pourrait du moins toucher de la main une vérité; c'est que les gens extraordinairement affligés et inconsolables ne vont pas, dans les cas extrêmes et les malheurs énormes, chercher remède à leurs maux chez les hommes de robe, ni chez les sacristains de village, ni chez le gentilhomme qui n'est jamais sorti des limites de sa paroisse, ni chez le citadin paresseux qui cherche plutôt des nouvelles à raconter qu'il ne s'efforce à faire des prouesses que d'autres racontent et mettent par écrit. Le remède aux peines, le secours aux nécessités, la protection aux jeunes filles, la consolation des veuves, ne se trouvent en aucune sorte de personnes mieux qu'en les chevaliers errants. Aussi, de ce que j'ai l'honneur de l'être, je rends au ciel des grâces infinies, et je tiens pour bien employé tout ce qui peut m'arriver d'accidents et de travaux dans l'exercice d'une si honorable profession. Que cette duègne vienne donc, et qu'elle demande ce qu'elle voudra; le remède à son mal sera bientôt expédié par la force de mon bras et l'intrépide résolution du coeur qui le conduit.»

Chapitre XXXVII

_Où se continue la fameuse aventure de la duègne Doloride_

Le duc et la duchesse furent enchantés de voir que don Quichotte répondît si bien à leur intention. En ce moment Sancho se mit de la partie.

«Je ne voudrais pas, dit-il, que cette madame la duègne vînt jeter quelque bâton dans les roues de mon gouvernement; car j'ai ouï dire à un apothicaire de Tolède, qui parlait comme un chardonneret, que partout où intervenaient des duègnes, il ne pouvait rien arriver de bon. Sainte Vierge! combien il leur en voulait, cet apothicaire! De là je conclus que si toutes les duègnes sont ennuyeuses et impertinentes, de quelque humeur et condition qu'elles soient, que sera-ce des dolentes, ou douloureuses, ou endolories[212], comme on dit qu'est cette comtesse trois basques ou trois queues[213]; car, dans mon pays, basque ou queue, queue ou basque, c'est absolument la même chose.

-- Tais-toi, ami Sancho, dit don Quichotte; puisque cette dame duègne vient me chercher de si lointains climats, elle ne doit pas être de celles que l'apothicaire portait sur son calepin. D'ailleurs, celle-là est comtesse, et, quand les comtesses servent en qualité de duègnes, c'est au service de reines ou d'impératrices; elles sont dames et maîtresses dans leurs maisons, et s'y servent d'autres duègnes à leur tour.»

À cela, doña Rodriguez, qui se trouvait présente, ajouta bien vite:

«Des duègnes sont ici au service de madame la duchesse, qui pourraient être comtesses si la fortune l'eût voulu. Mais ainsi vont les lois comme le veulent les rois. Cependant qu'on ne dise pas de mal des duègnes, surtout des vieilles et des filles, car, bien que je ne le sois pas, j'entrevois et comprends fort bien l'avantage d'une duègne fille sur une duègne veuve; et, comme on dit, celui qui nous a tondues a gardé les ciseaux dans la main.

-- Avec tout cela, répliqua Sancho, il y a tellement à tondre chez les duègnes, toujours d'après mon apothicaire, qu'il vaut mieux ne pas remuer le riz, dût-il prendre au fond du pot.

-- Les écuyers sont toujours nos ennemis, reprit doña Rodriguez; comme ce sont des piliers d'antichambre, et qu'ils nous voient à tout propos; les moments où ils ne prient pas Dieu, qui sont en grand nombre, ils les emploient à médire de nous, à nous déterrer les os, et à nous enterrer la bonne renommée. Eh bien, moi, je leur dis, à ces bûches ambulantes, qu'en dépit d'eux, nous continuerons à vivre dans le monde et dans les maisons des gens de qualité, bien qu'on nous y laisse mourir de faim, et qu'on y couvre avec une maigre jupe noire nos chairs délicates ou non délicates, comme on couvre un fumier avec une tapisserie le jour de la procession. Par ma foi, si cela m'était permis et que j'en eusse le temps, je ferais bien entendre, non-seulement à ceux qui m'écoutent, mais au monde entier, qu'il n'y a point de vertu qui ne se trouve en une duègne.

-- Je crois, dit alors la duchesse, que ma bonne doña Rodriguez a grandement raison; mais il convient qu'elle attende un moment plus opportun pour prendre sa défense et celle des autres duègnes, pour confondre la méchante opinion de ce méchant apothicaire, et pour déraciner celle que nourrit en son coeur le grand Sancho Panza.

-- Ma foi, reprit Sancho, depuis que les fumées de gouverneur me sont montées à la tête, elles m'ont ôté les vertiges d'écuyer, et je me moque de toutes les duègnes du monde comme d'une figue sauvage.»

L'entretien sur le compte des duègnes aurait encore continué, si l'on n'eût entendu de nouveau sonner le fifre et battre les tambours, d'où l'on comprit que la duègne Doloride faisait son entrée. La duchesse demanda au duc s'il ne serait pas convenable d'aller à sa rencontre, puisqu'elle était comtesse et femme de qualité.

«Pour ce qu'elle a de comtesse, répondit Sancho, avant que le duc ouvrît la bouche, je consens à ce que Vos Grandeurs aillent la recevoir; mais, pour ce qu'elle a de duègne, je suis d'avis que vous ne bougiez pas d'un seul pas.

-- Qui te prie de te mêler de cela, Sancho? dit don Quichotte.

-- Qui, seigneur? répondit Sancho; moi, je m'en mêle, et je puis bien m'en mêler, comme écuyer ayant appris les devoirs de la courtoisie à l'école de Votre Grâce, qui est le plus courtois chevalier et le mieux élevé qu'il y ait dans toute la courtoiserie. En ces choses-là, à ce que j'ai ouï dire à Votre Grâce, on perd autant par le trop que par le trop peu et au bon entendeur demi-mot.

-- C'est précisément comme le dit Sancho, reprit le duc; nous allons voir la mine de cette comtesse, et, sur elle, nous mesurerons la courtoisie qui lui est due.»

En ce moment entrèrent le fifre et les tambours, comme la première fois; et l'auteur termine ici ce court chapitre, pour commencer l'autre, où il continue la même aventure, qui est une des plus notables de toute l'histoire.

Chapitre XXXVIII

_Où l'on rend compte du compte que rendit de sa triste fortune la duègne Doloride_

Derrière les joueurs de cette triste musique, commencèrent à pénétrer dans le jardin jusqu'à douze duègnes, rangées sur deux files, toutes vêtues de larges robes à la religieuse, en serge foulée, avec des coiffes et des voiles de mousseline blanche, si longs qu'ils ne laissaient apercevoir que le bord des robes.

Derrière elles venait la comtesse Trifaldi, que menait par la main l'écuyer Trifaldin de la barbe blanche. Elle était vêtue de fine bayette noire non apprêtée; car, si le poil en eût été frisé, chaque brin de laine aurait fait un grain de la grosseur d'un pois chiche. La queue, ou basque, ou pan, ou comme on voudra l'appeler, était divisée en trois pointes, que soutenaient à la main trois pages, également vêtus de noir, lesquels présentaient une agréable figure mathématique, avec les trois angles aigus que formaient les trois pointes de la queue; et tous ceux qui virent cette queue à trois pointes comprirent que c'était d'elle que lui venait le nom de comtesse Trifaldi, comme si l'on disait comtesse aux trois queues. Ben-Engéli dit qu'en effet c'était la vérité, et que de son nom propre la duègne s'appelait comtesse Loupine, parce qu'il y avait beaucoup de loups dans son comté, et que, si ces loups eussent été des renards, on l'aurait appelée comtesse Renardine, parce que, dans ces pays, les seigneurs ont coutume de prendre le nom de la chose ou des choses qui abondent le plus dans leurs seigneuries. Mais enfin cette comtesse, à la faveur de la nouveauté de sa queue, laissa le Loupine pour prendre le Trifaldi.

Les douze duègnes et la dame marchaient au pas de procession, les visages couverts de voiles noirs, non pas transparents comme celui de Trifaldin, mais si serrés, au contraire, que rien ne se laissait apercevoir par-dessous.

Aussitôt que parut ainsi formé l'escadron de duègnes, le duc, la duchesse et don Quichotte se levèrent, ainsi que tous ceux qui regardaient la longue procession. Les douze duègnes s'arrêtèrent et firent une haie, au milieu de laquelle passa la Doloride, sans quitter le bras de Trifaldin. À cette vue, le duc, la duchesse et don Quichotte s'avancèrent d'une douzaine de pas à sa rencontre. Elle alors, mettant les deux genoux en terre, dit d'une voix plutôt rauque et forte que flûtée et délicate:

«Que Vos Grandeurs veuillent bien ne pas faire tant de courtoisies à leur humble serviteur, je veux dire à leur humble servante, car je suis tellement endolorie que je ne pourrai jamais réussir à y répondre comme je le dois. En effet, ma disgrâce étrange, inouïe, m'a emporté l'esprit je ne sais où, et ce doit être fort loin, car plus je le cherche, moins je le trouve.

-- Celui-là en serait tout à fait dépourvu, madame la comtesse, répondit le duc, qui ne découvrirait pas dans votre personne votre mérite, lequel, sans qu'on en voie davantage, est digne de toute la crème de la courtoisie, de toute la fleur des plus civiles politesses.»

Et, la relevant de la main, il la fit asseoir sur un siège près de la duchesse, qui lui fit aussi l'accueil le plus bienveillant. Don Quichotte gardait le silence, et Sancho mourait d'envie de voir le visage de la Trifaldi ou de quelqu'une de ses nombreuses duègnes; mais ce fut impossible, jusqu'à ce qu'elles-mêmes le découvrissent de bon gré.

Tout le monde immobile et faisant silence, chacun attendait qui le romprait le premier. Ce fut la duègne Doloride, en prononçant les paroles suivantes:

«J'ai la confiance, puissantissime seigneur, bellissime dame et discrétissimes auditeurs, que ma douleurissime trouvera dans vos coeurs vaillantissimes un accueil non moins affable que généreux et douloureux; car elle est telle qu'elle doit suffire pour attendrir le marbre, amollir le diamant, et assouplir l'acier des coeurs les plus endurcis du monde. Mais, avant de la publier à vos ouïes (pour ne pas dire à vos oreilles), je voudrais que vous me fissiez savoir si, dans le sein de cette illustre compagnie, se trouve le purissime chevalier don Quichotte de la Manchissime, et son écuyérissime Panza.

-- Le Panza, s'écria Sancho, avant que personne répondît, le voilà; et le don Quichottissime également. Ainsi vous pouvez bien, Doloridissime duégnissime, dire tout ce qui vous plairissime, car nous sommes prêts et préparissimes à être vos serviteurissimes.»

En ce moment don Quichotte se leva, et adressant la parole à la duègne Doloride, il lui dit:

«Si vos angoisses, ô dame affligée, peuvent se promettre quelque espoir de remède par quelque valeur ou quelque force de quelque chevalier errant, voici les miennes, qui, toutes faibles et toutes courtes qu'elles sont, s'emploieront tout entières à votre service. Je suis don Quichotte de la Manche, dont le métier est de secourir toutes sortes de nécessiteux. Cela étant, vous n'avez nul besoin, madame, de capter des bienveillances ni de chercher des préambules; mais vous pouvez, tout bonnement et sans détours, raconter vos peines. Des oreilles vous écoutent, qui sauront, sinon y porter remède, au moins y compatir.»

Quand la duègne Doloride entendit cela, elle fit mine de vouloir se jeter aux pieds de don Quichotte, et même elle s'y jeta, et faisant tous ses efforts pour les embrasser, elle disait:

«Devant ces pieds et devant ces jambes je me jette, ô invincible chevalier, parce qu'ils sont les bases et les colonnes de la chevalerie errante. Je veux baiser ces pieds, du pas desquels pend et dépend le remède à mes malheurs, ô valeureux errant, dont les exploits véritables laissent loin derrière eux et obscurcissent les fabuleuses prouesses des Amadis, des Bélianis et des Esplandian!»

Puis, laissant don Quichotte, et se tournant vers Sancho Panza, elle lui prit la main et lui dit:

«Ô toi, le plus loyal écuyer qui ait servi jamais chevalier errant, dans les siècles présents et passés, plus long en bonté que la barbe de Trifaldin, mon homme de compagnie, ici présent! tu peux bien te vanter qu'en servant le grand don Quichotte, tu sers en raccourci toute la multitude de chevaliers qui ont manié les armes dans le monde. Je te conjure, par ce que tu dois à ta bonté fidélissime, d'être mon intercesseur auprès de ton maître, pour qu'il favorise sans plus tarder cette humilissime et malheureusissime comtesse.»

Sancho répondit:

«Que ma bonté, ma chère dame, soit aussi grande et aussi longue que la barbe de votre écuyer, cela ne fait pas grand'chose à l'affaire. Mais que j'aie mon âme avec barbe et moustaches au sortir de cette vie, voilà ce qui m'importe, car des barbes d'ici- bas je ne me soucie guère. Au surplus, sans toutes ces prières ni ces cajoleries, je prierai mon maître (et je sais qu'il m'aime bien, surtout maintenant qu'il a besoin de moi pour une certaine affaire) d'aider Votre Grâce en tout ce qu'il pourra. Mais déboutonnez-vous, contez-nous votre peine, et laissez faire, nous serons tous d'accord.»

Le duc et la duchesse mouraient de rire à tous ces propos, comme gens qui avaient fabriqué l'aventure, s'applaudissant de la finesse et de la dissimulation que montrait la Trifaldi. Celle-ci, s'étant rassise, prit de nouveau la parole et dit:

«Sur le fameux royaume de Candaya, qui gît entre la grande Trapobane et la mer du Sud, deux lieues par delà le cap Comorin, régna la reine doña Magoncia, veuve du roi Archipiel, son époux et seigneur. De leur mariage fut créée et mise au monde l'infante Antonomasie, héritière du royaume, laquelle infante Antonomasie grandit et s'éleva sous ma tutelle et ma doctrine, parce que j'étais la plus ancienne et la plus noble duègne de sa mère.

«Or, il arriva que, les jours venant et passant, la petite Antonomasie atteignit l'âge de quatorze ans, avec une si grande perfection de beauté, que la nature n'aurait pu lui en donner un degré de plus. Dirons-nous que, pour l'esprit, c'était encore une morveuse? Non, vraiment, elle était discrète autant que belle, et c'était la plus belle personne du monde, ou plutôt elle l'est encore, si les destins jaloux et les Parques impitoyables n'ont pas tranché le fil de sa vie. Et certes, ils ne l'ont pas fait, car les cieux ne sauraient permettre qu'on fasse à la terre un aussi grand mal que serait celui de cueillir en verjus la grappe de raisin du plus beau cep de ce monde.