L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II
Chapter 25
«Le bon Sancho doit savoir déjà que ce qu'un chevalier promet une fois, il s'efforce de le tenir, dût-il lui en coûter la vie. Le duc, mon mari et mon seigneur, bien qu'il ne soit pas des errants, ne laisse pas néanmoins d'être chevalier. Ainsi il remplira sa promesse de l'île, en dépit de l'envie et de la malice du monde. Que Sancho prenne donc courage; quand il y pensera le moins, il se verra gravement assis sur le siège de son île et de son gouvernement, sauf à la laisser pour une autre plus riche. Ce que je lui recommande, c'est de faire attention à la manière de gouverner ses vassaux, car je l'avertis qu'ils sont tous loyaux et bien nés.
-- Pour ce qui est de bien gouverner, répondit Sancho, il n'y a pas de recommandations à me faire, car je suis charitable de ma nature, et j'ai compassion des pauvres gens. À qui pétrit le pain, ne vole pas le levain. Mais, par le nom de mon saint patron, ils ne me tricheront pas avec de faux dés! je suis vieux chien, et m'entends en _niaf, niaf; _je sais me frotter à temps les yeux, et ne me laisse pas venir des brouillards devant la vue, car je sais bien où le soulier me blesse. C'est pour dire que les bons auront avec moi la main et la porte ouvertes; mais les méchants, ni pied ni accès. Il me semble, à moi, qu'en fait de gouvernements, le tout est de commencer, et il se pourrait bien faire qu'au bout de quinze jours j'en susse plus long sur le métier de gouverneur que sur le travail des champs, dans lequel je suis né et nourri.
-- Vous avez raison, Sancho, dit la duchesse; personne ne naît tout appris, et c'est avec des hommes qu'on fait les évêques, et non pas avec des pierres. Mais revenant à la conversation que nous avions tout à l'heure sur l'enchantement de madame Dulcinée, je tiens pour chose certaine et dûment reconnue que cette idée qui vint à Sancho de mystifier son seigneur, en lui faisant accroire que la paysanne était Dulcinée du Toboso, et que, si son seigneur ne la reconnaissait point, c'était parce qu'elle était enchantée; je tiens, dis-je, pour certain que ce fut une invention des enchanteurs qui poursuivent le seigneur don Quichotte. En effet, je sais de très-bonne part que la villageoise qui sauta si lestement sur la bourrique était réellement Dulcinée du Toboso, et que le bon Sancho, pensant être le trompeur, a été le trompé. C'est une vérité qu'on ne doit pas plus mettre en doute que les choses que nous n'avons jamais vues. Il faut que le seigneur Sancho Panza apprenne ceci; c'est que nous avons aussi, par ici autour, des enchanteurs qui nous veulent du bien, et qui nous racontent ce qui se passe dans le monde, purement et simplement, sans détour ni supercheries. Que Sancho m'en croie; la paysanne sauteuse était Dulcinée du Toboso, laquelle est enchantée comme la mère qui l'a mise au monde; quand nous y penserons le moins, nous la verrons tout à coup sous sa propre figure, et alors Sancho sortira de l'erreur où il vit.
-- Tout cela peut bien être, s'écria Sancho; et maintenant je veux croire ce que mon maître raconte qu'il a vu dans la caverne de Montésinos, où il a vu, dit-il, madame Dulcinée dans le même équipage et dans le même costume où je lui dis que je l'avais vue quand je l'enchantai seulement pour mon bon plaisir. Tout dut être au rebours, comme le dit Votre Grâce, ma chère bonne dame; car de mon chétif esprit on ne pouvait attendre qu'il fabriquât en un instant une si subtile fourberie, et je ne crois pas non plus mon maître assez fou pour qu'une aussi maigre persuasion que la mienne lui fît accroire une chose si hors de tout sens commun. Cependant, madame, il ne faudrait pas que votre bonté me tînt pour malveillant, car un benêt comme moi n'est pas obligé de pénétrer dans les pensées et les malices des scélérats d'enchanteurs. J'ai inventé ce tour pour échapper aux reproches de mon seigneur don Quichotte, mais non dans l'intention de l'offenser; s'il a tourné tout au rebours, Dieu est dans le ciel, qui juge les coeurs.
-- Rien de plus vrai, reprit la duchesse; mais dites-moi, maintenant, Sancho, que parlez-vous de la caverne de Montésinos? qu'est-ce que cela? j'aurais grande envie de le savoir.»
Aussitôt Sancho lui raconta point sur point ce qui a été dit au sujet de cette aventure.
Quand la duchesse eut entendu son récit:
«On peut, dit-elle, conclure de cet événement que, puisque le grand don Quichotte dit qu'il a vu là-bas cette même personne que Sancho vit à la sortie du Toboso, c'est Dulcinée sans aucun doute, et que nos enchanteurs de par ici se montrent fort exacts, bien qu'un peu trop curieux.
-- Quant à moi, reprit Sancho, je dis que, si madame Dulcinée du Toboso est enchantée, tant pis pour elle; je n'ai pas envie de me faire des querelles avec les ennemis de mon maître, qui doivent être nombreux et méchants. En bonne vérité, celle que j'ai vue était une paysanne; pour paysanne je la pris, et pour paysanne je la tiens, et si celle-là était Dulcinée, ma foi, ce n'est pas à moi qu'il en faut demander compte, ou nous verrions beau jeu. Autrement, on viendrait à tout bout de champ me chercher noise; Sancho l'a dit, Sancho l'a fait, Sancho tourne, Sancho vire, comme si Sancho était un je ne sais qui, et ne fût plus le même Sancho Panza qui court à travers le monde, imprimé en livres, à ce que m'a dit Samson Carrasco, qui est pour le moins une personne graduée de bachelier par Salamanque; et ces gens-là ne peuvent mentir, si ce n'est quand il leur en prend fantaisie, ou qu'ils y trouvent leur profit. Ainsi donc, il n'y a pas de quoi me chercher chicane; et puisque j'ai ouï dire à mon seigneur: «Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée» qu'on me plante ce gouvernement sur la tête, et l'on verra des merveilles; car qui a été bon écuyer sera bon gouverneur.
-- Tout ce qu'a dit jusqu'à présent le bon Sancho, répondit la duchesse, ce sont autant de sentences de Caton, ou tirées pour le moins des entrailles mêmes de Michel Vérino, _florentibus occidit annis_.[200] Enfin, enfin, pour parler à sa manière, sous un mauvais manteau se trouve souvent un bon buveur.
-- En vérité, madame, répliqua Sancho, de ma vie je n'ai bu par malice; avec soif, cela pourrait bien être, car je n'ai rien d'hypocrite. Je bois quand j'en ai l'envie, et, si je ne l'ai pas, quand on me donne à boire, pour ne point faire le délicat, ni paraître mal élevé. À une santé portée par un ami, quel coeur pourrait être assez de marbre pour ne pas rendre raison? Mais, quoique je mette des chausses, je ne les salis pas. D'ailleurs, les écuyers des chevaliers errants ne boivent guère que de l'eau, puisqu'ils sont toujours au milieu des forêts, des prairies, des montagnes et des rochers, sans trouver une pauvre charité de vin, quand même ils donneraient un oeil pour la payer.
-- Je le crois bien, répondit la duchesse; mais, quant à présent, Sancho peut aller reposer. Ensuite nous causerons plus au long, et nous mettrons ordre à ce qu'il aille bientôt se planter, comme il dit, ce gouvernement sur la tête.»
Sancho baisa de nouveau les mains à la duchesse, et la supplia de lui faire la grâce de veiller à ce qu'on eût grand soin de son grison, qui était la lumière de ses yeux.
«Qu'est-ce que cela, le grison? demanda la duchesse.
-- C'est mon âne, répondit Sancho, que, pour ne pas lui donner ce nom-là, j'ai coutume d'appeler le grison. J'avais prié cette madame la duègne, quand j'entrai dans le château, de prendre soin de lui; mais elle se fâcha tout rouge, comme si je lui eusse dit qu'elle était laide ou vieille; et pourtant ce devrait être plutôt l'affaire des duègnes de panser les ânes que de faire parade au salon. Ô sainte Vierge! quelle dent avait contre ces dames-là un hidalgo de mon pays!
-- C'était quelque manant comme vous, s'écria doña Rodriguez la duègne; car, s'il eût été gentilhomme et de bonne souche, il les aurait élevées au-dessus des cornes de la lune.
-- C'est bon, c'est bon, dit la duchesse, en voilà bien assez; que doña Rodriguez se taise et que le seigneur Panza se calme. C'est à ma charge que restera le soin du grison, et, puisqu'il est l'enfant chéri de Sancho, je le mettrai dans mon giron.
-- Il suffit qu'il soit à l'écurie, répondit Sancho, car dans le giron de Votre Grandeur ni lui ni moi sommes dignes d'être reçus un seul instant; j'y consentirais tout comme à me donner des coups de couteau. Quoi qu'en dise mon seigneur, qu'en fait de politesse il vaut mieux donner trop que pas assez, dans les politesses faites aux ânes, on doit aller avec mesure et le compas à la main.[201]
-- Eh bien, dit la duchesse, que Sancho mène le sien au gouvernement; il pourra l'y régaler tout à son aise, et même lui donner les invalides.
-- Ne pensez pas railler, madame la duchesse, répondit Sancho; j'ai vu plus de deux ânes aller aux gouvernements, et quand j'y emmènerais le mien, ce ne serait pas chose nouvelle.»
Ces propos de Sancho ramenèrent chez la duchesse le rire et la gaieté. Enfin elle l'envoya prendre du repos, et fut rendre compte au duc de l'entretien qu'elle venait d'avoir avec lui. Puis ils conférèrent ensemble sur la manière de jouer à don Quichotte quelque fameux tour, qui s'accommodât parfaitement au style chevaleresque, et, dans ce genre, ils lui en jouèrent plusieurs, si bien appropriés et si bien conçus, que ce sont assurément les meilleures aventures que renferme cette grande histoire.
Chapitre XXXIV
_Qui raconte la découverte que l'on fit de la manière dont il fallait désenchanter la sans pareille Dulcinée, ce qui est une des plus fameuses aventures de ce livre_
Extrême était le plaisir que le duc et la duchesse trouvaient à la conversation de don Quichotte et à celle de Sancho. Mais ce qui étonnait le plus la duchesse, c'était que la simplicité de Sancho fût telle qu'il arrivât à croire comme une vérité infaillible que Dulcinée du Toboso était enchantée, tandis qu'il avait été lui- même l'enchanteur et le machinateur de toute l'affaire. Enfin, s'affermissant dans l'intention qu'ils avaient de jouer à leurs hôtes quelques tours qui sentissent les aventures, ils prirent occasion de celle que leur avait contée don Quichotte de la caverne de Montésinos pour en préparer une fameuse.[202] Après avoir donné des ordres et des instructions à leurs gens sur ce qu'ils avaient à faire, au bout de six jours ils conduisirent le chevalier à la chasse de la grosse bête, avec un équipage de piqueurs et de chiens, tel que l'aurait pu mener un roi couronné. On donna à don Quichotte un habit de chasse, et un autre à Sancho, en drap vert de la plus grande finesse. Don Quichotte ne voulut point accepter ni mettre le sien, disant qu'il aurait bientôt à reprendre le dur exercice des armes, et qu'il ne pouvait porter une garde-robe avec lui. Quant à Sancho, il prit celui qu'on lui donna, dans l'intention de le vendre à la première occasion qui s'offrirait.
Le jour venu, don Quichotte s'arma de toutes pièces; Sancho mit son habit de chasse, et, monté sur le grison, qu'il ne voulut point abandonner, quoiqu'on lui offrît un cheval, il se mêla dans la foule des chasseurs. La duchesse se présenta élégamment parée, et don Quichotte, toujours courtois et galant, prit la bride de son palefroi[203], quoique le duc voulût s'y opposer. Finalement, ils arrivèrent à un bois situé entre deux hautes montagnes; puis, les postes étant pris, les sentiers occupés, et toute la troupe répartie dans les différents passages, on commença la chasse à cor et à cri, tellement qu'on ne pouvait s'entendre les uns les autres, tant à cause des aboiements des chiens que du bruit des cors de chasse. La duchesse mit pied à terre, et, prenant à la main un épieu aigu[204], elle se plaça dans un poste où elle savait que les sangliers avaient coutume de venir passer. Le duc et don Quichotte descendirent également de leurs montures, et se placèrent à ses côtés. Pour Sancho, il se mit derrière tout le monde, sans descendre du grison, qu'il n'osait point abandonner, crainte de quelque mésaventure.
À peine occupaient-ils leur poste, après avoir rangé sur les ailes un grand nombre de leurs gens, qu'ils virent accourir sur eux, poursuivi par les chasseurs et harcelé par les chiens, un énorme sanglier qui faisait craquer ses dents et ses défenses, et jetait l'écume par la bouche. Aussitôt que don Quichotte l'aperçut, mettant l'épée à la main et embrassant son écu, il s'avança bravement à sa rencontre. Le duc fit de même avec son épieu, et la duchesse les aurait devancés tous, si le duc ne l'en eût empêchée. Le seul Sancho, à la vue du terrible animal, lâcha le grison et se mit à courir de toutes ses forces; puis il essaya de grimper sur un grand chêne; mais ce fut en vain; car étant parvenu à la moitié du tronc, et saisissant une branche pour gagner la cime, il fut si mal chanceux que la branche rompit, et qu'en tombant par terre il resta suspendu à un tronçon, sans pouvoir arriver jusqu'en bas. Quant il se vit accroché de la sorte, quand il s'aperçut que son pourpoint vert se déchirait, et qu'en passant, le formidable animal pourrait bien l'atteindre, il se mit à jeter de tels cris, et à demander du secours avec tant d'instance, que tous ceux qui l'entendaient et ne le voyaient pas crurent qu'il était sous la dent de quelque bête féroce.
Finalement, le sanglier aux longues défenses tomba sous le fer d'une foule d'épieux qu'on lui opposa, et don Quichotte, tournant alors la tête aux cris de Sancho (car il avait reconnu sa voix), le vit pendu au chêne, la tête en bas, et près de lui le grison, qui ne l'avait point abandonné dans sa détresse. Et Cid Hamet dit à ce propos qu'il a vu bien rarement Sancho Panza sans voir le grison, ni le grison sans voir Sancho; tant grande était l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre, et la fidélité qu'ils se gardaient. Don Quichotte arriva et décrocha Sancho, lequel, dès qu'il se vit libre et les pieds sur la terre, examina la déchirure de son habit de chasse, qu'il ressentit au fond de l'âme, car il croyait avoir un majorat dans cet habit.
Enfin, on posa l'énorme sanglier sur le dos d'un mulet de bât; et l'ayant couvert avec des branches de romarin et des bouquets de myrte, les chasseurs triomphants le conduisirent, comme dépouille opime, à de grandes tentes de campagne qu'on avait dressées au milieu du bois. Là on trouva la table mise et le repas servi, si abondant, si somptueux, qu'on y reconnaissait bien la grandeur et la magnificence de ceux qui le donnaient.
Sancho, montrant à la duchesse les plaies de son habit déchiré:
«Si cette chasse, dit-il, eût été aux lièvres ou aux petits oiseaux, mon pourpoint ne serait pas en cet état. Je ne sais vraiment pas quel plaisir on trouve à attendre un animal qui, s'il vous attrape avec ses crochets, peut vous ôter la vie. Je me rappelle avoir entendu chanter un vieux romance qui dit: «Sois-tu mangé des ours comme Favila le Renommé!»
-- Ce fut un roi goth[205], dit don Quichotte, qui, étant allé à la chasse aux montagnes, fut mangé par un ours.
-- C'est justement ce que je dis, reprit Sancho; je ne voudrais pas que les rois et les princes se missent en semblable danger, pour chercher un plaisir qui ne devrait pas, ce semble, en être un, puisqu'il consiste à tuer un animal qui n'a commis aucun méfait.
-- Au contraire, Sancho, répondit le duc, vous vous trompez beaucoup; car l'exercice de la chasse à la grande bête est plus convenable, plus nécessaire aux rois et aux princes qu'aucun autre. Cette chasse est une image de la guerre; on y emploie des stratagèmes, des ruses, des embûches, pour vaincre sans risque l'ennemi; on y souffre des froids excessifs et d'intolérables chaleurs; on y oublie le sommeil et l'oisiveté; on s'y rend le corps plus robuste, les membres plus agiles; enfin, c'est un exercice qu'on peut prendre en faisant plaisir à plusieurs et sans nuire à personne. D'ailleurs, ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il n'est pas fait pour tout le monde, comme les autres espèces de chasse, hormis celle du haut vol, qui n'appartient aussi qu'aux rois et aux grands seigneurs. Ainsi donc, ô Sancho, changez d'opinion, et, quand vous serez gouverneur, adonnez-vous à la chasse; vous verrez comme vous vous en trouverez bien.
-- Oh! pour cela non, répondit Sancho; le bon gouverneur, comme la bonne femme, jambe cassée et à la maison. Il serait beau, vraiment que les gens affairés vinssent le chercher de loin, et qu'il fût au bois à se divertir! Le gouvernement irait tout de travers. Par ma foi, seigneur, la chasse et les divertissements sont plus faits pour les fainéants que pour les gouverneurs. Ce à quoi je pense m'amuser, c'est à jouer à la triomphe les quatre jours de Pâques[206], et aux boules les dimanches et fêtes. Toutes ces chasses-là ne vont guère à mon humeur, et ne s'accommodent pas à ma conscience.
-- Plaise à Dieu, Sancho, qu'il en soit ainsi, reprit le duc, car du dire au faire la distance est grande.
-- Qu'il y ait le chemin qu'on voudra, répliqua Sancho; au bon payeur il ne coûte rien de donner des gages; et mieux vaut celui que Dieu assiste que celui qui se lève grand matin, et ce sont les tripes qui portent les pieds, non les pieds les tripes; je veux dire que si Dieu m'assiste, et si je fais ce que je dois avec bonne intention, sans aucun doute je gouvernerai mieux qu'un aigle royal; sinon, qu'on me mette le doigt dans la bouche, et l'on verra si je serre ou non les dents.
-- Maudit sois-tu de Dieu et de tous ses saints, Sancho maudit! s'écria don Quichotte. Quand donc viendra le jour, comme je te l'ai dit maintes fois, où je te verrai parler sans proverbes, et tenir des propos suivis et sensés? Que Vos Grandeurs laissent là cet imbécile, mes seigneurs; il vous moudra l'âme, non pas entre deux, mais entre deux mille proverbes, amenés si à point, si à propos, que Dieu veille à son salut, ou au mien si je voulais les écouter.
-- Les proverbes de Sancho Panza, dit la duchesse, bien qu'ils soient plus nombreux que ceux du commentateur grec[207], n'en doivent pas moins être estimés, à cause de la brièveté des sentences. Quant à moi, je puis dire qu'ils me font plus de plaisir que d'autres, ceux-ci fussent-ils mieux amenés et ajustés plus à propos.»
Au milieu de cet entretien, et d'autres non moins divertissants, ils sortirent des tentes pour rentrer dans le bois, où le reste du jour se passa à chercher des postes et préparer des affûts. La nuit vint, non pas aussi claire et sereine que semblait le promettre la saison, puisqu'on était au milieu de l'été; mais un certain clair-obscur, qu'elle amena et répandit avec elle, aida singulièrement aux projets des hôtes de don Quichotte. Dès que la nuit fut tombée, et un peu après le crépuscule, il sembla tout à coup que les quatre coins du bois prenaient feu. Ensuite on entendit par ci, par là, devant, derrière, et de tous côtés, une infinité de trompettes et d'autres instruments de guerre, ainsi que le pas de nombreuses troupes de cavalerie qui traversaient la forêt en tous sens. La lumière du feu et le son des instruments guerriers aveuglaient presque et assourdissaient les assistants, ainsi que tous ceux qui se trouvaient dans le bois. Bientôt on entendit une infinité de _hélélis, _de ces cris à l'usage des Mores quand ils engagent la bataille.[208] Les tambours battaient; les trompettes, les clairons, les fifres résonnaient tous à la fois, si continuellement et si fort, que celui-là n'aurait pas eu de sens qui eût conservé le sien au bruit confus de tant d'instruments. Le duc pâlit, la duchesse frissonna, don Quichotte se sentit troubler, Sancho Panza trembla de tous ses membres, et ceux même qui connaissaient la vérité s'épouvantèrent. Le silence les saisit avec la peur, et, dans ce moment, un postillon passa devant eux, en équipage de démon, sonnant, au lieu de trompette, d'une corne démesurée, dont il tirait un bruit rauque et effroyable.
«Holà! frère courrier, s'écria le duc, qui êtes-vous? où allez- vous? quels gens de guerre sont ceux qui traversent ce bois?»
Le courrier répondit avec une voix brusque et farouche:
«Je suis le diable; je vais chercher don Quichotte de la Manche; les gens qui viennent par ici sont six troupes d'enchanteurs, qui amènent sur un char de triomphe la sans pareille Dulcinée du Toboso; elle vient, enchantée avec le brillant Français Montésinos, apprendre à don Quichotte comment peut être désenchantée la pauvre dame.
-- Si vous étiez le diable, comme vous le dites, et comme le montre votre aspect, reprit le duc, vous auriez déjà reconnu le chevalier don Quichotte de la Manche, car le voilà devant vous.
-- En mon âme et conscience, répondit le diable, je n'y avais pas fait attention; j'ai l'esprit occupé de tant de choses que j'oubliais la principale, celle pour laquelle je venais justement.
-- Sans doute, s'écria Sancho, que ce démon est honnête homme et bon chrétien; car, s'il ne l'était pas, il ne jurerait point en son âme et conscience. Maintenant je croirai que, jusque dans l'enfer, il doit y avoir de braves gens.»
Aussitôt le démon, sans mettre pied à terre, et tournant les yeux sur don Quichotte, lui dit:
«À toi, le chevalier des Lions (que ne puis-je te voir entre leurs griffes!), m'envoie le malheureux, mais vaillant chevalier Montésinos, pour te dire de sa part que tu l'attendes à l'endroit même où je te rencontrerai, parce qu'il amène avec lui celle qu'on nomme Dulcinée du Toboso, dans le désir de te faire connaître le moyen à prendre pour la désenchanter. Ma venue n'étant à autre fin, ce doit être la fin de mon séjour. Que les démons de mon espèce restent avec toi, et les bons anges avec ces seigneurs.»
À ces mots, il se remit à souffler dans son énorme cornet, tourna le dos, et s'en fut, sans attendre une réponse de personne.
La surprise s'accrut pour tout le monde, surtout pour Sancho, quand il vit qu'on voulait à toute force, et en dépit de la vérité, que Dulcinée fût enchantée réellement; pour don Quichotte, parce qu'il ne pouvait toujours pas démêler si ce qui lui était arrivé dans la caverne de Montésinos était vrai ou faux. Tandis qu'il s'abîmait dans ces pensées, le duc lui demanda:
«Est-ce que Votre Grâce pense attendre cette visite, seigneur don Quichotte?
-- Pourquoi non? répondit-il; j'attendrai de pied ferme et de coeur intrépide, dût m'assaillir l'enfer tout entier.
-- Eh bien! moi, s'écria Sancho, si je vois un autre diable comme le dernier, et si j'entends un autre cornet à bouquin, j'attendrai ici comme je suis en Flandre.»