L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II

Chapter 24

Chapter 244,059 wordsPublic domain

-- Oh! je le ferais volontiers, répondit don Quichotte, si le malheur qui lui est arrivé récemment ne me l'avait effacée de la mémoire; il est tel, que je me sens plus en train de la pleurer que de la dépeindre. Vos Grandeurs sauront qu'étant allé ces jours passés lui baiser les mains, recevoir sa bénédiction, et prendre ses ordres pour cette troisième campagne, je trouvai une autre personne que celle que je cherchais. Je la trouvai enchantée et métamorphosée de princesse en paysanne, de beauté en laideron, d'ange en diable, de parfumée en pestilentielle, de bien apprise en rustre grossière, de grave et modeste en cabrioleuse, de lumière en ténèbres, et finalement de Dulcinée du Toboso en brute stupide et dégoûtante.

-- Sainte Vierge! s'écria le duc en poussant un grand cri; quel est donc le misérable qui a fait un si grand mal au monde? qui donc lui a ravi la beauté qui faisait sa joie, la grâce d'esprit qui faisait ses délices, la chasteté qui faisait son orgueil?

-- Qui? répondit don Quichotte; et qui pourrait-ce être, si ce n'est quelque malin enchanteur, de ceux en grand nombre dont l'envie me poursuit; quelqu'un de cette race maudite, mise au monde pour obscurcir, anéantir les prouesses des bons, et pour donner de l'éclat et de la gloire aux méfaits des méchants? Des enchanteurs m'ont persécuté, des enchanteurs me persécutent et des enchanteurs me persécuteront jusqu'à ce qu'ils m'aient précipité, moi et mes hauts exploits de chevalerie, dans le profond abîme de l'oubli. S'ils me frappent et me blessent, c'est à l'endroit où ils voient bien que je le ressens davantage; car ôter à un chevalier errant sa dame, c'est lui ôter les yeux avec lesquels il voit, le soleil qui l'éclaire, et l'aliment qui le nourrit. Je l'ai déjà dit bien des fois, mais je le répète encore, le chevalier errant sans dame est comme l'arbre sans feuilles, l'édifice sans fondement, l'ombre sans le corps qui la produit.

-- Il n'y a rien de plus à dire, interrompit la duchesse; cependant, si nous donnons créance à l'histoire du seigneur don Quichotte, telle qu'elle a paru, il y a peu de jours, à la lumière du monde[192], aux applaudissements universels, il faut en inférer, si j'ai bonne mémoire, que Votre Grâce n'a jamais vu madame Dulcinée; que cette dame n'est pas de ce monde; que c'est une dame fantastique que Votre Grâce a engendrée et mise au jour dans son imagination, en l'ornant de tous les appas et de toutes les perfections qu'il vous a plu de lui donner.

-- Sur cela il a beaucoup à dire, répondit don Quichotte; Dieu sait s'il y a ou s'il n'y a pas une Dulcinée en ce monde, si elle est fantastique ou réelle, et ce sont de ces choses dont la vérification ne doit pas être portée jusqu'à ses extrêmes limites. Je n'ai ni engendré ni mis au jour ma dame; mais je la vois et la contemple telle qu'il convient que soit une dame pour réunir en elle toutes les qualités qui puissent la rendre fameuse parmi toutes celles du monde, comme d'être belle sans souillure, grave sans orgueil, amoureuse avec pudeur, reconnaissante par courtoisie, et courtoise par bons sentiments; enfin de haute noblesse, car sur un sang illustre la beauté brille et resplendit avec plus d'éclat que sur une humble naissance.

-- Cela est vrai, dit le duc; mais le seigneur don Quichotte me permettra de lui dire ce que me force à penser l'histoire que j'ai lue de ses prouesses. Il faut en inférer, tout en concédant qu'il y ait une Dulcinée dans le Toboso, ou hors du Toboso, et qu'elle soit belle à l'extrême degré où nous la dépeint Votre Grâce; il faut inférer, dis-je, que, pour la hauteur de la naissance, elle ne peut entrer en comparaison avec les Oriane, les Alastrajarée, les Madasime[193], et cent autres de même espèce, dont sont remplies les histoires que Votre Grâce connaît bien.

-- À cela, répliqua don Quichotte, je puis répondre que Dulcinée est fille de ses oeuvres, que les vertus corrigent la naissance; et qu'il faut estimer davantage un vertueux d'humble sang qu'un vicieux de sang illustre. Dulcinée, d'ailleurs, possède certaines qualités qui peuvent la mener à devenir reine avec sceptre et couronne; car le mérite d'une femme belle et vertueuse peut aller jusqu'à faire de plus grands miracles, et, sinon formellement, au moins virtuellement, elle enferme en elle de plus hautes destinées.

-- Je vous assure, seigneur don Quichotte, reprit la duchesse, qu'en tout ce que dit Votre Grâce, vous allez, comme on dit, avec le pied de plomb et la sonde à la main. Aussi je croirai désormais, et ferai croire à tous les gens de ma maison, et même au duc mon seigneur, si c'est nécessaire, qu'il y a une Dulcinée au Toboso, qu'elle existe au jour d'aujourd'hui, qu'elle est belle et hautement née, et qu'elle mérite d'être servie par un chevalier tel que le Seigneur don Quichotte, ce qui est tout ce que je puis dire de plus fort à sa louange. Néanmoins je ne puis m'empêcher de sentir un scrupule, et d'en vouloir un petit brin à Sancho Panza. Mon scrupule est, si l'on en croit l'histoire déjà mentionnée, que ledit Sancho Panza trouva ladite Dulcinée, quand il lui porta de votre part une épître, vannant un sac de blé, à telles enseignes que c'était du seigle, dit-on, chose qui me fait douter de la hauteur de sa noblesse.

-- Madame, répondit don Quichotte, Votre Grandeur saura que toutes, ou du moins la plupart des choses qui m'arrivent, ne se passent point dans les termes ordinaires, comme celles qui arrivent aux autres chevaliers errants, soit que l'impulsion leur vienne du vouloir impénétrable des destins, soit qu'elles se trouvent conduites par la malice de quelque enchanteur jaloux. C'est une chose vérifiée et reconnue, que la plupart des chevaliers errants fameux avaient quelque vertu particulière; l'un ne voulait être enchanté, l'autre était formé de chairs si impénétrables qu'on ne pouvait lui faire de blessure, comme fut le célèbre Roland, l'un des douze pairs de France, duquel on raconte qu'il ne pouvait être blessé, si ce n'est sous la plante du pied gauche, et seulement avec la pointe d'une grosse épingle, mais avec aucune autre espèce d'armes. Aussi, quand Bernard del Carpio le tua dans la gorge de Roncevaux, voyant qu'il ne pouvait le percer avec le fer, il le prit dans ses bras, l'enleva de terre et l'étouffa, se souvenant alors de quelle manière Hercule mit à mort Antée, ce féroce géant qu'on disait fils de la Terre. De ce que je viens de dire, je veux conclure qu'il serait possible que j'eusse aussi quelqu'une de ces vertus; non pas celle de n'être point blessé, car l'expérience m'a bien des fois prouvé que je suis de chairs tendres et nullement impénétrables; ni celle de ne pouvoir être enchanté, car je me suis déjà vu mettre dans une cage, où le monde entier n'aurait pas été capable de m'enfermer, si ce n'est par la force des enchantements. Mais enfin, puisque je me suis tiré de celui-là, je veux croire qu'aucun autre ne saurait m'arrêter. Aussi ces enchanteurs, voyant qu'ils ne peuvent sur ma personne user de leurs maléfices, se vengent sur les choses que j'aime le plus, et veulent m'ôter la vie en empoisonnant celle de Dulcinée, par qui et pour qui je vis moi-même. Aussi je crois bien que, lorsque mon écuyer lui porta mon message, ils la changèrent en une villageoise, occupée à un aussi vil exercice qu'est celui de vanner du blé. Au reste, j'ai déjà dit que ce blé n'était ni seigle ni froment, mais des grains de perles orientales. Pour preuve de cette vérité, je veux dire à Vos Excellences comment, passant, il y a peu de jours, par le Toboso, je ne pus jamais trouver les palais de Dulcinée; et que le lendemain, tandis que Sancho, mon écuyer, la voyait sous sa propre figure, qui est la plus belle de l'univers, elle me parut, à moi, une paysanne laide et sale, et de plus fort mal embouchée, elle, la discrétion même. Or donc, puisque je ne suis pas enchanté, et que je ne puis pas l'être, suivant toute raison, c'est elle qui est l'enchantée, l'offensée, la changée et la transformée; c'est sur elle que se sont vengés de moi mes ennemis, et pour elle je vivrai dans de perpétuelles larmes, jusqu'à ce que je la voie rendue à son premier état. J'ai dit tout cela pour que personne ne fasse attention à ce qu'a rapporté Sancho du van et du blutoir; car si pour moi l'on a transformé Dulcinée, il n'est pas étonnant qu'on l'ait changée pour lui. Dulcinée est de bonne naissance et femme de qualité; elle tient aux nobles familles du Toboso, où ces familles sont nombreuses, anciennes et de bon aloi. Il est vrai qu'il ne revient pas une petite part de cette illustration à la sans pareille Dulcinée, par qui son village sera fameux et renommé dans les siècles à venir, comme Troie le fut par Hélène, et l'Espagne par la Cava[194], bien qu'à meilleur titre et à meilleur renom. D'une autre part, je veux que Vos Seigneuries soient bien convaincues que Sancho Panza est un des plus gracieux écuyers qui aient jamais servi chevalier errant. Il a quelquefois des simplicités si piquantes qu'on trouve un vrai plaisir à se demander s'il est simple ou subtil; il a des malices qui le feraient passer pour un rusé drôle, puis des laisser-aller qui le font tenir décidément pour un nigaud; il doute de tout, et croit à tout cependant; et, quand je pense qu'il va s'abîmer dans sa sottise, il lâche des saillies qui le remontent au ciel. Finalement, je ne le changerais pas contre un autre écuyer, me donnât-on de retour une ville tout entière. Aussi suis-je en doute si je ferai bien de l'envoyer au gouvernement dont Votre Grandeur lui a fait merci; cependant, je vois en lui une certaine aptitude pour ce qui est de gouverner, et je crois qu'en lui aiguisant quelque peu l'intelligence, il saura tirer parti de toute espèce de gouvernement, aussi bien que le roi de ses tributs. D'ailleurs, nous savons déjà, par une foule d'expériences, qu'il ne faut ni beaucoup de talent, ni beaucoup d'instruction, pour être gouverneur, car il y en a par centaines ici autour qui savent à peine lire, et qui gouvernent comme des aigles. Toute la question, c'est qu'ils aient l'intention droite et le désir de bien faire en toute chose. Ils ne manqueront pas de gens pour les conseiller et les diriger en ce qu'ils doivent faire, comme les gouverneurs gentilshommes et non jurisconsultes, qui rendent la justice par assesseurs. Moi, je lui conseillerais de ne commettre aucune exaction, mais de ne perdre aucun de ses droits; et j'ajouterais d'autres petites choses qui me restent dans l'estomac, mais qui en sortiront à leur temps pour l'utilité de Sancho et le bien de l'île qu'il gouvernera.»

L'entretien en était là entre le duc, la duchesse et don Quichotte, quand ils entendirent de grands cris et un grand bruit de monde en mouvement dans le palais; tout à coup Sancho entra dans la salle, tout effaré, ayant au cou un torchon pour la bavette, et derrière lui plusieurs garçons, ou, pour mieux dire, plusieurs vauriens de cuisine, dont l'un portait une écuelle d'eau que sa couleur et son odeur faisaient reconnaître pour de l'eau de vaisselle. Ce marmiton suivait et poursuivait Sancho, et voulait à toute force lui enchâsser l'écuelle sous le menton, tandis qu'un autre faisait mine de vouloir le laver.

«Qu'est-ce que cela, frères? demanda la duchesse; qu'est-ce que cela, et que voulez-vous faire à ce brave homme? Comment donc, ne faites-vous pas attention qu'il est élu gouverneur?»

Le marmiton barbier répondit:

«Ce seigneur ne veut pas se laisser laver, comme c'est l'usage, et comme se sont lavés le duc, mon seigneur, et le seigneur son maître.

-- Si, je le veux bien, répondit Sancho étouffant de colère, mais je voudrais que ce fût avec des serviettes plus propres, avec une lessive plus claire et des mains moins sales. Il n'y a pas si grande différence entre mon maître et moi, pour qu'on le lave avec l'eau des anges[195], et moi avec la lessive du diable. Les usages des pays et des palais de princes sont d'autant meilleurs qu'ils ne causent point de déplaisir; mais la coutume du lavage qui se pratique ici est pire que la discipline des pénitents. J'ai la barbe propre, et n'ai pas besoin de semblables rafraîchissements. Quiconque viendra pour me laver ou pour me toucher un poil de la tête, je veux dire du menton, parlant par respect, je lui donnerai telle taloche que le poing restera enfoncé dans le crâne; car de semblables savonnages et cirimonies ressemblent plutôt à de méchantes farces qu'à des prévenances envers les hôtes.»

La duchesse mourait de rire en voyant la colère et en écoutant les propos de Sancho. Pour don Quichotte, il n'était pas fort ravi de voir son écuyer si mal accoutré avec le torchon barbouillé de graisse, et entouré de tous ces fainéants de cuisine. Aussi, faisant une profonde révérence au duc et à la duchesse, comme pour leur demander la permission de parler, il se tourna vers la canaille, et lui dit d'une voix magistrale:

«Holà, seigneurs gentilshommes, que Vos Grâces veuillent bien laisser ce garçon, et s'en retourner par où elles sont venues, ou par un autre côté, s'il leur plaît davantage. Mon écuyer est tout aussi propre qu'un autre, et ces écuelles ne sont pas faites pour sa gorge. Suivez mon conseil, et laissez-le, car ni lui ni moi n'entendons raillerie.»

Sancho lui prit, comme on dit, le propos de la bouche, et continua sur-le-champ:

«Sinon, qu'ils viennent se frotter au lourdaud; je le souffrirai comme il fait nuit maintenant. Qu'on apporte un peigne ou tout ce qu'on voudra, et qu'on me racle cette barbe, et, si l'on en tire quelque chose qui offense la propreté, je veux qu'on me tonde à rebrousse-poil.»

En ce moment, et sans cesser de rire, la duchesse prit la parole:

«Sancho Panza, dit-elle, a raison en tout ce qu'il vient de dire, et l'aura en tout ce qu'il dira. Il est propre assurément, et n'a nul besoin de se laver; et, si notre usage ne lui convient pas, il a son âme dans sa main. Vous, d'ailleurs, ministres de la propreté, vous avez été un peu trop paresseux et négligents, et je ne sais si je dois dire un peu trop hardis, d'apporter pour la barbe de tel personnage, au lieu d'aiguières d'or pur et de serviettes de Hollande, des écuelles de bois et des torchons de buffet. Mais enfin, vous êtes de méchantes gens, mal nés, mal- appris, et vous ne pouvez manquer, comme des malandrins que vous êtes, de montrer la rancune que vous portez aux écuyers des chevaliers errants.»

Les marmitons ameutés, et même le maître d'hôtel qui les conduisait, crurent que la duchesse parlait sérieusement. Ils se hâtèrent d'ôter le torchon du cou de Sancho, et tout honteux, tout confus, ils le laissèrent et disparurent.

Quand Sancho se vit hors de ce péril, effroyable à son avis, il alla se jeter à deux genoux devant la duchesse, et lui dit:

«De grandes dames, grandes faveurs s'attendent. Celle que Votre Grâce vient de me faire ne se peut moins payer que par le désir de me voir armé chevalier errant, pour m'occuper tous les jours de ma vie au service d'une si haute princesse. Je suis laboureur, je m'appelle Sancho Panza, je suis marié, j'ai des enfants, et je fais le métier d'écuyer. Si en quelqu'une de ces choses il m'est possible de servir Votre Grandeur, je tarderai moins à obéir que Votre Seigneurie à commander.

-- On voit bien, Sancho, répondit la duchesse, que vous avez appris à être courtois à l'école de la courtoisie même; on voit bien, veux-je dire, que vous avez été élevé dans le giron du seigneur don Quichotte, qui doit être la crème des civilités et la fleur des cérémonies, ou cirimonies, comme vous dites. Dieu garde tel maître et tel valet; l'un, pour boussole de l'errante chevalerie; l'autre, pour étoile de l'écuyère fidélité. Levez- vous, ami Sancho, et, pour reconnaître vos politesses, je ferai en sorte que le duc, mon seigneur, accomplisse aussitôt que possible la promesse qu'il vous a faite du gouvernement en question.»

Là cessa l'entretien, et don Quichotte alla faire la sieste. La duchesse demanda à Sancho, s'il n'avait pas trop envie de dormir, de venir passer le tantôt avec elle et ses femmes dans une salle bien fraîche. Sancho répondit qu'il avait, il est vrai, l'habitude de dormir quatre ou cinq heures pendant les siestes de l'été; mais que, pour servir la bonté de Sa Seigneurie, il ferait tous ses efforts pour ne pas dormir un seul instant ce jour-là, et se conformerait avec obéissance à ses ordres; cela dit, il s'en fut. Le duc donna de nouvelles instructions sur la manière de traiter don Quichotte comme chevalier errant, sans s'écarter jamais du style et de la façon dont les histoires rapportent qu'on traitait les anciens chevaliers.

Chapitre XXXIII

_De la savoureuse conversation qu'eurent la duchesse et ses femmes avec Sancho Panza, digne d'être lue et d'être notée_

L'histoire raconte donc que Sancho ne dormit point cette sieste, mais qu'au contraire, pour tenir sa parole, il alla, dès qu'il eut dîné, rendre visite à la duchesse, laquelle, pour le plaisir qu'elle avait à l'entendre parler, le fit asseoir auprès d'elle sur un tabouret, bien que Sancho, par pure courtoisie, se défendît de s'asseoir en sa présence. Mais la duchesse lui dit de s'asseoir comme gouverneur, et de parler comme écuyer, puisqu'il méritait, en ces deux qualités, le fauteuil même du Cid Ruy Diaz le Campéador[196]. Sancho courba les épaules, obéit et s'assit. Toutes les femmes et toutes les duègnes de la duchesse l'entourèrent dans un grand silence, attentives à écouter ce qu'il allait dire. Mais ce fut la duchesse qui parla la première.

«À présent, dit-elle, que nous sommes seuls et que personne ne nous écoute, je voudrais que le seigneur gouverneur m'éclaircît certains doutes qui me sont venus dans l'esprit à la lecture de l'histoire déjà imprimée du grand don Quichotte. Voici d'abord l'un de ces doutes; puisque le bon Sancho n'a jamais vu Dulcinée, je veux dire madame Dulcinée du Toboso, et puisqu'il ne lui a point porté la lettre du seigneur don Quichotte, laquelle était restée sur le livre de poche dans la Sierra-Moréna, comment a-t-il osé inventer une réponse et supposer qu'il avait vu la dame vannant du blé, tandis que tout cela n'était que mensonges et moqueries, si préjudiciables au beau renom de la sans pareille Dulcinée et si contraires aux devoirs des bons et fidèles écuyers?»

À ces mots, et sans en répondre un seul, Sancho se leva de son siège, puis, à pas de loup, le corps plié et le doigt sur les lèvres, il parcourut toute la salle, soulevant avec soin les tapisseries. Cela fait, il revint à sa place et dit:

«Maintenant, madame, que j'ai vu que personne ne nous écoute en cachette, hormis les assistants, je vais répondre sans crainte et sans alarme à ce que vous m'avez demandé, et à tout ce qu'il vous plaira de me demander encore. La première chose que j'aie à vous dire, c'est que je tiens mon seigneur don Quichotte pour fou achevé, accompli, pour fou sans ressource, bien que parfois il dise des choses qui sont, à mon avis et à celui de tous ceux qui l'écoutent, si discrètes, si raisonnables, si bien enfilées dans le droit chemin, que Satan lui-même n'en pourrait pas dire de meilleures. Mais néanmoins, en vérité et sans scrupule, je me suis imaginé que c'est un fou; et, puisque j'ai cela dans la cervelle, je me hasarde à lui faire croire des choses qui n'ont ni pieds ni tête, comme fut la réponse de la lettre, comme fut aussi ce que j'ai fait, il y a sept ou huit jours, et qui n'est pas encore écrit en histoire, je veux dire l'enchantement de madame Dulcinée du Toboso; car je lui ai fait accroire qu'elle est enchantée, quand ce n'est pas plus vrai que dans la lune.»

La duchesse le pria de lui conter cet enchantement ou mystification, et Sancho raconta toute la chose comme elle s'était passée, ce qui ne divertit pas médiocrement les auditeurs. Alors la duchesse, reprenant l'entretien:

«De tout ce que le bon Sancho vient de me conter, dit-elle, je sens un scrupule qui me galope dans l'âme, et un certain murmure qui me dit à l'oreille: Puisque don Quichotte de la Manche est fou, timbré, extravagant, et que Sancho Panza, son écuyer, le connaît bien, mais que cependant il le sert et l'accompagne, et donne en plein dans ses vaines promesses, il doit sans aucun doute être plus fou et plus sot que son maître. S'il en est ainsi, tu rendras compte à Dieu, madame la duchesse, de donner à ce Sancho Panza une île à gouverner; car celui qui ne sait pas se gouverner lui-même, comment saura-t-il gouverner les autres?

-- Pardieu! madame, s'écria Sancho, ce scrupule vient à point nommé. Mais dites-lui de ma part qu'il peut parler clairement et comme il lui plaira, car je reconnais qu'il dit la vérité, et que, si j'avais deux onces de bon sens, il y a longtemps que j'aurais planté là mon maître. Mais ainsi le veulent mon sort et mon malheur. Je dois le suivre, il n'y a pas à dire; nous sommes du même pays, j'ai mangé son pain, je l'aime beaucoup, il est reconnaissant, il m'a donné ses ânons, et par-dessus tout je suis fidèle. Il est donc impossible qu'aucun événement nous sépare, si ce n'est quand la pioche et la pelle nous feront un lit. Si Votre Hautesse ne veut pas me donner le gouvernement promis, eh bien! Dieu m'a fait de moins, et il pourrait arriver que me le refuser maintenant tournât au profit de mon salut. Tout sot que je suis, j'ai compris le proverbe qui dit: «Pour son mal les ailes sont venues à la fourmi.» Il se pourrait bien que Sancho écuyer montât plus vite au ciel que Sancho gouverneur; on fait d'aussi bon pain ici qu'en France, et la nuit tous les chats sont gris; celui-là est assez malheureux, qui n'a pas déjeuné à deux heures du soir; il n'y a pas d'estomac qui ait un palme de plus long qu'un autre, et qu'on ne puisse remplir, comme on dit, de paille et de foin; les petits oiseaux des champs ont Dieu pour pourvoyeur et pour maître d'hôtel, et quatre aunes de gros drap de Cuenca tiennent plus chaud que quatre aunes de drap fin de Ségovie; au sortir du monde, et quand on nous met sous la terre, le prince s'en va par un chemin aussi étroit que le journalier, et le corps du pape ne prend pas plus de pieds de terre que celui du sacristain, bien que l'un soit plus grand que l'autre; car, pour entrer dans la fosse, nous nous serrons, nous pressons et nous rapetissons, ou plutôt on nous fait serrer, presser et rapetisser, quelque dépit que nous en ayons, et au revoir, bonsoir. Je reviens donc à dire que, si Votre Seigneurie ne veut pas me donner l'île, comme trop bête, je saurai en prendre mon parti, comme assez sage. J'ai ouï dire que derrière la croix se tient le diable, et que tout ce qui reluit n'est pas or; j'ai ouï dire aussi qu'on tira d'entre les boeufs et la charrue le laboureur Wamba[197] pour le faire roi d'Espagne, et qu'on tira d'entre les brocarts, les plaisirs et les richesses, le roi Rodrigue[198] pour le faire manger aux couleuvres, si toutefois les couplets des anciens romances ne mentent point.

-- Comment donc, s'ils ne mentent point! s'écria en ce moment doña Rodriguez la duègne, qui était une des écoutantes; il y a un romance qui dit qu'on mit le roi Rodrigue tout vivant dans une fosse pleine de crapauds, de serpents et de lézards, et qu'au bout de deux jours, le roi dit du fond de la tombe, avec une voix basse et dolente: «Ils me mangent, ils me dévorent, par où j'avais le plus péché.[199]« D'après cela, ce seigneur a bien raison de dire qu'il aime mieux être laboureur que roi, s'il doit être mangé par ces vilaines bêtes.»

La duchesse ne put s'empêcher de rire à la simplicité de sa duègne, et, toute surprise des propos et des proverbes de Sancho, elle lui dit: