L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II
Chapter 23
«Si Vos Grâces, dit-il, veulent bien m'en donner la permission, je leur conterai une histoire qui est arrivée dans mon village à propos des places à table.»
À peine Sancho eut-il ainsi parlé, que don Quichotte trembla de tout son corps, persuadé qu'il allait dire quelque sottise. Sancho le regarda, le comprit, et lui dit:
«Ne craignez pas que je m'oublie, mon seigneur, ni que je dise une chose qui ne vienne pas juste à point. Je n'ai pas encore perdu la mémoire des conseils que Votre Grâce me donnait tout à l'heure sur ce qui est de parler peu ou prou, bien ou mal.
-- Je ne me souviens de rien, répondit don Quichotte; dis ce que tu voudras, pourvu que tu le dises vite.
-- Ce que je veux dire, reprit Sancho, est si bien la vérité pure, que mon seigneur don Quichotte ici présent ne me laissera pas mentir.
-- Que m'importe? répliqua don Quichotte; mens, Sancho, tant qu'il te plaira, ce n'est pas moi qui t'en empêcherai; seulement prends garde à ce que tu vas dire.
-- J'y ai si bien pris garde et si bien regardé, repartit Sancho, qu'on peut dire cette fois que celui qui sonne les cloches est en sûreté, et c'est ce qu'on va voir à l'oeuvre.
-- Il me semble, interrompit don Quichotte, que Vos Seigneuries feraient bien de faire chasser d'ici cet imbécile, qui dira mille stupidités.
-- Par la vie du duc, dit la duchesse, Sancho ne me quittera pas d'un pas. Je l'aime beaucoup, car je sais qu'il est très- spirituel.
-- Spirituels soient aussi les jours de Votre Sainteté! s'écria Sancho, pour la bonne estime que vous faites de moi, bien que je n'en sois pas digne. Mais voici le conte que je veux conter; Un jour, il arriva qu'un hidalgo de mon village, très-riche et de grande qualité, car il descendait des Alamos de Medina-del-Campo, lequel avait épousé doña Mencia de Quiñonès, fille de don Alonzo de Marañon, chevalier de l'ordre de Saint-Jacques qui se noya à l'île de la Herradura[189], pour qui s'éleva cette grande querelle qu'il y eut, il y a quelques années, dans notre village, où se trouva, si je ne me trompe, mon seigneur don Quichotte, et où fut blessé Tomasillo le garnement, fils de Balbastro le maréchal... N'est-ce pas vrai, tout cela, seigneur notre maître? dites-le, par votre vie, afin que ces seigneurs ne me prennent pas pour quelque menteur bavard.
-- Jusqu'à présent, dit l'ecclésiastique, je vous tiendrai plutôt pour bavard que pour menteur; plus tard, je ne sais trop ce que je penserai de vous.
-- Tu prends tant de gens à témoin, Sancho, répondit don Quichotte, et tu cites tant d'enseignes, que je ne puis m'empêcher de convenir que tu dis sans doute la vérité. Mais continue, et abrège l'histoire, car tu prends le chemin de ne pas finir en deux jours.
-- Qu'il n'abrège pas, s'écria la duchesse, s'il veut me faire plaisir, mais qu'il conte son histoire comme il la sait, dût-il ne pas finir de six jours, car s'il ne met autant à la conter, ce seront les meilleurs jours que j'aurai passés de ma vie.
-- Je dis donc, mes bons seigneurs, continua Sancho, que cet hidalgo, que je connais comme mes mains, puisqu'il n'y a pas de ma maison à la sienne une portée de mousquet, invita à dîner un laboureur pauvre, mais honnête homme.
-- Au fait, frère, au fait, s'écria le religieux, vous prenez la route de ne pas arriver au bout de votre histoire d'ici à l'autre monde.
-- J'y arriverai bien à mi-chemin, s'il plaît à Dieu, répondit Sancho. Je dis donc que ce laboureur étant arrivé chez cet hidalgo qui l'avait invité, que Dieu veuille avoir recueilli son âme, car il est mort à présent, et à telles enseignes qu'il fit, dit-on, une vraie mort d'ange; mais je ne m'y trouvai pas présent, car alors j'avais été faire la moisson à Temblèque.
-- Par votre vie, frère, s'écria de nouveau le religieux, revenez vite de Tremblèque, et, sans enterrer votre hidalgo, si vous ne voulez nous enterrer aussi, dépêchez votre histoire.
-- Le cas est, reprit Sancho, qu'étant tous deux sur le point de se mettre à table il me semble que je les vois à présent mieux que jamais...»
Le duc et la duchesse prenaient grand plaisir au déplaisir que montrait le bon religieux des pauses et des interruptions que mettait Sancho à conter son histoire, et don Quichotte se consumait dans une rage concentrée.
«Je dis donc, reprit Sancho, qu'étant tous deux comme j'ai dit, prêts à s'attabler, le laboureur s'opiniâtrait à ce que l'hidalgo prît le haut de la table, et l'hidalgo s'opiniâtrait également à ce que le laboureur le prît, disant qu'il fallait faire chez lui ce qu'il ordonnait. Mais le laboureur, qui se piquait d'être courtois et bien élevé, ne voulut jamais y consentir, jusqu'à ce qu'enfin l'hidalgo, impatienté, lui mettant les deux mains sur les épaules, le fit asseoir par force, en lui disant: «Asseyez-vous, lourdaud; quelque part que je me place, je tiendrai toujours votre haut bout.» Voilà mon histoire, et je crois, en vérité, qu'elle ne vient pas si mal à propos.»
Don Quichotte rougit, pâlit, prit toutes sortes de couleurs, qui sur son teint brun semblaient lui jasper le visage. Le duc et la duchesse continrent leur envie de rire pour que don Quichotte n'achevât point d'éclater, car ils avaient compris la malice de Sancho; et, pour changer d'entretien, afin que Sancho ne se lançât point dans d'autres sottises, la duchesse demanda à don Quichotte quelles nouvelles il avait de madame Dulcinée, et s'il lui avait envoyé ces jours passés quelque présent de géants ou de malandrins[190], car il ne pouvait manquer d'en avoir vaincu plusieurs.
«Madame, répondit don Quichotte, mes disgrâces, bien qu'elles aient eu un commencement, n'auront jamais de fin. Des géants, j'en ai vaincu; des félons et des malandrins, je lui en ai envoyé; mais où pouvaient-ils la trouver, puisqu'elle est enchantée et changée en la plus laide paysanne qui se puisse imaginer?
-- Je n'y comprends rien, interrompit Sancho Panza; à moi elle me semble la plus belle créature du monde. Au moins, pour la légèreté et la cabriole, je sais bien qu'elle en revendrait à un danseur de corde. En bonne foi de Dieu, madame la duchesse, elle vous saute de terre sur une bourrique, comme le ferait un chat.
-- L'avez-vous vue enchantée, Sancho? demanda le duc.
-- Comment, si je l'ai vue! répondit Sancho; et qui diable, si ce n'est moi, a donné le premier dans l'histoire de l'enchantement? elle est, pardieu, aussi enchantée que mon père.»
L'ecclésiastique, qui entendait parler de géants, de malandrins, d'enchantements, finit par se douter que ce nouveau venu pourrait bien être ce don Quichotte de la Manche dont le duc lisait habituellement l'histoire, chose qu'il lui avait plusieurs fois reprochée, disant qu'il était extravagant de lire de telles extravagances. Quand il se fut assuré que ce qu'il soupçonnait était la vérité, il se tourna plein de colère vers le duc:
«Votre Excellence, monseigneur, lui dit-il, aura un jour à rendre compte à Notre-Seigneur de ce que fait ce pauvre homme. Ce don Quichotte, ou don Nigaud, ou comme il s'appelle, ne doit pas être, à ce que j'imagine, aussi fou que Votre Excellence veut qu'il le soit, en lui fournissant des occasions de lâcher la bride à ses impertinences et à ses lubies.»
Puis, adressant la parole à don Quichotte, il ajouta:
«Et vous, tête à l'envers, qui vous a fourré dans la cervelle que vous êtes chevalier errant, que vous vainquez des géants et arrêtez des malandrins? Allez, et que Dieu vous conduise; retournez à votre maison, élevez vos enfants, si vous en avez, prenez soin de votre bien, et cessez de courir le monde comme un vagabond, bayant aux corneilles, et prêtant à rire à tous ceux qui vous connaissent et ne vous connaissent pas. Où diable avez-vous donc trouvé qu'il y eût ou qu'il y ait à cette heure des chevaliers errants? Où donc y a-t-il des géants en Espagne, ou des malandrins dans la Manche? Où donc y a-t-il des Dulcinées enchantées, et tout ce ramas de simplicités qu'on raconte de vous?»
Don Quichotte avait écouté dans une silencieuse attention les propos de ce vénérable personnage. Mais voyant qu'enfin il se taisait, sans respect pour ses illustres hôtes, l'air menaçant et le visage enflammé de colère, il se leva tout debout, et s'écria... Mais cette réponse mérite bien un chapitre à part.
Chapitre XXXII
_De la réponse que fit don Quichotte à son censeur ainsi que d'autres graves et gracieux événement_
S'étant donc levé tout debout et tremblant des pieds à la tête comme un épileptique, don Quichotte s'écria d'une voix émue et précipitée:
«Le lieu où je suis, la présence des personnages devant qui je me trouve, le respect que j'eus et que j'aurai toujours pour le caractère dont Votre Grâce est revêtue, enchaînent les mains à mon juste ressentiment. Ainsi donc, pour ce que je viens de dire, et pour savoir ce que tout le monde sait, que les armes des gens de robe sont les mêmes que celles de la femme, c'est-à-dire la langue, j'entrerai avec la mienne en combat égal avec Votre Grâce, de qui l'on devait attendre plutôt de bons conseils que des reproches infamants. Les remontrances saintes et bien intentionnées exigent d'autres circonstances, et demandent d'autres formes. Du moins, me reprendre ainsi en public, et avec tant d'aigreur, cela passe toutes les bornes de la juste réprimande, qui sied mieux s'appuyant sur la douceur que sur l'âpreté; et ce n'est pas bien, n'ayant aucune connaissance du péché que l'on censure, d'appeler le pécheur, sans plus de façon, extravagant et imbécile. Mais dites-moi, pour laquelle des extravagances que vous m'avez vu faire me blâmez-vous, me condamnez-vous, me renvoyez-vous gouverner ma maison, et prendre soin de ma femme et de mes enfants, sans savoir si j'ai des enfants et une femme? N'y a-t-il autre chose à faire que de s'introduire à tort et à travers dans les maisons d'autrui pour en gouverner les maîtres? et faut-il, quand on s'est élevé dans l'étroite enceinte de quelque pensionnat, sans avoir jamais vu plus de monde que n'en peuvent contenir vingt ou trente lieues de district, se mêler d'emblée de donner des lois à la chevalerie et de juger les chevaliers errants? Est-ce, par hasard, une vaine occupation, est-ce un temps mal employé que celui que l'on consacre à courir le monde, non point pour en chercher les douceurs, mais bien les épines, au travers desquelles les gens de bien montent s'asseoir à l'immortalité? Si j'étais tenu pour imbécile par les gentilshommes, par les gens magnifiques, généreux, de haute naissance, ah! j'en ressentirais un irréparable affront; mais que des pédants, qui n'ont jamais foulé les routes de la chevalerie, me tiennent pour insensé, je m'en ris comme d'une obole. Chevalier je suis, et chevalier je mourrai, s'il plaît au Très-Haut. Les uns suivent le large chemin de l'orgueilleuse ambition; d'autres, celui de l'adulation basse et servile; d'autres encore, celui de l'hypocrisie trompeuse; et quelques-uns enfin, celui de la religion sincère. Quant à moi, poussé par mon étoile, je marche dans l'étroit sentier de la chevalerie errante, méprisant, pour exercer cette profession, la fortune, mais non point l'honneur. J'ai vengé des injures, redressé des torts, châtié des insolences, vaincu des géants, affronté des monstres et des fantômes. Je suis amoureux, uniquement parce qu'il est indispensable que les chevaliers errants le soient; et l'étant, je ne suis pas des amoureux déréglés, mais des amoureux continents et platoniques. Mes intentions sont toujours dirigées à bonne fin, c'est-à-dire à faire du bien à tous, à ne faire du mal à personne. Si celui qui pense ainsi, qui agit ainsi, qui s'efforce de mettre tout cela en pratique, mérite qu'on l'appelle nigaud, je m'en rapporte à Vos Grandeurs, excellents duc et duchesse.
-- Bien, pardieu, bien! s'écria Sancho. Ne dites rien de plus pour votre défense, mon seigneur et maître; car il n'y a rien de plus à dire, rien de plus à penser, rien de plus à soutenir dans le monde. D'ailleurs, puisque ce seigneur a nié, comme il l'a fait, qu'il y ait eu et qu'il y ait des chevaliers errants, qu'y a-t-il d'étonnant qu'il ne sache pas un mot des choses qu'il a dites?
-- Seriez-vous par hasard, frère, demanda l'ecclésiastique, ce Sancho Panza dont on parle, à qui votre maître a promis une île?
-- Oui, certes, je le suis, répondit Sancho; je suis qui la mérite aussi bien que tout autre. Je suis de ceux-là: «Réunis-toi aux bons, et tu deviendras l'un d'eux» et de ceux-là aussi: «Non avec qui tu nais, mais avec qui tu pais» et de ceux-là encore: «Qui s'attache à bon arbre en reçoit bonne ombre.» Je me suis attaché à un bon maître, et il y a bien des mois que je vais en sa compagnie, et je deviendrai un autre lui-même, avec la permission de Dieu. Vive lui et vive moi! car ni les empires ne lui manqueront à commander, ni à moi les îles à gouverner.
-- Non, assurément, ami Sancho, s'écria le duc; et moi, au nom du seigneur don Quichotte, je vous donne le gouvernement d'une île que j'ai vacante à présent, et non de médiocre qualité.
-- Va te mettre à genoux, dit don Quichotte, et baise les pieds à Son Excellence pour la grâce qu'elle te fait.»
Sancho s'empressa d'obéir. À cette vue, l'ecclésiastique se leva de table, plein de dépit et de colère.
«Par l'habit que je porte, s'écria-t-il, je dirais volontiers que Votre Excellence est aussi insensée que ces pécheurs. Comment ne seraient-ils pas fous, quand les sages canonisent leurs folies? Que Votre Excellence reste avec eux; tant qu'ils seront dans cette maison, je me tiendrai dans la mienne, et me dispenserai de reprendre ce que je ne puis corriger.»
Là-dessus, il s'en alla, sans dire ni manger davantage, et sans qu'aucune prière pût le retenir. Il est vrai que le duc ne le pressa pas beaucoup, empêché qu'il était par l'envie de rire que lui avait causée son impertinente colère.
Quand il eut ri tout à son aise, il dit à don Quichotte:
«Votre Grâce, seigneur chevalier des Lions, a répondu si hautement, si victorieusement, qu'il ne vous reste rien à relever dans cette injure, qui paraît un affront, mais ne l'est en aucune manière; car, de même que les femmes ne peuvent outrager, les ecclésiastiques, comme Votre Grâce le sait bien, ne le peuvent pas davantage.
-- Cela est vrai, répondit don Quichotte, et la cause en est que celui qui ne peut être outragé ne peut outrager personne. Les femmes, les enfants, les prêtres, ne pouvant se défendre même s'ils sont offensés, ne peuvent recevoir d'outrage. Entre l'affront et l'offense il y a, en effet, cette différence-ci, comme Votre Excellence le sait mieux que moi; l'affront vient de la part de celui qui peut le faire, le fait et le soutient; l'offense peut venir de la part de quiconque, sans causer d'affront. Par exemple, quelqu'un est dans la rue, ne songeant à rien; dix hommes viennent à main armée et lui donnent des coups de bâton; il met l'épée à la main, et fait son devoir; mais la multitude des ennemis l'empêche de remplir son intention, qui est de se venger. Celui-là a reçu une offense, mais pas un affront. Un autre exemple confirmera cette vérité; Quelqu'un tourne le dos, un autre arrive par derrière, et le frappe avec un bâton; mais, après l'avoir frappé, il se sauve sans l'attendre. Le premier le poursuit, et ne peut l'attraper. Celui qui a reçu les coups de bâton a reçu une offense, mais non pas un affront, qui, pour être tel, doit être soutenu. Si celui qui a donné les coups, même à la dérobée, eût mis l'épée à la main et fût resté de pied ferme, faisant tête à son ennemi, le battu serait resté avec une offense et un affront tout à la fois; avec une offense, parce qu'on l'aurait frappé par trahison; avec un affront, parce que celui qui l'a frappé aurait soutenu ce qu'il avait fait, sans tourner le dos et de pied ferme. Ainsi, suivant les lois du maudit duel, j'ai pu recevoir une offense, mais non pas un affront. En effet, ni les enfants, ni les femmes ne ressentent un outrage; ils ne peuvent pas fuir, et n'ont aucune raison d'attendre. Il en est de même des ministres de la sainte religion, parce que ces trois espèces de personnes manquent d'armes offensives et défensives. Ainsi, bien qu'ils soient, par droit naturel, obligés de se défendre, ils ne le sont jamais d'offenser personne. Or donc, bien que j'aie dit tout à l'heure que je pouvais avoir été offensé, je dis maintenant que je n'ai pu l'être en aucune façon; car, qui ne peut recevoir d'affront, peut encore moins en faire. Par toutes ces raisons je ne dois pas ressentir, et ne ressens pas, en effet, ceux que j'ai reçus de ce brave homme. Seulement, j'aurais voulu qu'il attendît un peu, pour que je lui fisse comprendre l'erreur où il est en pensant et disant qu'il n'y a point eu et qu'il n'y a point de chevaliers errants en ce monde. Si Amadis ou quelque rejeton de son infinie progéniture eût entendu ce blasphème, je crois que Sa Révérence s'en fût mal trouvée.
-- Oh! je le jure, moi, s'écria Sancho; ils vous lui eussent appliqué un fendant qui l'aurait ouvert de haut en bas, comme une grenade ou comme un melon bien mûr. C'étaient des gens, ma foi, à souffrir ainsi qu'on leur marchât sur le pied! Par le signe de la croix, je suis sûr que, si Renaud de Montauban eût entendu le pauvre petit homme tenir ces propos-là, il lui aurait appliqué un tel horion sur la bouche, que l'autre n'en aurait pas parlé de trois ans. Sinon, qu'il se joue avec eux, et il verra s'il se tire de leurs mains.»
La duchesse mourait de rire en écoutant parler Sancho; et, dans son opinion, elle le tenait pour plus plaisant et plus fou que son maître; et bien des gens dans ce temps-là furent du même avis.
Enfin, don Quichotte se calma, et le repas finit paisiblement. Au moment de desservir, quatre demoiselles entrèrent, l'une portant un bassin d'argent, la seconde une aiguière du même métal, la troisième deux riches et blanches serviettes sur l'épaule, et la quatrième ayant les bras nus jusqu'au coude, et dans ses blanches mains (car elles ne pouvaient manquer d'être blanches) une boule de savon napolitain. La première s'approcha, et, d'un air dégagé, vint enchâsser le bassin sous le menton de don Quichotte, lequel, sans dire un mot, mais étonné d'une semblable cérémonie, crut que c'était l'usage du pays, au lieu de laver les mains, de laver les mentons. Il tendit donc le sien aussi loin qu'il put, et, la demoiselle à l'aiguière commençant à verser de l'eau, la demoiselle au savon lui frotta la barbe à tour de bras, couvrant de flocons de neige (car l'écume de savon n'était pas moins blanche), non-seulement le menton, mais tout le visage et jusqu'aux yeux de l'obéissant chevalier, tellement qu'il fut contraint de les fermer bien vite. Le duc et la duchesse, qui n'étaient prévenus de rien, attendaient avec curiosité comment finirait une si étrange lessive. Quand la demoiselle barbière eut noyé le patient sous un pied d'écume, elle feignit de manquer d'eau, et envoya la demoiselle de l'aiguière en chercher, priant le seigneur don Quichotte d'attendre un moment. L'autre obéit, et don Quichotte resta cependant avec la figure la plus bizarre et la plus faite pour rire qui se puisse imaginer. Tous les assistants, et ils étaient nombreux, avaient les regards fixés sur lui; et, comme ils le voyaient avec un cou d'une aune, plus que médiocrement noir, les yeux fermés et la barbe pleine de savon, ce fut un prodige qu'ils eussent assez de retenue pour ne pas éclater de rire. Les demoiselles de la plaisanterie tenaient les yeux baissés, sans oser regarder leurs seigneurs. Ceux-ci étouffaient de colère et de rire, et ils ne savaient lequel faire, ou châtier l'audace des jeunes filles, ou les récompenser pour le plaisir qu'ils prenaient à voir don Quichotte en cet état.
Finalement, la demoiselle à l'aiguière revint, et l'on acheva de bien laver don Quichotte; puis, celle qui portait les serviettes l'essuya et le sécha très-posément, et toutes quatre, faisant ensemble une profonde révérence, allaient se retirer; mais le duc, pour que don Quichotte n'aperçût point qu'on lui jouait pièce, appela la demoiselle au bassin:
«Venez, lui dit-il, et lavez-moi; mais prenez garde que l'eau ne vous manque point.»
La jeune fille, aussi avisée que diligente, s'empressa de mettre le bassin au duc comme à don Quichotte, et toutes quatre s'étant hâtées de le bien laver, savonner, essuyer et sécher, elles firent leurs révérences et s'en allèrent. On sut ensuite que le duc avait juré que, si elles ne l'eussent pas échaudé comme don Quichotte, il aurait châtié leur effronterie, qu'elles corrigèrent, du reste, fort discrètement, en le savonnant lui-même.[191]
Sancho était resté très-attentif aux cérémonies de ce savonnage:
«Sainte Vierge! se dit-il à lui-même, est-ce que ce serait aussi l'usage en ce pays de laver la barbe aux écuyers comme aux chevaliers? En bonne foi de Dieu et de mon âme, j'en aurais grand besoin, et, si l'on me l'émondait avec le rasoir, ce serait encore un plus grand service.
-- Que dites-vous là tout bas, Sancho? demanda la duchesse.
-- Je dis, madame, que, dans les cours des autres princes, j'ai toujours ouï dire qu'après le dessert on versait de l'eau sur les mains, mais non pas du savon sur les barbes; qu'ainsi il fait bon vivre beaucoup pour beaucoup voir. On dit bien aussi que celui-là qui vit une longue vie a bien des mauvais moments à passer; mais passer par un lavage de cette façon, ce doit être plutôt un plaisir qu'une peine.
-- Eh bien! n'ayez pas de souci, ami Sancho, dit la duchesse, j'ordonnerai à mes demoiselles de vous savonner, et même de vous mettre en lessive, si c'est nécessaire.
-- Je me contente de la barbe, reprit Sancho, quant à présent du moins; car, dans la suite des temps, Dieu a dit ce qui sera.
-- Voyez un peu, maître d'hôtel, dit la duchesse, ce que demande le bon Sancho, et exécutez ses volontés au pied de la lettre.»
Le maître d'hôtel répondit qu'en toute chose le seigneur Sancho serait servi à souhait. Sur cela, il alla dîner, emmenant avec lui Sancho, tandis que don Quichotte et ses hôtes restaient à table, causant de choses et d'autres, mais qui toutes se rapportaient au métier des armes et à la chevalerie errante.
La duchesse pria don Quichotte de lui décrire et de lui dépeindre, puisqu'il semblait avoir la mémoire heureuse, la beauté et les traits de madame Dulcinée du Toboso.
«Suivant ce que la renommée publie de ses charmes, dit-elle, je dois croire qu'elle est indubitablement la plus belle créature de l'univers, et même de toute la Manche.»
Don Quichotte soupira quand il entendit ce que demandait la duchesse, et il répondit:
«Si je pouvais tirer mon coeur de ma poitrine, et le mettre devant les yeux de Votre Grandeur, ici, sur cette table et dans un plat, j'éviterais à ma langue le travail d'exprimer ce qu'on peut penser à peine, car votre excellence y verrait ma dame parfaitement retracée. Mais pourquoi me mettrais-je à présent à dessiner point pour point et à décrire trait pour trait les charmes de la sans pareille Dulcinée? Oh! c'est un fardeau digne d'autres épaules que les miennes; c'est une entreprise où devraient s'employer les pinceaux de Parrhasius, de Timanthe et d'Apelle, pour la peindre sur toile et sur bois; les burins de Lysippe, pour la graver sur le marbre et l'airain; la rhétorique cicéronienne et démosthénienne, pour la louer dignement.
-- Que veut dire démosthénienne, seigneur don Quichotte? demanda la duchesse; c'est une expression que je n'avais entendue de ma vie.
-- Rhétorique démosthénienne, répondit don Quichotte, est la même chose que rhétorique de Démosthène, comme cicéronienne de Cicéron, car ce furent en effet les deux plus grands rhétoriciens du monde.
-- C'est cela même, dit le duc, et vous avez fait une telle question bien à l'étourdie. Mais néanmoins le seigneur don Quichotte nous ferait grand plaisir de nous dépeindre sa dame. Ne serait-ce qu'une esquisse, une ébauche, je suis bien sûr qu'elle suffirait encore à donner de l'envie aux plus belles.