L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II
Chapter 22
-- Suffit, dit à part soi don Quichotte; ce serait prêcher dans le désert que de vouloir réduire cette canaille à faire quelque bien sur de simples prières. D'ailleurs, dans cette aventure, il a dû se rencontrer deux puissants enchanteurs, dont l'un empêche ce que l'autre projette. L'un m'a envoyé la barque, l'autre m'a fait faire le plongeon. Que Dieu y porte remède, car le monde n'est que machinations opposées les unes aux autres, je ne puis rien de plus.»
Puis, élevant la voix et regardant le moulin, il continua de la sorte: «Amis, qui que vous soyez, qui êtes enfermés dans cette prison, pardonnez-moi; mon malheur et le vôtre veulent que je ne puisse vous tirer de votre angoisse; c'est sans doute à un autre chevalier que doit être réservée cette aventure.»
Après cela, il entra en arrangement avec les pêcheurs, et paya pour la barque cinquante réaux, que Sancho déboursa bien à contre- coeur.
«Avec deux sauts de carpe comme celui-là, dit-il, nous aurons jeté toute notre fortune au fond de l'eau.»
Les pêcheurs et les meuniers considéraient, pleins de surprise, ces deux figures si hors de l'usage commun. Ils ne pouvaient comprendre ce que voulaient dire les questions de don Quichotte et les propos qu'il leur adressait. Les tenant tous deux pour fous, ils les laissèrent, et se retirèrent, les uns dans leur moulin, les autres dans leurs cabanes. Pour don Quichotte et Sancho, ils retournèrent à leurs bêtes, et restèrent bêtes comme devant, et voilà la fin qu'eut l'aventure de la barque enchantée.
Chapitre XXX
_De ce qui arriva à don Quichotte avec une belle chasseresse_
Le chevalier et l'écuyer rejoignirent leurs bêtes, tristes, l'oreille basse et de mauvaise humeur, principalement Sancho, pour qui c'était toucher à son âme que de toucher à son argent, car il lui semblait que tout ce qu'il ôtait de la bourse, il se l'ôtait à lui-même de la prunelle des yeux. Finalement, sans se dire un mot, ils montèrent à cheval et s'éloignèrent du célèbre fleuve, don Quichotte enseveli dans les pensées de ses amours, et Sancho dans celles de sa fortune à faire, qu'il voyait plus éloignée que jamais. Tout sot qu'il fût, il s'apercevait bien que, parmi les actions de son maître, la plupart n'étaient que des extravagances. Aussi cherchait-il une occasion de pouvoir, sans entrer en compte et en adieux avec son seigneur, décamper un beau jour et s'en retourner chez lui. Mais la fortune arrangea les choses bien au rebours de ce qu'il craignait.
Il arriva donc que le lendemain, au coucher du soleil et au sortir d'un bois, don Quichotte jeta la vue sur une verte prairie, au bout de laquelle il aperçut du monde, et, s'étant approché, il reconnut que c'étaient des chasseurs de haute volerie.[184] Il s'approcha encore davantage, et vit parmi eux une dame élégante, montée sur un palefroi ou haquenée d'une parfaite blancheur, que paraient des harnais verts et une selle à pommeau d'argent. La dame était également habillée de vert, avec tant de goût et de richesse, qu'elle semblait être l'élégance en personne. Elle portait un faucon sur le poing gauche; ce qui fit comprendre à don Quichotte que c'était quelque grande dame, et qu'elle devait être la maîtresse de tous ces chasseurs, ce qui était vrai. Aussi dit- il à Sancho:
«Cours, mon fils Sancho, cours, et dis à cette dame du palefroi et du faucon que moi, le _Chevalier des Lions_, je baise les mains de sa grande beauté, et que, si Sa Grandeur me le permet, j'irai les lui baiser moi-même, et la servir en tout ce que mes forces me permettent de faire, en tout ce que m'ordonnera Son Altesse. Et prends garde, Sancho, à ce que tu vas dire; ne t'avise pas de coudre quelque proverbe à ta façon dans ton ambassade.
-- Pardieu, vous avez trouvé le couseur! répondit Sancho; à quoi bon l'avis? Est-ce que c'est la première fois en cette vie que je porte des ambassades à de hautes et puissantes dames?
-- Si ce n'est celle que tu as portée à ma dame Dulcinée du Toboso, reprit don Quichotte, je ne sache pas que tu en aies porté d'autres, au moins depuis que tu es à mon service.
-- C'est vrai, répondit Sancho; mais du bon payeur les gages sont toujours prêts, et en maison fournie la nappe est bientôt mise. Je veux dire qu'il n'est pas besoin de me donner des avertissements, car je sais un peu de tout, et suis un peu propre à tout.
-- Je le crois, Sancho, dit don Quichotte; va donc, à la bonne heure, et que Dieu te conduise.»
Sancho partit comme un trait, mettant l'âne au grand trot, et arriva bientôt près de la belle chasseresse. Il descendit de son bât, se mit à deux genoux devant elle, et lui dit:
«Belle et noble dame, ce chevalier qu'on aperçoit là-bas, appelé le _chevalier des Lions, _est mon maître, et moi je suis son écuyer, qu'on appelle en sa maison Sancho Panza. Le susdit _chevalier des Lions, _qu'on appelait, il n'y a pas longtemps, celui de _la Triste-Figure, _m'envoie demander à Votre Grandeur qu'elle daigne et veuille bien lui permettre que, sous votre bon plaisir et consentement, il vienne mettre en oeuvre son désir, qui n'est autre, suivant ce qu'il dit et ce que je pense, que de servir votre haute fauconnerie et incomparable beauté. En lui donnant cette permission, Votre Seigneurie fera une chose qui tournera à son profit, tandis que mon maître en recevra grande faveur et grand contentement.
-- Assurément, bon écuyer, répondit la dame, vous avez rempli votre ambassade avec toutes les formalités qu'exigent de pareils messages. Levez-vous de terre, car il n'est pas juste que l'écuyer d'un aussi grand chevalier que celui de la _Triste-Figure, _dont nous savons ici beaucoup de nouvelles, reste sur ses genoux. Levez-vous, ami, et dites à votre seigneur qu'il soit le bienvenu, et que nous nous offrons à son service, le duc mon époux et moi, dans une maison de plaisance que nous avons près d'ici.»
Sancho se releva, non moins surpris des attraits de la belle dame que de son excessive courtoisie, et surtout de lui avoir entendu dire qu'elle savait des nouvelles de son seigneur le _chevalier _de _la Triste-Figure, _qu'elle n'avait point appelé le _chevalier des Lions, s_ans doute parce qu'il s'était donné trop récemment ce nom-là.
«Dites-moi, frère écuyer, lui demanda la duchesse (dont on n'a jamais su que le titre, mais dont le nom est encore ignoré[185]), dites-moi, n'est-ce pas de ce chevalier votre maître qu'il circule une histoire imprimée? N'est-ce pas lui qui s'appelle _l'ingénieux hidalgo don Quichotte de la Manche, _et n'a-t-il point pour dame de son âme une certaine Dulcinée du Toboso?
-- C'est lui-même, madame, répondit Sancho, et ce sien écuyer, qui figure ou doit figurer dans cette histoire, qu'on appelle Sancho Panza, c'est moi, pour vous servir, à moins qu'on ne m'ait changé en nourrice, je veux dire qu'on ne m'ait changé à l'imprimerie.
-- Tout cela me réjouit fort, dit la duchesse. Allez, frère Panza, dites à votre seigneur qu'il soit le bienvenu dans mes terres, et qu'il ne pouvait rien m'arriver qui me donnât plus de satisfaction que sa présence.»
Avec une aussi agréable réponse, Sancho retourna plein de joie près de son maître, auquel il rapporta tout ce que lui avait dit la grande dame, dont il élevait au ciel, dans ses termes rustiques, la beauté merveilleuse, la grâce et la courtoisie. Don Quichotte se mit gaillardement en selle, s'affermit bien sur ses étriers, arrangea sa visière, donna de l'éperon à Rossinante, et, prenant un air dégagé, alla baiser les mains à la duchesse, laquelle avait fait appeler le duc son mari, et lui racontait, pendant que don Quichotte s'avançait à leur rencontre, l'ambassade qu'elle venait de recevoir. Tous deux avaient lu la première partie de cette histoire, et connaissaient par elle l'extravagante humeur de don Quichotte. Aussi l'attendaient-ils avec une extrême envie de le connaître, dans le dessein de se prêter à son humeur, d'aborder en tout ce qu'il leur dirait, enfin de le traiter en chevalier errant tous les jours qu'il passerait auprès d'eux, avec toutes les cérémonies usitées dans les livres de chevalerie, qu'ils avaient lus en grand nombre, car ils en étaient très- friands.
En ce moment parut don Quichotte, la visière haute, et, comme il fit mine de mettre pied à terre, Sancho se hâta d'aller lui tenir l'étrier. Mais il fut si malchanceux qu'en descendant du grison, il se prit un pied dans la corde du bât, de telle façon qu'il ne lui fut plus possible de s'en dépêtrer, et qu'il y resta pendu, ayant la bouche et la poitrine par terre. Don Quichotte, qui n'avait pas l'habitude de descendre de cheval sans qu'on lui tînt l'étrier, pensant que Sancho était déjà venu le lui prendre, se jeta bas de tout le poids de son corps, emportant avec lui la selle de Rossinante, qui sans doute était mal sanglé, si bien que la selle et lui tombèrent ensemble par terre, non sans grande honte de sa part, et mille malédictions qu'il donnait entre ses dents au pauvre Sancho, qui avait encore le pied dans l'entrave. Le duc envoya ses chasseurs au secours du chevalier et de l'écuyer. Ceux-ci relevèrent don Quichotte, qui, tout maltraité de sa chute, clopinant et comme il put, allait s'agenouiller devant Leurs Seigneuries; mais le duc ne voulut pas y consentir; au contraire, il descendit aussi de cheval, et fut embrasser don Quichotte.
«Je regrette, lui dit-il, seigneur _chevalier de la Triste-Figure, _que la première figure que fasse Votre Grâce sur mes terres soit aussi désagréable qu'on vient de le voir; mais négligences d'écuyer sont souvent causes de pires événements.
-- Celui qui me procure l'honneur de vous voir, ô valeureux prince, répondit don Quichotte, ne peut en aucun cas être désagréable, quand même ma chute n'aurait fini qu'au fond des abîmes, car la gloire de vous avoir vu aurait suffi pour m'en tirer et m'en relever. Mon écuyer, maudit soit-il de Dieu! sait mieux délier la langue pour dire des malices, que lier et sangler une selle pour qu'elle tienne bon. Mais, de quelque manière que je me trouve, tombé ou relevé, à pied ou à cheval, je serai toujours à votre service et à celui de madame la duchesse, votre digne compagne, digne souveraine de la beauté et princesse universelle de la courtoisie.
-- Doucement, doucement, mon seigneur don Quichotte, dit le duc; là où règne madame doña Dulcinée du Toboso, il n'est pas juste de louer d'autres attraits.»
En ce moment Sancho s'était débarrassé du lacet, et se trouvant près de là, il prit la parole avant que son maître répondît:
«On ne peut nier, dit-il, que madame Dulcinée du Toboso ne soit extrêmement belle, et j'en jurerais par serment; mais où l'on y pense le moins saute le lièvre, et j'ai ouï dire que ce qu'on appelle la nature est comme un potier qui fait des vases de terre. Celui qui fait un beau vase peut bien en faire deux, trois et cent. Si je dis cela, c'est qu'en bonne foi de Dieu madame la duchesse n'a rien à envier à notre maîtresse madame Dulcinée du Toboso.»
Don Quichotte, se tournant alors vers la duchesse, lui dit:
«Il faut que Votre Grandeur s'imagine que jamais au monde chevalier errant n'eut un écuyer plus grand parleur et plus agréable plaisant que le mien, et il prouvera la vérité de ce que je dis, si Votre Haute Excellence veut bien me garder quelques jours à son service.»
La duchesse répondit:
«De ce que le bon Sancho soit plaisant, je l'en estime davantage, car c'est signe qu'il est spirituel. Les bons mots, les saillies, le fin badinage ne sont point, comme Votre Grâce le sait parfaitement, seigneur don Quichotte, le partage des esprits lourds et grossiers; et, puisque le bon Sancho est rieur et plaisant, je le tiens désormais pour homme d'esprit.
-- Et bavard, ajouta don Quichotte.
-- Tant mieux, reprit le duc, car beaucoup de bons mots ne se peuvent dire en peu de paroles. Mais, pour que nous ne perdions pas nous-mêmes le temps à parler, marchons, et que le grand _chevalier de la Triste-Figure..._
-- Le chevalier des Lions, doit dire Votre Altesse, interrompit Sancho, car il n'y a plus de triste figure. L'enseigne est celle des Lions.
-- Je dis, poursuivit le duc, que le seigneur _chevalier des Lions _nous accompagne à un mien château qui est ici près; il y recevra l'accueil si justement dû à si haute personne, et que la duchesse et moi ne manquons jamais de faire à tous les chevaliers errants qui s'y présentent.»
Sancho, cependant, avait relevé et sanglé la selle de Rossinante. Don Quichotte étant remonté sur son coursier, et le duc sur un cheval magnifique, ils mirent la duchesse entre eux deux, et prirent le chemin du château. La duchesse appela Sancho et le fit marcher à côté d'elle, car elle s'amusait beaucoup d'entendre ses saillies bouffonnes. Sancho ne se fit pas prier, et, se mêlant à travers les trois seigneurs, il se mit de quart dans la conversation, au grand plaisir de la duchesse et de son mari, pour qui c'était une véritable bonne fortune d'héberger dans leur château un tel chevalier errant et un tel écuyer parlant.
Chapitre XXXI
_Qui traite d'une foule de grandes choses_
Sancho ne se sentait pas d'aise de se voir ainsi en privauté avec la duchesse, se figurant qu'il allait trouver dans ce château ce qu'il avait déjà trouvé chez don Diego et chez Basile; et, toujours enclin aux douceurs d'une bonne vie, il prenait par les cheveux, chaque fois qu'elle s'offrait, l'occasion de faire bombance. L'histoire raconte qu'avant qu'ils arrivassent au château ou maison de plaisance, le duc prit les devants, et donna des ordres à tous ses domestiques sur la manière dont ils devaient traiter don Quichotte. Dès que celui-ci parut avec la duchesse aux portes du château, deux laquais ou palefreniers en sortirent, couverts jusqu'aux pieds d'espèces de robes de chambre en satin cramoisi, lesquels, ayant pris don Quichotte entre leurs bras, l'enlevèrent de la selle, et lui dirent:
«Que Votre Grandeur aille maintenant descendre de son palefroi madame la duchesse.»
Don Quichotte obéit; mais, après force compliments et cérémonies, après force prières et refus, la duchesse l'emporta dans sa résistance. Elle ne voulut descendre de son palefroi que dans les bras du duc, disant qu'elle ne se trouvait pas digne de charger un si grand chevalier d'un si inutile fardeau. Enfin, le duc vint lui faire mettre pied à terre, et, quand ils entrèrent dans une vaste cour d'honneur, deux jolies damoiselles s'approchèrent et jetèrent sur les épaules de don Quichotte un long manteau de fine écarlate. Aussitôt toutes les galeries de la cour se couronnèrent des valets de la maison qui disaient à grands cris: «Bienvenue soit la fleur et la crème des chevaliers errants!» et qui versaient à l'envi des flacons d'eau de senteur sur don Quichotte et ses illustres hôtes. Tout cela ravissait don Quichotte, et ce jour fut le premier de sa vie où il se crut et se reconnut chevalier errant véritable et non fantastique, en se voyant traiter de la même manière qu'il avait lu qu'on traitait les chevaliers errants dans les siècles passés.
Sancho, laissant là le grison, s'était cousu aux jupons de la duchesse; et il entra avec elle dans le château. Mais bientôt, se sentant un remords de conscience de laisser son âne tout seul, il s'approcha d'une vénérable duègne, qui était venue avec d'autres recevoir la duchesse, et lui dit à voix basse:
«Madame Gonzalez, ou comme on appelle Votre Grâce...
-- Je m'appelle doña Rodriguez de Grijalva[186], répondit la duègne; qu'y a-t-il pour votre service, frère?
-- Je voudrais, répliqua Sancho, que Votre Grâce me fît celle de sortir devant la porte du château, où vous trouverez un âne qui est à moi. Ensuite Votre Grâce aura la bonté de le faire mettre ou de le mettre elle-même dans l'écurie; car le pauvre petit est un peu timide, et, s'il se voit seul, il ne saura plus que devenir.
-- Si le maître est aussi galant homme que le valet, repartit la duègne, nous avons fait là une belle trouvaille. Allez, frère, à la male heure pour vous et pour qui vous amène, et chargez-vous de votre âne; nous autres duègnes de cette maison ne sommes pas faites à semblables besognes.
-- Eh bien, en vérité, répondit Sancho, j'ai ouï dire à mon seigneur, qui est au fait des histoires, lorsqu'il racontait celle de Lancelot quand il vint de Bretagne, que les dames prenaient soin de lui et les duègnes de son bidet[187], et certes, pour ce qui est de mon âne, je ne le troquerais pas contre le bidet du seigneur Lancelot.
-- Frère, répliqua la duègne, si vous êtes bouffon de votre métier, gardez vos bons mots pour une autre occasion; attendez qu'ils semblent tels et qu'on vous les paye, car de moi vous ne tirerez rien qu'une figue.
-- Elle sera du moins bien mûre, repartit Sancho, pour peu qu'en fait d'années elle gagne le point sur Votre Grâce.
-- Fils de coquine! s'écria la duègne tout enflammée de colère, si je suis vieille ou non, c'est à Dieu que j'en rendrai compte, et non pas à vous, rustre, manant, mangeur d'ail!»
Cela fut dit d'une voix si haute que la duchesse l'entendit; elle tourna la tête, et, voyant la duègne tout agitée avec les yeux rouges de fureur, elle lui demanda contre qui elle en avait.
«J'en ai, répondit la duègne, contre ce brave homme, qui m'a demandé très-instamment d'aller mettre à l'écurie un sien âne qui est à la porte du château, me citant pour exemple que cela s'était fait je ne sais où, que des dames pansaient un certain Lancelot et des duègnes son bidet; puis, pour finir et par-dessus le marché, il m'a appelé vieille.
-- Oh! voilà ce que j'aurais pris pour affront, s'écria la duchesse, plus que tout ce qu'on aurait pu me dire.»
Et, se tournant vers Sancho:
«Prenez garde, ami Sancho, lui dit-elle, que doña Rodriguez est encore toute jeune, et que ces longues coiffes que vous lui voyez, elle les porte plutôt à cause de l'autorité de sa charge et de l'usage qui le veut ainsi, qu'à cause des années.
-- Qu'il ne me reste pas une heure à vivre, répondit Sancho, si je l'ai dit dans cette intention; oh! non; si j'ai parlé de la sorte, c'est que ma tendresse est si grande pour mon âne, que je ne croyais pas pouvoir le recommander à une personne plus charitable que madame doña Rodriguez.»
Don Quichotte, qui entendait tout cela, ne put s'empêcher de dire:
«Sont-ce là, Sancho, des sujets de conversation pour un lieu tel que celui-ci?
-- Seigneur, répondit Sancho, chacun parle de la nécessité où il se trouve quand il la sent. Ici je me suis souvenu du grison, et ici j'ai parlé de lui; et si je m'en fusse souvenu à l'écurie, c'est là que j'en aurais parlé.
-- Sancho est dans le vrai et le certain, ajouta le duc, et je ne vois rien à lui reprocher. Quant au grison, il aura sa ration à bouche que veux-tu; et que Sancho perde tout souci; on traitera son âne comme lui-même.»
Au milieu de ces propos, qui divertissaient tout le monde, hors don Quichotte, on arriva aux appartements du haut, et l'on fit entrer don Quichotte dans une salle ornée de riches tentures d'or et de brocart. Six demoiselles vinrent le désarmer et lui servir de pages, toutes bien averties par le duc et la duchesse de ce qu'elles devaient faire, et bien instruites sur la manière dont il fallait traiter don Quichotte, pour qu'il s'imaginât et reconnût qu'on le traitait en chevalier errant.
Une fois désarmé, don Quichotte resta avec ses étroits hauts-de- chausses et son pourpoint de chamois, sec, maigre, allongé, les mâchoires serrées et les joues si creuses qu'elles se baisaient l'une l'autre dans la bouche; figure telle que, si les demoiselles qui le servaient n'eussent pas eu grand soin de retenir leur gaieté, suivant les ordres exprès qu'elles en avaient reçus de leurs seigneurs, elles seraient mortes de rire. Elles le prièrent de se déshabiller pour qu'on lui passât une chemise; mais il ne voulut jamais y consentir, disant que la décence ne seyait pas moins que la valeur aux chevaliers errants. Toutefois il demanda qu'on donnât la chemise à Sancho, et, s'étant enfermé avec lui dans une chambre où se trouvait un lit magnifique, il se déshabilla, et passa la chemise. Dès qu'il se vit seul avec Sancho:
«Dis-moi, lui dit-il, bouffon nouveau et imbécile de vieille date, trouves-tu bien d'outrager et de déshonorer une duègne aussi vénérable, aussi digne de respect que l'est celle-là? Était-ce bien le moment de te souvenir du grison? ou sont-ce des seigneurs capables de laisser manquer les bêtes, quand ils traitent les maîtres avec tant de magnificence? Au nom de Dieu, Sancho, corrige-toi, et ne montre pas la corde à ce point qu'on vienne à s'apercevoir que tu n'es tissu que d'une toile rude et grossière. Prends donc garde, pécheur endurci, que le seigneur est tenu d'autant plus en estime qu'il a des serviteurs plus honorables et mieux nés, et qu'un des plus grands avantages qu'ont les princes sur les autres hommes, c'est d'avoir à leur service des gens qui valent autant qu'eux. N'aperçois-tu point, esprit étroit et désespérant, qu'en voyant que tu es un rustre grossier et un méchant diseur de balivernes, on pensera que je suis quelque hobereau de colombier, ou quelque chevalier d'industrie? Non, non, ami Sancho; fuis ces écueils, fuis ces dangers; celui qui se fait beau parleur et mauvais plaisant trébuche au premier choc, et tombe au rôle de misérable bouffon. Retiens ta langue, épluche et rumine tes paroles avant qu'elles te sortent de la bouche, et fais attention que nous sommes arrivés en lieu tel, qu'avec l'aide de Dieu et la valeur de mon bras, nous devons en sortir avantagés, comme on dit, du tiers et du quart, en renommée et en fortune.»
Sancho promit très-sincèrement à son maître de se coudre la bouche, ou de se mordre la langue plutôt que de dire un mot qui ne fût pas à propos et mûrement considéré, comme il le lui ordonnait.
«Vous pouvez, ajouta-t-il, perdre à cet égard tout souci; ce ne sera jamais par moi qu'on découvrira qui nous sommes.»
Don Quichotte, cependant, acheva de s'habiller; il mit son baudrier et son épée, jeta sur ses épaules le manteau d'écarlate, ajusta sur sa tête une _montera _de satin vert que lui avaient donnée les demoiselles, et, paré de ce costume, il entra dans la grande salle, où il trouva les mêmes demoiselles, rangées sur deux files, autant d'un côté que de l'autre, et toutes portant des flacons d'eau de senteur, qu'elles lui versèrent sur les mains avec force révérences et cérémonies.
Bientôt arrivèrent douze pages, ayant à leur tête le maître d'hôtel, pour le conduire à la table où l'attendaient les maîtres du logis. Ils le prirent au milieu d'eux, et le menèrent, plein de pompe et de majesté, dans une autre salle, où l'on avait dressé une table somptueuse, avec quatre couverts seulement. Le duc et la duchesse s'avancèrent jusqu'à la porte de la salle pour le recevoir; ils étaient accompagnés d'un grave ecclésiastique, de ceux qui gouvernent les maisons des grands seigneurs; de ceux qui, n'étant pas nés grands seigneurs, ne sauraient apprendre à ceux qui le sont comment ils doivent l'être; de ceux qui veulent que la grandeur des grands se mesure à la petitesse de leur esprit; de ceux enfin qui, voulant instruire ceux qu'ils gouvernent à réduire leurs libéralités, les font paraître mesquins et misérables[188]. De ces gens-là sans doute était le grave religieux qui vint avec le duc et la duchesse à la rencontre de don Quichotte. Ils se firent mille courtoisies mutuelles, et finalement ayant placé don Quichotte entre eux, ils allèrent s'asseoir à la table. Le duc offrit le haut bout à don Quichotte, et, bien que celui-ci le refusât d'abord, les instances du duc furent telles qu'il dut à la fin l'accepter. L'ecclésiastique s'assit en face du chevalier, le duc et la duchesse aux deux côtés de la table. À tout cela Sancho se trouvait présent, stupéfait, ébahi des honneurs que ces princes rendaient à son maître. Quand il vit les cérémonies et les prières qu'adressait le duc à don Quichotte pour le faire asseoir au haut bout de la table, il prit la parole: