L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II

Chapter 2

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«Dans l'hôpital des fous, à Séville, il y avait un homme que ses parents avaient fait enfermer comme ayant perdu l'esprit. Il avait été gradué en droit canon par l'université d'Osuna; mais, selon l'opinion de bien des gens, quand même c'eût été par l'université de Salamanque, il n'en serait pas moins devenu fou. Au bout de quelques années de réclusion, ce licencié s'imagina qu'il avait recouvré le jugement et possédait le plein exercice de ses facultés. Dans cette idée, il écrivit à l'archevêque, en le suppliant avec instance, et dans les termes les plus sensés, de le tirer de la misère où il vivait, puisque Dieu, dans sa miséricorde, lui avait fait grâce de lui rendre la raison. Il ajoutait que ses parents, pour jouir de son bien, le tenaient enfermé, et voulaient, en dépit de la vérité, qu'il restât fou jusqu'à sa mort. Convaincu par plusieurs billets très-sensés et très-spirituels, l'archevêque chargea un de ses chapelains de s'informer, auprès du recteur de l'hôpital, si ce qu'écrivait ce licencié était bien exact, et même de causer avec le fou, afin que, s'il lui semblait avoir recouvré l'esprit, il le tirât de sa loge et lui rendît la liberté. Le chapelain remplit sa mission, et le recteur lui dit que cet homme était encore fou; que, bien qu'il parlât maintes fois comme une personne d'intelligence rassise, il éclatait à la fin en telles extravagances, qu'elles égalaient par le nombre et la grandeur tous les propos sensés qu'il avait tenus auparavant, comme on pouvait, au reste, s'en assurer en conversant avec lui. Le chapelain voulut faire l'expérience: il alla trouver le fou, et l'entretint plus d'une heure entière. Pendant tout ce temps, le fou ne laissa pas échapper un mot extravagant ou même équivoque; au contraire, il parla si raisonnablement, que le chapelain fut obligé de croire qu'il était totalement guéri. Entre autres choses, le fou accusa le recteur de l'hôpital. «Il me garde rancune, dit-il, et me dessert, pour ne pas perdre les cadeaux que lui font mes parents afin qu'il dise que je suis encore fou, bien qu'ayant des intervalles lucides. Le plus grand ennemi que j'aie dans ma disgrâce, c'est ma grande fortune: car, pour en jouir, mes héritiers portent un faux jugement et révoquent en doute la grâce que le Seigneur m'a faite en me rappelant de l'état de brute à l'état d'homme.» Finalement, le fou parla de telle sorte qu'il rendit le recteur suspect, qu'il fit paraître ses parents avaricieux et dénaturés, et se montra lui-même si raisonnable, que le chapelain résolut de le conduire à l'archevêque pour que celui- ci reconnût et touchât du doigt la vérité de cette affaire. Dans cette croyance, le bon chapelain pria le recteur de faire rendre au licencié les habits qu'il portait à son entrée dans l'hôpital. À son tour, le recteur le supplia de prendre garde à ce qu'il allait faire: car, sans nul doute, le licencié était encore fou. Mais ses remontrances et ses avis ne réussirent pas à détourner le chapelain de son idée. Le recteur obéit donc, en voyant que c'était un ordre de l'archevêque, et l'on remit au licencié ses anciens habits, qui étaient neufs et décents. Lorsqu'il se vit dépouillé de la casaque de fou et rhabillé en homme sage, il demanda par charité au chapelain la permission d'aller prendre congé de ses camarades les fous. Le chapelain répondit qu'il voulait l'accompagner et voir les fous qu'il y avait dans la maison. Ils montèrent en effet, et avec eux quelques personnes qui se trouvaient présentes. Quand le licencié arriva devant une cage où l'on tenait enfermé un fou furieux, bien qu'en ce moment tranquille et calme, il lui dit: «Voyez, frère, si vous avez quelque chose à me recommander: je retourne chez moi, puisque Dieu a bien voulu, dans son infinie miséricorde et sans que je le méritasse, me rendre la raison. Me voici en bonne santé et dans mon bon sens, car au pouvoir de Dieu rien n'est impossible. Ayez grande espérance en lui. Puisqu'il m'a remis en mon premier état, il pourra bien vous y remettre également, si vous avez confiance en sa bonté. J'aurai soin de vous envoyer quelques friands morceaux, et mangez-les de bon coeur: car, en vérité, je m'imagine, comme ayant passé par là, que toutes nos folies procèdent de ce que nous avons l'estomac vide et le cerveau plein d'air. Allons, allons, prenez courage: l'abattement dans les infortunes détruit la santé et hâte la mort.» Tous ces propos du licencié étaient entendus par un autre fou renfermé dans la cage en face de celle du furieux. Il se leva d'une vieille natte de jonc sur laquelle il était couché tout nu, et demanda à haute voix quel était celui qui s'en allait bien portant de corps et d'esprit. «C'est moi, frère, qui m'en vais, répondit le licencié: je n'ai plus besoin de rester ici, et je rends au ciel des grâces infinies pour la faveur qu'il m'a faite. -- Prenez garde à ce que vous dites, licencié mon ami, répliqua le fou, de peur que le diable ne vous trompe. Pliez la jambe, et restez tranquille dans votre loge, pour éviter l'aller et le retour. -- Je sais que je suis guéri, reprit le licencié, et rien ne m'oblige à recommencer les stations. -- Vous, guéri! s'écria le fou. À la bonne heure, et que Dieu vous conduise! Mais je jure par le nom de Jupiter, dont je représente sur la terre la majesté souveraine, que, pour ce seul péché que Séville commet aujourd'hui en vous tirant de cette maison et en vous tenant pour homme de bon sens, je la frapperai d'un tel châtiment que le souvenir s'en perpétuera dans les siècles des siècles, amen. Ne sais-tu pas, petit bachelier sans cervelle, que je puis le faire comme je le dis, puisque je suis Jupiter tonnant, et que je tiens dans mes mains les foudres destructeurs avec lesquels je menace et bouleverse le monde? Mais non: je veux bien n'imposer qu'un seul châtiment à cette ville ignorante: je ne ferai pas pleuvoir, ni sur elle ni sur tout son district, pendant trois années entières, qui se compteront depuis le jour et la minute où la menace en est prononcée. Ah! tu es libre, tu es bien portant, tu es raisonnable, et moi je suis attaché, je suis malade, je suis fou! Bien, bien, je pense à pleuvoir tout comme à me pendre.» Les assistants étaient restés fort attentifs aux cris et aux propos du fou; mais notre licencié, se tournant vers le chapelain, et lui prenant les mains avec intérêt: «Que Votre Grâce ne se mette point en peine, mon cher seigneur, lui dit-il, et ne fasse aucun cas de ce que ce fou vient de dire. S'il est Jupiter et qu'il ne veuille pas faire pleuvoir, moi, qui suis Neptune, le père et le dieu des eaux, je ferai tomber la pluie chaque fois qu'il me plaira et qu'il en sera besoin.» À cela le chapelain répondit: «Toutefois, seigneur Neptune, il ne convient pas de fâcher le seigneur Jupiter. Que votre Grâce demeure en sa loge; une autre fois, quand nous aurons mieux nos aises et notre temps, nous reviendrons vous chercher.» Le recteur et les assistants se mirent à rire, au point de faire presque rougir le chapelain. Quant au licencié, on le déshabilla, puis on le remit dans sa loge: et le conte est fini.

-- C'est donc là, seigneur barbier, reprit don Quichotte, ce conte qui venait si bien à point, qu'on ne pouvait se dispenser de nous le servir? Ah! seigneur du rasoir, seigneur du rasoir, combien est aveugle celui qui ne voit pas à travers la toile du tamis! Est-il possible que Votre Grâce ne sache pas que les comparaisons qui se font d'esprit à esprit, de courage à courage, de beauté à beauté, de noblesse à noblesse, sont toujours odieuses et mal reçues? Pour moi, seigneur barbier, je ne suis pas Neptune, le dieu des eaux, et n'exige que personne me tienne pour homme d'esprit, ne l'étant pas: seulement je me fatigue à faire comprendre au monde la faute qu'il commet en ne voulant pas renouveler en lui l'heureux temps où florissait la chevalerie errante. Mais notre âge dépravé n'est pas digne de jouir du bonheur ineffable dont jouirent les âges où les chevaliers errants prirent à charge et à tâche la défense des royaumes, la protection des demoiselles, l'assistance des orphelins, le châtiment des superbes et la récompense des humbles. La plupart des chevaliers qu'on voit aujourd'hui font plutôt bruire le satin, le brocart et les riches étoffes dont ils s'habillent, que la cotte de mailles dont ils s'arment. Il n'y a plus un chevalier qui dorme en plein champ, exposé à la rigueur du ciel, armé de toutes pièces de la tête aux pieds; il n'y en a plus un qui, sans quitter l'étrier et appuyé sur sa lance, ne songe qu'à tromper le sommeil, comme faisaient les chevaliers errants. Il n'y en a plus un qui sorte de ce bois pour pénétrer dans cette montagne; puis qui arrive sur une plage stérile et déserte, où bat la mer furieuse, et, trouvant amarré au rivage un petit bateau sans rames, sans voiles, sans gouvernail, sans agrès, s'y jette d'un coeur intrépide, et se livre aux flots implacables d'une mer sans fond, qui tantôt l'élèvent au ciel et tantôt l'entraînent dans l'abîme, tandis que lui, toujours affrontant la tempête, se trouve tout à coup, quand il y songe le moins, à plus de trois mille lieues de distance de l'endroit où il s'est embarqué, et, sautant sur une terre inconnue, rencontre des aventures dignes d'être écrites, non sur le parchemin, mais sur le bronze. À présent la paresse triomphe de la diligence, l'oisiveté du travail, le vice de la vertu, l'arrogance de la valeur, et la théorie de la pratique dans les armes, qui n'ont vraiment brillé de tout leur éclat que pendant l'âge d'or et parmi les chevaliers errants. Sinon, dites-moi, qui fut plus chaste et plus vaillant que le fameux Amadis de Gaule? qui plus spirituel que Palmerin d'Angleterre? qui plus accommodant et plus traitable que Tirant le Blanc? qui plus galant que Lisvart de Grèce? qui plus blessé et plus blessant que don Bélianis? qui plus intrépide que Périon de Gaule? qui plus entreprenant que Félix-Mars d'Hyrcanie? qui plus sincère qu'Esplandian? qui plus hardi que don Cirongilio de Thrace? qui plus brave que Rodomont? qui plus prudent que le roi Sobrin? qui plus audacieux que Renaud? qui plus invincible que Roland? qui plus aimable et plus courtois que Roger, de qui descendent les ducs de Ferrare, suivant Turpin, dans sa _Cosmographie__[13]_? Tous ces guerriers, et beaucoup d'autres que je pourrais nommer encore, seigneur curé, furent des chevaliers errants, lumière et gloire de la chevalerie. C'est de ceux-là, ou de semblables à ceux-là, que je voudrais que fussent les chevaliers de ma proposition au roi: s'ils étaient, Sa Majesté serait bien servie, épargnerait de grandes dépenses, et le Turc resterait à s'arracher la barbe. Avec tout cela, il faut bien que je reste dans ma loge, puisque le chapelain ne veut pas m'en tirer, et si Jupiter, comme a dit le barbier, ne veut pas qu'il pleuve, je suis ici, moi, pour faire pleuvoir quand il m'en prendra fantaisie: et je dis cela pour que le seigneur Plat-à- Barbe sache que je le comprends.

-- En vérité, seigneur don Quichotte, répondit le barbier, je ne parlais pas pour vous déplaire, et que Dieu m'assiste autant que mon intention fut bonne! Votre Grâce ne doit pas se fâcher.

-- Si je dois me fâcher ou non, répliqua don Quichotte, c'est à moi de le savoir.»

Alors le curé prenant la parole:

«Bien que je n'aie presque pas encore ouvert la bouche, dit-il, je ne voudrais pas conserver un scrupule qui me tourmente et me ronge la conscience, et qu'a fait naître en moi ce que vient de dire le seigneur don Quichotte.

-- Pour bien d'autres choses le seigneur curé a pleine permission, répondit don Quichotte: il peut donc exposer son scrupule, car il n'est pas agréable d'avoir la conscience bourrelée.

-- Eh bien donc, reprit le curé, avec ce sauf-conduit, je dirai que mon scrupule est que je ne puis me persuader en aucune façon que cette multitude de chevaliers errants dont Votre Grâce, seigneur don Quichotte, vient de faire mention, aient été réellement et véritablement des gens de chair et d'os vivant dans ce monde: j'imagine, au contraire, que tout cela n'est que fiction, fable, mensonge, rêves contés par des hommes éveillés, ou, pour mieux dire, à demi dormants.

-- Ceci est une autre erreur, répondit don Quichotte, dans laquelle sont tombés un grand nombre de gens qui ne croient pas qu'il y ait eu de tels chevaliers au monde. Quant à moi, j'ai cherché bien souvent, avec toutes sortes de personnes et en toutes sortes d'occasions, à faire luire la lumière de la vérité sur cette illusion presque générale. Quelquefois je n'ai pu réussir: d'autres fois je suis venu à bout de mon dessein, en l'appuyant sur les bases de la vérité. Cette vérité est si manifeste, que je serais tenté de dire que j'ai vu, de mes propres yeux, Amadis de Gaule; que c'était un homme de haute taille, blanc de visage, la barbe bien plantée, quoique noire, et le regard moitié doux, moitié sévère, bref dans ses propos, lent à se mettre en colère et prompt à s'apaiser. De la même manière que je viens d'esquisser Amadis, je pourrais peindre et décrire tous les chevaliers que mentionnent les histoires du monde entier: car, par la conviction où je suis qu'ils furent tels que le racontent leurs histoires, par les exploits qu'ils firent et le caractère qu'ils eurent, on peut, en bonne philosophie, déduire quels furent leurs traits, leur stature et la couleur de leur teint.

-- Quelle taille semble-t-il à Votre Grâce, mon seigneur don Quichotte, demanda le barbier, que devait avoir le géant Morgant?

-- En fait de géants, répondit don Quichotte, les opinions sont partagées sur la question de savoir s'il y en eut ou non dans le monde. Mais la sainte Écriture, qui ne peut manquer d'un atome à la vérité, nous prouve qu'il y en eut, lorsqu'elle nous raconte l'histoire de cet énorme Philistin, Goliath, qui avait sept coudées et demie de haut[14], ce qui est une grandeur démesurée. On a également trouvé, dans l'île de Sicile, des os de jambes et d'épaules dont la longueur prouve qu'ils appartenaient à des géants aussi hauts que de hautes tours. C'est une vérité que démontre la géométrie. Toutefois, je ne saurais trop dire avec certitude quelle fut la taille du géant Morgant; mais j'imagine qu'elle n'était pas très-grande, et ce qui me fait pencher pour cet avis, c'est que je trouve, dans l'histoire qui fait une mention particulière de ses prouesses[15], qu'il dormait très- souvent sous l'abri d'un toit; et, puisqu'il trouvait des maisons capables de le contenir, il est clair que sa taille n'était pas démesurée.

-- Rien de plus juste», reprit le curé, lequel, prenant plaisir à lui entendre dire de si grandes extravagances, lui demanda quelle idée il se faisait des visages de Renaud de Montauban, de Roland et des autres douze pairs de France, qui tous avaient été chevaliers errants.

«De Renaud, répondit don Quichotte, j'oserais dire qu'il avait la face large, le teint vermeil, les yeux à fleur de tête et toujours en mouvement: qu'il était extrêmement chatouilleux et colérique, ami des larrons et des hommes perdus. Quant à Roland, ou Rotoland, ou Orland (car les histoires lui donnent tous ces noms), je suis d'avis, ou plutôt j'affirme qu'il fut de moyenne stature, large des épaules, un peu cagneux des genoux, le teint brun, la barbe rude et rousse, le corps velu, le regard menaçant, la parole brève; mais courtois, affable et bien élevé.

-- Si Roland ne fut pas un plus gentil cavalier que ne le dit Votre Grâce, répliqua le barbier, il ne faut plus s'étonner que madame Angélique la Belle le dédaignât pour les grâces séduisantes que devait avoir le petit More à poil follet à qui elle livra ses charmes; et vraiment elle montra bon goût en préférant la douceur de Médor à la rudesse de Roland.

-- Cette Angélique, seigneur curé, reprit don Quichotte, fut une créature légère et fantasque, une coureuse, une écervelée, qui laissa le monde aussi plein de ses impertinences que de la renommée de sa beauté. Elle méprisa mille grands seigneurs, mille chevaliers braves et spirituels[16], et se contenta d'un petit page au menton cotonneux, sans naissance, sans fortune, sans autre renom que celui qu'avait pu lui donner le fidèle attachement qu'il conserva pour son ami[17]. Le fameux chantre de sa beauté, le grand Arioste, n'osant ou ne voulant pas chanter les aventures qu'eut cette dame après sa vile faiblesse, et qui ne furent pas assurément trop honnêtes, la laisse tout à coup, en disant: _Et de quelle manière elle reçut le sceptre du Catay, un autre le dira peut-être en chantant sur une meilleure lyre. _Sans doute ces mots furent comme une prophétie, car les poëtes se nomment aussi _vates, _qui veut dire devins: et la prédiction se vérifia si bien, que, depuis lors, un fameux poëte andalou chanta ses larmes, et un autre poëte castillan, unique en renommée, chanta sa beauté.[18]

-- Dites-moi, seigneur don Quichotte, reprit en ce moment le barbier, ne s'est-il pas trouvé quelque poëte qui ait fait quelque satire contre cette dame Angélique, parmi tant d'autres qui ont fait son éloge?

-- Je crois bien, répondit don Quichotte, que si Sacripant ou Roland eussent été poëtes, ils auraient joliment savonné la tête à la demoiselle; car c'est le propre des poëtes dédaignés par leurs dames, feintes ou non feintes, par celles enfin qu'ils ont choisies pour maîtresses de leurs pensées, de se venger par des satires et des libelles diffamatoires: vengeance indigne assurément d'un coeur généreux. Mais jusqu'à présent, il n'est pas arrivé à ma connaissance un seul vers injurieux contre cette Angélique qui bouleversa le monde[19].

-- Miracle!» s'écria le curé... et tout à coup ils entendirent la nièce et la gouvernante, qui avaient, depuis quelques instants, quitté la conversation, jeter de grands cris dans la cour: ils se levèrent et coururent tous au bruit.

Chapitre II

_Qui traite de la notable querelle qu'eut Sancho Panza avec la nièce et la gouvernante de don Quichotte, ainsi que d'autres événements gracieux_

L'histoire raconte[20] que les cris qu'entendirent don Quichotte, le curé et le barbier, venaient de la nièce et de la gouvernante, lesquelles faisaient tout ce tapage en parlant à Sancho, qui voulait à toute force entrer voir son maître, tandis qu'elles lui défendaient la porte.

«Que veut céans ce vagabond? s'écriait la gouvernante; retournez chez vous, frère, car c'est vous et nul autre qui embauchez et pervertissez mon seigneur, et qui l'emmenez promener par ces déserts.

-- Gouvernante de Satan, répondit Sancho, l'embauché, le perverti et l'emmené par ces déserts, c'est moi et non pas ton maître. Lui m'a emmené à travers le monde, et vous vous trompez de la moitié du juste prix. Lui, dis-je, m'a tiré de ma maison par des tricheries, en me promettant une île que j'attends encore à présent.[21]

-- Que de mauvaises îles t'étouffent, Sancho maudit, reprit la nièce: et qu'est-ce que c'est que des îles? Sans doute quelque chose à manger, goulu, glouton que tu es!

-- Ce n'est pas quelque chose à manger, répondit Sancho, mais bien à gouverner, et mieux que quatre villes ensemble, et mieux que par quatre alcaldes de cour.

-- Avec tout cela, reprit la gouvernante, vous n'entrerez pas ici, sac de méchancetés, tonneau de malices; allez gouverner votre maison et piocher votre coin de terre, et laissez là vos îles et vos îlots.»

Le curé et le barbier se divertissaient fort à écouter ce dialogue des trois personnages; mais don Quichotte, craignant que Sancho ne lâchât sa langue, et avec elle un tas de malicieuses simplicités qui pourraient bien ne pas tourner à l'avantage de son maître, l'appela, fit taire les deux femmes, et leur commanda de le laisser entrer. Sancho entra, et le curé et le barbier prirent congé de don Quichotte, dont la guérison leur sembla désespérée quand ils eurent reconnu combien il était imbu de ses égarements et entêté de sa malencontreuse chevalerie.

«Vous allez voir, compère, dit le curé au barbier, comment, un beau jour, quand nous y penserons le moins, notre hidalgo reprendra sa volée.

-- Je n'en fais aucun doute, répondit le barbier: mais je ne suis pas encore si confondu de la folie du maître que de la simplicité de l'écuyer, qui s'est si bien chaussé son île dans la cervelle que rien au monde ne pourrait le désabuser.

-- Dieu prenne pitié d'eux! reprit le curé: mais soyons à l'affût, pour voir où aboutira cet assortiment d'extravagances de tel chevalier et de tel écuyer, car on dirait qu'ils ont été coulés tous deux dans le même moule, et que les folies du maître sans les bêtises du valet ne vaudraient pas une obole.

-- Cela est vrai, ajouta le barbier; mais je voudrais bien savoir ce qu'ils vont comploter entre eux à cette heure.

-- Soyez tranquille, répondit le curé, je suis sûr que la nièce ou la gouvernante nous contera la chose, car elles ne sont pas femmes à se faire faute de l'écouter.»

Cependant don Quichotte s'était enfermé avec Sancho dans son appartement. Quand ils se virent seuls, il lui dit:

«Je suis profondément peiné, Sancho, que tu aies dit et que tu dises que c'est moi qui t'ai enlevé de ta chaumière, quand tu sais bien que je ne suis pas resté dans ma maison. Ensemble nous sommes partis, ensemble nous avons fait voyage. La même fortune, la même chance a couru pour tous les deux. Si l'on t'a berné une fois, cent fois on m'a moulu de coups: voilà l'avantage que j'ai gardé sur toi.

-- C'était fort juste et fort raisonnable, répondit Sancho: car, à ce que m'a dit Votre Grâce, les mésaventures sont plus le fait des chevaliers errants que de leurs écuyers.

-- Tu te trompes, Sancho, dit don Quichotte, d'après la maxime: _Quando caput dolet, _etc.[22]

-- Je n'entends pas d'autre langue que la mienne, répondit Sancho.

-- Je veux dire, reprit don Quichotte, que quand la tête a mal tous les membres souffrent. Ainsi, puisque je suis ton maître et seigneur, je suis ta tête, et tu es ma partie, étant mon valet. Par cette raison, le mal que je ressens doit te faire mal comme le tien à moi.

-- C'est ce qui devrait être, repartit Sancho: mais pendant qu'on me bernait, moi membre, ma tête était derrière le mur, qui me regardait voler par les airs sans éprouver la moindre douleur. Et puisque les membres sont obligés sentir le mal de la tête, elle, à son tour, devrait être obligée de sentir leur mal.

-- Voudrais-tu dire à présent, Sancho, répondit don Quichotte, que je ne souffrais pas pendant qu'on te bernait? Si tu le dis, cesse de le dire et de le penser, car j'éprouvais alors plus de douleur dans mon esprit que toi dans ton corps. Mais laissons cela pour le moment; un temps viendra où nous pourrons peser la chose et la mettre à son vrai point. Dis-moi, maintenant, ami Sancho, qu'est- ce qu'on dit de moi dans le pays? En quelle opinion suis-je parmi le vulgaire, parmi les hidalgos, parmi les chevaliers? Que dit-on de ma valeur, de mes exploits, de ma courtoisie? Comment parle-t- on de la résolution que j'ai prise de ressusciter et de rendre au monde l'ordre oublié de la chevalerie errante? Finalement, Sancho, je veux que tu me dises à ce propos tout ce qui est venu à tes oreilles, et cela sans ajouter au bien, sans ôter au mal la moindre chose. Il appartient à un loyal vassal de dire à son seigneur la vérité, de la lui montrer sous son véritable visage, sans que l'adulation l'augmente ou qu'un vain respect la diminue. Et je veux que tu saches, Sancho, que, si la vérité arrivait à l'oreille des princes toute nue et sans les ornements de la flatterie, on verrait courir d'autres siècles, et d'autres âges passeraient pour l'âge de fer avant le nôtre, que j'imagine devoir être l'âge d'or. Que ceci te serve d'avertissement, Sancho, pour qu'avec bon sens et bonne intention tu rendes à mes oreilles la vérité que tu peux savoir sur tout ce que je t'ai demandé.