L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II
Chapter 18
Celui qui a traduit cette grande histoire de l'original écrit par son premier auteur, Cid Hamet Ben-Engéli, dit qu'en arrivant au chapitre qui suit l'aventure de la caverne de Montésinos, il trouva ces propres paroles écrites en marge, et de la main d'Hamet lui-même:
«Je ne puis comprendre ni me persuader qu'il soit réellement arrivé au valeureux don Quichotte ce que rapporte le précédent chapitre. La raison en est que toutes les aventures arrivées jusqu'à présent ont été possibles et vraisemblables; mais, quant à l'aventure de la caverne, je ne vois aucun moyen de la tenir pour véritable, tant elle sort des limites de la raison. Penser que don Quichotte ait menti, lui, le plus véridique hidalgo et le plus noble chevalier de son temps, c'est impossible; il n'eût pas dit un mensonge, dût-on le cribler de flèches. D'un autre côté, je considère qu'il raconta cette histoire avec toutes les circonstances ci-dessus rapportées, sans avoir pu fabriquer en si peu de temps un tel assemblage d'extravagances. Si donc cette aventure paraît apocryphe, ce n'est pas ma faute, et, sans affirmer qu'elle soit fausse ou qu'elle soit vraie, je l'écris. Toi, lecteur, puisque tu es prudent et sage, juge la chose comme il te plaira, car je ne dois ni ne peux rien de plus. Toutefois on tient pour certain qu'au moment de sa mort, don Quichotte se rétracta, et dit qu'il l'avait inventée parce qu'il lui sembla qu'elle cadrait merveilleusement avec les aventures qu'il avait lues dans ses livres.»
Cela dit, l'historien continue de la sorte:
Le cousin s'émerveilla aussi bien de l'audace de Sancho que de la patience de son maître, et jugea que de la joie qu'éprouvait celui-ci d'avoir vu sa dame Dulcinée du Toboso, même enchantée, lui était venue cette humeur bénigne qu'il montrait alors; car, autrement, Sancho avait dit certaines paroles et tenu certains propos qui lui faisaient mériter d'être moulu sous le bâton. Réellement le cousin trouva qu'il avait été fort impertinent envers son seigneur, auquel il dit:
«Quant à moi, seigneur don Quichotte de la Manche, je donne pour plus que bien employé le voyage que j'ai fait avec Votre Grâce, car j'y ai gagné quatre choses; la première, d'avoir connu Votre Grâce, ce que je tiens à grand honneur; la seconde, d'avoir appris ce que renferme cette caverne de Montésinos, ainsi que les transformations du Guadiana et des lagunes de Ruidéra, qui me serviront beaucoup pour _l'Ovide espagnol _que j'ai sur le métier; la troisième, d'avoir découvert l'antiquité des cartes. On devait, en effet, s'en servir pour le moins à l'époque de l'empereur Charlemagne, suivant ce qu'on peut inférer des paroles que vous avez entendu dire à Durandart, lorsque, après ce long discours que lui fit Montésinos, il s'éveilla en disant: «Patience, et battons les cartes.» Cette expression, cette façon de parler, il n'a pu l'apprendre étant enchanté, mais lorsqu'il était encore en France, et à l'époque dudit empereur Charlemagne. C'est une vérification qui me vient tout à point pour l'autre livre que je suis en train de composer, lequel s'intitule _Supplément à Virgile Polydore sur l'invention des antiquités. _Je crois que, dans le sien, il a oublié de mentionner l'invention des cartes; moi je l'indiquerai maintenant, ce qui sera chose de grande importance, surtout en citant pour autorité un auteur aussi grave, aussi véridique que le seigneur Durandart[153]. La quatrième, c'est d'avoir appris avec certitude où est la source du fleuve Guadiana, jusqu'à présent ignorée de tout le monde.
-- Votre Grâce a parfaitement raison, dit don Quichotte; mais je voudrais savoir, si Dieu vous fait la grâce qu'on vous accorde l'autorisation d'imprimer vos livres[154], ce dont je doute, à qui vous pensez les adresser.
-- Il y a des seigneurs et des grands en Espagne à qui l'on peut en faire hommage, répondit le cousin.
-- Pas beaucoup, reprit don Quichotte; non point qu'ils n'en soient dignes, mais parce qu'ils ne veulent point accepter des dédicaces, pour ne pas être tenus à la reconnaissance qui semble due au travail et à la courtoisie de leurs auteurs. Je connais un prince, moi, qui peut remplacer tous les autres, et avec tant d'avantages, que, si j'osais dire de lui tout ce que je pense, j'éveillerais peut-être l'envie dans plus d'un coeur généreux[155]. Mais laissons cela pour un temps plus opportun, et cherchons où nous gîter cette nuit.
-- Non loin d'ici, dit le cousin, est un ermitage où fait sa demeure un ermite qui, dit-on, a été soldat, et qui a la réputation d'être bon chrétien, homme de sens et fort charitable. Tout près de l'ermitage est une petite maison qu'il a bâtie lui- même; bien qu'étroite, elle peut recevoir des hôtes.
-- Est-ce que par hasard cet ermite a des poules? demanda Sancho.
-- Peu d'ermites en manquent, répondit don Quichotte, car ceux d'aujourd'hui ne ressemblent pas à ceux des déserts d'Égypte, qui s'habillaient de feuilles de palmier, et vivaient des racines de la terre. Mais n'allez pas entendre que, parce que je parle bien des uns, je parle mal des autres; je veux seulement dire que les pénitences d'aujourd'hui n'ont plus la rigueur et l'austérité de celles d'autrefois; mais tous les ermites n'en sont pas moins vertueux. Du moins c'est ainsi que je les juge, et, lorsque tout va de travers, l'hypocrite qui feint la vertu fait moins mal que le pécheur public.»
Ils en étaient là quand ils virent venir à eux un homme à pied qui marchait en toute hâte, et chassait devant lui à grands coups de gaule un mulet chargé de lances et de hallebardes. En arrivant près d'eux, il les salua et passa outre:
«Brave homme, lui dit don Quichotte, arrêtez-vous un peu; il semble que vous allez plus vite que ce mulet n'en a l'envie.
-- Je ne puis m'arrêter, seigneur, répondit l'homme, car les armes que vous me voyez porter doivent servir demain; ainsi je n'ai pas de temps à perdre; adieu donc. Mais, si vous voulez savoir pourquoi je porte ces armes, je pense m'héberger cette nuit dans l'hôtellerie qui est plus haut que l'ermitage, et, si vous suivez le même chemin, vous me trouverez là, et je vous conterai des merveilles; adieu encore un coup.»
Cela dit, il poussa si bien le mulet que don Quichotte n'eut pas le temps de lui demander quelles étaient ces merveilles qu'il avait à leur dire. Comme il était quelque peu curieux et tourmenté sans cesse du désir d'apprendre des choses nouvelles, il décida qu'on partirait à l'instant même, et qu'on irait passer la nuit à l'hôtellerie, sans toucher à l'ermitage où le cousin voulait s'arrêter. Ils montèrent donc à cheval et suivirent tous les trois le chemin direct de l'hôtellerie, où ils arrivèrent un peu avant la tombée de la nuit. Toutefois le cousin proposa à don Quichotte de passer à l'ermitage pour boire un coup. Dès que Sancho entendit cela, il y dirigea le grison, et don Quichotte l'y suivit avec le cousin. Mais la mauvaise étoile de Sancho voulut que l'ermite ne fût pas chez lui, ce que leur dit une sous-ermite[156] qu'ils trouvèrent dans l'ermitage. Ils lui demandèrent du meilleur cru. Elle répondit que son maître n'avait pas de vin, mais que, s'ils voulaient de l'eau à bon marché, elle leur en donnerait de grand coeur.
«Si j'avais soif d'eau, répondit Sancho, il y a des puits sur la route où je l'aurais étanchée. Ah! noces de Camache, abondance de la maison de don Diego, combien de fois j'aurai encore à vous regretter!»
Ils sortirent alors de l'ermitage et piquèrent du côté de l'hôtellerie. À quelque distance, ils rencontrèrent un jeune garçon qui cheminait devant eux, non très-vite, de façon qu'ils l'eurent bientôt rattrapé. Il portait sur l'épaule son épée comme un bâton, avec un paquet de hardes qui semblait contenir ses chausses, son manteau court et quelques chemises. Il était vêtu d'un pourpoint de velours, avec quelques restes de taillades en satin qui laissaient voir la chemise par-dessous. Ses bas étaient en soie, et ses souliers carrés à la mode de la cour. Son âge pouvait être de dix-huit à dix-neuf ans; il avait la figure joviale, la démarche agile, et s'en allait chantant des _séguidillas _pour charmer l'ennui et la fatigue du chemin. Quand ils arrivèrent près de lui, il achevait d'en chanter une que le cousin retint par coeur, et qui disait: «À la guerre me conduit ma nécessité; si j'avais de l'argent, je n'irais pas, en vérité.»
Le premier qui lui parla fut don Quichotte:
«Vous cheminez bien à la légère, seigneur galant, lui dit-il; et de quel côté? que nous le sachions, s'il vous plaît de le dire.
-- Cheminer si à la légère! répondit le jeune homme; c'est à cause de la chaleur et de la pauvreté; et où je vais? c'est à la guerre.
-- Comment! la pauvreté, s'écria don Quichotte; la chaleur, c'est plus croyable.
-- Seigneur, répliqua le jeune garçon, je porte dans ce paquet des grègues de velours, compagnes de ce pourpoint; si je les use sur la route, je ne pourrai pas m'en faire honneur dans la ville, et je n'ai pas de quoi en acheter d'autres. Pour cette raison aussi bien que pour me donner de l'air, je marche comme vous voyez, jusqu'à ce que je rejoigne des compagnies d'infanterie qui sont à douze lieues d'ici, et dans lesquelles je m'engagerai. Je ne manquerai pas alors d'équipages pour cheminer jusqu'au point d'embarquement, qu'on dit être Carthagène; j'aime mieux avoir le roi pour maître et seigneur, et le servir à la guerre, que de servir quelque ladre à la cour.
-- Mais Votre Grâce a-t-elle du moins une haute paye[157]? demanda le cousin.
-- Ah! répondit le jeune homme, si j'avais servi quelque grand d'Espagne ou quelque personnage important, à coup sûr elle ne me manquerait pas. Voilà ce que c'est que de servir en bonne condition; de la table des pages, on devient enseigne ou capitaine, ou l'on attrape quelque bonne pension. Mais moi, pauvre malheureux, je n'ai jamais servi que des solliciteurs de places, des gens de rien, venus on ne sait d'où, qui mettent leurs valets à la portion congrue, si maigre et si mince, que, pour payer l'empois d'un collet, il faut dépenser la moitié de ses gages. On tiendrait vraiment à miracle qu'un page d'aventure attrapât la moindre fortune.
-- Mais par votre vie, dites-moi, mon ami, demanda don Quichotte, est-il possible que, pendant les années que vous avez servi, vous n'ayez pu seulement attraper quelque livrée?
-- On m'en a donné deux, répondit le page; mais, de même qu'à celui qui quitte un couvent avant d'y faire profession on ôte la robe et le capuce pour lui rendre ses habits, de même mes maîtres me rendaient les miens dès qu'ils avaient fini les affaires qui les appelaient à la cour, et reprenaient les livrées qu'ils ne m'avaient données que par ostentation.
-- Notable vilenie! s'écria don Quichotte, mais toutefois félicitez-vous d'avoir quitté la cour avec une aussi bonne intention que celle qui vous pousse. Il n'y a rien, en effet, sur la terre de plus honorable et de plus profitable à la fois que de servir Dieu d'abord, puis son roi et seigneur naturel, principalement dans le métier des armes, par lesquelles on obtient, sinon plus de richesses, au moins plus d'honneur que par les lettres, comme je l'ai déjà dit maintes et maintes fois. S'il est vrai que les lettres ont plus fondé de majorats que les armes, ceux des armes ont je ne sais quoi de supérieur à ceux des lettres, et je sais bien quoi de noble et d'éclatant qui leur fait surpasser tous les autres. Ce que je vais vous dire à présent, gardez-le bien en votre mémoire, car vous y trouverez grand profit, et grand soulagement dans les peines du métier; c'est que vous éloigniez votre imagination de tous les événements funestes qui pourraient arriver. Le pire de tous est la mort, et, pourvu qu'elle soit glorieuse, le meilleur de tous est de mourir. On demandait à Jules César, ce vaillant empereur romain, quelle était la meilleure mort: «La subite et l'imprévue», répondit-il. Bien que cette réponse soit d'un gentil, privé de la connaissance du vrai Dieu, toutefois il disait bien, en ce qui est d'échapper au sentiment naturel à l'homme. Que l'on vous tue à la première rencontre, soit d'une décharge d'artillerie, soit des éclats d'une mine qui saute, qu'importe? c'est toujours mourir, et la besogne est faite. Suivant Térence, mieux sied au soldat d'être mort dans la bataille que vivant et sain dans la fuite, et le bon soldat acquiert juste autant de renommée qu'il montre d'obéissance envers ses capitaines et ceux qui ont droit de lui commander. Prenez garde, mon fils, qu'il sied mieux au soldat de sentir la poudre que le musc, et, si la vieillesse vous atteint dans cet honorable métier, fussiez-vous couvert de blessures, estropié, boiteux, du moins elle ne vous atteindra pas sans honneur, tellement que la pauvreté même ne pourra en obscurcir l'éclat. D'ailleurs, on s'occupe à présent de soulager et de nourrir les soldats vieux et estropiés; car il ne serait pas bien que l'on fît avec eux comme font ceux qui donnent la liberté à leurs nègres quand ils sont vieux et ne peuvent plus servir. En les chassant de la maison sous le titre d'affranchis, ils les font esclaves de la faim, dont la mort seule pourra les affranchir. Quant à présent, je ne veux rien vous dire de plus, sinon que vous montiez en croupe sur mon cheval jusqu'à l'hôtellerie; vous y souperez avec moi, et demain matin vous continuerez votre voyage; puisse Dieu vous le donner aussi bon que vos désirs le méritent!»
Le page refusa l'invitation de la croupe, mais il accepta celle du souper à l'hôtellerie, et, dans ce moment, Sancho, dit-on, se dit à lui-même:
«Diable soit de mon seigneur! est-il possible qu'un homme qui sait dire tant et de si belles choses, comme celles qu'il vient de débiter, dise avoir vu les bêtises impossibles qu'il raconte de la caverne de Montésinos? Allons, il faut en prendre son parti.»
Ils arrivèrent bientôt après à l'hôtellerie, au moment où la nuit tombait, et non sans grande joie de Sancho, qui se réjouit de voir que son maître la prenait pour une hôtellerie véritable, et non pour un château, comme il en avait l'habitude.
À peine furent-ils entrés que don Quichotte s'informa, auprès de l'hôtelier, de l'homme aux lances et aux hallebardes. L'autre lui répondit qu'il était dans l'écurie à ranger son mulet. Le cousin et Sancho en firent autant de leurs ânes, laissant à Rossinante le haut bout et la meilleure mangeoire de l'écurie.
Chapitre XXV
_Où l'on rapporte l'aventure du braiment et la gracieuse histoire du joueur de marionnettes, ainsi que les mémorables divinations du singe devin_
Don Quichotte grillait, comme on dit, d'impatience d'apprendre les merveilles promises par l'homme aux armes. Il alla le chercher où l'hôtelier lui avait indiqué qu'il était, et l'ayant trouvé, il le pria de lui dire sur-le-champ ce qu'il devait lui dire plus tard, à propos des questions qui lui avaient été faites en chemin. L'homme répondit:
«Ce n'est pas si vite ni sur les pieds qu'il faut entendre le récit de mes merveilles. Que Votre Grâce, mon bon seigneur, me laisse d'abord achever de panser ma bête; après quoi je vous dirai des choses qui vous étonneront.
-- Si ce n'est que cela, reprit don Quichotte, je vais vous aider.»
Aussitôt il se mit à vanner l'orge et à nettoyer la mangeoire, humilité qui obligea l'homme à lui conter de bonne grâce ce qu'il lui demandait. Ils s'assirent donc côte à côte sur un banc de pierre, et l'homme aux hallebardes, ayant pour sénat et pour auditoire le cousin, le page, Sancho Panza et l'hôtelier, commença de la sorte:
«Il faut que vous sachiez, seigneurs, que, dans un village qui est à quatre lieues et demie de cette hôtellerie, il arriva qu'un regidor[158] du pays, par la faute ou la malice de sa servante, ce qui serait trop long à conter, perdit un âne, et, quelques diligences que fît ce regidor pour retrouver l'animal, il n'en put venir à bout. Quinze jours étaient déjà passés, selon le bruit public, depuis que l'âne avait quitté la maison, lorsque, étant sur la place, le regidor perdant vit venir à lui un autre regidor du même village. «Donnez-moi mes étrennes[159], compère, dit celui- ci, votre âne est retrouvé. -- Très-volontiers, compère, répondit l'autre, et je vous les promets bonnes; mais sachons d'abord où l'âne a reparu. -- Dans le bois de la montagne, reprit le trouveur; je l'ai vu ce matin, sans bât, sans harnais, et si maigre que c'était une pitié de le voir. J'ai voulu le chasser devant moi et vous le ramener; mais il est déjà si sauvage et si fuyard, que, dès que j'ai voulu l'approcher, il s'est sauvé en courant dans le plus épais du bois. S'il vous plaît que nous retournions le chercher ensemble, laissez-moi mettre cette bourrique à la maison, et je reviens tout de suite. -- Vous me ferez grand plaisir, répondit le maître de l'âne, et je tâcherai de vous rendre ce service en même monnaie.» C'est avec toutes ces circonstances et de la même manière que je vous conte l'histoire, que la racontent tous ceux qui sont au fait de la vérité. Finalement, les deux regidors, à pied et bras dessus bras dessous, s'en allèrent au bois; mais quand ils furent arrivés à l'endroit où ils pensaient trouver l'âne, ils ne le trouvèrent pas, et, quelque soin qu'ils missent à le chercher, ils ne purent le découvrir dans tous les environs. Voyant que l'animal ne paraissait point, le regidor qui l'avait vu dit à l'autre: «Écoutez, compère, je viens d'imaginer une ruse au moyen de laquelle nous finirons par découvrir la bête, fût-elle cachée, non dans les entrailles du bois, mais dans celles de la terre. Je sais braire à merveille, et, si vous avez aussi quelque peu de ce talent, tenez l'affaire pour conclue. -- Quelque peu, dites-vous, compère, reprit l'autre. Oh! pardieu, j'espère bien que personne n'aurait à m'en revendre, pas même les ânes en chair et en os. -- C'est ce que nous allons voir, répondit le second regidor; car j'ai résolu que vous alliez d'un côté de la montagne et moi de l'autre, de façon que nous en fassions le tour, et que nous la parcourions en tous sens. De temps en temps, vous brairez, vous, et je brairai aussi, moi, et il n'est pas possible que l'âne ne nous entende et ne nous réponde, s'il est encore dans le bois de la montagne. -- En vérité, compère, s'écria le maître de l'âne, la ruse est excellente et digne de votre grand génie.» Aussitôt ils se séparèrent, et, suivant la convention, chacun prit de son côté; mais, presque en même temps, ils se mirent tous deux à braire, et, trompés chacun par le cri de l'autre, ils accoururent se chercher, croyant avoir trouvé l'âne. Quand le perdant vit son compère: «Est-il possible, s'écria-t-il, que ce ne soit pas mon âne que j'ai entendu braire? -- Non, ce n'est que moi, répondit l'autre. - - Eh bien, compère, reprit le premier, j'affirme que de vous à un âne il n'y a aucune différence, quant à ce qui est de braire, car de ma vie je n'avais vu ni entendu chose plus semblable et plus parfaite. -- Sans vous flatter, répondit l'inventeur de la ruse, ces louanges vous appartiennent plus qu'à moi, compère. Par le Dieu qui m'a créé, vous pourriez céder deux points au plus habile brayeur du monde. Le son que vous donnez est haut et fort, les notes aiguës viennent bien en mesure, les suspensions sont nombreuses et précipitées; enfin je me tiens pour vaincu, et vous rends la palme en ce rare talent d'agrément. -- Eh bien! répliqua le maître de l'âne, je m'estimerai désormais davantage, et je croirai savoir quelque chose, puisque j'ai quelque talent; mais, en vérité, quoique je crusse fort bien braire, je n'avais jamais imaginé que ce fût avec la perfection que vous dites. -- J'ajoute encore, reprit le second, qu'il y a de rares talents perdus dans le monde, et qui sont mal employés chez ceux qui ne savent pas s'en servir. -- Quant aux nôtres, répondit le maître de l'âne, ils ne peuvent guère servir que dans les occasions comme celle qui nous occupe; encore plaise à Dieu qu'ils nous y soient de quelque utilité.» Cela dit, ils se séparèrent de nouveau et se remirent à braire; mais à chaque pas ils se trompaient mutuellement et venaient se rejoindre, jusqu'à ce qu'ils convinrent, pour reconnaître que c'étaient eux et non l'âne, de braire deux fois coup sur coup. Après cela, et redoublant sans cesse les braiments, ils parcoururent toute la montagne sans que l'âne perdu répondît, même par signes. Mais comment aurait-il pu répondre, l'infortuné, puisqu'ils le trouvèrent au plus profond du bois, mangé par les loups! Quand son maître le vit: «Je m'étonnais, s'écria-t-il, qu'il n'eût pas répondu; car, à moins d'être mort, il n'aurait pas manqué de braire en nous entendant, ou bien ce n'eût pas été un âne. Mais, pour vous avoir entendu braire avec tant de grâce, compère, je tiens pour bien employée la peine que j'ai prise à le chercher, quoique je l'aie trouvé mort. -- Nous sommes à deux de jeu, compère, répondit l'autre; car si le curé chante bien, aussi bien fait l'enfant de choeur.» Après cela, ils s'en revinrent tristes et enroués au village, où ils contèrent à leurs voisins, amis et connaissances, tout ce qui leur était arrivé à la recherche de l'âne, chacun d'eux vantant à l'envi la grâce qu'avait l'autre à braire. Tout cela se sut et se répandit dans les villages circonvoisins. Or, le diable, qui ne dort jamais, aime tellement à semer des pailles en l'air, à souffler partout la discorde et les querelles, qu'il s'est avisé de faire que les gens des autres villages, quand ils voient quelqu'un du nôtre, se mettent à braire comme pour lui jeter au nez le braiment de nos regidors. Les polissons s'en sont mêlés, ce qui est pire que si tous les démons de l'enfer se fussent donné le mot, et le braiment s'est enfin si bien répandu d'un village à l'autre, que les habitants de celui du braiment sont connus et distingués partout comme les nègres parmi les blancs. Les malheureuses suites de cette plaisanterie sont allées si loin, que maintes fois les raillés sont sortis contre les railleurs, à main armée et bataillons formés, pour leur livrer bataille, sans que rien puisse en empêcher, ni crainte, ni honte, ni roi, ni justice. Je crois que, demain ou après-demain, les gens de mon village, qui est celui du braiment, doivent se mettre en campagne contre un autre pays, à deux lieues du nôtre, et l'un de ceux qui nous persécutent le plus. C'est pour les armer convenablement que je viens d'acheter ces lances et ces hallebardes. Voilà les merveilles que j'avais à vous raconter; si elles ne vous ont point paru telles, je n'en sais pas d'autres.»
Et le bonhomme finit de la sorte son récit.
En cet instant parut à la porte de l'hôtellerie un homme tout habillé de peau de chamois, bas, chausses et pourpoint.
«Seigneur hôte, dit-il à haute voix, y a-t-il place au logis? voici venir le singe devin, et le spectacle de la délivrance de Mélisandre.
-- Mort de ma vie! s'écria l'hôtelier, puisque voici le seigneur maître Pierre, nous sommes sûrs d'une bonne soirée.»
J'avais oublié de dire que ce maître Pierre avait l'oeil gauche et presque la moitié de la joue cachés sous un emplâtre de taffetas vert, ce qui indiquait que tout ce côté de la figure était malade.
«Soyez le bienvenu, seigneur maître Pierre, continua l'hôtelier. Mais où sont donc le singe et le théâtre? je ne les vois pas.
-- Ils seront bientôt ici, répondit l'homme de chamois; j'ai seulement pris les devants pour savoir s'il y aurait place.
-- Je l'ôterais au duc d'Albe en personne, répondit l'hôtelier, pour la donner à maître Pierre. Amenez les tréteaux et le singe; il y a cette nuit des gens dans l'hôtellerie qui payeront pour la vue des uns et pour les talents de l'autre.
-- À la bonne heure, répliqua l'homme à l'emplâtre; je baisserai les prix, et pourvu que j'y trouve mon écot, je me tiendrai pour bien payé. Mais je vais faire marcher plus vite la charrette où viennent le singe et le théâtre.»
Cela dit, il sortit de l'hôtellerie. Don Quichotte demanda aussitôt à l'hôtelier qui était ce maître Pierre, quel théâtre et quel singe il menait avec lui.