L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II

Chapter 16

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«Aucune violence ne serait capable de forcer ma volonté. C'est donc de mon libre mouvement que je te donne ma main de légitime épouse, et que je reçois celle que tu me donnes de ton libre arbitre, que ne trouble ni n'altère en rien la catastrophe où t'a jeté ton désespoir irréfléchi.

-- Oui, je te la donne, reprit Basile, sans trouble, sans altération, avec l'intelligence aussi claire que le ciel ait bien voulu me l'accorder; ainsi, je me donne et me livre pour ton époux.

-- Et moi pour ton épouse, repartit Quitéria, soit que tu vives de longues années, soit qu'on te porte de mes bras à la sépulture.

-- Pour être si grièvement blessé, dit en ce moment Sancho, ce garçon-là jase beaucoup; qu'on le fasse donc cesser toutes ces galanteries et qu'il pense à son âme, car m'est avis qu'il l'a plutôt sur la langue qu'entre les dents.»

Tandis que Basile et Quitéria se tenaient ainsi la main dans la main, le curé, attendri et les larmes aux yeux, leur donna la bénédiction nuptiale, et pria le ciel d'accorder une heureuse demeure à l'âme du nouveau marié. Mais celui-ci n'eut pas plutôt reçu la bénédiction, qu'il se leva légèrement tout debout, et, avec une vivacité inouïe, il tira la dague à laquelle son corps servait de fourreau. Les assistants furent frappés de surprise, et quelques-uns, plus simples que curieux, commencèrent à crier:

«Miracle! miracle!

-- Non, ce n'est pas miracle qu'il faut crier, répliqua Basile, mais adresse, adresse!»

Le curé, stupéfait, hors de lui, accourut tâter la blessure avec les deux mains. Il trouva que la lame n'avait point passé à travers la chair et les côtes de Basile, mais par un conduit de fer creux qu'il s'était arrangé sur le flanc, plein, comme on le sut depuis, de sang préparé pour ne pas se congeler. Finalement, le curé et Camache, ainsi que la plupart des spectateurs, se tinrent pour joués et bafoués. Quant à l'épousée, elle ne parut point fâchée de la plaisanterie; au contraire, entendant quelqu'un dire que ce mariage n'était pas valide, comme entaché de fraude, elle s'écria qu'elle le ratifiait de nouveau, d'où tout le monde conclut que c'était du consentement et à la connaissance de tous deux que l'aventure avait été concertée. Camache et ses partisans s'en montrèrent si fort courroucés qu'ils voulurent sur-le-champ tirer vengeance de cet affront, et, plusieurs d'entre eux mettant l'épée à la main, ils fondirent sur Basile, en faveur de qui d'autres épées furent tirées aussitôt. Pour don Quichotte, prenant l'avant-garde avec son cheval, la lance en arrêt et bien couvert de son écu, il se faisait faire place par tout le monde. Sancho, que n'avaient jamais diverti semblables fêtes, courut se réfugier auprès des marmites dont il avait tiré son agréable écume, cet asile lui semblant un sanctuaire qui devait être respecté.

Don Quichotte criait à haute voix:

«Arrêtez, seigneurs, arrêtez; il n'y a nulle raison à tirer vengeance des affronts que fait l'amour. Prenez garde que l'amour et la guerre sont une même chose; et, de même qu'à la guerre il est licite et fréquent d'user de stratagèmes pour vaincre l'ennemi, de même, dans les querelles amoureuses, on tient pour bonnes et légitimes les ruses et les fourberies qu'on emploie dans le but d'arriver à ses fins, pourvu que ce ne soit point au préjudice et au déshonneur de l'objet aimé. Quitéria était à Basile, et Basile à Quitéria, par une juste et favorable disposition des cieux. Camache est riche; il pourra acheter son plaisir, où, quand et comme il voudra. Basile n'a que cette brebis; personne, si puissant qu'il soit, ne pourra la lui ravir, car deux êtres que Dieu réunit, l'homme ne peut les séparer[139]; et celui qui voudrait l'essayer aura d'abord affaire à la pointe de cette lance.»

En disant cela, il brandit sa pique avec tant de force et d'adresse, qu'il frappa de crainte tous ceux qui ne le connaissaient pas. D'une autre part, l'indifférence de Quitéria fit une si vive impression sur l'imagination de Camache, qu'en un instant elle effaça tout amour de son coeur. Aussi se laissa-t-il toucher par les exhortations du curé, homme prudent et de bonnes intentions, qui parvint à calmer Camache et ceux de son parti. En signe de paix, ils remirent les épées dans le fourreau, accusant plutôt la facilité de Quitéria que l'industrie de Basile. Camache fit même la réflexion que, si Quitéria aimait Basile, avant d'être mariée, elle l'eût aimé encore après, et qu'il devait plutôt rendre grâce au ciel de ce qu'il la lui enlevait que de ce qu'il la lui avait donnée.

Camache consolé, et la paix rétablie parmi ses hommes d'armes, les amis de Basile se calmèrent aussi, et le riche Camache, pour montrer qu'il ne conservait ni ressentiment ni regret, voulut que les fêtes continuassent comme s'il se fût marié réellement. Mais ni Basile ni son épouse et ses amis ne voulurent y assister. Ils partirent pour le village de Basile, car les pauvres qui ont du talent et de la vertu trouvent aussi des gens pour les accompagner, les soutenir et leur faire honneur, comme les riches en trouvent pour les flatter et leur faire entourage. Ils emmenèrent avec eux don Quichotte, le tenant pour homme de coeur, et, comme on dit, de poil sur l'estomac. Le seul Sancho sentit son âme s'obscurcir, quand il se vit dans l'impuissance d'attendre le splendide festin et les fêtes de Camache, qui durèrent jusqu'à la nuit. Il suivit donc tristement son seigneur, qui s'en allait avec la compagnie de Basile, laissant derrière lui, bien qu'il les portât au fond de l'âme, les marmites d'Égypte[140], dont l'écume presque achevée, qu'il emportait dans la casserole, lui représentait la gloire et l'abondance perdues. Aussi, ce fut tout pensif et tout affligé qu'il mit le grison sur les traces de Rossinante.

Chapitre XXII

_Où l'on rapporte la grande aventure de la caverne de Montésinos, située au coeur de la Manche, aventure à laquelle mit une heureuse fin le valeureux don Quichotte de la Manche_

Avec de grands hommages les nouveaux mariés accueillirent don Quichotte, empressés de reconnaître les preuves de valeur qu'il avait données en défendant leur cause; et, mettant son esprit aussi haut que son courage, ils le tinrent pour un Cid dans les armes et un Cicéron dans l'éloquence. Le bon Sancho se récréa trois jours aux dépens des mariés, desquels on apprit que la feinte blessure n'avait pas été une ruse concertée avec la belle Quitéria, mais une invention de Basile, qui en attendait précisément le résultat qu'on a vu. Il avoua, à la vérité, qu'il avait fait part de son projet à quelques-uns de ses amis, pour qu'au moment nécessaire ils lui prêtassent leur aide et soutinssent la supercherie.

«On ne peut et l'on ne doit point, dit don Quichotte, nommer supercherie les moyens qui visent à une fin vertueuse; et, pour les amants, se marier est la fin par excellence. Mais prenez garde que le plus grand ennemi qu'ait l'amour, c'est le besoin, la nécessité continuelle. Dans l'amour, tout est joie, plaisir, contentement, surtout quand l'amant est en possession de l'objet aimé, et ses plus mortels ennemis sont la pauvreté et la disette. Tout ce que je dis, c'est dans l'intention de faire abandonner au seigneur Basile l'exercice des talents qu'il possède, lesquels lui donnaient bien de la renommée, mais ne lui produisaient pas d'argent, et pour qu'il s'applique à faire fortune par des moyens d'honnête industrie, qui ne manquent jamais aux hommes prudents et laborieux. Pour le pauvre honorable (en supposant que le pauvre puisse être honoré), une femme belle est un bijou avec lequel, si on le lui enlève, on lui enlève aussi l'honneur. La femme belle et honnête, dont le mari est pauvre, mérite d'être couronnée avec les lauriers de la victoire et les palmes du triomphe. La beauté par elle seule attire les coeurs de tous ceux qui la regardent, et l'on voit s'y abattre, comme à un appât exquis, les aigles royaux, les nobles faucons, les oiseaux de haute volée. Mais si à la beauté se joignent la pauvreté et le besoin, alors elle se trouve en butte aux attaques des corbeaux, des milans, des plus vils oiseaux de proie, et celle qui résiste à tant de combats mérite bien de s'appeler la couronne de son mari.[141] Écoutez, discret Basile, ajouta don Quichotte; ce fut l'opinion de je ne sais plus quel ancien sage, qu'il n'y a dans le monde entier qu'une seule bonne femme; mais il conseillait à chaque mari de penser que cette femme unique était la sienne, pour vivre ainsi pleinement satisfait. Moi, je ne suis pas marié, et jusqu'à cette heure il ne m'est pas venu dans la pensée de l'être; cependant j'oserais donner à celui qui me les demanderait des avis sur la manière de choisir la femme qu'il voudrait épouser. La première chose que je lui conseillerais, ce serait de faire plus attention à la réputation qu'à la fortune, car la femme vertueuse n'acquiert pas la bonne renommée seulement parce qu'elle est vertueuse, mais encore parce qu'elle le paraît; en effet, la légèreté et les étourderies publiques nuisent plus à l'honneur des femmes que les fautes secrètes. Si tu mènes une femme vertueuse dans ta maison, il te sera facile de la conserver et même de la fortifier dans cette vertu; mais si tu mènes une femme de mauvais penchants, tu auras grande peine à la corriger, car il n'est pas fort aisé de passer d'un extrême à l'autre. Je ne dis pas que la chose soit impossible, mais je la regarde comme d'une excessive difficulté.

Sancho avait entendu tout cela; il se dit tout bas à lui-même:

«Ce mien maître, quand je parle de choses moelleuses et substantielles, a coutume de dire que je pourrais prendre une chaire à la main et aller par le monde prêchant de jolis sermons; eh bien! moi je dis de lui que, lorsqu'il se met à enfiler des sentences et à donner des conseils, non-seulement il peut prendre une chaire à la main, mais deux à chaque doigt, et s'en aller de place en place prêcher à bouche que veux-tu. Diable soit de lui pour chevalier errant, quand on sait tant de choses! Je m'imaginais en mon âme qu'il ne savait rien de plus que ce qui avait rapport à ses chevaleries; mais il n'y a pas une chose où il ne puisse piquer sa fourchette.»

Sancho murmurait ce monologue entre ses dents, et son maître, l'ayant entre-ouï, lui demanda:

«Que murmures-tu là, Sancho?

-- Je ne dis rien, et ne murmure de rien, répondit Sancho; j'étais seulement à me dire en moi-même que j'aurais bien voulu entendre ce que vient de dire Votre Grâce avant de me marier. Peut-être dirais-je à présent que le boeuf détaché se lèche plus à l'aise.

-- Comment! ta Thérèse est méchante à ce point, Sancho? reprit don Quichotte.

-- Elle n'est pas très-méchante, répliqua Sancho; mais elle n'est pas non plus très-bonne; du moins elle n'est pas aussi bonne que je le voudrais.

-- Tu fais mal, Sancho, continua don Quichotte, de mal parler de ta femme, car enfin elle est la mère de tes enfants.

-- Oh! nous ne nous devons rien, répondit Sancho; elle ne parle pas mieux de moi quand la fantaisie lui en prend, et surtout quand elle est jalouse; car alors Satan même ne la souffrirait pas.»

Finalement, maître et valet restèrent trois jours chez les mariés, où ils furent servis et traités comme des rois. Don Quichotte pria le licencié maître en escrime de lui donner un guide qui le conduisît à la caverne de Montésinos, ayant grand désir d'y entrer et de voir par ses propres yeux si toutes les merveilles que l'on en contait dans les environs étaient véritables. Le licencié répondit qu'il lui donnerait pour guide un sien cousin, fameux étudiant et grand amateur de livres de chevalerie, qui le mènerait très-volontiers jusqu'à la bouche de la caverne, et lui ferait voir aussi les lagunes de Ruidéra, célèbres dans toute la Manche et même dans toute l'Espagne.

«Vous pourrez, ajouta le licencié, avoir avec lui d'agréables entretiens, car c'est un garçon qui sait faire des livres pour les imprimer et les adresser à des princes.»

En effet, le cousin arriva, monté sur une bourrique pleine, dont le bât était recouvert d'un petit tapis bariolé. Sancho sella Rossinante, bâta le grison, et pourvut son bissac, auquel faisait compagnie celui du cousin, également bien rempli; puis, se recommandant à Dieu, et prenant congé de tout le monde, ils se mirent en route dans la direction de la fameuse caverne de Montésinos.

Chemin faisant, don Quichotte demanda au cousin du licencié de quel genre étaient ses exercices, ses études, sa profession. L'autre répondit que sa profession était d'être humaniste, ses études et ses exercices de composer des livres qu'il donnait à la presse, tous de grand profit et d'égal divertissement pour la république.

«L'un, dit-il, est intitulé _Livre des livrées;_ j'y décris sept cent trois livrées avec leurs couleurs, chiffres et devises, et les chevaliers de la cour peuvent y prendre celles qu'ils voudront dans les temps de fêtes et de réjouissances, sans les aller mendier de personne, et sans s'alambiquer, comme on dit, la cervelle, pour en tirer de conformes à leurs désirs et à leurs intentions. En effet, j'en ai pour le jaloux, pour le dédaigné, pour l'oublié, pour l'absent, qui leur iront juste comme un bas de soie. J'ai fait aussi un autre livre, que je veux intituler _Métamorphoseos _ou l'_Ovide espagnol, _d'une nouvelle et étrange invention. Imitant Ovide dans le genre burlesque, j'y raconte et peins ce que furent la Giralda de Séville, l'Ange de la Madeleine, l'égout de Vécinguerra à Cordoue, les taureaux de Guisando, la Sierra-Moréna, les fontaines de Léganitos et de Lavapiès à Madrid, sans oublier celle du Pou, celle du Tuyau doré et celle de la Prieure[142]. À chaque chose, j'ajoute les allégories, métaphores et inversions convenables, de façon que l'ouvrage divertisse, étonne et instruise en même temps. J'ai fait encore un autre livre, que j'appelle _Supplément à Virgile Polydore__[143]__, _et qui traite de l'invention des choses; c'est un livre de grand travail et de grande érudition, car toutes les choses importantes que Polydore a omis de dire, je les vérifie et les explique d'une gentille façon. Il a, par exemple, oublié de nous faire connaître le premier qui eut un catarrhe dans le monde, et le premier qui fit usage de frictions pour se guérir du mal français. Moi, je le déclare au pied de la lettre, et je m'appuie du témoignage de plus de vingt-cinq auteurs. Voyez maintenant si j'ai bien travaillé, et si un tel livre doit être utile au monde!»

Sancho avait écouté très-attentivement le récit du cousin:

«Dites-moi, seigneur, lui dit-il, et que Dieu vous donne bonne chance dans l'impression de vos livres! sauriez-vous me dire... Oh! oui, vous le saurez, puisque vous savez tout, qui fut le premier qui s'est gratté la tête? il m'est avis que ce dut être notre premier père Adam.

-- Ce doit l'être en effet, répondit le cousin, car il est hors de doute qu'Adam avait une tête et des cheveux. Dans ce cas, et puisqu'il était le premier homme du monde, il devait bien se gratter quelquefois.

-- C'est ce que je crois aussi, répliqua Sancho. Mais dites-moi maintenant, qui fut le premier sauteur et voltigeur du monde?

-- En vérité, frère, répondit le cousin, je ne saurais trop décider la chose quant à présent et avant de l'étudier; mais je l'étudierai dès que je serai de retour où sont mes livres, et je vous satisferai la première fois que nous nous verrons, car j'espère que celle-ci ne sera pas la dernière.

-- Eh bien! Seigneur, répliqua Sancho, ne vous mettez pas en peine de cela, car je viens maintenant de trouver ce que je vous demandais. Sachez que le premier voltigeur du monde fut Lucifer, quand on le précipita du ciel, car il tomba en voltigeant jusqu'au fond des abîmes.

-- Pardieu, vous avez raison, mon ami», dit le cousin.

Et don Quichotte ajouta:

«Cette question et cette réponse ne sont pas de toi, Sancho; tu les avais entendu dire à quelqu'un.

-- Taisez-vous, seigneur, repartit Sancho; en bonne foi, si je me mets à demander et à répondre, je n'aurai pas fini d'ici à demain. Croyez-vous que, pour demander des niaiseries et répondre des bêtises, j'aie besoin d'aller chercher l'aide de mes voisins?

-- Tu en as dit plus long que tu n'en sais, reprit don Quichotte; car il y a des gens qui se tourmentent pour savoir et vérifier des choses, lesquelles, une fois sues et vérifiées, ne font pas le profit d'une obole à l'intelligence et à la mémoire.»

Ce fut dans ces entretiens et d'autres non moins agréables qu'ils passèrent ce jour-là. La nuit venue, ils se gîtèrent dans un petit village, où le cousin dit à don Quichotte que, de là jusqu'à la caverne de Montésinos, il n'y avait pas plus de deux lieues; qu'ainsi, s'il était bien résolu à y pénétrer, il n'avait qu'à se munir de cordes pour s'attacher et se faire descendre dans ses profondeurs. Don Quichotte répondit que, dût-il descendre jusqu'aux abîmes de l'enfer, il voulait en voir le fond. Ils achetèrent donc environ cent brasses de corde, et le lendemain, vers les deux heures, ils arrivèrent à la caverne, dont la bouche est large et spacieuse, mais remplie d'aubépines, de figuiers sauvages, de ronces et de broussailles tellement épaisses et entrelacées, qu'elles la couvrent entièrement.

Quand ils se virent auprès, le cousin, Sancho et don Quichotte mirent ensemble pied à terre, et les deux premiers s'occupèrent aussitôt à attacher fortement le chevalier avec les cordes. Pendant qu'ils lui faisaient une ceinture autour des reins, Sancho lui dit:

«Que Votre Grâce, mon bon seigneur, prenne garde à ce qu'elle fait. Croyez-moi, n'allez pas vous ensevelir vivant, et vous pendre comme une cruche qu'on met rafraîchir dans un puits. Ce n'est pas à Votre Grâce qu'il appartient d'être l'examinateur de cette caverne, qui doit être pire qu'un cachot des Mores.

-- Attache et tais-toi, répondit don Quichotte; une entreprise comme celle-ci, ami Sancho, m'était justement réservée.»

Alors le guide ajouta:

«Je supplie Votre Grâce, seigneur don Quichotte, de regarder et de fureter par là dedans avec cent yeux; il s'y trouvera peut-être des choses bonnes à mettre dans mon livre des métamorphoses.

-- Pardieu, répondit Sancho Panza, soyez tranquille, le tambour de basque est dans des mains qui sauront bien en jouer.»

Cela dit et la ceinture de cordes mise à don Quichotte (non sur les pièces de l'armure, mais plus bas, sur les pans du pourpoint):

«Nous avons été bien imprévoyants, dit-il, de ne pas nous munir de quelque petite sonnette qu'on aurait attachée près de moi, à la corde même, et dont le bruit aurait fait entendre que je descendais toujours et que j'étais vivant; mais puisque ce n'est plus possible, à la grâce de Dieu!»

Aussitôt il se jeta à genoux, et fit à voix basse une oraison, pour demander à Dieu de lui donner son aide ainsi qu'une heureuse issue à cette nouvelle et périlleuse aventure. Puis, d'une voix haute, il s'écria:

«Ô dame de mes pensées, maîtresse de mes actions, illustre et sans pareille Dulcinée du Toboso, s'il est possible que les prières et les supplications de ton amant fortuné arrivent jusqu'à tes oreilles, par ta beauté inouïe, je te conjure de les écouter; elles n'ont d'autre objet que de te supplier de ne pas me refuser ta faveur et ton appui, maintenant que j'en ai si grand besoin. Je vais m'enfoncer et me précipiter dans l'abîme qui s'offre devant moi, seulement pour que le monde apprenne que, si tu me favorises, il n'y a point d'entreprise que je n'affronte et ne mette à fin.»

En disant cela, il s'approcha de l'ouverture, et vit qu'il était impossible de s'y faire descendre et même d'y aborder, à moins que de s'ouvrir par force un passage. Il mit donc l'épée à la main, et commença de couper et d'abattre des branches à travers les broussailles qui cachaient la bouche de la caverne. Au bruit que faisaient ses coups, il en sortit une multitude de corbeaux et de corneilles, si nombreux, si pressés et tellement à la hâte, qu'ils renversèrent don Quichotte sur le dos; et certes, s'il eût donné aussi pleine croyance aux augures qu'il était bon catholique, il aurait pris la chose en mauvais signe, et se serait dispensé de s'enfermer dans un lieu semblable. Finalement, il se releva, et, voyant qu'il ne sortait plus ni corbeaux ni oiseaux nocturnes, car des chauves-souris étaient mêlées aux corbeaux, il demanda de la corde au cousin et à Sancho, qui le laissèrent glisser doucement au fond de l'épouvantable caverne. Au moment où il disparut, Sancho lui donna sa bénédiction, et faisant sur lui mille signes de croix:

«Dieu te conduise, s'écria-t-il, ainsi que la Roche de France et la Trinité de Gaëte[144], fleur, crème, et écume des chevaliers errants! Va, champion du monde, coeur d'acier, bras d'airain; Dieu te conduise, dis-je encore, et te ramène sain et sauf à la lumière de cette vie, que tu abandonnes pour t'enterrer dans cette obscurité que tu cherches!»

Le cousin fit à peu près les mêmes invocations. Cependant don Quichotte criait coup sur coup qu'on lui donnât de la corde, et les autres la lui donnaient peu à peu. Quand les cris, qui sortaient de la caverne comme par un tuyau, cessèrent d'être entendus, ils avaient lâché les cent brasses de corde. Ils furent alors d'avis de remonter don Quichotte, puisqu'ils ne pouvaient pas le descendre plus bas. Néanmoins, ils attendirent environ une demi-heure, et, au bout de ce temps, ils retirèrent la corde, mais avec une excessive facilité, et sans aucun poids, ce qui leur fit imaginer que don Quichotte était resté dedans. Sancho, le croyant ainsi, pleurait amèrement, et tirait en toute hâte pour s'assurer de la vérité. Mais quand ils furent arrivés à environ quatre- vingts brasses, ils sentirent du poids, ce qui leur causa une joie extrême. Enfin, vers dix brasses, ils aperçurent distinctement don Quichotte, auquel Sancho cria tout joyeux:

«Soyez le bien revenu, mon bon seigneur; nous pensions que vous étiez resté là pour faire race.»

Mais don Quichotte ne répondait pas un mot, et, quand ils l'eurent entièrement retiré de la caverne, ils virent qu'il avait les yeux fermés comme un homme endormi. Ils l'étendirent par terre et délièrent sa ceinture de cordes, sans pouvoir toutefois l'éveiller. Enfin, ils le tournèrent, le retournèrent et le secouèrent si bien, qu'au bout d'un long espace de temps il revint à lui, étendant ses membres comme s'il fût sorti d'un lourd et profond sommeil. Il jeta de côté et d'autre des regards effarés, et s'écria:

«Dieu vous le pardonne, amis! vous m'avez enlevé au plus agréable spectacle, à la plus délicieuse vie dont aucun mortel ait jamais joui. Maintenant, en effet, je viens de reconnaître que toutes les joies de ce monde passent comme l'ombre et le songe, ou se flétrissent comme la fleur des champs. Ô malheureux Montésinos! Ô Durandart couvert de blessures! ô infortunée Bélerme! ô larmoyant Guadiana! et vous, déplorables filles de Ruidéra, qui montrez dans vos eaux abondantes celles qu'ont versées vos beaux yeux!»

Le cousin et Sancho écoutaient avec grande attention les paroles de don Quichotte, qui les prononçait comme s'il les eût tirées avec une douleur immense du fond de ses entrailles. Ils le supplièrent de leur expliquer ce qu'il voulait dire, et de leur raconter ce qu'il avait vu dans cet enfer.

«Enfer vous l'appelez! s'écria don Quichotte; non, ne l'appelez pas ainsi, car il ne le mérite pas, comme vous allez voir.»

Il demanda qu'on lui donnât d'abord quelque chose à manger, parce qu'il avait une horrible faim. On étendit sur l'herbe verte le tapis qui faisait la selle du cousin, on vida les bissacs, et, tous trois assis en bon accord et bonne amitié, ils goûtèrent et soupèrent tout à la fois. Quand le tapis fut enlevé, don Quichotte s'écria:

«Que personne ne se lève, enfants, et soyez tous attentifs.»

Chapitre XXIII

_Des choses admirables que l'insigne don Quichotte raconte avoir vues dans la profonde caverne de Montésinos, choses dont l'impossibilité et la grandeur font que l'on tient cette aventure pour apocryphe_