L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II

Chapter 15

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Six marmites étaient rangées autour de ce bûcher; et certes, elles n'avaient point été faites dans le monde ordinaire des marmites, car c'étaient six larges cruches à vin[132], qui contenaient chacune un abattoir de viande. Elles cachaient dans leurs flancs des moutons entiers, qui n'y paraissaient pas plus que si c'eût été des pigeonneaux. Les lièvres dépouillés de leurs peaux et les poules toutes plumées, qui pendaient aux arbres pour être bientôt ensevelis dans les marmites, étaient innombrables, ainsi que les oiseaux et le gibier de diverses espèces pendus également aux branches, pour que l'air les entretînt frais. Sancho compta plus de soixante grandes outres d'au moins cinquante pintes chacune, toutes remplies, ainsi qu'on le vit ensuite, de vins généreux. Il y avait des monceaux de pains blancs, comme on voit des tas de blé dans les granges. Les fromages, amoncelés comme des briques sur champ, formaient des murailles, et deux chaudrons d'huile, plus grands que ceux d'un teinturier, servaient à frire les objets de pâtisserie, qu'on en retirait avec deux fortes pelles, et qu'on plongeait dans un autre chaudron de miel qui se trouvait à côté. Les cuisiniers et les cuisinières étaient au nombre de plus de cinquante, tous propres, tous diligents et satisfaits. Dans le large ventre du boeuf étaient cousus douze petits cochons de lait, qui devaient l'attendrir et lui donner du goût. Quant aux épices de toutes sortes, on ne semblait pas les avoir achetées par livres, mais par quintaux, et elles étaient étalées dans un grand coffre ouvert. Finalement les apprêts de la noce étaient rustiques, mais assez abondants pour nourrir une armée.

Sancho Panza regardait avec de grands yeux toutes ces merveilles, et les contemplait, et s'en trouvait ravi. La première chose qui le captiva, ce furent les marmites, dont il aurait bien volontiers pris un petit pot-au-feu; ensuite les outres lui touchèrent le coeur, puis enfin les gâteaux de fruits cuits à la poêle, si toutefois on peut appeler poêles d'aussi vastes chaudrons. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il s'approcha de l'un des diligents cuisiniers, et, avec toute la politesse d'un estomac affamé, il le pria de lui laisser tremper une croûte de pain dans une de ces marmites.

-- Frère, répondit le cuisinier, ce jour n'est pas de ceux sur qui la faim ait prise, grâce au riche Camache. Mettez pied à terre, et regardez s'il n'y a point par là quelque cuiller à pot; vous écumerez une poule ou deux, et grand bien vous fasse.

-- Je ne vois aucune cuiller, répliqua Sancho.

-- Attendez un peu, reprit le cuisinier. Sainte Vierge! que vous faites l'innocent, et que vous êtes embarrassé pour peu de chose!»

En disant cela, il prit une casserole, la plongea dans une des cruches qui servaient de marmites, et en tira d'un seul coup trois poules et deux oies.

«Tenez, ami, dit-il à Sancho, déjeunez avec cette écume, en attendant que vienne l'heure du dîner.

-- Mais je n'ai rien pour la mettre, répondit Sancho.

-- Eh bien! reprit le cuisinier, emportez la casserole et tout; rien ne coûte à la richesse et à la joie de Camache.»

Pendant que Sancho faisait ainsi ses petites affaires, don Quichotte regardait entrer, par un des côtés de la ramée, une douzaine de laboureurs, montés sur douze belles juments couvertes de riches harnais de campagne et portant une foule de grelots sur la courroie du poitrail. Ils étaient vêtus d'habits de fête, et ils firent en bon ordre plusieurs évolutions d'un bout à l'autre de la prairie, jetant tous ensemble ces cris joyeux:

«Vive Camache et Quitéria, lui aussi riche qu'elle est belle, et elle, la plus belle du monde!»

Quand don Quichotte entendit cela:

«On voit bien, se dit-il tout bas, que ces gens n'ont pas vu ma Dulcinée du Toboso; s'ils l'eussent vue, ils retiendraient un peu la bride aux louanges de cette Quitéria.»

Un moment après, ont vit entrer en divers endroits de la ramée plusieurs choeurs de danse de différentes espèces, entre autres une troupe de danseurs à l'épée, composée de vingt-quatre jeunes gens de bonne mine, tous vêtus de fine toile blanche, et portant sur la tête des mouchoirs en soie de diverses couleurs. Ils étaient conduits par un jeune homme agile, auquel l'un des laboureurs de la troupe des juments demanda si quelques-uns des danseurs s'étaient blessés.

«Aucun jusqu'à présent, béni soit Dieu! répondit le chef. Nous sommes tous bien portants.»

Aussitôt il commença à former une mêlée avec ses compagnons, faisant tant d'évolutions et avec tant d'adresse, que don Quichotte, tout habitué qu'il était à ces sortes de danses, avoua qu'il n'en avait jamais vu de mieux exécutée que celle-là.

Il ne fut pas moins ravi d'un autre choeur de danse qui entra bientôt après. C'était une troupe de jeunes filles choisies pour leur beauté, si bien du même âge qu'aucune ne semblait avoir moins de quatorze ans, ni aucune plus de dix-huit. Elles étaient toutes vêtues de léger drap vert, avec les cheveux moitié tressés, moitié flottants, mais si blonds tous qu'ils auraient pu le disputer à ceux du soleil; et sur la chevelure elles portaient des guirlandes formées de jasmins, de roses, d'amarantes et de fleurs de chèvrefeuille. Cette troupe était conduite par un vénérable vieillard et une imposante matrone, mais plus légers et plus ingambes que ne l'annonçait leur grand âge. C'était le son d'une cornemuse de Zamora qui leur donnait la mesure, et ces jeunes vierges, portant la décence sur le visage et l'agilité dans les pieds, se montraient les meilleures danseuses du monde.

Après elles, parut une danse composée, et de celles qu'on appelle _parlantes_.[133] C'était une troupe de huit nymphes réparties en deux files. L'une de ces files était conduite par le dieu Cupidon, l'autre par l'Intérêt; celui-là paré de ses ailes, de son arc et de son carquois; celui-ci vêtu de riches étoffes d'or et de soie. Les nymphes qui suivaient l'Amour portaient derrière les épaules leurs noms en grandes lettres sur du parchemin blanc. _Poésie _était le titre de la première; celui de la seconde, _Discrétion; _celui de la troisième, _Belle famille, _et celui de la quatrième, V_aillance. _Les nymphes que guidait l'Intérêt se trouvaient désignées de la même façon. _Libéralité _était le titre de la première; _Largesse, _celui de la seconde; _Trésor, c_elui de la troisième, et celui de la quatrième, _Possession pacifique. _Devant la troupe marchait un château de bois traîné par quatre sauvages, tous vêtus de feuilles de lierre et de filasse peinte en vert, accoutrés si au naturel que peu s'en fallut qu'ils ne fissent peur à Sancho. Sur la façade du château et sur ses quatre côtés était écrit: _Château de sage prudence. _Ils avaient pour musiciens quatre habiles joueurs de flûte et de tambourin. Cupidon commença la danse. Après avoir fait deux figures, il leva les yeux; et, dirigeant son arc contre une jeune fille qui était venue se placer entre les créneaux du château, il lui parla de la sorte:

«Je suis le dieu tout-puissant dans l'air, sur la terre, dans la mer profonde, et sur tout ce que l'abîme renferme en son gouffre épouvantable.

«Je n'ai jamais connu ce que c'est que la peur; tout ce que je veux, je le puis, quand même je voudrais l'impossible; et, en tout ce qui est possible, je mets, j'ôte, j'ordonne et je défends.»

La strophe achevée, il lança une flèche sur le haut du château, et regagna sa place.

Alors l'Intérêt s'avança; il dansa également deux pas, et, les tambourins se taisant, il dit à son tour:

«Je suis celui qui peut plus que l'Amour, et c'est l'Amour qui me guide; je suis de la meilleure race que le ciel entretienne sur la terre, de la plus connue et de la plus illustre.

«Je suis l'Intérêt, par qui peu de gens agissent bien; et agir sans moi serait grand miracle; mais, tel que je suis, je me consacre à toi, à tout jamais. Amen.»

L'Intérêt s'étant retiré, la Poésie s'avança, et, après avoir dansé ses pas comme les autres, portant les yeux sur la demoiselle du château, elle dit:

«En très-doux accents, en pensées choisies, graves et spirituelles, la très-douce Poésie t'envoie, ma dame, son âme enveloppée de mille sonnets.

«Si ma poursuite ne t'importune pas, ton sort, envié de bien d'autres femmes, sera porté par moi au-dessus du croissant de la lune.»

La Poésie s'éloigna, et la Libéralité, s'étant détachée du groupe de l'Intérêt, dit après avoir fait ses pas:

«On appelle Libéralité la façon de donner aussi éloignée de la prodigalité que de l'extrême contraire, lequel annonce un faible et mol attachement.

«Mais moi, pour te grandir, je veux être désormais plutôt prodigue; c'est un vice sans doute, mais un vice noble et d'un coeur amoureux qui se montre par ses présents.»

De la même façon s'avancèrent et se retirèrent tous les personnages des deux troupes; chacun fit ses pas et récita ses vers, quelques-uns élégants, d'autres ridicules; mais don Quichotte ne retint par coeur (et pourtant sa mémoire était grande) que ceux qui viennent d'être cités. Ensuite, les deux troupes se mêlèrent, faisant et défaisant des chaînes, avec beaucoup de grâce et d'aisance. Quand l'Amour passait devant le château, il lançait ses flèches par-dessus, tandis que l'Intérêt brisait contre ses murs des boules dorées[134]. Finalement, quand ils eurent longtemps dansé, l'Intérêt tira de sa poche une grande bourse, faite avec la peau d'un gros chat angora, et qui semblait pleine d'écus; puis il la lança contre le château, et, sur le coup, les planches, s'entrouvrirent et tombèrent à terre, laissant la jeune fille à découvert et sans défense. L'Intérêt s'approcha d'elle avec les personnages de sa suite, et, lui ayant jeté une grosse chaîne d'or au cou, ils parurent la saisir et l'emmener prisonnière. À cette vue, l'Amour et ses partisans firent mine de vouloir la leur enlever, et toutes les démonstrations d'attaque et de défense se faisaient en mesure, au son des tambourins. Les sauvages vinrent séparer les deux troupes, et, quand ils eurent rajusté avec promptitude les planches du château de bois, la demoiselle s'y renferma de nouveau, et ce fut ainsi que finit la danse, au grand contentement des spectateurs.

Don Quichotte demanda à l'une des nymphes qui l'avait composée et mise en scène. Elle répondit que c'était un bénéficier du village, lequel avait une fort gentille habileté pour ces sortes d'inventions.

«Je gagerais, reprit don Quichotte, que ce bachelier ou bénéficier doit être plus ami de Camache que de Basile, et qu'il s'entend mieux à mordre le prochain qu'à chanter les vêpres. Il a, du reste, fort bien encadré dans la danse les petits talents de Basile et les grandes richesses de Camache.»

Sancho Panza, qui l'écoutait parler, dit aussitôt:

«Au roi le coq, c'est à Camache que je m'en tiens.

-- On voit bien, Sancho, reprit don Quichotte, que tu es un manant, et de ceux qui disent: _Vive qui a vaincu!_

-- Je ne sais trop desquels je suis, répondit Sancho; je sais bien que jamais je ne tirerai des marmites de Basile une aussi élégante écume que celle-ci, tirée des marmites de Camache.»

Et en même temps il fit voir à son maître la casserole pleine de poules et d'oisons. Puis il prit une des volailles, et se mit à manger avec autant de grâce que d'appétit.

«Pardieu, dit-il en avalant, à la barbe des talents de Basile! car autant tu as, autant tu vaux, et autant tu vaux, autant tu as. Il n'y a que deux sortes de rangs et de familles dans le monde, comme disait une de mes grand-mères, c'est _l'avoir _et le _n'avoir pas__[135]__, _et c'est à l'avoir qu'elle se rangeait. Au jour d'aujourd'hui, mon seigneur don Quichotte, on tâte plutôt le pouls à l'avoir qu'au savoir, et un âne couvert d'or a meilleure mine qu'un cheval bâté. Aussi, je le répète, c'est à Camache que je m'en tiens, à Camache, dont les marmites donnent pour écume des oies, des poules, des lièvres et des lapins. Quant à celles de Basile, si l'on tirait le bouillon, ce ne serait que de la piquette.

-- As-tu fini ta harangue, Sancho? demanda don Quichotte.

-- Il faut bien que je la finisse, répondit Sancho, car je vois que Votre Grâce se fâche de l'entendre; mais si cette raison ne se mettait à la traverse, j'avais taillé de l'ouvrage pour trois jours.

-- Plaise à Dieu, Sancho, reprit don Quichotte, que je te voie muet avant de mourir!

-- Au train dont nous allons, répliqua Sancho, avant que vous soyez mort, je serai à broyer de la terre entre les dents, et peut-être alors serai-je si muet que je ne soufflerai mot jusqu'à la fin du monde, ou du moins jusqu'au jugement dernier.

-- Quand même il en arriverait ainsi, ô Sancho, repartit don Quichotte, jamais ton silence ne vaudra ton bavardage, et jamais tu ne te tairas autant que tu as parlé, que tu parles et que tu parleras dans le cours de ta vie. D'ailleurs, l'ordre de la nature veut que le jour de ma mort arrive avant celui de la tienne; ainsi je n'espère pas te voir muet, fût-ce même en buvant ou en dormant, ce qui est tout ce que je peux dire de plus fort.

-- Par ma foi seigneur, répliqua Sancho, il ne faut pas se fier à la décharnée, je veux dire à la mort, qui mange aussi bien l'agneau que le mouton; et j'ai entendu dire à notre curé qu'elle frappait d'un pied égal les hautes tours des rois et les humbles cabanes des pauvres[136]. Cette dame-là, voyez-vous, a plus de puissance que de délicatesse. Elle ne fait pas la dégoûtée; elle mange de tout, s'arrange de tout, et remplit sa besace de toutes sortes de gens, d'âges et de conditions. C'est un moissonneur qui ne fait pas la sieste, qui coupe et moissonne à toute heure, l'herbe sèche et la verte; l'on ne dirait pas qu'elle mâche les morceaux, mais qu'elle avale et engloutit tout ce qui se trouve devant elle, car elle a une faim canine, qui ne se rassasie jamais; et, bien qu'elle n'ait pas de ventre, on dirait qu'elle est hydropique, et qu'elle a soif de boire toutes les vies des vivants, comme on boit un pot d'eau fraîche.

-- Assez, assez, Sancho, s'écria don Quichotte; reste là-haut, et ne te laisse pas tomber; car, en vérité, ce que tu viens de dire de la mort, dans tes expressions rustiques, est ce que pourrait dire de mieux un bon prédicateur. Je te le répète, Sancho, si, comme tu as un bon naturel, tu avais du sens et du savoir, tu pourrais prendre une chaire dans ta main, et t'en aller par le monde prêcher de jolis sermons.

-- Prêche bien qui vit bien, répondit Sancho; quant à moi, je ne sais pas d'autres tologies.

-- Et tu n'en a pas besoin non plus, ajouta don Quichotte. Mais ce que je ne puis comprendre, c'est que, la crainte de Dieu étant le principe de toute sagesse, toi qui crains plus un lézard que Dieu, tu en saches si long.

-- Jugez, seigneur, de vos chevaleries, répondit Sancho, et ne vous mêlez pas de juger des vaillances ou des poltronneries d'autrui, car je suis aussi bon pour craindre Dieu que tout enfant de la commune; et laissez-moi, je vous prie, expédier cette écume; tout le reste serait paroles oiseuses dont on nous demanderait compte dans l'autre vie.»

En parlant ainsi, il revint à l'assaut contre sa casserole, et de si bon appétit, qu'il éveilla celui de don Quichotte, lequel l'aurait aidé sans aucun doute, s'il n'en eût été empêché par ce qu'il faut remettre au chapitre suivant.

Chapitre XXI

_Où se continuent les noces de Camache, avec d'autres événements récréatifs_

Au moment où don Quichotte et Sancho terminaient l'entretien rapporté dans le chapitre précédent, on entendit s'élever un grand bruit de voix. C'étaient les laboureurs montés sur les juments, qui, à grands cris et à grande course, allaient recevoir les nouveaux mariés. Ceux-ci s'avançaient au milieu de mille espèces d'instruments et d'inventions, accompagnés du curé, de leurs parents des deux familles, et de la plus brillante compagnie des villages circonvoisins, tous en habits de fête.

Dès que Sancho vit la fiancée, il s'écria:

«En bonne foi de Dieu, ce n'est pas en paysanne qu'elle est vêtue, mais en dame de palais. Pardine, à ce que j'entrevois, les patènes[137] qu'elle devrait porter au cou sont de riches pendeloques de corail, et la serge verte de Cuenca est devenue du velours à trente poils. De plus, voilà que la garniture de bandes de toile blanche s'est, sur mon honneur, changée en frange de satin. Mais voyez donc ces mains parées de bagues de jais! que je meure si ce ne sont pas des anneaux d'or, et de bon or fin, où sont enchâssées des perles blanches comme du lait caillé, dont chacune doit valoir un oeil de la tête. Ô sainte Vierge! quels cheveux! s'ils ne sont pas postiches, je n'en ai pas vu en toute ma vie de si longs et de si blonds. Avisez-vous de trouver à redire à sa taille et à sa tournure! Ne dirait-on pas un palmier qui marche chargé de grappes de dattes, à voir l'effet de tous ces joyaux qui pendent à ces cheveux et à sa gorge? Je jure Dieu que c'est une maîtresse fille, et qu'elle peut hardiment passer sur les bancs de Flandre.[138]«

Don Quichotte se mit à rire des rustiques éloges de Sancho Panza; mais il lui sembla réellement que, hormis sa dame Dulcinée du Toboso, il n'avait jamais vu plus belle personne. La belle Quitéria se montrait un peu pâle et décolorée, sans doute à cause de la mauvaise nuit que passent toujours les nouvelles mariées en préparant leurs atours pour le lendemain, jour des noces. Les époux s'avançaient vers une espèce de théâtre, orné de tapis et de branchages, sur lequel devaient se faire les épousailles, et d'où ils devaient voir les danses et les représentations. Au moment d'atteindre leurs places, ils entendirent derrière eux jeter de grands cris, et ils distinguèrent qu'on disait; «Attendez, attendez un peu, gens inconsidérés autant qu'empressés.» À ces cris, à ces paroles, tous les assistants tournèrent la tête, et l'on vit paraître un homme vêtu d'une longue casaque noire, garnie de bandes en soie couleur de feu. Il portait sur le front (comme on le vit bientôt) une couronne de funeste cyprès, et dans la main un long bâton. Dès qu'il fut proche, tout le monde le reconnut pour le beau berger Basile, et, craignant quelque événement fâcheux de sa venue en un tel moment, tout le monde attendit dans le silence où aboutiraient ses cris et ses vagues paroles. Il arriva enfin, essoufflé, hors d'haleine; il s'avança en face des mariés, et, fichant en terre son bâton, qui se terminait par une pointe d'acier, le visage pâle, les yeux fixés sur Quitéria, il lui dit d'une voix sourde et tremblante:

«Tu sais bien, ingrate Quitéria, que, suivant la sainte loi que nous professons, tu ne peux, tant que je vivrai, prendre d'époux; tu n'ignores pas non plus que, pour attendre du temps et de ma diligence l'accroissement de ma fortune, je n'ai pas voulu manquer au respect qu'exigeait ton honneur. Mais toi, foulant aux pieds tous les engagements que tu avais pris envers mes honnêtes désirs, tu veux rendre un autre maître et possesseur de ce qui est à moi, un autre auquel ses richesses ne donnent pas seulement une grande fortune, mais un plus grand bonheur. Eh bien! pour que son bonheur soit au comble (non que je pense qu'il le mérite, mais parce que les cieux veulent le lui donner), je vais, de mes propres mains, détruire l'impossibilité ou l'obstacle qui s'y oppose, en m'ôtant d'entre vous deux. Vive, vive le riche Camache, avec l'ingrate Quitéria, de longues et heureuses années! et meure le pauvre Basile, dont la pauvreté a coupé les ailes à son bonheur et l'a précipité dans la tombe!»

En disant cela, il saisit son bâton, le sépara en deux moitiés, dont l'une demeura fichée en terre, et il en tira une courte épée à laquelle ce bâton servait de fourreau; puis, appuyant par terre ce qu'on pouvait appeler la poignée, il se jeta sur la pointe avec autant de promptitude que de résolution. Aussitôt une moitié de lame sanglante sortit derrière ses épaules, et le malheureux, baigné dans son sang, demeura étendu sur la place, ainsi percé de ses propres armes.

Ses amis accoururent aussitôt pour lui porter secours, touchés de sa misère et de sa déplorable aventure. Don Quichotte, laissant Rossinante, s'élança des premiers, et, prenant Basile dans ses bras, il trouva qu'il n'avait pas encore rendu l'âme. On voulait lui retirer l'épée de la poitrine; mais le curé s'y opposa jusqu'à ce qu'il l'eût confessé, craignant que lui retirer l'épée et le voir expirer ne fût l'affaire du même instant. Basile, revenant un peu à lui, dit alors d'une voix affaiblie et presque éteinte:

«Si tu voulais, cruelle Quitéria, me donner dans cette dernière crise la main d'épouse, je croirais que ma témérité est excusable, puisqu'elle m'aurait procuré le bonheur d'être à toi.»

Le curé, qui entendit ces paroles, lui dit de s'occuper plutôt du salut de l'âme que des plaisirs du corps, et de demander sincèrement pardon à Dieu de ses péchés et de sa résolution désespérée. Basile répondit qu'il ne se confesserait d'aucune façon si d'abord Quitéria ne lui engageait sa main, que cette satisfaction lui permettrait de se reconnaître, et lui donnerait des forces pour se confesser. Quand don Quichotte entendit la requête du blessé, il s'écria à haute voix que Basile demandait une chose très-juste, très-raisonnable, et très-faisable en outre, et que le seigneur Camache aurait tout autant d'honneur à recevoir la dame Quitéria, veuve du valeureux Basile, que s'il la prenait aux côtés de son père:

«Ici, d'ailleurs, ajouta-t-il, tout doit se borner à un _oui, _puisque la couche nuptiale de ses noces doit être la sépulture.»

Camache écoutait tout cela, incertain, confondu, ne sachant ni que faire ni que dire. Mais enfin les amis de Basile lui demandèrent avec tant d'instances de consentir à ce que Quitéria donnât sa main au mourant, pour que son âme ne sortît pas de cette vie dans le désespoir et l'impiété, qu'il se vit obligé de répondre que, si Quitéria voulait la lui donner, il y consentait, puisque ce n'était qu'ajourner d'un instant l'accomplissement de ses désirs. Aussitôt tout le monde eut recours à Quitéria; les uns par des prières, les autres par des larmes, et tous, par les plus efficaces raisons, lui persuadaient de donner sa main au pauvre Basile. Mais elle, plus dure qu'un marbre, plus immobile qu'une statue, ne savait ou ne voulait répondre un mot; et sans doute elle n'aurait rien répondu, si le curé ne lui eût dit de se décider promptement à ce qu'elle devait faire, car Basile tenait déjà son âme entre ses dents, et ne laissait point de temps à l'irrésolution. Alors la belle Quitéria, sans répliquer une seule parole, troublée, triste et éperdue, s'approcha de l'endroit où Basile, les yeux éteints, l'haleine haletante, murmurait entre ses lèvres le nom de Quitéria, donnant à croire qu'il mourait plutôt en gentil qu'en chrétien. Quitéria, se mettant à genoux, lui demanda sa main, par signes et non par paroles. Basile ouvrit les yeux avec effort, et la regardant fixement:

«Ô Quitéria, lui dit-il, qui deviens compatissante au moment où ta compassion doit achever de m'ôter la vie, puisque je n'ai plus la force pour supporter le ravissement que tu me donnes en me prenant pour époux, ni pour arrêter la douleur qui me couvre si rapidement les yeux des ombres horribles de la mort; je te conjure d'une chose, ô ma fatale étoile; c'est qu'en me demandant et en me donnant la main, ce ne soit point par complaisance et pour me tromper de nouveau. Je te conjure de dire et de confesser hautement que c'est sans faire violence à ta volonté que tu me donnes ta main, et que tu me la livres comme à ton légitime époux. Il serait mal de me tromper dans un tel moment, et d'user d'artifice envers celui qui a toujours agi si sincèrement avec toi.»

Pendant le cours de ces propos, il s'évanouissait de telle sorte que tous les assistants pensaient qu'à chaque défaillance il allait rendre l'âme. Quitéria, toute honteuse et les yeux baissés, prenant dans sa main droite celle de Basile, lui répondit: