L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II
Chapter 11
-- Je confesse, répondit le chevalier abattu, que le soulier sale et déchiré de madame Dulcinée du Toboso vaut mieux que la barbe mal peignée, quoique propre, de Cassildée. Je promets d'aller en sa présence et de revenir en la vôtre, pour vous rendre un compte fidèle et complet de ce que vous demandez.
-- Il faut encore confesser et croire, ajouta don Quichotte, que le chevalier que vous avez vaincu ne fut pas et ne put être don Quichotte de la Manche, mais un autre qui lui ressemblait; tout comme je confesse et crois que vous, qui ressemblez au bachelier Samson Carrasco, ne l'êtes pas cependant, mais un autre qui lui ressemble, et que mes ennemis me l'ont présenté sous la figure du bachelier pour calmer la fougue de ma colère, et me faire user avec douceur de la gloire du triomphe.
-- Tout cela, répondit le chevalier éreinté, je le confesse, je le juge et le sens, comme vous le croyez, jugez et sentez. Mais laissez-moi relever, je vous prie, si la douleur de ma chute le permet, car elle m'a mis en bien mauvais état.»
Don Quichotte l'aida à se relever, assisté de son écuyer Tomé Cécial, duquel Sancho n'ôtait pas les yeux, tout en faisant des questions dont les réponses prouvaient bien que c'était véritablement le Tomé Cécial qu'il se disait être. Mais l'impression qu'avait produite dans la pensée de Sancho l'assurance donnée par son maître que les enchanteurs avaient changé la figure du chevalier des Miroirs en celle du bachelier Carrasco l'empêchait d'ajouter foi à la vérité qu'il avait sous les yeux.
Finalement, maître et valet restèrent dans cette erreur, tandis que le chevalier des Miroirs et son écuyer, confus et rompus, s'éloignaient de don Quichotte et de Sancho, dans l'intention de chercher quelque village où l'on pût graisser et remettre les côtes au blessé. Quant à don Quichotte et à Sancho, ils reprirent leur chemin dans la direction de Saragosse, où l'histoire les laisse pour faire connaître qui étaient le chevalier des Miroirs et son écuyer au nez effroyable.[104]
Chapitre XV
_Où l'on raconte et l'on explique qui étaient le chevalier des Miroirs et son écuyer_
Don Quichotte s'en allait, tout ravi, tout fier et tout glorieux d'avoir remporté la victoire sur un aussi vaillant chevalier qu'il s'imaginait être celui des Miroirs, duquel il espérait savoir bientôt, sur sa parole de chevalier, si l'enchantement de sa dame continuait encore, puisque force était que le vaincu, sous peine de ne pas être chevalier, revînt lui rendre compte de ce qui lui arriverait avec elle. Mais autre chose pensait don Quichotte, autre chose le chevalier des Miroirs, bien que, pour le moment, celui-ci n'eût, comme on l'a dit, d'autre pensée que de chercher où se faire couvrir d'emplâtres. Or l'histoire dit que lorsque le bachelier Samson Carrasco conseilla à don Quichotte de reprendre ses expéditions un moment abandonnées, ce fut après avoir tenu conseil avec le curé et le barbier sur le moyen qu'il fallait prendre pour obliger don Quichotte à rester dans sa maison tranquillement et patiemment, sans s'inquiéter davantage d'aller en quête de ses malencontreuses aventures. Le résultat de cette délibération fut, d'après le vote unanime, et sur la proposition particulière de Carrasco, qu'on laisserait partir don Quichotte, puisqu'il semblait impossible de le retenir; que Samson irait le rencontrer en chemin, comme chevalier errant; qu'il engagerait une bataille avec lui, les motifs de querelle ne manquant point; qu'il le vaincrait, ce qui paraissait chose facile, après être formellement convenu que le vaincu demeurerait à la merci du vainqueur; qu'enfin don Quichotte une fois vaincu, le bachelier chevalier lui ordonnerait de retourner dans son village et dans sa maison, avec défense d'en sortir avant deux années entières, ou jusqu'à ce qu'il lui commandât autre chose. Il était clair que don Quichotte vaincu remplirait religieusement cette condition, pour ne pas contrevenir aux lois de la chevalerie; alors il devenait possible que, pendant la durée de sa réclusion, il oubliât ses vaines pensées, ou qu'on eût le temps de trouver quelque remède à sa folie.
Carrasco se chargea du rôle, et, pour lui servir d'écuyer, s'offrit Tomé Cécial, compère et voisin de Sancho Panza, homme jovial et d'esprit éveillé. Samson s'arma comme on l'a rapporté plus haut, et Tomé Cécial arrangea sur son nez naturel le nez postiche en carton qu'on a dépeint, afin de n'être pas reconnu de son compère quand ils se rencontreraient. Dans leur dessein, ils suivirent la même route que don Quichotte, et peu s'en fallut qu'ils n'arrivassent assez à temps pour se trouver à l'aventure du char de la Mort. À la fin ils trouvèrent leurs deux hommes dans le bois où leur arriva tout ce que le prudent lecteur vient de lire; et, si ce n'eût été grâce à la cervelle dérangée de don Quichotte, qui s'imagina que le bachelier n'était pas le bachelier, le seigneur bachelier demeurait à tout jamais hors d'état de recevoir des licences, pour n'avoir pas même trouvé de nid là où il croyait prendre des oiseaux.
Tomé Cécial, qui vit le mauvais succès de leur bonne envie et le pitoyable terme de leur voyage, dit au bachelier:
«Assurément, seigneur Samson Carrasco, nous avons ce que nous méritons. C'est avec facilité qu'on imagine et qu'on commence une entreprise, mais la plupart du temps il n'est pas si aisé d'en sortir. Don Quichotte était fou, nous sensés; pourtant il s'en va riant et bien portant, et vous restez triste et rompu. Sachons maintenant une chose, s'il vous plaît; quel est le plus fou, de celui qui l'est ne pouvant faire autrement, ou de celui qui l'est par sa volonté?
-- La différence qu'il y a entre ces deux fous, répondit Samson, c'est que celui qui l'est par force le sera toujours, tandis que celui qui l'est volontairement cessera de l'être quand il lui plaira.
-- À ce train-là, reprit Tomé Cécial, j'ai été fou par ma volonté quand j'ai voulu me faire écuyer de Votre Grâce, et maintenant, par la même volonté, je veux cesser de l'être, et retourner à ma maison.
-- Cela vous regarde, répondit Carrasco; mais penser que je retourne à la mienne avant d'avoir moulu don Quichotte à coups de bâton, c'est penser qu'il fait jour à minuit; et ce n'est plus maintenant le désir de lui rendre la raison qui me le fera chercher, mais celui de la vengeance, car la grande douleur de mes côtes ne me permet pas de tenir de plus charitables discours.»
En devisant ainsi, les deux compagnons arrivèrent à un village, où ce fut grand bonheur de trouver un algébriste[105] pour panser l'infortuné Samson. Tomé Cécial le quitta et retourna chez lui; mais le bachelier resta pour préparer sa vengeance, et l'histoire, qui reparlera de lui dans un autre temps, revient se divertir avec don Quichotte.
Chapitre XVI
_De ce qui arriva à don Quichotte avec un discret gentilhomme de la Manche_
Dans cette joie, ce ravissement et cet orgueil qu'on vient de dire, don Quichotte poursuivait sa route, s'imaginant, à l'occasion de sa victoire passée, qu'il était le plus vaillant chevalier que possédât le monde en cet âge. Il tenait pour achevées et menées à bonne fin autant d'aventures qu'il pourrait dorénavant lui en arriver; il ne faisait plus aucun cas des enchantements et des enchanteurs; il ne se souvenait plus des innombrables coups de bâton qu'il avait reçus dans le cours de ses expéditions chevaleresques, ni de la pluie de pierres qui lui cassa la moitié des dents, ni de l'ingratitude des galériens, ni de l'insolence et de la volée de gourdins des muletiers yangois. Finalement, il se disait tout bas que, s'il trouvait quelque moyen, quelque invention pour désenchanter sa dame Dulcinée, il n'envierait pas le plus grand bonheur dont jouit ou put jouir le plus heureux chevalier errant des siècles passés. Il marchait tout absorbé dans ces rêves agréables, lorsque Sancho lui dit:
«N'est-il pas drôle, seigneur, que j'aie encore devant les yeux cet effroyable nez, ce nez démesuré de mon compère Tomé Cécial?
-- Est-ce que tu crois, par hasard, Sancho, répondit don Quichotte, que le chevalier des Miroirs était le bachelier Carrasco, et son écuyer, Tomé Cécial, ton compère?
-- Je ne sais que dire à cela, reprit Sancho; tout ce que je sais, c'est que les enseignes qu'il m'a données de ma maison, de ma femme et de mes enfants, sont telles, que personne autre que lui ne pourrait me les donner. Quant à la figure, ma foi, le nez ôté, c'était bien celle de Tomé Cécial, comme je l'ai vu mille et mille fois dans le pays, où nous demeurons porte à porte, et le son de voix était le même aussi.
-- Soyons raisonnables, Sancho, répliqua don Quichotte. Viens ici, et dis-moi: en quel esprit peut-il tomber que le bachelier Samson Carrasco s'en vienne, comme chevalier errant, pourvu d'armes offensives et défensives, combattre avec moi? Ai-je été son ennemi par hasard? lui ai-je donné jamais occasion de me porter rancune? suis-je son rival, ou bien professe-t-il les armes, pour être jaloux de la renommée que je m'y suis acquise?
-- Eh bien, que dirons-nous, seigneur, repartit Sancho, de ce que ce chevalier, qu'il soit ce qu'il voudra, ressemble tant au bachelier Carrasco, et son écuyer à Tomé Cécial, mon compère? Et si c'est de l'enchantement, comme Votre Grâce a dit, est-ce qu'il n'y avait pas dans le monde deux autres hommes à qui ceux-là pussent ressembler?
-- Tout cela, reprit don Quichotte, n'est qu'artifice et machination des méchants magiciens qui me persécutent; prévoyant que je resterais vainqueur dans la bataille, ils se sont arrangés pour que le chevalier vaincu montrât le visage de mon ami le bachelier, afin que l'amitié que je lui porte se mît entre sa gorge et le fil de mon épée, pour calmer la juste colère dont mon coeur était enflammé et que je laissasse la vie à celui qui cherchait, par des prestiges et des perfidies, à m'enlever la mienne. S'il faut t'en fournir des preuves, tu sais déjà bien, ô Sancho, par une expérience qui ne saurait te tromper, combien il est facile aux enchanteurs de changer les visages en d'autres, rendant beau ce qui est laid, et laid ce qui est beau, puisqu'il n'y a pas encore deux jours que tu as vu de tes propres yeux les charmes et les attraits de la sans pareille Dulcinée dans toute leur pureté, dans tout leur éclat naturel, tandis que moi je la voyais sous la laideur et la bassesse d'une grossière paysanne, avec de la chassie aux yeux et une mauvaise odeur dans la bouche. Est-il étonnant que l'enchanteur pervers qui a osé faire une si détestable transformation ait fait également celle de Samson Carrasco et de ton compère, pour m'ôter des mains la gloire du triomphe? Mais, avec tout cela, je me console, parce qu'enfin, quelque figure qu'il ait prise, je suis resté vainqueur de mon ennemi.
-- Dieu sait la vérité de toutes choses», répondit Sancho; et, comme il savait que la transformation de Dulcinée était une oeuvre de sa ruse, il n'était point satisfait des chimériques raisons de son maître; mais il ne voulait pas lui répliquer davantage, crainte de dire quelque parole qui découvrît sa supercherie.
Ils en étaient là de leur entretien, quand ils furent rejoints par un homme qui suivait le même chemin qu'eux, monté sur une belle jument gris pommelé. Il portait un gaban[106] de fin drap vert garni d'une bordure de velours fauve, et, sur la tête, une montéra du même velours. Les harnais de la jument étaient ajustés à l'écuyère et garnis de vert et de violet. Le cavalier portait un cimeterre moresque, pendu à un baudrier vert et or. Les brodequins étaient du même travail que le baudrier. Quant aux éperons, ils n'étaient pas dorés, mais simplement enduits d'un vernis vert, et si bien brunis, si luisants, que, par leur symétrie avec le reste du costume, ils avaient meilleure façon que s'ils eussent été d'or pur. Quand le voyageur arriva près d'eux, il les salua poliment, et, piquant des deux à sa monture, il allait passer outre; mais don Quichotte le retint:
«Seigneur galant, lui dit-il, si Votre Grâce suit le même chemin que nous et n'est pas trop pressée, je serais flatté que nous fissions route ensemble.
-- En vérité, répondit le voyageur, je n'aurais point passé si vite si je n'eusse craint que le voisinage de ma jument n'inquiétât ce cheval.
-- Oh! seigneur, s'écria aussitôt Sancho, vous pouvez bien retenir la bride à votre jument, car notre cheval est le plus honnête et le mieux appris du monde. Jamais, en semblable occasion, il n'a fait la moindre fredaine, et, pour une seule fois qu'il s'est oublié, nous l'avons payé, mon maître et moi, à de gros intérêts. Mais enfin je répète que Votre Grâce peut s'arrêter si bon lui semble, car on servirait au cheval cette jument entre deux plats, qu'à coup sûr il n'y mettrait pas la dent.»
Le voyageur retint la bride, étonné des façons et du visage de don Quichotte, lequel marchait tête nue, car Sancho portait sa salade comme une valise pendue à l'arçon du bât de son âne. Et si l'homme à l'habit vert regardait attentivement don Quichotte, don Quichotte regardait l'homme à l'habit vert encore plus attentivement, parce qu'il lui semblait un homme d'importance et de distinction. Son âge paraissait être de cinquante ans; ses cheveux grisonnaient à peine; il avait le nez aquilin, le regard moitié gai, moitié grave; enfin, dans sa tenue et dans son maintien, il représentait un homme de belles qualités. Quant à lui, le jugement qu'il porta de don Quichotte fut qu'il n'avait jamais vu homme de semblable façon et de telle apparence. Tout l'étonnait, la longueur de son cheval, la hauteur de son corps, la maigreur et le teint jaune de son visage, ses armes, son air, son accoutrement, toute cette figure enfin, comme on n'en avait vu depuis longtemps dans le pays. Don Quichotte remarqua fort bien avec quelle attention l'examinait le voyageur, et dans sa surprise il lut son désir. Courtois comme il l'était, et toujours prêt à faire plaisir à tout le monde, avant que l'autre lui eût fait aucune question, il le prévint et dit:
«Cette figure que Votre Grâce voit en moi est si nouvelle, si hors de l'usage commun, que je ne m'étonnerais pas que vous en fussiez étonné. Mais Votre Grâce cessera de l'être quand je lui dirai que je suis chevalier, de ceux-là dont les gens disent qu'ils vont à leurs aventures. J'ai quitté ma patrie, j'ai engagé mon bien, j'ai laissé le repos de ma maison, et je me suis jeté dans les bras de la fortune, pour qu'elle m'emmenât où il lui plairait. J'ai voulu ressusciter la défunte chevalerie errante, et, depuis bien des jours, bronchant ici, tombant là, me relevant plus loin, j'ai rempli mon désir en grande partie, en secourant des veuves, en protégeant des filles, en favorisant des mineurs et des orphelins, office propre aux chevaliers errants. Aussi, par mes nombreuses, vaillantes et chrétiennes prouesses, ai-je mérité de courir en lettres moulées presque tous les pays du globe. Trente mille volumes de mon histoire se sont imprimés déjà, et elle prend le chemin de s'imprimer trente mille milliers de fois, si le ciel n'y remédie. Finalement, pour tout renfermer en peu de paroles, ou même en une seule, je dis que je suis le chevalier don Quichotte de la Manche, appelé par surnom le _chevalier de la Triste-Figure. _Et, bien que les louanges propres avilissent, force m'est quelquefois de dire les miennes, j'entends lorsqu'il n'y a personne autre pour les dire. Ainsi donc, seigneur gentilhomme, ni ce cheval, ni cette lance, ni cet écu, ni cet écuyer, ni toutes ces armes ensemble, ni la pâleur de mon visage, ni la maigreur de mon corps, ne pourront plus vous surprendre désormais, puisque vous savez qui je suis et la profession que j'exerce.»
En achevant ces mots, don Quichotte se tut, et l'homme à l'habit vert tardait tellement à lui répondre, qu'on aurait dit qu'il ne pouvait en venir à bout. Cependant, après une longue pause, il lui dit:
«Vous avez bien réussi, seigneur cavalier, à reconnaître mon désir dans ma surprise; mais vous n'avez pas réussi de même à m'ôter l'étonnement que me cause votre vue; car, bien que vous ayez dit, seigneur, que de savoir qui vous êtes suffirait pour me l'ôter, il n'en est point ainsi; au contraire, maintenant que je le sais, je reste plus surpris, plus émerveillé que jamais. Comment! est-il possible qu'il y ait aujourd'hui des chevaliers errants dans le monde, et des histoires imprimées de véritables chevaleries? Je ne puis me persuader qu'il y ait aujourd'hui sur la terre quelqu'un qui protége les veuves, qui défende les filles, qui respecte les femmes mariées, qui secoure les orphelins; et je ne le croirais pas si, dans Votre Grâce, je ne le voyais de mes yeux. Béni soit le ciel, qui a permis que cette histoire, que vous dites être imprimée, de vos nobles et véritables exploits de chevalerie, mette en oubli les innombrables prouesses des faux chevaliers errants dont le monde était plein, si fort au préjudice des bonnes oeuvres et au discrédit des bonnes histoires?
-- Il y a bien des choses à dire, répondit don Quichotte, sur la question de savoir si les histoires des chevaliers errants sont ou non controuvées.
-- Comment! reprit l'homme vert, y aurait-il quelqu'un qui doutât de la fausseté de ces histoires?
-- Moi, j'en doute, répliqua don Quichotte; mais laissons cela pour le moment, et, si notre voyage dure quelque peu, j'espère en Dieu de faire comprendre à Votre Grâce que vous avez mal fait de suivre le courant de ceux qui tiennent pour certain que ces histoires ne sont pas véritables.»
À ce dernier propos de don Quichotte, le voyageur eut le soupçon que ce devait être quelque cerveau timbré, et il attendit que d'autres propos vinssent confirmer son idée; mais, avant de passer à de nouveaux sujets d'entretien, don Quichotte le pria de lui dire à son tour qui il était, puisqu'il lui avait rendu compte de sa condition et de sa manière de vivre. À cela, l'homme au gaban vert répondit:
«Moi, seigneur chevalier de la Triste-Figure, je suis un hidalgo, natif d'un bourg où nous irons dîner aujourd'hui, s'il plaît à Dieu. Je suis plus que médiocrement riche, et mon nom est don Diego de Miranda. Je passe la vie avec ma femme, mes enfants et mes amis. Mes exercices sont la chasse et la pêche; mais je n'entretiens ni faucons, ni lévriers de course; je me contente de quelque chien d'arrêt docile, ou d'un hardi furet. J'ai environ six douzaines de livres, ceux-là en espagnol, ceux-ci en latin, quelques-uns d'histoire, d'autres de dévotion. Quant aux livres de chevalerie, ils n'ont pas encore passé le seuil de ma porte. Je feuillette les ouvrages profanes de préférence à ceux de dévotion, pourvu qu'ils soient d'honnête passe-temps, qu'ils satisfassent par le bon langage, qu'ils étonnent et plaisent par l'invention; et de ceux-là, il y en a fort peu dans notre Espagne. Quelquefois je dîne chez mes voisins et mes amis, plus souvent je les invite. Mes repas sont servis avec propreté, avec élégance, et sont assez abondants. Je n'aime point mal parler des gens, et je ne permets point qu'on en parle mal devant moi, Je ne scrute pas la vie des autres, et je ne suis pas à l'affût des actions d'autrui. J'entends la messe chaque jour; je donne aux pauvres une partie de mon bien, sans faire parade des bonnes oeuvres, pour ne pas ouvrir accès dans mon âme à l'hypocrisie et à la vanité, ennemis qui s'emparent tout doucement du coeur le plus modeste et le plus circonspect. J'essaye de réconcilier ceux qui sont en brouille, je suis dévot à Notre-Dame, et j'ai toujours pleine confiance en la miséricorde infinie de Dieu Notre-Seigneur.»
Sancho avait écouté très-attentivement cette relation de la vie et des occupations de l'hidalgo. Trouvant qu'une telle vie était bonne et sainte, et que celui qui la menait devait faire des miracles, il sauta à bas du grison, et fut en grande hâte saisir l'étrier droit du gentilhomme; puis, d'un coeur dévot et les larmes aux yeux, il lui baisa le pied à plusieurs reprises. L'hidalgo voyant son action:
«Que faites-vous, frère? s'écria-t-il. Quels baisers sont-ce là?
-- Laissez-moi baiser, répondit Sancho, car il me semble que Votre Grâce est le premier saint à cheval que j'aie vu en tous les jours de ma vie.
-- Je ne suis pas un saint, reprit l'hidalgo, mais un grand pécheur. Vous, à la bonne heure, frère, qui devez être compté parmi les bons, à en juger par votre simplicité.»
Sancho remonta sur son bât, après avoir tiré le rire de la profonde mélancolie de son maître, et causé un nouvel étonnement à don Diego.
Don Quichotte demanda à celui-ci combien d'enfants il avait, et lui dit qu'une des choses en quoi les anciens philosophes, qui manquèrent de la connaissance du vrai Dieu, avaient placé le souverain bien, fut de posséder les avantages de la nature et ceux de la fortune, d'avoir beaucoup d'amis, et des enfants nombreux et bons.
«Pour moi, seigneur don Quichotte, répondit l'hidalgo, j'ai un fils tel que, peut-être, si je ne l'avais pas, je me trouverais plus heureux que je ne suis; non pas qu'il soit mauvais, mais parce qu'il n'est pas aussi bon que j'aurais voulu. Il peut avoir dix-huit ans; les six dernières années, il les a passées à Salamanque, pour apprendre les langues latine et grecque; mais quand j'ai voulu qu'il passât à l'étude d'autres sciences, je l'ai trouvé si imbu, si entêté de celle de la poésie (si toutefois elle peut s'appeler science), qu'il est impossible de le faire mordre à celle du droit, que je voudrais qu'il étudiât, ni à la reine de toutes les sciences, la théologie. J'aurais désiré qu'il fût comme la couronne de sa race, puisque nous vivons dans un siècle où nos rois récompensent magnifiquement les gens de lettres vertueux[107], car les lettres sans la vertu sont des perles sur le fumier. Il passe tout le jour à vérifier si Homère a dit bien ou mal dans tel vers de l'_Iliade, _si Martial fut ou non déshonnête dans telle épigramme, s'il faut entendre d'une façon ou d'une autre tel ou tel vers de Virgile. Enfin, toutes ses conversations sont avec les livres de ces poëtes, ou avec ceux d'Horace, de Perse, de Juvénal, de Tibulle, car des modernes rimeurs il ne fait pas grand cas; et pourtant; malgré le peu d'affection qu'il porte à la poésie vulgaire, il a maintenant la tête à l'envers pour composer une glose sur quatre vers qu'on lui a envoyés de Salamanque, et qui sont, à ce que je crois, le sujet d'une joute littéraire.