L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche
Part 81
La nuit était obscure, quoique la lune fût au ciel, mais elle ne se montrait pas dans un endroit d'où on pût l'apercevoir; car Diane va quelquefois se promener aux antipodes, et laisse dans l'ombre nos montagnes et nos vallées. Don Quichotte paya le tribut à la nature en dormant le premier sommeil; mais il ne se permit pas le second, tout au rebours de Sancho, qui avait coutume de dormir d'une seule traite, depuis le soir jusqu'au matin, preuve d'une bonne constitution et de fort peu de soucis.
Ceux de don Quichotte, au contraire, le réveillèrent de bonne heure; aussi, après avoir appelé plusieurs fois son écuyer, il lui dit: En vérité, Sancho, je t'admire: tu parais aussi insensible que le marbre ou le bronze; tu dors quand je veille, tu chantes quand je pleure; je tombe d'inanition, faute de donner à la nature les aliments nécessaires, pendant que tu es alourdi et haletant pour avoir trop mangé. Il est pourtant d'un serviteur fidèle de prendre part aux déplaisirs de son maître ou d'en paraître touché, ne fût-ce que par bienséance. Vois comme la nuit est sereine, et quelle solitude règne autour de nous; tout cela mérite bien qu'on se prive d'un peu de sommeil pour en profiter: lève-toi donc, je t'en conjure: éloigne-toi un peu, et par pitié pour Dulcinée donne-toi quatre ou cinq cents coups de fouet sur ceux que tu es convenu de t'appliquer pour le désenchantement de cette pauvre dame; agis de bonne grâce, je t'en supplie; je ne veux pas en venir aux mains avec toi, comme l'autre jour; car, je le sais, tu as la poigne un peu rude. Puis, quand l'affaire sera faite, nous passerons le reste de la nuit à chanter, moi les maux de l'absence, et toi les douceurs de la fidélité, commençant tous deux dès à présent cette vie que nous devons mener dans notre village.
Seigneur, répondit Sancho, je ne suis pas chartreux pour me lever ainsi au milieu de mon sommeil et me donner la discipline. Par ma foi, voilà qui est plaisant de croire qu'après cela nous chanterons toute la nuit: pensez-vous qu'un homme qui a été bien étrillé ait grande envie de chanter? Laissez-moi dormir, je vous prie, et ne me pressez point davantage de me fouetter, autrement je fais serment de ne jamais battre mon pourpoint, encore moins ma propre chair.
O coeur endurci! s'écria don Quichotte, ô homme sans entrailles, ô faveurs mal placées! est-ce là ma récompense de t'avoir fait gouverneur, et de t'avoir mis en position de devenir au premier jour comte ou marquis; ce qui ne peut manquer d'arriver aussitôt que j'aurai accompli le temps de mon exil, car enfin, _post tenebras spero lucem_[127].
[127] Après les ténèbres, j'attends la lumière.
Je ne comprends pas cela, repartit Sancho; mais ce que je comprends fort bien, c'est que quand je dors je n'ai ni crainte ni espérance, ni peine ni plaisir. Car, ma foi, béni soit celui qui a inventé le sommeil! manteau qui couvre les soucis, mets qui chasse la faim, eau qui calme la soif, feu qui garantit du froid, froid qui tempère la chaleur; en un mot, monnaie universelle pour acheter tous les plaisirs du monde, balance dans laquelle rois et bergers, savants et ignorants, ont tous le même poids! C'est une bonne chose que le sommeil, seigneur, si ce n'est qu'il ressemble à la mort; car d'un trépassé à un homme endormi, il n'y a pas grande différence, excepté pourtant que l'on ronfle quelquefois, tandis que l'autre ne souffle jamais mot.
De ma vie je ne t'ai entendu parler avec autant d'élégance, dit don Quichotte; et le proverbe a raison quand il dit: _Regarde non avec qui tu nais, mais avec qui tu pais_.
Eh bien, seigneur, repartit Sancho, est-ce moi maintenant qui enfile des proverbes? Par ma foi, mon cher maître, ils sortent de votre bouche deux par deux, avec cette différence, il est vrai, que ceux de Votre Grâce viennent à propos, et les miens sans rime ni raison; mais, en fin de compte, ce sont toujours des proverbes.
Ils en étaient là quand ils entendirent un bruit sourd qui remplissait toute la vallée. Don Quichotte se leva brusquement, et mit l'épée à la main, mais Sancho se coula aussitôt sous son grison, se faisant un rempart à droite et à gauche des armes de son maître et du bât de l'âne: encore tremblait-il de tout son corps, quoiqu'il fût bien retranché. De moment en moment le bruit augmentait; et plus il approchait de nos aventuriers, plus il leur causait de frayeur, à l'un du moins, car pour l'autre on connaît sa vaillance. Ce bruit venait de plus de six cents pourceaux que des marchands conduisaient à la foire. Ils marchaient la nuit afin de n'être point incommodés par la chaleur, et le grognement de ces animaux était si fort, que don Quichotte et Sancho en avaient les oreilles assourdies sans pouvoir deviner ce que ce pouvait être. Peu soucieux de savoir si don Quichotte et Sancho se trouvaient sur leur chemin et sans respect pour la chevalerie errante, les pourceaux leur passèrent sur le corps, emportant les retranchements de Sancho, confondant pêle-mêle le chevalier et l'écuyer, Rossinante et le grison, le bât et les armes.
Sancho se releva du mieux qu'il put, et demanda l'épée de son maître pour apprendre à vivre à messieurs les pourceaux, car il avait enfin reconnu ce que c'était.
Laisse-les passer, ami, répondit tristement don Quichotte; cet affront est la peine de mon péché, et il est juste qu'un chevalier vaincu soit piqué par les moustiques, mangé par les renards, et foulé aux pieds par les pourceaux.
Je n'ai rien à répliquer à cela, seigneur, dit Sancho; mais est-il juste que les écuyers des chevaliers vaincus soient tourmentés des moustiques, mangés des poux, dévorés par la faim? Si nous étions, nous autres écuyers, les enfants des chevaliers que nous servons, ou leurs proches parents, je ne m'étonnerais pas que nous fussions châtiés pour leurs fautes, même jusqu'à la quatrième génération. Mais qu'ont à démêler les Panza avec les don Quichotte? Enfin, prenons courage, tâchons de dormir le reste de la nuit: il fera jour demain, et nous verrons ce qui nous attend.
Dors, Sancho, dors, toi qui es né pour dormir, répondit notre héros: moi, qui suis fait pour veiller, je vais songer à mes malheurs, et tâcher de les soulager en chantant une romance que j'ai composée la nuit dernière, et dont je ne t'ai rien dit.
Par ma foi, reprit Sancho, les malheurs qui n'empêchent pas de faire des chansons, ne doivent pas être bien grands. Au reste, seigneur, chantez tant qu'il vous plaira; moi, je vais dormir de toutes mes forces.
Là-dessus, prenant sur la terre autant d'espace qu'il voulut, il s'endormit d'un profond sommeil. Don Quichotte, appuyé contre un hêtre, ou peut-être contre un liége, car cid Hamet ne dit point quel arbre c'était, chanta ces vers en soupirant:
Amour! amour! lorsque je pense Au terrible tourment que tu me fais souffrir, Je ne songe plus qu'à mourir Pour finir enfin ma souffrance.
Mais au point de franchir le pas Qui me doit délivrer des peines de la vie, Un excès de plaisir dont mon âme est ravie Me dérobe encore au trépas.
Ainsi ne pouvant vivre et ne sachant mourir, J'éprouve à tous moments des angoisses mortelles, Et le sort n'a rien à m'offrir Qu'une vie, une mort également cruelles[128].
[128] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
Il accompagnait chaque vers de soupirs et de larmes, comme un homme ulcéré du sentiment de sa défaite.
Cependant le jour parut, et les rayons du soleil donnant dans les yeux de Sancho, il commença à s'allonger, à se tourner d'un côté, puis d'un autre, et parvint à s'éveiller tout à fait. En voyant le désordre qu'avaient causé les pourceaux dans son équipage, il se mit à maudire le troupeau et ceux qui le conduisaient. Bref, nos aventuriers reprirent leurs montures, et continuèrent leur chemin. A la nuit tombante, ils virent venir à leur rencontre huit ou dix hommes à cheval, suivis de cinq ou six autres à pied. Don Quichotte sentit son coeur battre, et Sancho le sien défaillir, car ces gens portaient des lances et des boucliers, et semblaient en équipage de guerre. Sancho, dit notre héros en se tournant vers son écuyer, s'il m'était permis de faire usage de mes armes, et que ma parole ne me liât point les mains, cet escadron entier ne me ferait pas peur. Il se pourrait cependant que ce fût tout autre chose que ce que nous pensons.
Il parlait encore lorsqu'ils furent rejoints par les cavaliers qui, environnant don Quichotte sans dire mot, lui mirent la pointe de leurs lances les uns sur la poitrine, les autres contre les reins, comme pour le menacer de mort. Un des gens à pied, le doigt posé sur la bouche, pour montrer qu'il fallait se taire, prit Rossinante par la bride, et le conduisit hors du chemin; ses compagnons, entourant Sancho dans un merveilleux silence, le firent marcher du même côté. Deux ou trois fois il prit envie au pauvre chevalier de demander ce qu'on lui voulait, et où on le conduisait: mais dès qu'il voulait desserrer les lèvres, ses gardes, d'un oeil menaçant et faisant briller leur lance, lui fermaient la bouche. Sancho n'en était pas quitte à si bon marché: pour peu qu'il fît mine de vouloir parler, on le piquait avec un aiguillon, lui et son âne, comme si l'on eût appréhendé que le grison n'eût la même envie. La nuit venue, on doubla le pas, et la frayeur augmenta dans le coeur de nos deux prisonniers, quand ils entendirent ces paroles: Avancez, Troglodites; silence, barbares; souffrez, anthropophages; cessez de vous plaindre, Scythes; fermez les yeux, Polyphèmes meurtriers, tigres dévorants, et autres noms semblables, dont on leur assourdissait les oreilles.
Voilà des noms qui ne sonnent rien de bon; disait Sancho en lui-même; il souffle un mauvais vent! et tous les maux viennent à la fois, comme au chien les coups de bâton. Plaise à Dieu que cette rencontre ne finisse pas de même; mais elle commence trop mal pour avoir une bonne fin.
Don Quichotte marchait tout interdit; il ne pouvait comprendre les injures et les reproches dont on l'accablait; et malgré ses efforts pour trouver une explication, il jugea seulement qu'il y avait beaucoup à craindre et peu à espérer de cette aventure. Environ à une heure de la nuit, ils arrivèrent à la porte d'un château que don Quichotte reconnut pour être celui du duc, où il avait séjourné quelques jours auparavant.
Eh! que signifie tout ceci? demanda-t-il alors: n'est-ce pas dans ces lieux où j'ai rencontré naguère tant de courtoisie? Mais pour les vaincus tout est amertume et déception, le bien se change en mal, et le mal en pis.
En entrant dans la principale cour du château, ce qu'ils aperçurent augmenta leur étonnement, et redoubla leurs frayeurs, comme on le verra dans le chapitre suivant.
CHAPITRE LXIX
DE LA PLUS SURPRENANTE AVENTURE QUI SOIT ARRIVÉE A DON QUICHOTTE DANS TOUT LE COURS DE CETTE GRANDE HISTOIRE
Les cavaliers mirent pied à terre, puis enlevant don Quichotte et Sancho de leur selle, ils les portèrent dans la cour du château. Cent torches brûlaient à l'entour, et plus de cinq cents lampes qui donnaient une lumière égale à celle du plus beau jour éclairaient les galeries. Au milieu de la cour s'élevait un catafalque haut de sept à huit pieds, couvert d'un immense dais de velours noir, autour duquel brûlaient une centaine de cierges de cire blanche dans des chandeliers d'argent. Sur le catafalque était étendu le corps d'une jeune fille, si belle, qu'elle embellissait la mort même. Sa tête, posée sur un carreau de brocart, était couronnée d'une guirlande de fleurs diverses; dans ses mains, croisées sur sa poitrine, elle tenait une branche de palmier. A l'un des côtés de la cour s'élevait un espèce de théâtre, sur lequel on voyait deux personnages, couronne en tête et sceptre à la main, tels qu'on représente Minos et Rhadamanthe. Au pied de l'estrade, il y avait deux siéges vides: ce fut là que les gens qui avaient arrêté don Quichotte et Sancho les menèrent et les firent asseoir, en leur recommandant le silence d'un air farouche; mais il n'était pas besoin de menaces, la terreur les avait rendus muets.
Pendant que notre chevalier regardait tout cela avec stupéfaction, ne sachant que penser, surtout en voyant que le corps déposé sur le catafalque était celui de la belle Altisidore, deux personnages de distinction, que nos aventuriers reconnurent pour le duc et la duchesse, naguère leurs hôtes, montèrent sur le théâtre et vinrent s'asseoir sur deux riches fauteuils, auprès des deux rois couronnés. Don Quichotte et Sancho leur firent une profonde révérence, à laquelle le noble couple répondit en inclinant légèrement la tête.
Un officier de justice parut alors, et s'approchant de Sancho, il le revêtit d'une robe de boucassin noir, bariolée de flammes peintes, lui posa sur la tête une mitre pointue, semblable à celles que portent les condamnés du saint-office, en lui déclarant à voix basse que s'il desserrait les dents on lui mettrait un bâillon, si même on ne le massacrait sur la place. Ainsi affublé, Sancho se regardant des pieds à la tête, se voyait tout couvert de flammes, mais comme il ne se sentait point brûler, il en prit son parti. Il ôta la mitre, et la voyant couverte de diables, il la replaça sur sa tête, en se disant à lui-même: Puisque ni les flammes ne me brûlent ni les diables ne m'emportent, il n'y a pas à s'inquiéter. Don Quichotte, en regardant son écuyer, ne put, malgré toute sa frayeur, s'empêcher de rire.
Alors, au milieu du silence général, on entendit sortir de dessous le catafalque un agréable concert de flûtes; puis tout d'un coup, près du coussin sur lequel reposait le cadavre se montra un beau jeune homme vêtu à la romaine, qui, accordant sa voix avec une harpe qu'il tenait, chanta les stances suivantes:
Pendant que l'amoureuse et triste Altisidore Repose en son cercueil; Pendant que nous voyons encore Soupirer et gémir ses compagnes en deuil, Je vais, ainsi qu'un autre Orphée, Chanter son mérite en mes vers, Et pour l'apprendre à l'univers, En informer la Renommée.
Je ne prétends seulement pas Le publier pendant la vie, Je veux même après le trépas Que, libre de mon corps, mon esprit le publie; Qu'on sache partout ses malheurs, Que l'univers entier en pleure, Et jusqu'en la sombre demeure, Que Pluton et sa cour en répandent des pleurs[129].
[129] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
Assez, dit un des deux rois; assez, chantre divin: ce serait à n'en jamais finir que de vouloir célébrer la mort et les attraits de l'incomparable Altisidore. Elle n'est pas morte, comme le pense le vulgaire ignorant, car elle vit grâce à la renommée, mais elle vit et elle revivra, grâce surtout aux tourments que Sancho Panza, ici présent, va endurer pour la rendre à la lumière. Ainsi donc, ô Rhadamanthe! toi qui siéges avec moi dans les sombres cavernes du destin, toi qui connais ce qu'ordonnent ses immuables décrets, pour que cette aimable personne revienne à la vie, déclare-le sur-le-champ, afin que nous ne soyons pas privés plus longtemps du bonheur que doit nous procurer son retour.
A peine Minos eut-il cessé de parler, que Rhadamanthe se leva et dit: Allons, ministres de justice, grands et petits, forts et faibles, vous tous qui êtes ici, accourez, et appliquez sur le visage de Sancho Panza vingt-quatre croquignoles, faites-lui douze pincements aux bras, et aux reins six piqûres d'épingles, car de cela dépend la résurrection d'Altisidore.
Mille Satans! s'écria Sancho, je suis aussi disposé à me laisser faire qu'à devenir Turc. Mort de ma vie! qu'a de commun ma peau avec la résurrection de cette demoiselle! Il paraît que l'appétit vient en mangeant. Madame Dulcinée est enchantée, il faut que je la désenchante à coups de fouet; celle-là meurt du mal que Dieu lui envoie et il faut que je me laisse meurtrir le visage à coups de croquignoles, et percer le corps comme un crible pour la rappeler à la vie! A d'autres, à d'autres, s'il vous plaît: je suis un vieux renard, et je ne m'en laisse pas conter de la sorte.
Tu mourras, cria Rhadamanthe d'une voix formidable; tigre, adoucis-toi, humilie-toi, superbe; souffre et tais-toi, puisqu'on ne te demande rien d'impossible, et surtout n'essaye pas de pénétrer le secret de cette affaire: tu seras souffleté, tu seras égratigné, tu gémiras sous les poignantes piqûres des épingles. Sus donc, mes fidèles ministres, qu'on exécute ma sentence, où je vais vous montrer si je sais me faire obéir.
Aussitôt s'avancèrent six duègnes marchant à la file; quatre portaient des lunettes; toutes avaient la main droite levée et découverte jusqu'au poignet, afin qu'elle parût plus longue. En les apercevant, Sancho se mit à mugir comme un taureau.
Non! non! dit-il. Je me laisserai bien manier et pincer par qui l'on voudra, mais par des duègnes, jamais: qu'on m'égratigne le visage comme les chats égratignèrent celui de mon maître dans ce même château; qu'on me perce le corps à coups de dague; qu'on me déchiquette les bras avec des tenailles rouges, je le souffrirai, puisqu'il le faut: mais que les duègnes me touchent, non, mille fois non; dussent tous les diables m'emporter.
Résigne-toi, mon enfant, dit don Quichotte; donne contentement à ces seigneurs, et rends grâces au ciel de t'avoir octroyé une aussi grande vertu que celle de désenchanter les enchantées, et de ressusciter les morts.
Les duègnes étaient déjà près de Sancho, lorsque devenu plus traitable, ou plutôt acceptant ce qu'il ne pouvait empêcher, il commença à s'arranger sur son siége et tendit le visage. Une première duègne lui appliqua une vigoureuse croquignole sur la joue et lui fit ensuite une grande révérence.
Trêve de civilités, madame la duègne, dit Sancho, et à l'avenir rognez un peu mieux vos ongles.
Bref, les six duègnes lui en donnèrent autant avec les mêmes cérémonies, et tous les gens de la maison lui pincèrent les bras. Mais les piqûres d'épingles lui firent perdre toute patience: à la première il se leva de son siége, et, saisissant une torche enflammée qui se trouvait près de lui, il fondit sur ses bourreaux, en criant de toutes ses forces: Hors d'ici, ministres de Satan! croyez-vous que je sois de bronze pour être insensible à un pareil supplice?
En ce moment, Altisidore, fatiguée sans doute d'être resté si longtemps sur le dos, se tourna sur le côté; aussitôt tous les assistants de s'écrier: Altisidore est vivante! Altisidore est vivante!
Rhadamanthe invita Sancho à se calmer, puisque le résultat qu'on se proposait était obtenu.
Quand don Quichotte vit remuer Altisidore, il se jeta à deux genoux devant Sancho et lui dit: O mon fils! voici l'instant de t'appliquer quelques-uns de ces coups de fouet qu'on t'a ordonnés pour le désenchantement de Dulcinée! voici l'instant où ta vertu est en train d'opérer: ne perds pas une minute, je t'en conjure, pour travailler à la guérison de ma maîtresse, qui est aussi la tienne.
Savez-vous bien, seigneur, répondit Sancho, que soie sur soie n'est pas propre à faire bonne doublure? Comment, ce n'est pas assez d'être souffleté, pincé et égratigné, il faut encore que je me fouette? Tenez, seigneur, qu'on m'attache au cou une meule de moulin, et qu'on me jette dans un puits, si pour guérir les maux d'autrui je dois être toujours le veau de la noce. Qu'on me laisse tranquille, ou j'envoie tout au diable.
Pendant ce temps, Altisidore s'était dressé sur son séant, et l'on entendait le son des hautbois et des musettes, mêlé à des voix qui criaient: Vive Altisidore! vive Altisidore! Le duc et la duchesse, Minos et Rhadamanthe se levèrent, et tous, y compris don Quichotte et Sancho, s'avancèrent vers elle pour l'aider à descendre du catafalque. Altisidore fit une profonde révérence au duc, à la duchesse et aux deux rois, puis regardant notre héros de travers: Dieu te le pardonne, lui dit-elle, insensible chevalier dont la cruauté m'a envoyée dans l'autre monde où je suis restée, à ce qu'il me semble, un long siècle. Quant à toi, ô le plus compatissant des écuyers! ajouta-t-elle en se tournant vers Sancho, je te rends grâces de mon retour à la vie; reçois en récompense d'un si grand service six de mes chemises dont tu pourras en faire six autres pour ton usage; si elles ne sont pas en très-bon état, au moins puis-je t'assurer qu'elles sont fort propres.
Sancho, ayant ôté sa mitre, mit un genou en terre et lui baisa la main en signe de reconnaissance. Le duc ordonna qu'on rendît à Sancho son chaperon et son pourpoint, et qu'on lui ôtât la robe semée de flammes; mais notre écuyer le supplia de permettre qu'il emportât chez lui la robe et la mitre, disant qu'il voulait les conserver en souvenir d'une aventure si étrange. La duchesse répondit qu'on les lui abandonnait volontiers.
Le duc fit débarrasser la cour de tout cet attirail; chacun se retira, puis on conduisit nos deux aventuriers à leur ancien appartement.
CHAPITRE LXX
QUI TRAITE DE CHOSES FORT IMPORTANTES POUR L'INTELLIGENCE DE CETTE HISTOIRE
Sancho coucha cette nuit-là sur un lit de camp qu'on lui avait dressé dans la chambre du chevalier; ce qu'il aurait voulu éviter, se doutant bien que de questions en réponses et de réponses en questions, son maître ne lui laisserait pas un moment de repos, et il eût de bon coeur donné quelque chose pour coucher seul sous une hutte de berger plutôt que dans ce riche appartement.
En effet, le pauvre diable ne fut pas plus tôt au lit, que don Quichotte l'interpella: Que te semble, ami Sancho, lui dit-il, de l'aventure de cette nuit? Comprend-on la force et la violence d'un désespoir amoureux! Car, enfin, tu as vu de tes propres yeux Altisidore tuée, non par une arme meurtrière ni par l'action mortelle du poison, mais uniquement par l'indifférence que je lui ai montrée.
Qu'elle fût morte, à la bonne heure, répondit Sancho, mais au moins elle aurait dû me laisser tranquille, moi qui de ma vie ne l'ai ni enflammée ni dédaignée; qu'a de commun la guérison de cette Altisidore avec le martyre de Sancho Panza? C'est maintenant que je reconnais qu'il y a des enchanteurs et des enchantements dans ce monde: Dieu veuille m'en délivrer, puisque je ne sais pas m'en garantir. Mais, de grâce, seigneur, laissez-moi dormir, si vous ne voulez pas que je me jette par la fenêtre.
Dors, Sancho, dors, mon enfant, reprit don Quichotte, si toutefois tes chiquenaudes et tes piqûres te le permettent.
N'était l'affront de les avoir reçus de ces duègnes, je me moquerais bien des pincements et des piqûres, répliqua Sancho. Mais encore une fois, seigneur, laissez-moi dormir.
Ainsi soit-il, dit don Quichotte, et que Dieu soit avec toi.