L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche
Part 80
Laissons tout cela, seigneur, répliqua Sancho; vous me faites mourir avec tous vos discours: voulez-vous donc vous enterrer tout vivant? vive la poule, même avec sa pépie: on ne peut pas toujours vaincre; il faut que chacun ait son tour! Ainsi va le monde. Tenez, il n'y a rien de sûr avec toutes ces batailles; mais celui qui tombe aujourd'hui peut se relever demain, à moins qu'il n'aime mieux garder le lit: je veux dire s'il laisse abattre son courage à ce point qu'il ne lui en reste plus pour de nouveaux combats. Levez-vous, mon cher maître, et allons recevoir don Gaspar: au bruit que j'entends, il faut qu'il soit déjà dans la maison.
En effet, don Gaspar, après avoir salué le vice-roi, s'était rendu avec le renégat chez don Antonio, impatient de revoir Anna Félix, et sans prendre le temps de quitter l'habit d'esclave qu'il avait en partant d'Alger; ce qui n'empêchait pas qu'il n'attirât les yeux de tout le monde par sa bonne mine, car il était d'une beauté surprenante, et pouvait avoir dix-sept à dix-huit ans. Ricote et Anna Félix allèrent le recevoir, le père avec des larmes de joie et la fille avec une pudeur charmante. Les deux amants ne s'embrassèrent point, car beaucoup d'amour et peu de hardiesse vont de compagnie, et leurs yeux furent les seuls interprètes de leurs chastes pensées. Le renégat raconta de quelle manière il avait délivré don Gaspar; celui-ci raconta aussi les périls qu'il avait courus parmi les femmes qui le gardaient, montrant dans son récit une discrétion si charmante et si fort au-dessus de son âge, qu'on ne lui trouva pas moins d'esprit que de grâce. Ricote récompensa généreusement le renégat et ses rameurs. Le renégat rentra dans le giron de l'Église, et de membre gangrené, il redevint sain et pur par la pénitence.
Deux jours après, le vice-roi et don Antonio s'occupèrent des moyens d'empêcher qu'on n'inquiétât Ricote et Anna Félix, qu'ils désiraient voir rester en Espagne, la fille étant si véritablement chrétienne et le père si bien intentionné. Don Antonio s'offrit pour aller solliciter à la cour, où d'autres affaires l'appelaient, disant qu'à force de présents et avec le secours de ses amis, il espérait y réussir. Mais Ricote répondit qu'il ne fallait rien espérer, parce que le comte de Salazar, chargé par le roi d'achever l'expulsion des Mores, était, quoique compatissant, un homme auprès de qui prières et présents étaient inutiles, de sorte que, malgré toutes leurs ruses, il en avait déjà purgé l'Espagne entière.
Quoi qu'il en soit, répliqua don Antonio, quand je serai sur les lieux, je n'épargnerai ni soin ni peine, et il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu. Don Gaspar viendra avec moi pour consoler ses parents qui sont inquiets de son absence, et Anna Félix restera ici auprès de ma femme, ou se retirera dans un couvent. Quant à Ricote, je suis assuré que monseigneur le vice-roi ne lui refusera pas sa protection, jusqu'au résultat de mes démarches.
Le vice-roi approuva tout. Don Gaspar refusa d'abord de s'éloigner d'Anna Félix; mais comme il désirait beaucoup revoir ses parents, et qu'il était certain de retrouver sa maîtresse, il finit par consentir à l'arrangement proposé. Le jour du départ arriva, et de la part des deux amants, il y eut bien des larmes et bien des soupirs.
Enfin, il fallut se séparer; Ricote offrit à don Gaspar mille écus, que le jeune homme refusa malgré toutes ses instances, se bornant à accepter de don Antonio l'argent dont il crut avoir besoin.
Deux jours après, don Quichotte se sentant un peu rétabli, se mit aussi en chemin, sans cuirasse et sans armes, vêtu d'un simple habit de voyage, et suivi de Sancho à pied, qui conduisait le grison chargé de la panoplie de son maître.
CHAPITRE LXVI
QUI TRAITE DE CE QUE VERRA CELUI QUI VOUDRA LE LIRE
Au sortir de Barcelone, don Quichotte voulut revoir le lieu où il avait été vaincu: C'est ici que fut Troie[125], dit-il tristement; c'est ici que ma mauvaise étoile, et non ma lâcheté, m'a enlevé toute gloire; c'est ici que la fortune m'a fait sentir son inconstance, éprouver ses caprices; ici se sont obscurcies mes prouesses; ici tomba ma renommée pour ne plus se relever.
[125] Campos ubi Troja fuit... (Réminiscence de Virgile.)
Seigneur, lui dit Sancho, il est d'un coeur généreux d'avoir autant de résignation dans le malheur que de ressentir de joie dans la prospérité. Voyez, moi, j'étais assurément fort joyeux d'être gouverneur; eh bien, maintenant que je suis à pied, suis-je plus triste pour cela? J'ai entendu dire que cette femelle qu'on appelle la Fortune est une créature fantasque, toujours ivre, et aveugle par-dessus le marché, aussi ne voit-elle point ce qu'elle fait, et ne sait-elle ni qui elle abat, ni qui elle élève.
Tu es bien philosophe, Sancho, repartit don Quichotte, et tu parles comme un docteur: je ne sais vraiment où tu as appris tout cela. Mais ce que je puis te dire, c'est qu'il n'y a point de fortune en ce monde, et que toutes les choses qui s'y passent, soit en bien, soit en mal, n'arrivent jamais par hasard, mais sont l'effet d'une providence particulière du ciel. De là vient qu'on a coutume de dire que chacun est l'artisan de sa fortune. Moi, je l'avais été de la mienne, et c'est parce que je n'y ai pas travaillé avec assez de prudence que je me vois châtié de ma présomption. J'aurais dû penser que la débilité de Rossinante le rendait incapable de soutenir le choc du puissant coursier du chevalier de la Blanche-Lune; cependant j'acceptai le combat, et quoique j'aie fait de mon mieux, j'eus la honte de me voir renversé dans la poussière. Mais si j'ai perdu l'honneur, je dois avoir le courage d'accomplir ma promesse. Quand j'étais chevalier errant, hardi, valeureux, mon bras et mes oeuvres étaient celles d'un homme de coeur; aujourd'hui, descendu à la condition d'écuyer démonté, mon entière soumission et ma loyauté feront voir que je suis homme de parole. Allons faire chez nous notre année de noviciat, ami Sancho, et dans cette réclusion forcée, nous puiserons une nouvelle vigueur pour reprendre avec plus d'éclat l'exercice des armes.
Seigneur, répondit Sancho, ce n'est point chose si agréable de cheminer à pied, qu'elle donne envie de faire de longues étapes, et lorsque je serai sur le dos du grison, nous marcherons aussi vite que vous voudrez. Mais tant que mes jambes devront me porter, ne me pressez pas, s'il vous plaît.
Tu as raison, Sancho, reprit don Quichotte, attachons ici mes armes en trophée, puis au-dessous et à l'entour nous graverons sur l'écorce des arbres ce qu'il y avait au bas du trophée des armes de Roland:
Que nul de les toucher ne soit si téméraire, S'il ne veut de Roland affronter la colère.
A merveille, seigneur, répondit Sancho; et n'était le besoin que nous pourrions avoir de Rossinante, je serais d'avis qu'on le pendît également.
Non, repartit don Quichotte, il ne faut pendre ni les armes, ni Rossinante, afin qu'on ne puisse pas dire: A bon serviteur mauvaise récompense.
Sans doute aussi, répliqua Sancho, à cause du proverbe qui dit qu'il ne faut pas faire retomber sur le bât la faute de l'âne. Eh bien, puisque c'est à Votre Grâce que revient le tort de cette aventure, châtiez-vous vous-même, et ne vous en prenez point à vos armes qui sont déjà toutes brisées, ni au malheureux Rossinante, qui n'en peut mais, et encore moins à mes pauvres pieds, en les faisant cheminer plus que de raison.
Cette journée et trois autres encore se passèrent en semblables discours, sans que rien vînt entraver leur voyage. Le cinquième jour, à l'entrée d'une bourgade, ils trouvèrent tous les habitants sur la place, assemblés pour se divertir, car c'était la fête du pays. Comme don Quichotte s'approchait d'eux, un laboureur éleva la voix et dit: Bon! voilà justement notre affaire: ces seigneurs qui ne connaissent point les parieurs jugeront notre différend.
Très-volontiers, mes amis, répondit notre héros, pourvu que je parvienne à bien comprendre.
Mon bon seigneur, voici le cas, repartit le laboureur: un habitant de ce village, si gros qu'il pèse près de deux cent quatre-vingts livres, a défié à la course un de ses voisins, qui ne pèse pas la moitié autant que lui, et ils doivent courir cent pas, à condition qu'ils porteront chacun le même poids. Quand on demande à l'auteur du défi comment il veut qu'on s'y prenne, il répond que son adversaire doit se charger de cent cinquante livres de fer, et que par ce moyen ils pèseront autant l'un que l'autre.
Vous n'y êtes pas, dit Sancho devançant la réponse de son maître, et c'est à moi, qui viens tout fraîchement d'être gouverneur, comme chacun sait, à juger cette affaire.
Juge, ami Sancho, reprit don Quichotte; aussi bien ne suis-je pas en état de distinguer le blanc du noir, tant mon jugement est troublé et obscurci.
Eh bien, frères, continua Sancho, je vous dis donc, avec la permission de mon maître, que ce que demande le défieur n'est pas juste. C'est toujours au défié à choisir les armes; ici c'est le défieur qui les choisit, et il en donne à son adversaire de si embarrassantes, que celui-ci non-seulement ne saurait remporter la victoire, mais même se remuer. Or, s'il est trop gros, qu'il se coupe cent cinquante livres de chair par-ci par-là, à son choix: de cette manière les parties devenant égales, personne n'aura lieu de se plaindre.
Par ma foi, reprit un paysan, ce seigneur a parlé comme un bienheureux et jugé comme un chanoine: mais le gros ne voudra jamais s'ôter une once de chair, à plus forte raison cent cinquante livres.
Le mieux est qu'ils ne courent point, dit un autre, afin que le maigre n'ait point à crever sous le faix, ni le gros à se déchiqueter le corps. Convertissons en vin la moitié de la gageure, et emmenons ces seigneurs à la taverne: s'il en arrive mal, je le prends sur moi.
Je vous suis fort obligé, seigneurs, répondit don Quichotte; mais je ne puis m'arrêter un seul instant. De sombres pensées et de tristes pressentiments me forcent d'être impoli et me font cheminer plus vite que je ne voudrais.
En parlant ainsi, il piqua Rossinante et passa outre, laissant les villageois non moins étonnés de son étrange figure que de la sagacité de son écuyer.
Lorsqu'il les vit s'éloigner, un des laboureurs dit aux autres: Si le valet a tant d'esprit, que doit être le maître! S'ils vont étudier à Salamanque, je gage qu'ils deviendront en un tour de main alcades de cour; car il n'est rien comme d'étudier et d'avoir un peu de chance, pour, au moment où l'on y songe le moins, se voir verge à la main ou mitre sur la tête.
Cette nuit-là, le maître et le valet la passèrent à la belle étoile au milieu des champs. Le matin, comme ils poursuivaient leur route, ils virent venir à eux un messager à pied qui avait un bissac sur l'épaule, et une espèce de bâton ferré à la main. Cet homme doubla le pas en approchant de don Quichotte, et lui embrassant la cuisse: Seigneur, lui dit-il, que monseigneur le duc aura de joie quand il apprendra que vous retournez au château! Il y est encore avec madame la duchesse.
Mon ami, je ne sais qui vous êtes; veuillez me le dire, reprit notre chevalier.
Moi, seigneur, répondit l'homme, je suis ce Tosilos, laquais de monseigneur le duc, qui refusa de se mesurer avec Votre Grâce, au sujet de la fille de la señora Rodriguez.
Sainte Vierge! s'écria don Quichotte, quoi, c'est vous que les enchanteurs, mes ennemis, ont transformé en laquais, pour m'ôter la gloire de ce combat!
Je vous demande pardon, répliqua Tosilos, il n'y eut ni transformation ni enchantement: j'étais laquais quand j'entrai dans la lice, et laquais quand j'en sortis. Comme la fille me semblait jolie, j'ai préféré l'épouser plutôt que de combattre. Mais il y eut bien à déchanter après votre départ: monseigneur le duc m'a fait donner cent coups de bâton, pour n'avoir pas exécuté ses ordres; la pauvre fille a été mise en religion, et la señora Rodriguez s'en est retournée en Castille. Pour l'instant, je vais à Barcelone porter un paquet de lettres à monseigneur le vice-roi, de la part de mon maître. J'ai ici une gourde pleine de vieux vin, ajouta-t-il; Votre Seigneurie veut-elle boire un coup? quoique chaud, quelques bribes d'un fromage que j'ai encore là vous le feront trouver bon.
Je vous prends au mot, dit Sancho, car, moi, je ne fais point de façon avec mes amis. Que Tosilos mette la nappe, et nous verrons si les enchanteurs m'empêchent de lever le coude.
En vérité, Sancho, répondit don Quichotte, tu es bien le plus grand glouton et le plus ignorant personnage qui soit dans le monde. Ne vois-tu pas que ce courrier est enchanté, et que ce n'est là qu'un faux Tosilos. Reste avec lui; farcis-toi la panse, je m'en irai au petit pas en t'attendant.
Tosilos sourit en regardant partir le chevalier, et ayant tiré de son bissac la gourde et le fromage, il s'assit sur l'herbe avec Sancho. Tous deux y restèrent jusqu'à ce que la gourde fût entièrement vide; l'histoire dit même qu'ils finirent par lécher le paquet de lettres, seulement parce qu'il sentait le fromage.
Ton maître doit être un grand fou! dit Tosilos à Sancho.
Comment! il doit? répondit Sancho: parbleu! il ne doit rien, il n'y a point d'homme qui paye mieux ses dettes, surtout quand c'est en monnaie de folies. Je m'en aperçois bien, et je le lui ai souvent dit à lui-même; mais qu'y faire? maintenant qu'il est fou à lier, depuis le jour où il a été vaincu par le chevalier de la Blanche-Lune!
Tosilos le pria de lui conter cette aventure; Sancho répondit qu'il lui donnerait contentement à la première rencontre et qu'il ne voulait pas faire attendre son maître plus longtemps. Il se leva, secoua son pourpoint et les miettes qui étaient tombées sur sa barbe; puis ayant souhaité un bon voyage à Tosilos, il poussa le grison devant lui et rejoignit don Quichotte, qui l'attendait à l'ombre, sous un arbre.
CHAPITRE LXVII
DE LA RÉSOLUTION QUE PRIT DON QUICHOTTE DE SE FAIRE BERGER TOUT LE TEMPS QU'IL ÉTAIT OBLIGÉ DE NE POINT PORTER LES ARMES
Si don Quichotte, avant sa rencontre avec le chevalier de la Blanche-Lune, avait été en proie à de tristes pensées, c'était bien pis depuis sa défaite.
Il attendait, comme je l'ai dit, couché à l'ombre d'un arbre, et là mille pénibles souvenirs, comme autant de moustiques, venaient l'assaillir et le harceler: les uns avaient trait au désenchantement de Dulcinée, les autres au genre de vie qu'il allait mener pendant son repos forcé.
Sancho s'étant mis à lui vanter la générosité du laquais Tosilos:
Est-il possible, lui dit-il, que tu croies encore que ce soit là un véritable laquais? Tu as donc oublié la malice de mes ennemis les enchanteurs? Dulcinée transformée en paysanne, et le chevalier des Miroirs devenu le bachelier Carrasco? Mais, dis-moi, as-tu demandé à ce prétendu Tosilos des nouvelles d'Altisidore? A-t-elle pleuré mon absence, ou a-t-elle banni loin d'elle les amoureuses pensées qui la tourmentaient avec tant de violence moi présent?
Par ma foi, seigneur, répondit Sancho, je ne songeais guère à ces niaiseries: mais, pourquoi, je vous prie, vous occuper des pensées d'autrui, et surtout des pensées amoureuses?
Mon ami, dit don Quichotte, il y a une grande différence entre la conduite qu'inspire l'amour, et celle qui est dictée par la reconnaissance: un chevalier peut se montrer froid et insensible, mais il ne doit jamais être ingrat. Altisidore m'aimait sans doute, puisqu'elle m'a donné les mouchoirs de tête que tu sais; elle a pleuré mon départ, m'a adressé des reproches et maudit devant tout le monde, en dépit de toute pudeur; preuves certaines qu'elle m'adorait, car toujours les dépits des amants éclatent en malédictions. Moi, je n'avais ni trésors à lui offrir, ni espérance à lui donner: tout cela appartient à Dulcinée, la souveraine de mon âme, Dulcinée, que tu outrages par tes retardements à châtier ces chairs épaisses que je voudrais voir mangées des loups, puisqu'elles aiment mieux se réserver pour les vers du tombeau que de s'employer à la délivrance de cette pauvre dame.
En vérité, seigneur, répondit Sancho, je ne puis me persuader que ces coups de fouet dont vous parlez sans cesse aient rien de commun avec le désenchantement de personne; c'est comme si on disait: La tête te fait mal; eh bien, graisse-toi la cheville. Je jurerais bien que dans vos livres de chevalerie vous n'avez jamais vu délivrer un enchanté à coups de fouet. Mais enfin, pour vous faire plaisir, je me les donnerai aussitôt que l'envie m'en prendra et que j'en trouverai l'occasion.
Que Dieu t'entende, dit don Quichotte, et qu'il te fasse la grâce de reconnaître bientôt l'obligation où tu es de soulager ma dame et maîtresse, qui est aussi la tienne puisque tu es à moi.
En discourant ainsi, ils arrivèrent à l'endroit où ils avaient été culbutés et foulés sous les pieds des taureaux. Don Quichotte reconnut la place et dit à son écuyer: Voici la prairie où nous rencontrâmes naguère ces aimables bergers et ces charmantes bergères qui voulaient renouveler l'Arcadie pastorale. Leur idée me semble aussi louable qu'ingénieuse; et si tu veux m'en croire, ami Sancho, nous nous ferons bergers à leur imitation, ne fût-ce que pendant le temps que j'ai promis de ne pas porter les armes. J'achèterai quelques brebis et toutes les choses nécessaires à la vie pastorale; puis, me faisant appeler le Berger Quichottin, et toi le berger Pancinot, nous nous mettrons à errer à travers les bois et les prés, chantant par ici, soupirant par là, tantôt nous désaltérant au pur cristal des fontaines, tantôt aux eaux limpides des ruisseaux. Les chênes nous donneront libéralement leurs fruits savoureux; le tronc des liéges, un abri rustique; les saules, leur ombre hospitalière; la rose, ses parfums; les prairies, leurs tapis émaillés de mille couleurs; l'air, sa pure haleine; les étoiles, leur douce lumière; le chant, du plaisir: l'Amour nous inspirera de tendres pensées, et Apollon nous dictera des vers qui nous rendront fameux, non-seulement dans l'âge présent, mais aussi dans les siècles à venir.
Pardieu, seigneur, voilà une manière de vivre qui m'enchante, répondit Sancho; il faut que le bachelier Samson Carrasco et maître Nicolas le barbier n'y aient jamais pensé: je parie qu'ils seront ravis de se faire bergers. Et que diriez-vous si le seigneur licencié faisait de même, lui qui est bon compagnon et qui aime tant la joie?
Ce que tu dis là est parfait, reprit don Quichotte; et si le bachelier Samson veut être de la partie, comme il n'aura garde d'y manquer, il pourra s'appeler le berger Sansonio ou le berger Carrascon; maître Nicolas s'appellera Nicoloso, à l'imitation de l'ancien Boscan, qui s'appelait Nemoroso; quant au seigneur curé, je ne sais trop quel nom lui donner, si ce n'est un nom qui dérive du sien, le berger Curiambro, par exemple. Nous pourrons donner à nos bergères les noms que bon nous semblera, et comme celui de Dulcinée convient aussi bien à une bergère qu'à une princesse, je n'ai que faire de me creuser la tête pour lui en chercher un autre; toi, Sancho, tu feras porter à ta bergère tel nom que tu voudras.
Je n'ai pas envie, répondit Sancho, de lui en donner un autre que celui de Thérésona, il ira bien avec sa taille ronde et avec le nom qu'elle porte, puisqu'elle s'appelle Thérèse, outre qu'en la nommant dans mes vers, on verra que je lui suis fidèle, et que je ne vais point moudre au moulin d'autrui. Pour ce qui est du curé, il ne convient pas qu'il ait de bergère, afin de donner le bon exemple, mais si le bachelier veut en avoir une, à lui permis.
_Bone Deus!_ s'écria don Quichotte, quelle vie nous allons mener, ami Sancho! que de cornemuses vont résonner à nos oreilles! que de tambourins, de violes et de guimbardes! et si avec cela nous pouvons nous procurer des albogues[126], il ne nous manquera aucun des instruments qui entrent dans la musique pastorale.
[126] Espèces de cymbales.
Qu'est-ce que cela, des albogues, seigneur? demanda Sancho; je n'en ai jamais vu, ni même entendu parler de ma vie.
Des albogues, répondit don Quichotte, sont des plaques de métal assez semblables à des pieds de chandeliers, et qui, frappées l'une contre l'autre, rendent un son peu agréable, peut-être, mais qui se marie fort bien avec la cornemuse et le tambourin. Ce nom d'albogue est arabe, comme tous ceux de notre langue qui commencent par _al_; par exemple, _almoaça_, _almorzar_, _alhombra_, _alguazil_, _almaçen_ et autres semblables. Notre langue n'a que trois mots qui finissent en _i_, _borcegui_, _zaquizami_ et _maravedi_; car _alheli_ et _alfaqui_, autant pour l'_al_, qui est au commencement que pour l'_i_ de la fin, sont reconnus pour être d'origine arabe. Je dis ceci en passant, parce que le nom d'albogue vient de me le rappeler. Au reste, ce qui nous aidera surtout à pratiquer dans la perfection notre état de berger, c'est que je me mêle un peu de poésie, comme tu sais, et que le bachelier Carrasco est un poëte excellent: du curé, je n'ai rien à dire, mais je crois qu'il en tient un peu. Quant à maître Nicolas, il n'en faut pas douter, car tous les barbiers sont joueurs de guitare et faiseurs de couplets. Moi, je gémirai de l'absence; toi, tu chanteras la fidélité; le berger Carrascon fera l'amoureux dédaigné; le berger Curiambro, ce qui lui plaira; et de la sorte tout ira à merveille.
Seigneur, dit Sancho, j'ai tant de guignon, que je ne verrai jamais arriver l'heure de commencer une si belle vie. Oh! que de jolies cuillers de bois je vais faire, quand je serai berger! que de fromages à la crème, que de houlettes, que de guirlandes je ferai pour moi et ma bergère! Et si l'on ne dit pas que je suis savant, au moins dira-t-on que je ne suis pas maladroit. Sanchette, ma fille, viendra nous apporter notre dîner à la bergerie. Mais, j'y songe! elle n'est pas trop déchirée, la petite, et il y a des bergers qui sont plus malins qu'on ne croit. Diable, je ne voudrais pas qu'elle vînt chercher de la laine et s'en retournât tondue; les amourettes et les méchants désirs se fourrent partout, aussi bien aux champs qu'à la ville, aussi bien dans les chaumières que dans les châteaux. Ainsi je ne veux pas que ma fille vienne à la bergerie, elle restera à la maison; car en ôtant l'occasion, on ôte le péché, et, comme on dit, si les yeux ne voient pas, le coeur ne saute pas.
Trêve, trêve de proverbes, Sancho, s'écria don Quichotte; en voilà assez pour exprimer ta pensée, et je t'ai souvent répété de n'en pas être si prodigue. Mais, avec toi, c'est prêcher dans le désert; ma mère me châtie, je fouette la toupie.
Par ma foi, seigneur, repartit Sancho, Votre Grâce est avec moi comme la pelle avec le fourgon: vous dites que je lâche trop de proverbes, et vous les enfilez deux à deux.
Écoute, Sancho, reprit don Quichotte, ceux que je place ont leur à-propos; mais les tiens, tu les tires si fort par les cheveux, qu'on dirait que tu les traînes. Je te l'ai répété souvent, les proverbes sont autant de sentences tirées de l'expérience et des observations de nos anciens sages; mais le proverbe qui vient à tort et à travers est plutôt une sottise qu'une sentence. Au surplus, laissons cela: la nuit arrive, éloignons-nous du chemin, et cherchons quelque gîte; nous verrons demain ce que Dieu nous réserve.
Ils gagnèrent un endroit écarté et soupèrent tard et mal, au grand déplaisir de Sancho, à qui les jeûnes de la chevalerie errante faisaient incessamment regretter l'abondance de la maison de don Diego, les noces de Gamache et le logis de don Antonio. Mais enfin, considérant que la nuit devait succéder au jour, et le jour à la nuit, il s'endormit pour passer celle-là de son mieux.
CHAPITRE LXVIII
AVENTURE DE NUIT, QUI FUT PLUS SENSIBLE A SANCHO QU'A DON QUICHOTTE