L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche
Part 79
Seigneurs, dit-elle, je suis née de parents mores, parmi cette nation plus imprudente que sage sur laquelle sont tombés depuis peu tant d'infortunes. A l'époque de nos malheurs, deux de mes oncles m'emmenèrent malgré moi en Barbarie. J'eus beau protester et dire que j'étais chrétienne, comme je le suis en effet et du fond du coeur, je ne fus pas écoutée; ni ceux qui étaient chargés de nous déporter, ni mes oncles, ne voulurent me croire; ils m'entraînèrent malgré moi. Cependant mes parents étaient chrétiens; et j'ai si bien sucé avec le lait la foi catholique, que je ne crois pas avoir jamais témoigné, par mes paroles ou mes actions, aucune inclination contraire. Quoique tenue fort à l'étroit dans la maison de mon père, on savait que j'étais belle, et le bruit de ma beauté m'attira les soins d'un jeune gentilhomme appelé don Gaspar Gregorio, fils aîné d'un chevalier qui avait une habitation près de notre village. Vous dire comment il me vit, les ruses qu'il employa pour me parler, les marques qu'il me donna de sa passion, aussi bien que vous peindre sa joie quand il lui fut permis de croire que je l'aimais, cela serait trop long à raconter, surtout en présence de la corde fatale qui me menace. Je dirai seulement que don Gaspar voulut m'accompagner dans notre exil. Il se mêla parmi les Mores chassés d'autres provinces, et comme il connaissait parfaitement leur langue, il se lia d'amitié pendant le voyage avec les deux oncles qui m'emmenaient; car en homme prudent, mon père, dès le premier édit qui exilait notre nation, avait été nous préparer un asile en pays étranger. Avant son départ il avait eu aussi la précaution d'enfouir dans un endroit dont j'avais seule connaissance, beaucoup de pierres précieuses et de perles d'un grand prix, m'ordonnant de n'y point toucher, si même on nous déportait avant son retour. Je lui obéis, et je passai en Barbarie avec mes oncles et d'autres parents. Nous nous réfugiâmes d'abord à Alger, mais mieux eût valu nous réfugier dans l'enfer même, car le dey ayant su que j'étais belle autant que riche, me fit comparaître devant lui. Il me demanda quel était mon pays, quels bijoux et quel argent j'apportais. Je lui déclarai le lieu de ma naissance, ajoutant que mon argent et mes bijoux y étaient enfouis, mais qu'on pourrait les recouvrer, si j'allais les chercher moi-même. Je parlais ainsi afin que son avarice lui fît oublier ce que j'avais de beauté.
Pendant qu'il me questionnait de la sorte, on vint lui dire que j'étais accompagnée d'un des plus beaux jeunes hommes qu'on pût imaginer: je compris aussitôt qu'il s'agissait de don Gaspar, qui, en effet, est d'une beauté peu commune. Je me troublai à la pensée du péril que don Gaspar allait courir chez cette nation barbare, où l'on fait encore plus de cas de la beauté des hommes que de celle des femmes. Le dey ordonna de le lui amener, pour savoir si ce qu'on en disait était vrai. Alors, par une subite inspiration du ciel, je lui affirmai que c'était une femme, et le suppliai de me permettre d'aller lui faire prendre les habillements de son sexe, afin que sa beauté se fît voir dans tout son jour, et qu'elle parût avec moins d'embarras devant lui. Il y consentit, en ajoutant que le lendemain on aviserait à nous faire passer en Espagne pour y aller chercher le trésor enfoui. Je courus révéler à don Gaspar le péril qu'il courait, et l'ayant habillé en femme, je le menai dès le soir même devant le dey, qui, ravi d'admiration, résolut de le garder pour en faire présent au Grand Seigneur. Mais en attendant, de crainte d'être tenté lui-même, il le mit sous la garde d'une dame more, des premières de la ville. Je laisse aux amants et à ceux qui connaissent les tourments de l'absence à juger des mortelles angoisses que nous dûmes éprouver, ainsi éloignés l'un de l'autre.
Par l'ordre du dey je partis le lendemain sur ce brigantin, accompagnée de deux Turcs, ceux-là même qui ont tué vos soldats, et de ce renégat espagnol (montrant celui qui l'avait fait connaître pour le patron), qui est chrétien au fond de l'âme, et qui a plus d'envie de rester en Espagne que de retourner en Barbarie; le reste de la chiourme se compose de Mores. Contrairement à l'ordre qu'ils avaient reçu de nous débarquer, le renégat et moi, au premier endroit où on pourrait aborder, ces deux Turcs ont voulu d'abord courir la côte pour faire quelque prise, craignant, s'ils nous mettaient à terre auparavant, que leur dessein ne fût dévoilé, et, s'il y avait des galères dans ces parages qu'on ne vînt nous attaquer. Bref, nous avons été découverts, et nous voilà maintenant entre vos mains. Mais, hélas! don Gaspar est resté parmi ces barbares, en habit de femme, et exposé à toutes sortes de périls. Pour moi, je ne sais si je dois me plaindre de mon sort; car, après tant de traverses, la vie m'est devenue insupportable, et je la perdrai sans regret: la seule chose que je vous demande, seigneurs, c'est de m'accorder la grâce de mourir en chrétienne, puisque je suis innocente des fautes que l'on reproche à ceux de ma nation.
En achevant de parler, la belle Morisque versa des larmes, et la pitié en arracha à tous les assistants. Non moins attendri, le vice-roi s'approcha d'elle sans rien dire et lui délia les mains.
Pendant qu'elle racontait son histoire, un vieux pèlerin, qui était entré avec les gens du vice-roi, avait tenu les yeux cloués sur la jeune fille; dès qu'elle eut cessé de parler, il se précipita à ses genoux, et les embrassant avec tendresse: O Anna Félix, ma chère enfant, s'écria-t-il, ne reconnais-tu point Ricote, ton père, qui revenait pour te chercher, car il ne peut vivre sans toi?
A ce nom de Ricote, Sancho, encore tout pensif du mauvais tour que lui avaient joué les rameurs, leva la tête, fixa le pèlerin et reconnut ce Ricote dont il avait fait la rencontre le jour où il quitta son gouvernement; aussitôt, regardant par deux ou trois fois la jeune Morisque, il affirma que c'était bien la fille de son ami qui, depuis qu'elle avait les mains libres, s'était jetée au cou de son père, et y restait attachée, mêlant ses larmes aux siennes.
Oui, seigneurs, dit Ricote en s'adressant à l'amiral et au vice-roi, c'est là ma fille, à qui son nom semblait promettre un meilleur sort, car elle s'appelle Anna Félix, et elle n'est pas moins célèbre par sa beauté que par mes richesses. J'ai quitté mon pays, afin d'aller à l'étranger chercher un asile; et après en avoir découvert un en Allemagne, je suis revenu sous ce costume, pour emmener mon enfant et déterrer les richesses que j'avais enfouies avant mon départ. Mais je ne trouvai que mon trésor que je rapporte avec moi. Aujourd'hui enfin, après bien des traverses, je rencontre, par un hasard merveilleux, cette chère enfant, mon véritable trésor, que je préfère à tous les biens du monde. Si son innocence, ses larmes et les miennes peuvent vous toucher, ayez pitié de deux malheureux qui ne vous ont pas offensés et qui n'ont jamais pris part aux mauvais desseins de leurs compatriotes justement exilés.
Oh! je reconnais bien Ricote, reprit Sancho, et je vous réponds qu'il dit vrai quand il assure qu'Anna Félix est sa fille: quant à toutes ses allées et venues, à ses bons ou à ses mauvais desseins, je ne m'en mêle pas.
Tous les assistants étaient émerveillés d'une si étrange aventure. Vos larmes, dit l'amiral, m'empêchent d'accomplir mon serment; vivez, belle Anna Félix, vivez autant d'années que vous en réserve le ciel, et que ceux-là qui ont eu l'insolence de commettre un meurtre inutile en portent seuls la peine.
En même temps, il ordonna de pendre les deux Turcs; mais le vice-roi demanda leur grâce avec de si vives instances, remontrant qu'il y avait eu dans leur action moins de bravade que de folie, que l'amiral y consentit, car il est difficile de se venger de sang-froid.
On s'occupa aussitôt des moyens de tirer don Gaspar du péril où il était; Ricote offrit pour sa délivrance deux mille ducats, qu'il possédait en perles et en bijoux. De tous les expédients proposés, aucun ne fut jugé meilleur que celui du renégat espagnol, qui s'offrit de retourner à Alger, dans une petite barque montée par des rameurs chrétiens, parce qu'il savait où il pourrait débarquer et qu'il connaissait aussi la maison où était don Gaspar. L'amiral et le vice-roi avaient quelque scrupule de se fier à un renégat; mais Anna Félix répondit de lui, et Ricote offrit de payer la rançon de l'équipage, si par hasard il venait à être capturé. Ce parti adopté, le vice-roi prit congé de l'amiral, et don Antonio Moreno emmena avec lui Anna Félix et son père, le vice-roi lui ayant recommandé d'en avoir le plus grand soin, tant il était touché de la beauté de la jeune Morisque!
CHAPITRE LXIV
DE L'AVENTURE QUI CAUSA LE PLUS DE CHAGRIN A DON QUICHOTTE PARMI TOUTES CELLES QUI LUI FUSSENT JAMAIS ARRIVÉES.
La femme de don Antonio accueillit Anna Félix dans sa maison avec une joie extrême et eut pour elle toutes sortes de prévenances, charmée qu'elle était de sa beauté autant que de sa sagesse. Toute la ville venait, comme à son de cloche, la voir et l'admirer.
Don Quichotte assurait que le parti auquel on s'était arrêté pour délivrer don Gaspar n'était pas le meilleur et qu'on aurait beaucoup mieux fait de le passer lui-même, avec son cheval et ses armes, en Barbarie, d'où il aurait tiré le jeune homme en dépit de tous les Mores, comme avait fait don Galiferos pour son épouse Mélisandre.
D'accord, seigneur, repartit Sancho; mais songez que lorsque don Galiferos enleva sa femme, c'était en terre ferme, et qu'il la ramena en France par la terre ferme; ici c'est tout autre chose: si vous parveniez à délivrer ce don Gaspar, par où le ramèneriez-vous en Espagne, puisque la mer est au milieu?
Il y a remède à tout, excepté à la mort, répondit don Quichotte; pourvu que le bâtiment puisse approcher de la côte, je me fais fort de débarquer, quand bien même l'univers entier tenterait d'y mettre obstacle.
Cela ne coûte guère à dire, seigneur, repartit Sancho; mais du dit au fait il y a grand trajet; pour ma part, je me fie au renégat, qui me paraît habile et homme de bien.
Au surplus, dit don Antonio, si le renégat ne réussit pas, on aura recours à la valeur du grand don Quichotte, et on le passera en Barbarie.
Deux jours après, le renégat partit dans une barque légère, montée de vigoureux rameurs. De son côté, l'amiral, après avoir prié le vice-roi de lui donner des nouvelles d'Anna Félix, ainsi que de tout ce qui serait fait pour la délivrance de don Gaspar, prit congé de lui, et fit voile pour le Levant.
Un matin que don Quichotte, armé de toutes pièces, car, ainsi qu'on l'a dit maintes fois, _ses armes étaient sa parure, et ses délassements les combats_, était sorti pour se promener sur la plage, il vit venir vers lui un cavalier également armé de pied en cap, et portant un écu sur lequel était peinte une lune resplendissante. Quand l'inconnu se fut assez approché pour être entendu de notre héros, il lui dit d'une voix haute et sonore:
Insigne chevalier et jamais suffisamment loué, don Quichotte de la Manche! je suis le chevalier de la Blanche-Lune, dont les prouesses inouïes t'auront sans doute appris le nom. Je viens pour me mesurer avec toi, et mettre à l'épreuve la force de ton bras, dans l'unique but de te faire reconnaître et confesser que ma dame, quelle qu'elle soit, est incomparablement plus belle que ta Dulcinée du Toboso. Si tu confesses cette vérité, tu éviteras, à toi la mort, et à moi la peine de te la donner. Dans le cas où nous en viendrions aux mains, la seule chose que j'exige de toi, si je suis vainqueur, c'est que déposant les armes, et t'abstenant de chercher les aventures, tu te retires pendant une année entière dans ton village, afin d'y vivre dans un repos non moins utile au salut de ton âme qu'aux soins de ta fortune. Si, au contraire, je suis vaincu, ma vie sera à ta discrétion; je t'abandonne mon cheval et mes armes, et la renommée de mes hauts faits viendra s'ajouter à la tienne. Choisis et réponds sur-le-champ, car je n'ai qu'un jour pour expédier cette affaire.
Don Quichotte resta étonné de l'arrogance du chevalier de la Blanche-Lune et du sujet de son défi. Il répondit avec calme, mais d'un ton sévère: Chevalier de la Blanche-Lune, vous dont les prouesses ne sont point encore parvenues jusqu'à mon oreille, je fais serment que jamais vous n'avez vu la sans pareille Dulcinée du Toboso; autrement, vous n'eussiez point recherché ce combat, et vous eussiez avoué de vous-même et sans crainte qu'il n'existe pas dans l'univers de beauté comparable à la sienne. Sans donc prétendre que vous en avez menti, mais me bornant à dire que vous vous abusez étrangement, j'accepte le défi aux conditions que vous y avez mises, et je l'accepte sur-le-champ, afin que ce jour décide entre vous et moi; n'exceptant de vos conditions qu'une seule, celle d'accroître ma renommée du renom de vos prouesses. Car ces prouesses, je les ignore, et quelles qu'elles soient, je me contente des miennes. Prenez donc du champ ce que vous en voudrez prendre, je ferai de même, et que la volonté du ciel s'accomplisse.
De la ville, on avait aperçu le chevalier de la Blanche-Lune, et déjà le vice-roi était averti qu'on l'avait vu s'entretenir avec don Quichotte. Aussitôt il prit le chemin de la plage, accompagné de don Antonio et de plusieurs autres, et ils arrivèrent au moment où notre héros tournait bride pour prendre du champ. Voyant les deux champions prêts à fondre l'un sur l'autre, le vice-roi vint se placer au milieu de la lice, s'informant du motif qui les portait à en venir si brusquement aux mains. Le chevalier de la Blanche-Lune répondit qu'il s'agissait d'une prééminence de beauté, répétant en peu de mots ce qui venait de se passer. Sur ce, le vice-roi s'approcha de don Antonio, et lui demanda à l'oreille s'il connaissait le chevalier de la Blanche-Lune, et si ce n'était pas là quelque mauvais tour qu'on voulût jouer à don Quichotte. Don Antonio ayant répondu qu'il l'ignorait, le vice-roi resta quelque temps indécis s'il permettrait aux combattants de passer outre. Toutefois, pensant bien que c'était une plaisanterie, il s'écarta en disant: Seigneurs chevaliers, s'il n'y a point ici de milieu entre confesser ou mourir, si le seigneur don Quichotte est intraitable, et si Votre Grâce, seigneur de la Blanche-Lune, n'en veut pas démordre, en avant, et à la garde de Dieu!
Le chevalier de la Blanche-Lune remercia le vice-roi en termes pleins de courtoisie. Don Quichotte fit de même, se recommandant de tout son coeur à Dieu et à sa dame Dulcinée, suivant sa coutume en pareilles rencontres; il prit un peu plus de champ, voyant que son adversaire faisait de même; puis, sans qu'aucune trompette en donnât le signal, ils fondirent tout à coup l'un sur l'autre. Le chevalier de la Blanche-Lune montait un coursier plus vif et plus vigoureux que Rossinante, si bien qu'arrivé aux deux tiers de la carrière, il heurta don Quichotte avec tant de force, sans se servir de la lance, dont il leva la pointe à dessein, qu'il fit rouler homme et monture sur le sable. Aussitôt, se précipitant vers le chevalier, et lui mettant le fer de sa lance à la gorge: Vous êtes vaincu, seigneur chevalier, lui dit-il, et vous êtes mort si vous ne confessez les conditions de notre combat.
Étourdi et brisé de sa chute, don Quichotte répondit d'une voix creuse et dolente comme si elle fût sortie du tombeau: Dulcinée du Toboso est la plus belle personne du monde, et moi le plus malheureux des chevaliers; mais il ne faut pas que mon malheur démente une vérité si manifeste. Pousse ta lance, chevalier, et m'ôte la vie, puisque déjà tu m'as ôté l'honneur.
Non, non, répliqua le chevalier de la Blanche-Lune, vive, vive dans tout son éclat la réputation de beauté de madame Dulcinée du Toboso. Je n'exige qu'une chose, c'est que le grand don Quichotte se retire pendant toute une année dans son village, ainsi que nous en sommes convenus avant d'en venir aux mains.
Le vice-roi, don Antonio et ceux qui étaient présents entendirent ces paroles, et la réponse faite par notre héros, que pourvu qu'on ne lui demandât rien de contraire à la gloire de Dulcinée, il accomplirait tout le reste en véritable chevalier. De quoi le vainqueur déclara se contenter, puis tournant bride et saluant les spectateurs, il se dirigea au petit galop vers la ville. Le vice-roi donna ordre à Antonio de le suivre et de s'informer qui il était.
On releva don Quichotte, et on lui découvrit le visage qu'on trouva pâle, inanimé, inondé d'une sueur froide. Rossinante était dans un tel état qu'il fut impossible de le remettre sur ses jambes. Sancho, triste et accablé, ne savait que dire ni que faire; tout cela lui paraissait un songe, un véritable enchantement. Il voyait son seigneur vaincu, rendu à merci, et obligé de ne porter les armes d'un an entier, en même temps que la gloire de ses exploits était à jamais ensevelie. De son côté à lui, toutes ses espérances s'en allaient en fumée; enfin, il craignait que Rossinante ne restât estropié pour le reste de ses jours, et son maître disloqué, sinon pis encore.
Finalement, avec une chaise à porteur, que le vice-roi fit venir, on ramena notre héros à la ville, et lui-même regagna son palais, très-impatient de savoir qui était le chevalier de la Blanche-Lune.
CHAPITRE LXV
OU L'ON FAIT CONNAITRE QUI ÉTAIT LE CHEVALIER DE LA BLANCHE-LUNE, ET OU L'ON RACONTE LA DÉLIVRANCE DE DON GREGORIO, AINSI QUE D'AUTRES ÉVÉNEMENTS.
Don Antonio Moreno suivit le chevalier de la Blanche-Lune, qu'une foule d'enfants escortèrent jusqu'à la porte d'une hôtellerie située au centre de la ville. Ainsi mis sur ses traces, il y entra presque aussitôt que lui, et le trouva dans une salle basse en train de se faire désarmer par son écuyer. Don Antonio le salua sans dire mot, attendant l'occasion d'ouvrir l'entretien; mais le chevalier, voyant qu'il ne se disposait pas à se retirer, lui dit: Seigneur, je vois ce qui vous amène, vous voulez savoir qui je suis; et comme je n'ai nulle raison de le cacher, je vais vous satisfaire pendant que mon écuyer achèvera de m'ôter mon armure. Je m'appelle le bachelier Samson Carrasco, et j'habite le même village que don Quichotte de la Manche. La folie de ce pauvre hidalgo, qui fait compassion à tous ceux qui le connaissent, m'a ému de pitié encore plus que tout autre. Persuadé que sa guérison dépend de son repos, je me suis mis en tête de le ramener dans sa maison. Il y a environ trois mois, j'endossai le harnais dans ce dessein, et, sous le nom de chevalier des Miroirs, je me mis à la recherche de don Quichotte, afin de le combattre et de le vaincre, sans toutefois le blesser, ayant mis préalablement dans les conditions du combat que le vaincu resterait à la merci du vainqueur. Mon intention était de lui imposer de ne pas sortir de sa maison d'un an entier, persuadé que pendant ce temps on parviendrait à le guérir. Mais la fortune en ordonna autrement; ce fut lui qui me fit rudement vider les arçons. Don Quichotte continua sa route, et je m'en retournai brisé de ma chute, qui avait été fort dangereuse. Cependant je n'avais pas renoncé à mon entreprise, ainsi que vous venez de le voir, et cette fois, c'est moi qui suis vainqueur. Voilà, seigneur, sans aucune réticence, ce que vous désiriez savoir. Je ne demande à Votre Grâce qu'une seule chose, c'est que don Quichotte n'ait jamais connaissance de ce que je viens de vous dire, afin que mes bonnes intentions ne soient pas perdues, et que le pauvre homme arrive à recouvrer l'esprit, qu'il a d'ailleurs excellent lorsqu'il n'est point troublé par les rêveries de son extravagante chevalerie.
Ah! seigneur, repartit don Antonio, que Dieu vous pardonne le tort que vous faites au monde entier en le privant du plus agréable fou qu'il possède. Tout le profit qu'on peut tirer du bon sens de don Quichotte compensera-t-il jamais le plaisir que nous procurent ses folies? Mais je crains que votre peine soit inutile, car il est presque impossible de rendre la raison à un homme qui l'a si complétement perdue. Quant à moi, si ce n'était pécher contre la charité, je demanderais que don Quichotte ne guérît point, puisque par là nous serons privés non-seulement de ses aimables extravagances, mais encore de celles de son écuyer Sancho, dont la moindre est capable de dérider la mélancolie même. Je me tairai toutefois, afin de voir, ce dont je doute, si vos soins aboutiront à quelque chose.
Seigneur, repartit Carrasco, l'affaire est en bon train, et j'espère un heureux succès.
Après quelques compliments échangés de part et d'autre, don Antonio quitta le chevalier de la Blanche-Lune, qui, ayant fait lier ses armes, les plaça sur un mulet, et, monté sur son cheval de bataille, prit le chemin de son village. De son côté, don Antonio alla rendre compte de sa mission au vice-roi, qui ne put s'empêcher de partager ses regrets, prévoyant bien que la réclusion de notre héros allait priver le monde de ses nouvelles folies.
Don Quichotte resta six jours au lit, sombre, rêveur, et beaucoup plus affligé de sa défaite que du mal qu'il ressentait. Sancho ne le quittait pas d'un instant, et s'efforçait de le consoler: Allons, mon bon maître, lui disait-il, relevez la tête, et tâchez de reprendre votre gaieté: mieux vaut se réjouir que s'affliger; n'êtes-vous pas assez heureux de ne point vous être brisé les côtes en tombant si lourdement; ignorez-vous que là où se donnent les coups ils se reçoivent, et qu'il n'y a pas toujours du lard où se trouvent des crochets pour le pendre? Moquez-vous du médecin, puisque vous n'avez pas besoin de lui pour guérir; retournons chez nous, sans chercher désormais les aventures à travers des pays qui nous sont inconnus. Après tout, si vous êtes le plus maltraité, c'est moi qui suis le plus perdant. Quoique j'aie laissé avec le gouvernement l'envie d'être gouverneur, je n'ai pas renoncé à devenir comte; cependant il faudra bien que je m'en passe, si vous n'arrivez pas à devenir roi, comme cela est probable, en quittant vos chevaleries, et alors toutes mes espérances s'en iront en fumée.
Mon ami, répondit don Quichotte, il n'y a rien de désespéré. Ma retraite ne doit durer qu'une année; au bout de ce temps je reprendrai l'exercice des armes, et alors je ne manquerai pas de royaumes à conquérir, ni de comtés à te donner.
Dieu le veuille, répliqua Sancho: bonne espérance vaut toujours mieux que mauvaise possession.
Comme ils en étaient là, don Antonio entra avec toutes les marques d'une grande allégresse: Bonne nouvelle, dit-il, seigneur don Quichotte, bonne nouvelle! don Gaspar et le renégat sont au palais du vice-roi, et ils vont venir ici dans un instant.
Le visage de don Quichotte parut se dérider un peu.
En vérité, seigneur, reprit-il, j'aurais préféré que le contraire arrivât, afin de passer moi-même en Barbarie et d'avoir le plaisir de délivrer, avec don Gaspar, tous les chrétiens esclaves de ces infidèles. Mais, hélas! ajouta-t-il en soupirant: ne suis-je pas ce vaincu, ce désarçonné, qui d'une année entière n'a le droit de porter les armes? De quoi puis-je me vanter, moi qui suis plus propre à filer une quenouille qu'à manier une épée.