L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche
Part 77
A ces paroles, un des bandits qui les avait entendues le coucha en joue avec son arquebuse, et il lui aurait cassé la tête, si Roque n'eût crié à cet homme de s'arrêter. Sancho frissonna de tout son corps et éprouva un tel saisissement, qu'il se promit bien de ne plus ouvrir la bouche au milieu de gens qui entendaient si peu raillerie.
Sur ces entrefaites, un des écuyers postés sur le grand chemin accourut dire au capitaine: Seigneur, j'aperçois non loin d'ici une troupe de voyageurs qui se dirigent vers Barcelone.
Sont-ils de ceux qui nous cherchent ou de ceux que nous cherchons? demanda Roque.
De ceux que nous cherchons, répondit l'écuyer.
En ce cas, à cheval, enfants! cria le capitaine, et qu'on les amène ici sans qu'il en manque un seul.
Les bandits obéirent. Pendant ce temps, Roque, don Quichotte et Sancho se trouvant seuls, le premier dit à notre héros: Seigneur, ce genre de vie vous paraît étrange, et je ne m'en étonne pas, car ce sont tous les jours aventures nouvelles, nouveaux événements, et tous également périlleux. Il n'y a pas, je dois l'avouer, une vie plus inquiète, plus agitée que la nôtre. Malheureusement, je m'y trouve engagé par des sentiments de vengeance dont je n'ai pu triompher, car je suis par nature d'une humeur douce et compatissante; le besoin de me venger a si bien imposé silence à mes honnêtes inclinations, qu'il me retient dans ce périlleux métier en dépit de moi-même; et comme toujours l'abîme attire un autre abîme, comme les vengeances sont toutes enchaînées, non-seulement je poursuis les miennes, mais encore je me charge de poursuivre celles des autres. Malgré tout, j'espère de la miséricorde de Dieu, plein de pitié pour la faiblesse humaine, qu'il me tirera de cet affreux labyrinthe dont je n'ai pas la force de me tirer moi-même.
En entendant un tel discours, don Quichotte se demandait comment parmi des voleurs et des assassins il pouvait se trouver un homme qui montrât des sentiments si sensés et si édifiants. Seigneur Roque, lui dit-il, pour le malade, le commencement de la santé c'est de connaître son mal et de se montrer disposé à prendre les remèdes que prescrit le médecin. Votre Grâce est malade, elle connaît son mal; Eh bien, ayez recours à Dieu, c'est un médecin infaillible: il vous donnera les remèdes dont vous avez besoin, remèdes qui agissent d'autant plus sûrement qu'ils rencontrent une bonne nature et une heureuse disposition. Un pécheur éclairé est bien plus près de s'amender qu'un sot, car discernant entre le bien et le mal, il rougit de ses propres vices; tandis que le sot, aveuglé par son ignorance, n'écoute que son instinct et s'abandonne à ses passions dont il ne connaît pas le danger. Courage, donc, seigneur Roque, courage, et puisque vous avez de l'esprit et du bon sens, servez-vous de ces lumières, et ne désespérez pas de l'entière guérison de votre âme. Mais si Votre Grâce veut abréger le chemin et entrer dans celui de son salut, venez avec moi; je vous apprendrai la profession de chevalier errant. A la vérité, c'est une source inépuisable de travaux et de fâcheuses aventures, mais en les offrant à Dieu comme expiation de vos fautes, vous vous ouvrirez les portes du ciel.
Roque sourit du conseil de notre héros, et pour changer d'entretien il lui raconta la triste fin de l'aventure de Claudia, dont Sancho se trouva très-contristé, car il avait trouvé fort de son goût la pétulance et la beauté de la jeune personne.
En cet instant les bandits arrivèrent avec leurs prisonniers, c'est-à-dire avec deux cavaliers assez bien montés, deux pèlerins à pied, puis un carrosse dans lequel il y avait des dames accompagnées de sept ou huit valets tant à pied qu'à cheval. Ces hommes farouches les environnèrent en silence, attendant que leur chef prît la parole. Roque demanda aux cavaliers qui ils étaient et où ils allaient.
Seigneurs, répondit l'un d'eux, nous sommes capitaines d'infanterie; nos compagnies sont à Naples, et nous allons nous embarquer à Barcelone, d'où quatre galères ont reçu l'ordre de passer en Sicile. Nous possédons environ deux ou trois cents écus, avec lesquels nous nous croyons assez riches, car, vous le savez, le métier ne permet guère de thésauriser.
Et vous? demanda Roque aux pèlerins.
Monseigneur, répondirent-ils, nous allons à Rome; et à nous deux nous n'avons qu'une soixantaine de réaux.
Roque demanda ensuite quels étaient les gens du carrosse; un des hommes à cheval répondit: Ma maîtresse est la señora Guyamor de Quinonez, femme du régent de l'intendance de Naples, elle est avec sa fille, une femme de chambre et une duègne; nous sommes trois valets à cheval et trois valets à pied qui les accompagnons, et leur argent monte à six cents écus.
De façon, dit Roque, que nous avons ici neuf cents écus et soixante réaux. Moi, j'ai soixante soldats; voyez, seigneurs, ce qui peut revenir à chacun d'eux, car je ne sais guère calculer.
A ces mots, les bandits s'écrièrent: Vive le grand Roque Guinart, en dépit de ceux qui ont juré sa perte!
Les capitaines, la tête baissée, faisaient bien voir à leur contenance qu'ils regrettaient leur argent; la régente et sa suite n'étaient guère plus gaies, et les pauvres pèlerins ne montraient nul envie de rire.
Roque les tint un moment en suspens, mais ne voulant pas prolonger leur anxiété: Seigneurs capitaines, leur dit-il en se tournant vers eux, prêtez-moi, je vous prie, soixante écus; madame la régente m'en donnera quatre-vingts: pour contenter mes soldats, car le prêtre vit de ce qu'il chante. Cela fait, vous pourrez continuer votre route, munis d'un sauf-conduit de ma main, afin que ceux de mes hommes qui parcourent les environs ne vous fassent aucune insulte; car je ne veux pas qu'on maltraite les gens de guerre ni les femmes, et surtout les dames de qualité.
Les capitaines se confondirent en remercîments sur la courtoisie et la libéralité de Roque, car, à leurs yeux, c'en était une de leur laisser leur propre argent; la señora voulait descendre de son carrosse pour embrasser ses genoux, mais il s'y opposa, lui demandant pardon de la violence que son méchant état le forçait à lui faire.
La régente et les capitaines avaient donné ce qu'on leur demandait, et voyant qu'on ne parlait point de diminuer leur contribution, les pauvres pèlerins s'apprêtaient à remettre tout leur argent; mais Roque leur fit signe d'attendre: De ces cent quarante écus, dit-il à ses gens, il vous en revient deux à chacun; des vingt formant l'excédant, donnez-en dix à ces pèlerins, et les autres à ce bon écuyer, afin qu'il ait sujet de se réjouir de cette aventure. Puis se faisant apporter de l'encre et du papier, il écrivit un sauf-conduit par lequel il était enjoint à ses lieutenants de laisser passer librement toute la caravane, qui s'éloigna exaltant la façon d'agir du grand Roque, sa courtoisie, sa bonne mine, et le traitant plutôt de galant homme que de corsaire.
Un des bandits qui ne partageait pas l'humeur généreuse de son chef, ne put s'empêcher de donner son avis: Parbleu, dit-il dans son jargon mi-gascon, mi-catalan, notre capitaine serait meilleur moine que chef de bons garçons; mais à l'avenir s'il a de pareils accès de libéralité, qu'il les satisfasse avec son argent et non avec le nôtre. Le malheureux ne parla pas si bas qu'il ne fût entendu de Roque, qui tirant son épée lui fendit presque la tête, en disant: C'est ainsi que je châtie les insolents et les téméraires. Aucun n'osa souffler mot, tant le chef savait se faire craindre et obéir.
Roque se retira à l'écart et écrivit à un de ses amis de Barcelone, pour lui donner avis qu'il avait fait rencontre du fameux don Quichotte de la Manche, cet illustre chevalier errant dont on parlait par toute l'Espagne, l'assurant que c'était l'homme le plus divertissant qu'on pût trouver; il ajouta que sous quatre jours, à la fête de Saint-Jean, il l'amènerait lui-même à Barcelone, sur la grande place, armé de pied en cap et montant le superbe Rossinante, suivi de l'écuyer Sancho sur son âne. Il le priait d'en donner avis aux Niaros, ses amis, à qui il voulait procurer ce plaisir; il eût bien désiré que leurs ennemis les Cadeils n'y eussent point part, mais il en reconnaissait l'impossibilité, les extravagances du maître et les bouffonneries du valet étant trop éclatantes pour ne pas attirer tout le monde.
La lettre, portée par un des bandits déguisé en paysan, fut remise à son adresse.
CHAPITRE LXI
DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE A SON ENTRÉE DANS BARCELONE, AVEC D'AUTRES CHOSES QUI SEMBLENT PLUS VRAIES QUE RAISONNABLES.
Don Quichotte demeura trois jours et trois nuits avec les bandits, et fût-il resté trois siècles, il aurait toujours trouvé de quoi s'étonner. C'était sans cesse nouvelle aventure: on s'éveillait ici, on mangeait là-bas; quelquefois on fuyait sans savoir pourquoi, et l'on s'arrêtait de même. En alerte continuelle, ces hommes dormaient à cheval, interrompaient à toute heure leur sommeil pour changer d'asile; leur temps se passait à poser des sentinelles, à écouter le cri d'alarme, à souffler des mèches d'arquebuse, quoiqu'ils eussent peu de ces armes, presque tous portant des mousquets à pierre. Roque passait la nuit loin des siens; car le vice-roi de Barcelone ayant mis sa tête à prix, il craignait d'être livré par eux à la justice: existence assurément fort triste et fort misérable.
Enfin, par des chemins détournés et des sentiers couverts, Roque, don Quichotte et Sancho se dirigèrent vers Barcelone. Ils arrivèrent sur la plage la veille de la Saint-Jean, pendant la nuit. Après avoir donné à Sancho les dix écus qu'il lui avait promis, le capitaine l'embrassa ainsi que son maître, puis on se sépara, échangeant mille offres de services.
Don Quichotte attendit en selle la venue du jour, et il ne tarda pas à voir paraître la face pâle de la blanche aurore, qui s'avançant en silence sur les balcons de l'orient, venait humecter les plantes et les fleurs. Presque au même instant, le son d'une agréable musique se fit entendre: c'étaient des hautbois, des fifres et des tambours auxquels succédaient des cris joyeux qui paraissaient venir de la ville. L'aurore fit bientôt place au soleil, dont le visage plus large qu'une rondache s'élevait sur l'horizon. Don Quichotte et Sancho, jetant les yeux de toutes parts, aperçurent pour la première fois la mer, qui leur parut spacieuse, immense et beaucoup plus étendue que les lagunes de Ruidera, situées dans leur province. Ils virent aussi des galères amarrées à la plage, lesquelles, abattant leurs voiles, se montrèrent couvertes de mille banderoles qui tantôt flottaient au vent, tantôt balayaient la surface des eaux, pendant qu'échappé de leurs flancs le bruit des clairons et des trompettes faisait retentir les lieux d'alentour d'une harmonie suave et belliqueuse. Bientôt ces galères commencèrent à s'ébranler, simulant une escarmouche navale, tandis qu'un nombre infini de cavaliers, sortant de la ville avec de brillantes livrées, maniaient adroitement leurs chevaux, et suivaient les mouvements de la flotte, dont l'artillerie faisait un bruit épouvantable, la mer était calme, le jour pur et serein, quoique voilé de temps en temps par la fumée du canon. Tout semblait d'accord pour enivrer de joie la population entière. Quant à Sancho, il ne parvenait pas à comprendre comment ces énormes masses qui se mouvaient sur l'eau pouvaient avoir tant de pieds.
Bientôt une troupe de cavaliers, portant de magnifiques livrées, accourt avec des cris de joie vers don Quichotte, qui était resté tout stupéfait d'un si beau spectacle; et l'un d'entre eux, celui que Roque avait fait prévenir, dit à haute voix:
Qu'il soit le bienvenu, le miroir, le fanal, l'étoile polaire de la chevalerie errante; qu'il soit le bienvenu, le grand, le valeureux don Quichotte, le vrai chevalier de la Manche, dont la fleur des historiens, cid Hamet Ben-Engeli, nous a raconté les exploits, et non pas le controuvé, le faux historien, dont on vient de publier le livre mensonger.
Don Quichotte n'eut pas le temps de répondre, parce que les cavaliers et les gens de leur suite faisant caracoler leurs chevaux, l'entourèrent aussitôt en décrivant mille cercles autour de lui: Ces seigneurs, dit-il à Sancho, nous ont sans doute reconnus; je parierais qu'ils ont lu notre histoire, et même celle que l'Aragonais a publiée récemment.
Le cavalier qui avait parlé à don Quichotte s'approcha de nouveau, et lui dit: Que Votre Grâce, seigneur, veuille bien venir avec nous: tous nous sommes ses serviteurs et les amis de Roque Guinart.
Si les courtoisies engendrent les courtoisies, répondit don Quichotte, la vôtre, seigneur chevalier, doit être fille ou proche parente de celle du grand Roque. Conduisez-moi où il vous plaira, je vous suivrai avec plaisir, surtout si vous me faites l'honneur d'accepter mes services.
Le cavalier répondit avec non moins de civilité; puis, lui et ses amis ayant placé notre héros au milieu d'eux, on prit le chemin de Barcelone, au son des fifres et des tambours. Mais, à l'entrée de la ville, deux petits drôles, plus malins que la malice elle-même, s'avisèrent d'un méchant tour: se faufilant au milieu de la foule, ils s'approchèrent de nos aventuriers, et levant la queue, l'un à Rossinante, l'autre au grison, ils leur plantèrent à chacun dans cet endroit un paquet de chardons. Les pauvres bêtes ne sentirent pas plus tôt ces éperons d'un nouveau genre, qu'elles se mirent à serrer la queue; ce qui, augmentant leur souffrance, les poussa à ruer de telle sorte qu'elles jetèrent leurs cavaliers dans la poussière. Honteux et mortifié, don Quichotte se hâta d'enlever le panache à Rossinante, et Sancho en fit autant à son âne. Leurs nouveaux amis s'apprêtaient à châtier cette insolente canaille, mais il leur fallut y renoncer, car les deux espiègles s'étaient perdus dans la foule. Bref, don Quichotte et Sancho remontèrent sur leurs bêtes, et toujours suivis de la musique et accompagnés des mêmes cris de joie, ils gagnèrent la maison de leur hôte, une des plus belles de Barcelone. Suivons-y notre chevalier, ainsi le veut cid Hamet Ben-Engeli.
CHAPITRE LXII
AVENTURE DE LA TÊTE ENCHANTÉE, AINSI QUE D'AUTRES ENFANTILLAGES QU'ON NE PEUT S'EMPÊCHER DE RACONTER.
L'hôte de don Quichotte s'appelait don Antonio Moreno; c'était un gentilhomme riche et plein d'esprit, qui aimait à se divertir avec décence et bon goût. Quand il vit notre héros en sa maison, il songea à lui faire faire quelques bonnes folies, sans lui causer de déplaisir, car la plaisanterie a des bornes, et un passe-temps ne saurait être agréable, s'il a lieu aux dépens d'autrui. La première chose dont il s'avisa, ce fut, quand on eut désarmé le chevalier, de le conduire, couvert seulement de cet étroit pourpoint déjà décrit tant de fois, à un balcon donnant sur une des principales rues de la ville, où on l'exposa à la vue des passants comme une bête curieuse. Les cavaliers aux livrées firent de nouvelles passes sous ses yeux, de même que si c'eût été pour lui seul, et non à cause de la fête, qu'ils se fussent mis en frais. Sancho était tout radieux, s'imaginant avoir trouvé de nouvelles noces de Gamache, ou une maison semblable à celle de don Diego, ou bien un château comme celui du duc.
Plusieurs amis de don Antonio vinrent dîner avec lui; tous firent de grands honneurs à don Quichotte, et le traitèrent en véritable chevalier errant, ce qui le rendit si fier et si rengorgé, qu'il ne se sentait pas d'aise. De son côté, Sancho lâcha tant de plaisantes reparties, que les gens de la maison et tous ceux qui étaient là n'avaient d'oreilles que pour lui et riaient à gorge déployée.
Seigneur écuyer, lui dit don Antonio, il nous a été conté que vous êtes extrêmement friand de blanc-manger et de petites andouilles; et que lorsque vous en avez de reste, vous les mettez dans votre poche pour le lendemain[124].
[124] Allusion au don Quichotte d'Avellaneda.
C'est une insigne fausseté, seigneur, répondit Sancho; je suis plus propre que goulu, et monseigneur don Quichotte, ici présent, pourra vous dire que nous nous contentions bien souvent, lui et moi, pendant des jours entiers, d'une poignée de noisettes, ou d'une demi-douzaine d'oignons. Il est vrai que si parfois on me donne la génisse, je cours lui mettre la corde au cou; c'est-à-dire que je mange ce qu'on me présente, et prends le temps comme il vient. Mais quiconque ose avancer que je suis un mangeur vorace et malpropre, peut se tenir pour dit qu'il se trompe du tout au tout, et je le lui apprendrais d'une autre façon, n'était le respect que je dois aux vénérables barbes ici présentes.
Oui, certes, dit don Quichotte, la modération et la propreté de Sancho quand il mange, mériteraient d'être écrites et gravées sur le bronze pour servir d'exemple aux races futures: tout ce qu'on peut lui reprocher, c'est lorsqu'il a faim d'être un peu glouton; alors il mâche des deux côtés à la fois, et un morceau n'attend pas l'autre. Mais pour ce qui est de la propreté, on ne le trouvera jamais en défaut, et il l'a prouvé du reste pendant qu'il était gouverneur, car il mangeait avec tant de délicatesse, qu'il prenait les grains de raisin avec sa fourchette.
Comment! s'écria don Antonio, le seigneur Sancho a été gouverneur?
Oui, seigneur, répondit Sancho, j'ai été gouverneur, et d'une île qu'on appelle Barataria; je l'ai gouvernée pendant dix jours, à bouche que veux-tu; j'y ai perdu le repos, l'esprit et l'embonpoint, et j'y ai appris à mépriser tous les gouvernements du monde. J'ai quitté l'île en courant, et je suis tombé dans un grand trou, où je me suis cru mort, mais dont par miracle je suis sorti vivant.
Alors don Quichotte se mit à conter l'histoire du gouvernement de Sancho, ce qui divertit fort la compagnie.
Le repas achevé, don Antonio prit notre héros par la main, et le conduisit dans une pièce où pour tout meuble se trouvait une table de jaspe, soutenue par un pied de même matière; sur cette table était un buste qui paraissait de bronze et représentait un empereur romain. Ils se promenèrent pendant quelque temps de long en large, firent le tour de la table, puis, don Antonio s'arrêtant dit à don Quichotte: Maintenant que je suis certain de n'être écouté par personne, je vais apprendre à Votre Grâce une des plus étonnantes aventures dont on ait jamais entendu parler, à condition toutefois que ce secret restera entre elle et moi.
Je le jure, seigneur, répondit notre héros: celui à qui vous parlez a des yeux et des oreilles, mais point de langue. Votre Grâce peut en toute assurance verser dans mon coeur ce qu'elle a dans le sien, et rester persuadée qu'elle l'a jeté dans les abîmes du silence.
Sur la foi de cette promesse, repartit don Antonio, je vais vous confier des choses qui vous raviront d'admiration, et je me soulagerai moi-même d'un fardeau qui me pèse, car je n'ai encore révélé à personne le secret que je vais vous dire. Cette tête que vous voyez, seigneur don Quichotte, ajouta-t-il en la lui faisant toucher avec la main, a été fabriquée par un des plus grands enchanteurs qui aient jamais existé. C'était, je crois, un Polonais, disciple du fameux Scot dont on raconte tant de merveilles. Je reçus chez moi cet enchanteur; et pour la somme de mille écus il me fabriqua cette tête, qui a la propriété de répondre à toutes les questions qu'on lui adresse. Après avoir tracé des cercles, observé les astres, écrit des caractères cabalistiques, épié les conjonctions voulues, l'auteur mit la dernière main à son ouvrage avec une perfection dont vous aurez la preuve demain, car le vendredi cette tête est muette, et il serait inutile de lui rien demander aujourd'hui. D'ici là, Votre Grâce peut songer aux questions qu'il vous conviendra de lui faire, et l'expérience vous prouvera si je dis vrai.
Étonné de ce qu'il entendait, don Quichotte avait peine à croire que cette tête fût douée d'une telle vertu; mais comme il devait bientôt savoir à quoi s'en tenir, il se contenta de faire de grands remercîments à son hôte pour lui avoir confié un secret de cette importance. Ils sortirent de la chambre, que don Antonio ferma à clef, et ils retournèrent dans le salon, où Sancho avait eu le temps de conter à la compagnie une partie des aventures de son maître.
Le soir venu, ils allèrent tous ensemble se promener par la ville, don Quichotte sans armes, mais couvert d'une houppelande de drap fauve, capable, à cette époque de l'année, de mettre en sueur l'hiver lui-même. Sancho resta au logis avec les valets, qui avaient ordre de l'entretenir et de l'amuser si bien qu'il ne pensât point à sortir. Notre héros ne montait pas Rossinante, mais un grand mulet de bât harnaché avec beaucoup de richesse et d'élégance; sans qu'il s'en doutât, on lui avait attaché au dos, et par-dessus la houppelande, un parchemin sur lequel était écrit en grosses lettres: _Je suis don Quichotte de la Manche_. Cet écriteau arrêtait tous les passants; et comme chacun répétait: _Je suis don Quichotte de la Manche_, le chevalier fut surpris que tant de gens prononçassent son nom comme s'ils le connaissaient:
Seigneur, dit-il à don Antonio qui marchait à côté de lui, la chevalerie errante a de bien grands avantages, puisqu'elle répand sur toute la terre le nom de ceux qui l'exercent. Entendez-vous comme on parle de moi; jusqu'aux petits enfants, tous me connaissent sans m'avoir jamais vu!
Quoi d'étonnant à cela, seigneur don Quichotte? répondit don Antonio. De même que le feu jette une lumière qui le trahit, de même la vertu a un éclat qui ne manque jamais de la faire reconnaître, surtout celle qui s'acquiert dans la profession des armes, car elle resplendit par-dessus toutes les autres.
Or, pendant que don Quichotte marchait ainsi, tout fier de lui-même, il arriva qu'à la vue de l'écriteau, un passant s'arrêta, et lui jeta ces mots à la face en bon castillan: Au diable soit don Quichotte de la Manche! comment peux-tu être encore de ce monde, après les coups de bâton que tu as reçus? Il faut, en vérité, que tu sois fou. Si encore tu l'étais seul, il n'y aurait pas grand dommage; mais ta folie est si contagieuse, qu'elle se communique à tous ceux qui t'approchent; ceux qui t'accompagnent en ce moment n'en sont-ils pas la preuve? Va, va, nigaud, retourne chez toi prendre soin de ton bien, de ta femme et de tes enfants, sans creuser davantage ta pauvre cervelle, qui n'est déjà que trop endommagée.
Mon ami, dit Antonio à cet homme, passez votre chemin sans vous mêler de donner des conseils à qui ne vous en demande pas: le seigneur don Quichotte est très-sain d'esprit, et nous qui l'accompagnons, nous ne sommes pas des imbéciles: la vertu a droit à nos hommages, en quelque lieu qu'elle se rencontre. Passez votre chemin, et mêlez-vous de vos affaires.
Par ma foi, seigneur, vous avez raison, répondit le Castillan; aussi bien, donner des conseils à ce pauvre fou, ce serait frapper du poing contre l'aiguillon. Mais il est vraiment dommage de voir le bon sens qu'il montre, dit-on, sur tant de matières, s'en aller en eau claire quand il s'agit de chevalerie. Que je meure à l'instant, moi et tous mes descendants, si je m'avise jamais de donner des conseils à personne, dût-on m'en prier à genoux.
Le Castillan disparut, et la promenade continua; mais une telle foule se pressait pour lire l'écriteau, que don Antonio fut obligé de l'enlever.