L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche
Part 72
On était à la fin du repas, quand, pour compléter la fête, entra le page qui avait porté le présent à Thérèse Panza, femme de notre illustre gouverneur. Le duc le questionna avec empressement sur son voyage; il répondit qu'il avait beaucoup de choses à dire, mais que, comme plusieurs étaient de haute importance, il suppliait Leurs Excellences de lui accorder un entretien particulier. Le duc ayant fait sortir la plupart de ses gens, le page tira deux lettres de son sein, et les mit entre les mains de la duchesse; il y en avait une pour elle, et l'autre pour Sancho avec cette suscription: _A mon mari Sancho Panza, gouverneur de l'île Barataria, à qui Dieu donne heureuse et longue vie_.
Impatiente de savoir ce que contenait sa lettre, la duchesse l'ouvrit et en prit lecture.
LETTRE DE THÉRÈSE PANZA A LA DUCHESSE.
«Ma bonne dame, j'ai eu bien de la joie de la lettre que Votre Grandeur m'a écrite; car, en vérité, il y a longtemps que je la désirais. Le collier de corail est très-beau, et l'habit de chasse de mon mari ne lui cède en rien. Tout notre village s'est fort réjoui de ce que Votre Seigneurie a fait mon mari gouverneur, quoique personne ne veuille le croire, principalement notre curé, maître Nicolas le barbier, et le bachelier Carrasco; mais ça m'est égal, et je ne me soucie guère qu'ils le croient, ou qu'ils ne le croient pas, pourvu que cela soit comme je sais que cela est. Pourtant, s'il faut dire la vérité, je ne l'aurais pas cru non plus, sans le collier de corail et l'habit de chasse, car tous les gens du pays disent que mon mari est un imbécile, qui n'a jamais gouverné que des chèvres et qui ne saurait gouverner autre chose; mais celui que Dieu aide est bien aidé.
«Il faut que je vous dise, ma chère dame, qu'un de ces jours, j'ai résolu d'aller à la cour, en carrosse, pour faire crever de dépit mille envieux que j'ai déjà. Je prie donc Votre Seigneurie de recommander à mon mari de m'envoyer un peu d'argent, et même en assez grande quantité, parce que la dépense est grande à la cour, où le pain vaut, dit-on, un réal, et la viande trois maravédis la livre; mais s'il ne veut pas que j'y aille, qu'il me le mande bien vite, car déjà les pieds me démangent de me mettre en route. Mes voisines me disent que si ma fille et moi nous allons bien parées à la cour, mon mari sera bientôt plus connu par moi que moi par lui: parce que tout le monde demandera quelles sont les dames de ce carrosse, et que mon valet répondra: La femme et la fille de Sancho Panza, gouverneur de l'île Barataria; de cette façon, mon mari sera connu, moi je serai prônée, et à la grâce de Dieu.
«Je suis bien fâchée que dans notre pays les glands n'aient pas donné cette année; j'en envoie pourtant à Votre Seigneurie un demi-boisseau que j'ai cueilli moi-même un à un dans la montagne. Ce n'est pas ma faute s'ils ne sont pas aussi gros que des oeufs d'autruche, comme je l'aurais voulu.
«Que Votre Grandeur ne manque pas de m'écrire; j'aurai soin de lui faire réponse aussitôt, et de lui donner avis de ma santé et de tout ce qui se passe dans notre village, où je reste priant Dieu qu'il vous garde longues années et qu'il ne m'oublie pas. Sanchette, ma fille, et mon fils baisent les mains de Votre Grâce.
«Celle qui a plus envie de vous voir que de vous écrire.
«Votre servante, THÉRÈSE PANZA.»
La lettre fut trouvée fort divertissante, et la duchesse ayant demandé à don Quichotte s'il pensait qu'on pût décacheter celle que Thérèse écrivait à son mari, le chevalier répondit qu'il l'ouvrirait pour leur faire plaisir. Elle disait ce qui suit:
«J'ai reçu ta lettre, Sancho de mon âme, et je te jure, foi de chrétienne catholique, qu'il ne s'en est pas fallu de deux doigts que je ne devienne folle de joie. Quand j'ai su, mon ami, que tu étais gouverneur, j'ai failli tomber morte du coup, tant j'étais transportée; car tu le sais, on meurt de joie aussi bien que de tristesse. Notre petite Sanchette a mouillé son jupon sans s'en apercevoir, et cela de pur contentement. J'avais sous les yeux l'habit que tu m'as envoyé, et à mon cou le collier de corail de madame la duchesse; je tenais les lettres à la main, le messager était devant moi; eh bien, malgré tout, je croyais que ce que je voyais et touchais n'était que songe; car qui aurait jamais pu penser qu'un gardeur de chèvres deviendrait gouverneur d'île? Tu te rappelles ce que disait ma défunte mère, et elle avait raison: Qui vit beaucoup, voit beaucoup; je te dis cela parce que j'espère voir encore davantage si je vis plus longtemps, et je ne serai point contente que je ne te voie fermier de la gabelle; car bien qu'on prétende que ce sont des offices du diable, toujours font-ils venir l'eau au moulin.
«Madame la duchesse te dira l'envie que j'ai d'aller à la cour: vois si c'est à propos, et me mande ta volonté; j'irai en carrosse pour te faire honneur.
«Le curé, le barbier, le bachelier et même le sacristain, ne peuvent encore croire que tu sois gouverneur, et disent que tout cela est folie ou enchantement, comme tout ce qui arrive à ton maître. Samson Carrasco dit qu'il t'ira trouver, afin de t'ôter le gouvernement de la tête, et à monseigneur don Quichotte la folie de sa cervelle; quant à moi, je ne fais qu'en rire, en considérant mon collier de corail, et je songe toujours à l'habit que je vais faire à notre fille avec celui que tu m'as envoyé. J'envoie des glands à madame la duchesse, et je voudrais qu'ils fussent d'or; toi, envoie-moi quelque collier de perles, si l'on en porte dans ton île.
«Maintenant voici les nouvelles de notre village: la Berruca a marié sa fille avec un mauvais barbouilleur, qui était venu ici pour peindre tout ce qu'il rencontrerait. L'_ayuntamiento_[119] l'a chargé de peindre les armoiries royales sur la porte de la maison commune; il a demandé deux ducats par avance; il a travaillé huit jours, et comme il n'a pu en venir à bout, il a dit pour raison qu'il n'était pas fait pour peindre de pareilles bagatelles. Il a donc rendu l'argent, et malgré tout il s'est marié à titre de bon ouvrier: il est vrai que depuis il a quitté le pinceau pour la pioche, et qu'il va aux champs comme un gentilhomme. Le fils de Pedro Lobo veut se faire prêtre; il a déjà reçu la tonsure; la petite-fille de Mingo Silvato, Minguilla, l'a su, et elle va lui faire un procès, parce qu'il lui avait promis de l'épouser: les mauvaises langues disent qu'elle est enceinte de son fait, mais lui s'en défend comme un beau diable.
[119] _Ayuntamiento_, corps municipal.
«Il n'y a point chez nous d'olives cette année, et l'on ne saurait trouver une goutte de vinaigre dans tout le pays. Une compagnie de soldats est passée par ici, et ils ont emmené chemin faisant trois filles du village; je ne veux pas te les nommer parce qu'elles reviendront peut-être, et alors il ne manquera pas de gens pour les épouser, avec leurs taches bonnes ou mauvaises. Notre petite travaille à faire du réseau, et elle gagne par jour huit maravédis, qu'elle met dans une bourse, pour amasser son trousseau: mais à cette heure que tu es gouverneur, tu lui donneras une dot sans qu'elle ait besoin de travailler pour cela. La fontaine de la place s'est tarie, et le tonnerre est tombé sur la potence; plaise à Dieu qu'il en arrive autant à toutes les autres. J'attendrai ta réponse et ta décision pour mon voyage à la cour. Dieu te donne bonne et longue vie, je veux dire autant qu'à moi, car je ne voudrais pas te laisser seul dans ce monde.
«Ta femme, THÉRÈSE PANZA.»
Les deux lettres furent trouvées admirables et dignes d'éloges; pour mettre le sceau à la bonne humeur de l'assemblée, on vit entrer le courrier qui apportait à don Quichotte la lettre de Sancho. On la lut de même devant ceux qui étaient là: mais elle fit quelque peu douter de la simplicité du gouverneur. La duchesse alla se renfermer avec le page qui revenait du village de Thérèse Panza, et lui fit tout conter, jusqu'à la moindre circonstance. Le page lui présenta les glands, et de plus un fromage que la bonne dame lui envoyait comme chose d'une délicatesse exquise.
Mais il est temps de retourner à Sancho, fleur et miroir de tous les gouverneurs insulaires.
CHAPITRE LIII
DE LA FIN DU GOUVERNEMENT DE SANCHO PANZA.
S'imaginer que dans cette vie les choses doivent rester toujours en même état, c'est se tromper étrangement. Au printemps succède l'été, à l'été l'automne, à l'automne l'hiver; et le temps, revenant chaque jour sur lui-même, ne cesse de tourner ainsi sur cette roue perpétuelle. L'homme seul court à sa fin sans espoir de se renouveler, si ce n'est dans l'autre vie, qui n'a point de bornes. Ainsi parle Cid Hamet, philosophe mahométan, car cette question de la rapidité et de l'instabilité de la vie présente et de l'éternelle durée de la vie future, bien des gens, quoique privés de la lumière de la foi, l'ont comprise par la seule lumière naturelle. Mais ici notre auteur n'a voulu que faire allusion à la rapidité avec laquelle le gouvernement de Sancho s'éclipsa, s'anéantit, et s'en alla en fumée.
La septième nuit de son gouvernement, Sancho était dans son lit, plus rassasié de procès que de bonne chère, plus fatigué de rendre des jugements et de donner des avis, que de toute autre chose; il cherchait dans le sommeil à se refaire de tant de fatigues, et commençait à fermer les yeux, quand tout à coup il entendit un bruit épouvantable de cris et de cloches qui lui fit croire que l'île entière s'écroulait. Il se leva en sursaut sur son séant, et prêta l'oreille pour démêler la cause d'un si grand vacarme; non-seulement il n'y comprit rien, mais un grand bruit de trompettes et de tambours vint encore se joindre aux cris et au son des cloches. Plein d'épouvante et de trouble, il saute à terre, et court pieds nus et en chemise à la porte de sa chambre. Au même instant, il voit se précipiter par les corridors un grand nombre de gens armés d'épées et portant des torches enflammées: Aux armes! aux armes! criaient-ils; seigneur gouverneur, les ennemis sont dans l'île, et nous périssons si votre valeur et votre prudence nous font défaut. Puis, arrivés près de Sancho, qui était plus mort que vif: Que Votre Grâce s'arme à l'instant, lui dirent-ils tous ensemble, ou nous sommes perdus.
A quoi bon m'armer? répondit Sancho; est-ce que je connais quelque chose en fait d'attaque et de défense? Il faut laisser cela à mon maître don Quichotte, qui dépêchera vos ennemis en un tour de main; quant à moi, pauvre pécheur, je n'y entends rien.
Quelle froideur est-ce là? armez-vous, seigneur, repartit un d'entre eux; voici des armes offensives et défensives: guidez-nous, comme notre chef et notre gouverneur.
Eh bien, que l'on m'arme; et à la grâce de Dieu, répondit Sancho.
Aussitôt on apporta deux grands boucliers, qu'on lui attacha l'un par devant, l'autre par derrière, en les liant étroitement avec des courroies, les bras seuls étant laissés libres, de façon que le pauvre homme, une fois enchâssé, ne pouvait ni remuer, ni seulement plier les genoux. Cela fait, on lui mit dans la main une lance sur laquelle il fut obligé de s'appuyer pour se tenir debout. Quand il fut équipé de la sorte, on lui dit de marcher le premier, afin d'animer tout le monde au combat, ajoutant que tant qu'on l'aurait pour guide, on était assuré de la victoire.
Et comment diable marcherais-je? répondit Sancho: entre ces planches où vous m'avez emboîté, je ne puis seulement pas plier le jarret. Ce qu'il faut faire, c'est de m'emporter à bras et de me placer en travers ou debout à quelque poterne que je défendrai ou avec ma lance ou avec mon corps.
Allons donc, seigneur gouverneur, dit un de ces gens, ce ne sont pas vos armes, c'est bien plutôt la peur qui vous empêche de marcher: hâtez-vous; le bruit augmente et le danger redouble.
A ces exhortations et à ces reproches, le pauvre Sancho essaya de se remuer; mais dès les premiers pas il tomba si lourdement qu'il crut s'être mis en pièces. Il demeura par terre étendu tout de son long, assez semblable à une tortue sous son écaille, ou à quelque barque échouée sur le sable. Mais ces impitoyables railleurs n'en eurent pas plus de compassion: au contraire, ils éteignirent leurs torches, et simulant le bruit de gens qui combattent, ils passèrent et repassèrent plus de cent fois sur le corps du gouverneur, donnant de grands coups d'épée sur le bouclier qui le couvrait, pendant que se ramassant de son mieux dans cette étroite prison, le pauvre diable suait à grosses gouttes, et priait Dieu de tout son coeur de le tirer d'un si grand péril. Les uns trébuchaient, d'autres tombaient sur lui, il y en eut même un qui, après lui avoir monté sur le dos, se mit à crier comme d'une éminence, et simulant l'office de général: Courez par ici, l'ennemi vient de ce côté; qu'on garde cette brèche, qu'on ferme cette porte; rompez les échelles; vite, vite, de la poix et de la résine; qu'on apporte des chaudrons pleins d'huile bouillante, qu'on couvre les maisons avec des matelas; puis il continuait à nommer l'un après l'autre tous les instruments et machines de guerre dont on se sert dans une ville prise d'assaut.
Quant au malheureux Sancho, étendu par terre, foulé aux pieds et demi mort de peur, il murmurait entre ses dents: Plût à Dieu que l'île fût déjà prise, et que je me visse mort ou délivré de cette horrible angoisse! Enfin le ciel eut pitié de lui, et lorsqu'il s'y attendait le moins, il entendit crier: Victoire, victoire! les ennemis sont en fuite. Allons, seigneur, levez-vous, venez jouir de votre triomphe et prendre votre part des dépouilles conquises par votre bras invincible.
Qu'on me lève, dit Sancho tristement. Quand on l'eut aidé à se remettre sur ses pieds: L'ennemi que j'ai tué, ajouta-t-il, je consens qu'on me le cloue sur le front; quant aux dépouilles, vous pouvez vous les partager, je n'y prétends rien. S'il me reste ici un ami, qu'il me donne un peu de vin; le coeur me manque, et, pour l'amour de Dieu, qu'on m'essuie le visage, je suis tout en eau.
On l'essuya, on lui donna du vin, on le débarrassa des boucliers; enfin, se voyant libre, il voulut s'asseoir sur son lit, mais il tomba évanoui de fatigue et d'émotion.
Les mystificateurs commençaient à se repentir d'avoir poussé si loin la plaisanterie, lorsque Sancho, en revenant à lui, calma la crainte que leur avait causée sa pâmoison. Il demanda quelle heure il était; on lui répondit que le jour venait de poindre. Aussitôt, sans ajouter un mot, il acheva de s'habiller, laissant tous les assistants surpris de l'empressement qu'il y mettait. Quand il eut terminé, quoique avec bien de la peine, tant il était brisé de fatigue, il se dirigea vers l'écurie, suivi de tous ceux qui étaient là, puis s'approchant du grison, il le prit tendrement entre ses bras, lui donna un baiser sur le front, et lui dit les yeux pleins de larmes: Viens çà, mon fidèle ami, viens, cher compagnon de mes aventures et de mes travaux; quand je cheminais avec toi, sans autre souci que d'avoir à raccommoder ton harnais et soigner ta gentille personne, heureux étaient mes heures, mes jours, mes années. Mais depuis que je t'ai quitté pour me laisser emporter sur les tours de l'ambition et de l'orgueil, tout a été pour moi souffrances, inquiétudes et misères. En parlant ainsi, Sancho passait le licou à son âne, et lui ajustait le bât; le grison bâté, il monta dessus avec beaucoup d'efforts, et s'adressant au majordome, au maître d'hôtel et au docteur Pedro Rezio: Place, place, messeigneurs, leur dit-il, laissez-moi retourner à mon ancienne liberté; laissez-moi retourner à ma vie passée, pour me ressusciter de cette mort présente. Je ne suis point né pour être gouverneur; mon lot est de conduire la charrue, de manier la pioche et de tailler la vigne, et non de donner des lois ou de défendre des îles contre ceux qui viennent les attaquer. Saint-Pierre est bien à Rome, je veux dire que chacun doit rester chez lui et faire son métier. Faucille me sied mieux en main que bâton de commandement; je préfère me rassasier de soupe à l'oignon, que d'être à la merci d'un méchant médecin, qui me fait mourir de faim. Je dors mieux en été, à l'ombre d'un chêne, que l'hiver entre deux draps de fine toile de Hollande et enveloppé de riches fourrures. Adieu, adieu encore une fois. Dites à monseigneur le duc que nu je suis né, nu je me trouve; je veux dire qu'entré ici sans un maravédis, j'en sors les mains vides, tout au rebours des autres gouverneurs. Allons, gare! vous dis-je; laissez-moi passer, que j'aille me graisser les côtes, car il me semble que je les ai rompues, grâce aux ennemis qui se sont promenés cette nuit sur mon estomac.
Arrêtez, seigneur gouverneur, lui dit le docteur Pedro Rezio; arrêtez, je vais vous faire donner un breuvage qui vous remettra dans un instant; quant à votre table, je promets à Votre Grâce de m'amender, et de lui laisser à l'avenir manger tout ce qu'il lui plaira.
Grand merci, reprit Sancho, il est trop tard; j'ai envie de rester comme de me faire Turc. Ce n'est pas moi qu'on attrape deux fois de la même façon, et si jamais il me prend envie d'avoir un gouvernement, que je meure avant que d'y mettre le pied. Je suis de la famille des Panza; ils sont tous entêtés comme des mulets, et quand une fois ils ont dit non, ils n'en démordraient pas pour tout l'or du monde. Je laisse ici les ailes de la vanité qui ne m'ont enlevé dans les airs qu'afin de me faire manger aux hirondelles et aux oiseaux de proie; je redescends sur terre pour y marcher comme auparavant, et si je n'ai pas de chaussures de maroquin piqué, au moins ne manquerais-je jamais de sandales de cordes. Adieu, encore une fois, qu'on me laisse passer, car il se fait tard.
Seigneur gouverneur, dit le majordome, nous laissons partir Votre Grâce, puisqu'elle le veut, quoique ce ne soit pas sans regret que nous consentions à perdre un homme de votre mérite, et dont la conduite a été si chrétienne; mais tout gouverneur qui se démet de sa charge est obligé de rendre compte de son administration: rendez le vôtre, s'il vous plaît, après quoi nous ne vous retenons plus.
Personne n'a le droit de me demander des comptes, repartit Sancho, s'il n'en a reçu le pouvoir de monseigneur le duc; je m'en vais le trouver, et c'est à lui que je les rendrai. D'ailleurs, je sors d'ici nu, et cela me dispense d'autre preuve.
Le seigneur Sancho a raison, dit Pedro Rezio, il faut le laisser aller; d'autant plus que monseigneur sera enchanté de le revoir.
Tout le monde fut du même sentiment, et on le laissa partir en lui offrant de l'accompagner et de lui fournir ce qui serait nécessaire pour faire commodément son voyage. Sancho répondit qu'il ne voulait qu'un peu d'orge pour son âne, et pour lui un morceau de pain et du fromage; que le chemin étant si court, il n'avait pas besoin d'autre chose. Tous l'embrassèrent; lui les embrassa aussi en pleurant, les laissant non moins étonnés de son bon sens que de la prompte et énergique résolution qu'il avait prise.
CHAPITRE LIV
QUI TRAITE DES CHOSES RELATIVES A CETTE HISTOIRE ET NON A D'AUTRES.
Le duc et la duchesse résolurent de donner suite au défi qu'avait porté don Quichotte à leur vassal, pour le motif dont nous avons parlé plus haut; mais comme le jeune homme était en Flandre, où il s'était enfui afin de ne pas épouser la fille de la señora Rodriguez, ils imaginèrent de lui substituer un laquais gascon, appelé Tosilos. Après avoir donné à cet homme les instructions nécessaires pour bien jouer son personnage, le duc déclara à don Quichotte que dans un délai de quatre jours son adversaire viendrait, armé de toutes pièces, se présenter en champ clos et soutenir par la moitié de sa barbe, et même par sa barbe entière, que la jeune fille mentait en affirmant qu'il lui avait promis de l'épouser. Grande fut la joie de notre héros d'avoir rencontré une si belle occasion de montrer à ses illustres hôtes sa valeur et la force de son bras formidable; aussi dans son impatience, ces quatre jours lui semblèrent-ils autant de siècles. Pendant qu'il se repose bien malgré lui, allons tenir compagnie à Sancho qui, moitié triste, moitié joyeux, venait retrouver son maître, plus content toutefois de se sentir sur son fidèle grison qu'affligé de la perte de son gouvernement.
Il n'était pas encore bien loin de son île, de sa ville ou de son village, car on n'a jamais su précisément ce que c'était, quand il vit venir six pèlerins étrangers. Arrivés près de lui, ces pèlerins se rangèrent sur deux files et se mirent à chanter à tue-tête dans une langue dont Sancho ne put rien démêler, sinon le mot _aumône_. Il en conclut que toute la chanson n'avait pas d'autre but, et comme il était naturellement charitable, il leur offrit le pain et le fromage qu'il portait dans son bissac, leur faisant entendre par signes qu'il n'avait rien de plus. Les pèlerins acceptèrent l'aumône en criant: _Geld! geld[120]!_
[120] Mot allemand qui veut dire _argent_.
Je ne vous comprends pas, frères, dit Sancho; que voulez-vous!
L'un d'eux alors tira une bourse de son sein, pour faire entendre à Sancho qu'ils demandaient de l'argent; mais lui, ouvrant la main et écartant les doigts, afin de leur montrer qu'il ne possédait pas une obole, piqua son grison et voulut passer au milieu d'eux. Mais un de ces étrangers, qui l'avait reconnu, l'arrêta, et l'embrassant lui dit en castillan: Sainte Vierge! qu'est-ce que je vois? n'est-ce pas mon ami, mon bon voisin Sancho Panza? Oui! par ma foi, c'est bien lui, car je ne suis ni ivre ni endormi.
Tout surpris d'entendre prononcer son nom et de se sentir embrasser, Sancho regarda longtemps cet homme sans rien dire; mais il avait beau le considérer, il ne pouvait se rappeler ses traits. Comment se peut-il, lui dit alors le pèlerin, que tu ne reconnaisses pas ton voisin Ricote le Morisque, le mercier de notre village?
Et qui diable t'aurait reconnu sous ce costume? reprit Sancho en l'examinant de plus près; mais comment oses-tu revenir en Espagne? Malheur à toi, mon pauvre ami, si tu venais à être découvert; tu n'aurais pas à te louer de l'aventure.
Si tu te tais, répondit le pèlerin, je suis bien sûr que personne ne me reconnaîtra sous cet habit. Mais quittons le grand chemin, et allons dans ce bois où mes camarades veulent dîner et faire la sieste: ce sont de braves gens, tu dîneras avec eux, et là je pourrai te conter ce qui m'est arrivé depuis cet édit que le roi a fait publier contre les débris de notre malheureuse nation.