L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche
Part 71
Seigneur, dit le curé, vous viendrez, s'il vous plaît, faire pénitence avec moi: madame Thérèse a plus de bonne volonté que de moyens pour traiter un homme de votre qualité.
Le page le remercia d'abord, mais finit par se rendre, et le curé fut charmé de pouvoir le questionner à son aise sur don Quichotte et sur Sancho. Le bachelier Carrasco offrit à Thérèse d'écrire ses réponses, mais elle ne voulut point qu'il se mêlât de ses affaires, le sachant très-goguenard; elle s'adressa à un enfant de choeur, qui écrivit deux lettres, l'une pour la duchesse, l'autre pour Sancho, toutes deux sorties de sa propre cervelle, et qui ne sont pas les plus mauvais morceaux de cette histoire.
CHAPITRE LI
SUITE DU GOUVERNEMENT DE SANCHO PANZA.
L'esprit préoccupé des attraits de la jeune fille déguisée, le maître d'hôtel avait passé la nuit sans dormir, tandis que le majordome l'employait, de son côté, à écrire à ses maîtres tout ce que disait et faisait Sancho Panza. Le jour venu, le seigneur gouverneur se leva, et, par ordre du docteur Pedro Rezio, on le fit déjeuner avec un peu de conserves et quelques gorgées d'eau fraîche, mets que Sancho eût troqués de bon coeur contre un quartier de pain bis. Enfin, voyant qu'il fallait en passer par là, il s'y résigna à la grande douleur de son âme et à la grande fatigue de son estomac, le médecin lui affirmant que manger peu avive l'esprit; chose nécessaire aux personnes constituées en dignité et chargées de graves emplois, où l'on a bien moins besoin des forces du corps que de celles de l'intelligence. Avec ces beaux raisonnements, Sancho souffrait la faim, maudissant tout bas le gouvernement et celui qui le lui avait donné.
Cependant il ne laissa pas de tenir audience ce jour-là, et la première affaire qui s'offrit, ce fut une question que lui fit un étranger en présence du majordome et des autres gens de sa suite.
Monseigneur, lui dit cet homme, que Votre Grâce veuille bien m'écouter avec attention, car le cas est grave et passablement difficile. Une large et profonde rivière sépare en deux les terres d'un même seigneur; sur cette rivière il y a un pont, et au bout de ce pont une potence, ainsi qu'une salle d'audience, où d'ordinaire sont quatre juges chargés d'appliquer la loi établie par le propriétaire de la seigneurie. Cette loi est ainsi conçue: «Quiconque voudra traverser ce pont doit d'abord affirmer par serment d'où il vient et où il va: s'il dit la vérité, qu'on le laisse passer; s'il ment, qu'on le pende sans rémission à ce gibet.» Cette loi étant connue de tout le monde, on a l'habitude d'interroger ceux qui se présentent pour passer; on les fait jurer, et s'ils disent vrai, ils passent librement. Or, un jour il arriva qu'un homme, après avoir fait le serment d'usage, dit: Par le serment que je viens de prêter, je jure que je mourrai à cette potence, et non d'autre manière. Les juges se regardèrent en disant: Si nous laissons passer cet homme, il aura fait un faux serment, et suivant la loi il doit mourir; mais si nous le faisons pendre, il aura dit vrai, et suivant la même loi, ayant dit vrai, on doit le laisser passer. Or, on demande à Votre Grâce ce que les juges doivent faire de cet homme, car ils sont encore en suspens et ne savent quel parti adopter. Ayant appris par le bruit public combien vous êtes clairvoyant dans les matières les plus difficiles, ils m'ont envoyé vers vous, Monseigneur, pour supplier Votre Grâce de donner son avis dans un cas si douteux et si embrouillé.
En vérité, répondit Sancho, ceux qui vous envoient ici auraient bien pu s'en épargner la peine; car je ne suis pas aussi subtil qu'ils le pensent, et j'ai plus d'épaisseur de chair que de finesse d'esprit. Néanmoins, répétez-moi votre question; je tâcherai de bien la comprendre, et peut-être qu'à force de chercher, je toucherai le but.
Le questionneur répéta une ou deux fois ce qu'il avait d'abord exposé. Il me semble, continua Sancho, qu'on peut bâcler cela en un tour de main, et voici comment: cet homme jure qu'il va mourir à cette potence, et s'il y meurt, il a dit vrai: or, s'il dit vrai, la loi veut qu'on le laisse passer; si on ne le pend point, il a menti, et il doit être pendu: n'est-ce pas cela?
C'est cela même, seigneur gouverneur, répondit l'étranger.
Eh bien, mon avis, ajouta Sancho, est qu'on laisse passer de cet homme la partie qui a dit vrai, et qu'on pende la partie qui a dit faux; de cette façon, la loi sera exécutée au pied de la lettre.
Mais, seigneur, repartit l'étranger, il faudra couper cet homme en deux? et cela ne pouvant se faire sans qu'il meure, la question reste indécise.
Écoutez, répliqua Sancho: ou je suis un sot, ou il y a autant de raisons pour laisser vivre cet homme que pour le faire mourir, car si le mensonge le condamne, la vérité le sauve: ainsi donc, vous direz à ceux qui vous envoient que, puisqu'il est, à mon avis, aussi raisonnable de l'absoudre que de le condamner, ils doivent le laisser aller. Il vaut toujours mieux qu'un juge soit doux que rigoureux, et cela je le signerais de ma main si je savais signer. D'ailleurs, je vous apprendrai que ce que je viens de dire n'est pas de mon cru. Je me rappelle que monseigneur don Quichotte m'a dit, entre autres choses, la veille même de mon départ pour venir gouverner cette île, que quand je trouverais un cas douteux, je fisse miséricorde; et Dieu a voulu que je m'en sois ressouvenu ici fort à propos.
Seigneur, dit le majordome, ce jugement est si équitable que Lycurgue, qui donna des lois à Lacédémone, n'en aurait pu rendre un meilleur. Mais en voilà assez pour l'audience de ce matin, et je vais donner des ordres pour que Votre Grâce dîne tout à son aise.
C'est cela, dit Sancho, qu'on me nourrisse bien, et qu'on me fasse question sur question; si je ne vous les éclaircis comme un crible, dites que je suis une bête.
Le majordome tint parole, se faisant conscience de laisser mourir de faim un si grand gouverneur et un juge si éclairé; outre qu'il avait envie de jouer à Sancho, la nuit suivante, le dernier tour qu'on lui réservait.
Or, il arriva que notre gouverneur ayant fort bien dîné ce jour-là, en dépit des aphorismes du docteur Tirteafuera, un courrier entra dans la salle et lui remit une lettre de la part de don Quichotte. Sancho ordonna au secrétaire de la parcourir des yeux, pour voir s'il n'y avait rien de secret. Après l'avoir achevée, le secrétaire s'écria que non-seulement on devait en donner lecture devant tout le monde, mais qu'elle devrait être gravée en lettres d'or, et il lut ce qui suit:
LETTRE DE DON QUICHOTTE DE LA MANCHE A SANCHO PANZA, GOUVERNEUR DE L'ÎLE DE BARATARIA.
«Quand je m'attendais à recevoir des nouvelles de ta négligence et de tes sottises, ami Sancho, je n'entends parler que de ta sage administration et de ta prudence, ce dont je rends grâces au ciel, qui sait tirer le pauvre du fumier et de sots faire des gens d'esprit.
«On me dit que tu gouvernes ton île avec la dignité d'un homme, mais qu'on te prendrait pour une brute, tant est grande la simplicité de ta vie. Je dois t'avertir, Sancho, que pour conserver l'autorité de sa place, il faut savoir résister à l'humilité de son coeur; la bienséance exige que ceux qui sont chargés de hautes fonctions se conforment à la dignité de ces fonctions, et oublient le rôle chétif qu'ils remplissaient auparavant. Sois toujours bien vêtu, car un bâton paré n'est plus un bâton; je ne dis pas cela pour que tu te couvres de dentelles et de broderies, et qu'étant magistrat, tu aies l'air d'un courtisan; mais afin que l'habit que requiert ta profession soit propre, et décent.
«Pour gagner l'affection de ceux que tu gouvernes, observes deux choses: la première, c'est d'être affable avec tout le monde, ainsi que je te l'ai déjà dit; la seconde, d'entretenir l'abondance dans ton île, car il n'y a rien qui fasse autant murmurer le peuple que la disette et la faim.
«Fais le moins possible de lois et d'ordonnances; mais quand tu en feras, qu'elles soient bonnes et qu'on les suive exactement; les lois qu'on n'observe pas, font dire que celui qui a eu la sagesse de les concevoir n'a pas eu la force de les faire exécuter. Or, la loi qui reste impuissante est comme cette poutre qu'on donna pour reine aux grenouilles; après avoir commencé par la craindre, elles finirent par la mépriser jusqu'à sauter dessus.
«Sois une mère pour les vertus et une marâtre pour les vices. Ne te montre ni toujours rigoureux, ni toujours débonnaire, et tiens le milieu entre ces deux extrêmes: c'est là qu'est la sagesse.
«Visite les prisons, les boucheries, les marchés; tous les endroits, en un mot, où la présence du gouverneur est indispensable.
«Console les prisonniers qui attendent la prompte expédition de leur affaire.
«Sois un épouvantail pour les bouchers et les revendeurs, afin qu'ils donnent le juste poids.
«Garde-toi de te montrer, quand tu le serais, ce que je ne crois pas, avide, gourmand, débauché; car dès qu'on aura découvert en toi de mauvaises inclinations, il ne manquera pas de gens pour te tendre des piéges, et dès lors ta passion causerait ta perte.
«Lis et relis sans cesse les instructions que je t'ai données quand tu partis pour ton gouvernement; si tu les suis, tu verras de quelle utilité elles te seront dans une charge si épineuse.
«Écris à tes seigneurs, et montre-toi reconnaissant à leur égard: l'ingratitude est fille de l'orgueil et l'un des plus grands péchés que l'on connaisse; tandis qu'être reconnaissant du bien qu'on a reçu, est une preuve qu'on le sera également envers Dieu, qui nous accorde chaque jour tant de faveurs.
«Madame la duchesse a dépêché un exprès à ta femme pour lui porter ton habit de chasse, et un autre présent qu'elle lui envoie par la même occasion; nous attendons d'heure en heure la réponse.
«J'ai été quelque peu indisposé par suite de certaines égratignures de chats, dont mon nez ne s'est pas fort bien trouvé, mais cela n'a rien été, car s'il y a des enchanteurs qui me maltraitent, il n'en manque pas pour me protéger.
«Le majordome qui t'accompagnait a-t-il quelque chose de commun avec la Trifaldi, comme tu l'avais cru d'abord? Donne-moi avis de tout ce qui t'arrivera, puisque la distance est si courte.
«Entre nous, je te dirai que je songe à quitter la vie oisive où je languis; elle n'est pas faite pour moi. Une circonstance s'est présentée qui, je le crains bien, a dû me faire perdre les bonnes grâces de monseigneur le duc et de madame la duchesse: mais enfin, malgré le regret que j'en ai, quoi que je puisse leur devoir, je me dois encore plus à ma profession; suivant cet adage: _Amicus Plato, sed magis amica veritas_[118]. Je te dis ces quelques mots de latin, parce que je pense que depuis que tu es gouverneur tu n'auras pas manqué de l'apprendre.
«Sur ce, Dieu te garde longues années, et qu'il te préserve de la compassion d'autrui.
«Ton ami,
«DON QUICHOTTE DE LA MANCHE.»
[118] J'aime Platon, mais j'aime encore plus la vérité.
Cette lettre fut trouvée admirable et pleine de bon sens; aussi dès que Sancho en eut entendu la lecture, il se leva de table, appela son secrétaire, et alla s'enfermer avec lui pour y faire réponse sur-le-champ. Après avoir ordonné au secrétaire d'écrire, sans ajouter ni retrancher un seul mot, voici ce qu'il lui dicta:
LETTRE DE SANCHO PANZA A DON QUICHOTTE DE LA MANCHE.
«L'occupation que me donnent mes affaires est si grande, que je n'ai pas le temps de me gratter la tête, ni même de me couper les ongles; aussi les ai-je si longs, que Dieu seul peut y remédier. Je dis cela, mon cher maître, afin que Votre Grâce ne soit pas surprise si jusqu'à présent je ne l'ai pas informée comment je me trouve dans ce gouvernement, où je souffre encore plus de la faim que quand nous errions tous les deux par les forêts et les déserts.
«Monseigneur le duc m'a écrit l'autre jour, pour me donner avis qu'il est entré dans mon île des assassins avec le dessein de me tuer. Mais jusqu'à présent je n'ai pu en découvrir d'autre qu'un certain docteur, qui est gagé dans ce pays pour tuer autant de gouverneurs qu'il y en vient. Il s'appelle le docteur Pedro Rezio, et est natif de Tirteafuera. Voyez quel nom, et si j'ai raison de craindre de mourir par ses mains. Ce docteur avoue qu'il ne guérit point la maladie qu'on a; mais qu'il la prévient pour qu'elle ne vienne pas. Or, ses remèdes sont diète sur diète, jusqu'à rendre un homme plus sec que du bois, comme si la maigreur n'était pas un plus grand mal que la fièvre. Finalement il me fait mourir de faim, et en attendant je crève de dépit: car lorsque je vins dans le gouvernement, je comptais manger chaud, boire frais, et me reposer sur la plume entre des draps de fine toile de Hollande, tandis que j'y suis réduit à faire pénitence comme un ermite: mais comme je ne la fais qu'en enrageant, j'ai bien peur qu'à la fin le diable n'en profite, et ne m'emporte un beau jour décharné comme un squelette.
«Jusqu'à présent je n'ai perçu aucuns droits, ni reçu aucuns cadeaux; j'ignore pourquoi, car on m'avait dit que les habitants de ce pays donnent ou prêtent de grandes sommes aux gouverneurs à leur entrée dans l'île, comme c'est aussi la coutume dans les autres gouvernements.
«Hier soir, en faisant ma ronde, j'ai rencontré une jeune demoiselle, belle à ravir, en habit de garçon, et son frère en habit de femme. Mon maître d'hôtel est devenu en un instant amoureux de la fille, et il veut en faire sa femme, à ce qu'il nous a dit; quant à moi, j'ai choisi le jeune homme pour mon gendre. Aujourd'hui nous en causerons avec le père, qui est un certain don Diego de Lana, vieux chrétien, et gentilhomme si jamais il en fut.
«Je visite souvent les marchés et les places publiques, comme Votre Grâce me le conseille. Hier, je vis une marchande qui vendait des noisettes fraîches, parmi lesquelles s'en trouvaient bon nombre de vieilles et pourries: je confisquai le tout au profit des enfants de la doctrine chrétienne, qui sauront bien distinguer les bonnes des mauvaises, et j'ai condamné en outre la marchande à ne point reparaître de quinze jours dans le marché. Et on m'a dit que j'avais fort bien fait. Ce que je puis assurer à Votre Grâce, c'est que le bruit court en ce pays qu'il n'y a pas de plus mauvaise engeance que ces revendeuses, qu'elles sont toutes effrontées, menteuses, sans foi ni loi; et je le crois bien, car partout je les ai vues de même.
«Que madame la duchesse ait écrit à Thérèse, et lui ait envoyé le présent que dit Votre Grâce, j'en suis très-satisfait; et je tâcherai, en temps et lieu, de montrer que je ne suis pas ingrat. En attendant, baisez-lui les mains de ma part, et dites-lui que le bien qu'elle m'a fait n'est point tombé dans un sac percé.
«Je ne voudrais pas que Votre Seigneurie eût des démêlés et des fâcheries avec monseigneur le duc et madame la duchesse; car si Votre Grâce se brouille avec eux, il est clair que ce sera à mon détriment, et puis ce serait mal à vous, qui me conseillez d'être reconnaissant, de ne pas l'être envers des personnes qui vous ont si bien accueilli et régalé dans leur château.
«Quant aux égratignures de chats, j'ignore ce que cela signifie; je m'imagine que ce doit être quelque méchant tour de vos ennemis les enchanteurs; vous me direz au juste ce qui en est quand nous nous reverrons.
«J'aurais voulu envoyer quelque chose en présent à Votre Grâce, mais je n'ai rien trouvé dans ce pays, si ce n'est des canules de seringue ajustées à des vessies, instruments qu'on y travaille à merveille; au reste, si l'office me demeure, je saurai bien sous peu vous envoyer quelque chose de mieux.
«Dans le cas où Thérèse Panza, ma femme, viendrait à m'écrire, payez le port, et envoyez-moi la lettre sans retard, car je meurs d'envie de savoir comment on se porte chez nous. Je prie Dieu qu'il vous délivre des enchanteurs, et moi, qu'il me tire sain et sauf de ce gouvernement, chose dont je doute fort à la manière dont me traite le docteur Pedro Rezio.
«Le très-humble serviteur de Votre Grâce,
«SANCHO PANZA, le gouverneur.
«De mon île, le même jour où je vous écris.»
Le secrétaire ferma la lettre, et fit partir le courrier; puis les mystificateurs de Sancho arrêtèrent entre eux de mettre fin à son gouvernement. Quant à lui, il passa l'après-dînée à dresser quelques ordonnances touchant la bonne administration de ce qu'il croyait être une île. Il défendit les revendeurs de comestibles, mais il permit de faire venir du vin d'où l'on voudrait, pourvu qu'on déclarât l'endroit d'où il était, afin d'en fixer le prix selon la qualité et selon l'estime qu'on faisait du cru; déclarant que celui qui y mettrait de l'eau ou le dirait d'un autre endroit que celui d'où il provenait, serait puni de mort. Il abaissa le prix de toute espèce de chaussures, et principalement celui des souliers, qui lui semblait exorbitant. Il taxa les gages des valets. Il établit des peines rigoureuses contre ceux qui chanteraient des chansons obscènes, soit de jour, soit de nuit. Il défendit qu'aucun aveugle chantât des complaintes faites sur des miracles, à moins de fournir des preuves de leur authenticité; car il lui semblait que la plupart étant controuvés, ils faisaient tort aux véritables. Il créa un alguazil des pauvres, non pas pour les poursuivre, mais pour s'assurer s'ils l'étaient véritablement, parce que, disait-il, ces prétendus manchots, avec leurs plaies factices, ne sont souvent que des coupeurs de bourse et des ivrognes. En un mot, il rendit des ordonnances si équitables et si utiles, qu'on les observe encore aujourd'hui dans le pays, où on les appelle les _Constitutions du grand gouverneur Sancho Panza_.
CHAPITRE LII
AVENTURE DE LA SECONDE DOLORIDE, AUTREMENT LA SENORA RODRIGUEZ.
Cid Hamet raconte que don Quichotte, une fois guéri de ses égratignures, trouvant la vie qu'il menait indigne d'un véritable chevalier errant, résolut de prendre congé de ses hôtes et de s'en aller à Saragosse, afin de se trouver au tournoi annoncé, où il prétendait conquérir l'armure, prix ordinaire de ces joutes. Un jour qu'il était à table avec le duc, bien résolu à lui déclarer son intention, on vit tout à coup entrer dans la salle deux femmes couvertes de deuil de la tête aux pieds. L'une d'elles, s'approchant de notre héros, se jeta à ses pieds et les embrassa avec des gémissements si prolongés, qu'on crut qu'elle allait expirer de douleur. Quoique le duc et la duchesse s'imaginassent que c'était quelque nouveau tour qu'on voulait jouer à don Quichotte, l'affliction de cette femme paraissait tellement naturelle, qu'ils ne savaient qu'en penser.
Touché de compassion, don Quichotte fit relever la suppliante, puis, l'ayant priée d'écarter son voile, on reconnut la vénérable señora Rodriguez, et dans la personne qui l'accompagnait, cette jeune fille qu'avait séduite le fils du riche laboureur. Ce fut une grande surprise, surtout pour le duc et la duchesse, car quoiqu'ils connussent la duègne pour une créature assez simple, ils ne pensaient pas qu'elle fût capable d'une si grande crédulité. Enfin la señora Rodriguez se tourna du côté de ses maîtres, et après avoir fait une profonde révérence, elle leur dit humblement:
Que Vos Excellences veuillent bien me permettre d'entretenir un instant ce chevalier; j'ai besoin de lui pour sortir à mon honneur d'un embarras où m'a plongée l'audace d'un vilain malintentionné.
Je vous l'accorde, lui répondit le duc, et vous pouvez dire au seigneur don Quichotte tout ce qu'il vous plaira.
Valeureux chevalier, dit la señora Rodriguez en se tournant vers don Quichotte, il y a quelques jours, je vous ai raconté la perfidie dont un rustre s'est rendu coupable envers ma chère fille, l'infortunée ici présente. Vous me promîtes alors de prendre sa défense, et de redresser le tort qu'on lui a fait; mais j'apprends que votre intention est de quitter ce château pour retourner aux aventures qu'il plaira à Dieu de vous envoyer; je voudrais donc qu'avant de vous mettre en chemin, il plût à Votre Grâce de défier ce rustre indompté, pour le contraindre à épouser ma fille, selon sa promesse; car de penser que monseigneur le duc me fasse rendre justice, c'est demander des poires à l'ormeau, pour la raison que je vous ai déjà confiée. Sur cela, que Notre-Seigneur Jésus-Christ donne à Votre Grâce une excellente santé, et qu'il ne nous abandonne point, ma fille et moi.
Ma chère dame, répondit don Quichotte avec gravité, séchez vos larmes, et arrêtez vos soupirs: je prends à ma charge la réparation due à votre fille; elle n'aurait pas dû sans doute croire si facilement aux promesses des amoureux, promesses très-légères à contracter et très-lourdes à tenir; mais enfin, puisque le mal est fait, il faut penser au remède; ainsi donc je vous promets, avec la permission de monseigneur le duc, de me mettre sur-le-champ à la recherche de ce dénaturé garçon, et quand je l'aurai trouvé, de le défier et de le tuer s'il refuse d'accomplir sa promesse; car le premier devoir de ma profession est de châtier les insolents et de pardonner aux humbles, de secourir les affligés et d'abattre les persécuteurs.
Seigneur chevalier, répondit le duc, ne vous mettez point en peine de chercher le paysan dont se plaint cette dame, et dispensez-vous de me demander la permission de le défier; je le donne et le tiens pour défié; je me charge de lui transmettre votre cartel, et de le lui faire accepter; il viendra répondre lui-même, et je vous donnerai à tous deux le champ libre et sûr, observant les conditions en usage dans de semblables rencontres, et faisant à chacun une égale justice, comme y sont obligés tous princes qui accordent le champ clos aux combattants.
Avec l'assurance que me donne Votre Grandeur, repartit don Quichotte, je renonce pour cette fois aux priviléges de ma noblesse, je m'abaisse jusqu'à la condition de l'offenseur et me rends son égal, afin qu'il puisse mesurer sa lance avec la mienne. Ainsi donc, quoique absent, je l'appelle et le défie comme traître, pour avoir abusé de cette demoiselle et lui avoir ravi l'honneur. Il deviendra son époux, ou il payera de la vie son manque de foi.
Aussitôt tirant le gant de sa main gauche, notre héros le jeta au milieu de la salle. Le duc le releva, en répétant qu'il acceptait le défi au nom de son vassal, qu'il fixait au sixième jour l'époque du combat, et assignait la cour du château pour champ de bataille, avec les armes ordinaires des chevaliers, la lance et l'écu, le harnais à cotte de mailles et les autres pièces de l'armure, sans fraude ni supercherie, le tout dûment examiné par les juges du camp. Mais, d'abord, reprit-il, il faut savoir si cette bonne duègne et son imprudente fille remettent formellement leur droit entre les mains du seigneur don Quichotte; autrement le défi serait non avenu.
Je les y remets, dit la duègne.
Et moi aussi, ajouta la jeune fille en baissant les yeux.
Ces dispositions arrêtées, les deux plaignantes se retirèrent. La duchesse ordonna qu'on ne les traitât plus dorénavant comme ses suivantes, mais en dames aventurières qui venaient demander justice: on leur donna un appartement dans le château, où elles furent servies à titre d'étrangères, au grand ébahissement de ceux qui ne savaient ce que tout cela signifiait.