L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche

Part 70

Chapter 704,067 wordsPublic domain

Je connais très-bien don Diego de la Lana, dit le majordome. Don Diego est un gentilhomme fort riche, qui a un fils et une fille; mais depuis qu'il est veuf, personne ne peut se vanter d'avoir vu le visage de sa fille; il la tient si resserrée qu'il la cache au soleil lui-même, mais malgré toutes ses précautions on sait qu'elle est d'une remarquable beauté.

Vous dites vrai, seigneur, répliqua-t-elle, et cette fille c'est moi. Quant à cette beauté dont vous parlez, vous pouvez en juger maintenant que vous m'avez vue.

A ces mots, elle se mit à sangloter, et le secrétaire dit à l'oreille du majordome: il faut qu'il soit arrivé quelque chose d'extraordinaire à cette jeune fille, puisque bien née comme elle l'est, on la rencontre à pareille heure hors de sa maison.

Il n'en faut pas douter, répondit celui-ci, et ses larmes en font foi.

Sancho la consola du mieux qu'il put, la conjurant d'avouer, sans nulle crainte, ce qui lui était arrivé, et lui promettant de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour lui rendre service.

Seigneurs, répondit-elle, depuis dix ans que ma mère est morte, mon père m'a tenu renfermée, et pendant tout ce temps je n'ai vu d'homme que mon père, un frère que j'ai, et Pedro Perez, le fermier que tout à l'heure j'ai dit être mon père afin de ne pas nommer le mien. Cette solitude si resserrée, la défense de sortir de la maison, même pour aller à l'église, car chez nous on dit la messe dans un riche oratoire, me donnaient beaucoup de chagrin, et je mourais d'ennui de voir le monde, ou pour le moins le lieu où je suis née, ne croyant pas qu'il y eût rien de coupable à cela. Quand j'entendais parler de courses de taureaux, de jeux de bagues, de comédies, je demandais à mon frère, qui est d'un an plus jeune que moi, ce que c'était, et il me l'expliquait de son mieux, ce qui redoubla l'envie que j'avais de les voir; enfin, pour abréger le récit de ma faute, je suppliai mon frère, et plût à Dieu que je ne lui eusse jamais rien demandé de semblable!... Ici, la pauvre enfant se mettant à pleurer de plus belle, excita une grande compassion chez tous ceux qui l'écoutaient.

Jusqu'ici il n'y a point lieu de s'affliger, dit le majordome; rassurez-vous, madame, et continuez; vos paroles et vos larmes nous tiennent en suspens.

Je n'ai rien à dire de plus, répondit-elle; mais j'ai beaucoup à pleurer mon imprudence et ma curiosité.

Les charmes de la jeune fille avaient impressionné le maître d'hôtel; il approcha de nouveau sa lanterne pour la regarder, et il lui sembla que ce n'étaient point des larmes qui coulaient de ses yeux, mais plutôt des gouttes de rosée; il en vint même à les élever au rang de perles orientales. Aussi désirait-il avec ardeur que le malheur de cette belle enfant ne fût pas aussi grand que le témoignaient ses soupirs et ses pleurs. Quant au gouverneur, il se désespérait de ces retards et de ces interruptions, et il la pria d'achever son récit, disant qu'il se faisait tard et qu'il avait encore une grande partie de la ville à parcourir pour terminer sa ronde.

Alors, d'une voix entrecoupée par de nouveaux sanglots, la jeune fille poursuivit: Ma disgrâce vient d'avoir, pendant que mon père dormait, demandé à mon frère de me prêter un de ses habillements, afin d'aller ensemble nous promener par la ville. Importuné de mes prières, il m'a donné ses vêtements, et il a pris le mien, qui lui sied à ravir, car sous ce costume il ressemble à une jolie fille. Il y a environ une heure que nous sommes sortis de la maison, poussés par notre imprudente curiosité; nous avions fait le tour du pays, quand tout à coup, en revenant, nous avons vu s'avancer vers nous une nombreuse troupe de gens. Mon frère me dit: Voici sans doute les archers; tâche de me suivre, et fuyons au plus vite; si on nous reconnaît, nous sommes perdus. Aussitôt il s'est mis à courir, mais avec tant de vitesse qu'on eût dit qu'il volait; pour moi, je suis bientôt tombée de peur; alors survint cet homme qui m'a amenée ici, où j'ai honte de paraître une fille fantasque et dévergondée aux yeux de tant de monde.

Ne vous est-il arrivé que cela? demanda Sancho; ce n'est donc point la jalousie, comme vous le disiez d'abord, qui vous a fait quitter votre maison?

Il ne m'est rien arrivé que cela, Dieu merci, et en sortant mon seul dessein était de voir la ville, ou tout ou moins les rues de ce pays que je ne connaissais pas encore.

Ce qu'avait dit la jeune fille fut confirmé par son frère, qu'un des archers ramenait après l'avoir rattrapé à grand'peine. Il portait une jupe de femme, avec un mantelet de damas bleu bordé d'une riche dentelle; sa tête était nue et sans autre ornement que ses propres cheveux, qui semblaient autant d'anneaux d'or, tant ils étaient blonds et bouclés. Le gouverneur, le majordome et le maître d'hôtel s'écartèrent un peu du reste de la troupe, et ayant demandé au jeune garçon, sans que sa soeur l'entendît, pourquoi il était en cet équipage, il répéta tout ce qu'avait déjà raconté celle-ci, et avec la même naïveté et le même embarras: ce dont eut beaucoup de joie le maître d'hôtel, que tout cela intéressait vivement.

Voilà, il faut l'avouer, un terrible enfantillage! dit le gouverneur; et il ne fallait pas tant de soupirs et tant de larmes pour en faire le récit: était-il si difficile de dire: Nous sommes un tel et une telle, sortis de chez nos parents pour nous promener, sans autre dessein que la curiosité? Le conte eût été fini, et vous vous seriez épargné toutes ces pleurnicheries.

Vous avez raison, seigneur, répondit la jeune fille, mais mon trouble a été si grand que je n'ai pas eu la force de retenir mes larmes.

Il n'y a rien de perdu, dit Sancho; allons, venez avec nous: nous allons vous reconduire chez votre père, qui peut-être ne s'est pas aperçu de votre absence. Mais une autre fois n'ayez pas tant d'envie de voir le monde; à fille de renom, dit le proverbe, la jambe cassée et la maison; poule et femme se perdent pour trop vouloir trotter; car celle qui a envie de voir a aussi envie d'être vue.

Nos deux étourdis remercièrent le gouverneur de sa bonté; et l'on prit le chemin de la maison de don Diego de la Lana, qui n'était pas éloignée. En arrivant, le jeune homme jeta un petit caillou contre la fenêtre, aussitôt une servante vint ouvrir la porte; le frère et la soeur entrèrent. Le seigneur gouverneur et sa troupe continuèrent la ronde, s'entretenant de la gentillesse de ces pauvres enfants, et de l'envie qu'ils avaient eue de courir le monde de nuit, sans sortir de leur village.

Pendant le peu de temps qu'il avait vu cette jeune fille, le maître d'hôtel en était devenu si amoureux, qu'il résolut de la demander à son père dès le lendemain, ne doutant point qu'on ne lui accordât, puisqu'il était attaché à la personne du duc. De son côté, Sancho eut aussi quelque désir de marier le jeune homme à sa petite Sanchette, se réservant d'effectuer son dessein quand le temps serait venu, et persuadé qu'il n'y avait point de parti au-dessus de la fille du gouverneur. Ainsi finit cette ronde de nuit, et, deux jours après, le gouvernement, avec la chute duquel s'écroulèrent tous les projets de Sancho, comme on le verra plus loin.

CHAPITRE L

DES ENCHANTEURS QUI FOUETTÈRENT LA SENORA RODRIGUEZ ET QUI ÉGRATIGNÈRENT DON QUICHOTTE.

Cid Hamet, le ponctuel chroniqueur des moindres faits de cette véridique histoire, dit qu'au moment où la señora Rodriguez se leva pour aller trouver don Quichotte, une autre duègne, qui était couchée près d'elle s'en aperçut; et comme toutes les duègnes sont curieuses, celle-ci suivit sa compagne à pas de loup. L'ayant vue entrer dans la chambre de notre chevalier, elle ne manqua pas, suivant la louable coutume qu'ont aussi les duègnes d'être bavardes et rapporteuses, de courir en instruire la duchesse. Aussitôt, afin d'approfondir ce mystère, la duchesse prit avec elle Altisidore, et toutes deux allèrent se poster près de la porte pour écouter. Comme la señora Rodriguez parlait haut, elles ne perdirent pas un seul mot de la conversation; aussi, quand la duchesse entendit dévoiler le secret de ses fontaines, elle ne put se contenir; Altisidore encore moins. Elles enfoncèrent la porte, criblèrent de coups d'ongles notre héros et fustigèrent la señora comme nous l'avons déjà dit; tant les outrages qui s'adressent à la beauté des femmes allument dans leur coeur le désir de la vengeance. La duchesse alla raconter le tout au duc qui s'en amusa beaucoup; puis pour continuer à se divertir de leur hôte, la duchesse dépêcha un jeune page (celui-là même qui avait fait le personnage de Dulcinée dans la cérémonie du désenchantement) chargé de remettre à Thérèse Panza une lettre de son mari et une autre lettre de sa propre main, avec un grand collier de corail.

Or, dit l'histoire, ce page était fort égrillard; aussi, charmé de complaire à ses maîtres, il partit de grand matin pour le village de Sancho. Un peu avant d'y arriver, il trouva quantité de femmes qui lavaient dans un ruisseau. Il les aborda en les priant de lui indiquer une personne du village qui avait nom Thérèse Panza, et qui était femme d'un certain Sancho Panza, écuyer d'un chevalier qu'on appelait don Quichotte de la Manche.

A cette question, une jeune fille qui lavait avec les autres se leva, en disant: Cette Thérèse Panza, c'est ma mère; ce Sancho, c'est mon seigneur père, et ce chevalier c'est notre maître.

Eh bien, mademoiselle, reprit le page, venez avec moi, et conduisez-moi vers votre mère, car je lui apporte une lettre et un présent de ce seigneur votre père.

Volontiers, répondit la jeune fille, qui paraissait avoir quinze ans; puis laissant son linge, et sans prendre le temps de se chausser, tant elle avait hâte, elle se mit à courir en gambadant devant le page: Venez, seigneur, venez, disait-elle, notre maison n'est pas loin d'ici, et ma mère y est en ce moment bien en peine, car il y a bien longtemps qu'elle n'a reçu des nouvelles de mon seigneur père.

Eh bien, repartit le page, je lui en apporte de si bonnes qu'elle aura sujet d'en rendre grâces à Dieu.

Enfin, la petite Sanchette, courant, sautant, et gambadant, arriva à la maison; et de si loin qu'elle crut pouvoir être entendue: Venez! ma mère, s'écria-t-elle, venez vite! voici un seigneur qui apporte une lettre de mon père et d'autres choses qui vous réjouiront.

Aux cris de sa fille, parut Thérèse Panza, sa quenouille à la main, vêtue d'un jupon de serge brune, mais si court qu'il ne descendait pas à la moitié des jambes; elle n'était pas très-vieille, bien qu'elle eût dépassé la quarantaine, mais forte, droite, nerveuse et hâlée. Qu'est-ce donc, Sanchette? dit-elle à sa fille; quel est ce seigneur?

C'est le très-humble serviteur de madame dona Thérésa Panza, répondit le page. En même temps il mit pied à terre, et fléchissant le genou devant elle, il ajouta: Que Votre Grâce veuille bien me permettre de baiser sa main, très-honorée dame, en qualité de propre et légitime épouse du seigneur Sancho Panza, gouverneur souverain de l'île Barataria.

Levez-vous, seigneur, reprit Thérèse, je ne suis point une dame, mais une pauvre paysanne, fille de bûcheron, femme d'un écuyer errant, et non d'un gouverneur.

Votre Seigneurie, repartit le page, est la très-digne épouse d'un archiduquissime gouverneur; et pour preuve, lisez cette lettre et recevez ce présent.

Il lui remit la lettre, et lui passa au cou la chaîne de corail, dont les agrafes étaient d'or: Cette lettre, ajouta-t-il, est du seigneur gouverneur, et cette autre, ainsi que la chaîne est de madame la duchesse qui m'envoie auprès de Votre Grâce.

Thérèse et sa fille restèrent pétrifiées. Que je meure, dit la petite, si notre seigneur et maître don Quichotte n'est pas là dedans; il aura donné à mon père le comté qu'il lui avait promis.

Justement, répondit le page, c'est en considération du seigneur don Quichotte que le seigneur Sancho est devenu gouverneur de l'île Barataria, comme vous le verrez par cette lettre.

Lisez-la donc, seigneur, dit Thérèse; je sais filer, mais je ne sais pas lire.

Ni moi non plus, ajouta Sanchette; attendez, j'irai chercher quelqu'un qui la lira, soit le curé, soit le bachelier Samson Carrasco; ils viendront de bon coeur pour apprendre des nouvelles de mon seigneur père.

Il n'est besoin d'aller chercher personne, dit le page; je ne sais point filer, mais je sais lire, et je la lirai bien tout seul.

Comme cette lettre est rapportée plus haut, on ne la répète point ici. Le page ensuite en prit une autre, celle de la duchesse, qui était conçue en ces termes:

«Amie Thérèse, les excellentes qualités de coeur et d'esprit de votre époux Sancho m'ont décidée à prier monseigneur le duc de lui donner le gouvernement d'une île parmi celles qu'il possède. J'apprends qu'il gouverne comme un aigle, ce dont je me réjouis fort, ainsi que le duc mon seigneur, qui s'applaudit chaque jour du choix qu'il a fait; car, vous le savez, ma chère dame, il n'y a rien de si difficile au monde que de trouver un homme capable, et Dieu veuille faire de moi une femme aussi bonne que Sancho est bon gouverneur. Mon page vous remettra une chaîne de corail dont les agrafes sont en or. Je voudrais, ma bonne amie, que ce fût autant de perles orientales; mais enfin qui te donne un os ne veut pas ta mort. Un temps viendra, j'espère, où nous pourrons nous connaître et nous visiter; en attendant, faites mes compliments à la petite Sanchette; dites-lui de ma part qu'elle se tienne prête, et qu'au moment où elle y pensera le moins, je veux la marier à un grand seigneur. On dit ici que vous avez dans votre village une très-belle espèce de gland, envoyez-m'en, je vous prie, deux douzaines; le présent me sera considérable venant de vous. Écrivez-moi longuement de votre santé, de vos occupations, enfin de tout ce qui vous regarde; et si vous avez besoin de quelque chose, faites-moi-le savoir, vous serez servie à bouche que veux-tu. Dieu vous tienne en sa sainte garde!

«Votre bonne amie, qui vous aime bien.

«LA DUCHESSE.

«De cet endroit tel jour.»

Sainte Vierge! s'écria Thérèse, la bonne dame que voilà, et qu'elle est simple et modeste! Dieu fasse qu'on m'enterre avec de pareilles dames, et non avec ces femmes d'hidalgos de notre village, qui, parce qu'elles sont nobles, ne voudraient pas que le vent les touche, vont à l'église avec autant de morgue que si elles étaient des reines, et croiraient se déshonorer si elles regardaient une paysanne en face; tandis que voilà une duchesse qui m'appelle sa bonne amie, et me traite comme si j'étais son égale. Plaise à Dieu que je la voie un jour aussi élevée que le plus haut clocher de la Manche! Quant aux glands doux qu'elle me demande, je lui en enverrai un boisseau, mais de si gros que je veux qu'on vienne les voir d'une lieue. Sanchette aie soin de ce seigneur, et qu'on traite son cheval comme lui-même: va chercher des oeufs dans l'étable, coupe une large tranche de lard, enfin traite-le comme un prince: les nouvelles qu'il nous apporte méritent bien qu'on lui fasse faire bonne chère. En attendant, je m'en vais raconter l'heureuse nouvelle à nos voisines, au seigneur curé et à maître Nicolas, qui étaient et qui sont encore si bons amis de ton père.

Soyez tranquille, ma mère, répondit la petite, je me charge de tout. Mais, dites-moi, n'oubliez pas de me donner la moitié de votre collier, car je ne pense pas que madame la duchesse soit si mal apprise que de l'envoyer pour vous seule.

Il sera pour toi tout entier, ma fille, reprit Thérèse; laisse-le-moi porter seulement quelques jours, cela me réjouira le coeur.

Votre coeur se réjouira bien davantage, dit le page, quand je vous ferai voir ce que j'ai dans cette valise: c'est un habillement de drap fin, que le gouverneur n'a porté qu'une seule fois à la chasse, et il l'envoie tout complet à mademoiselle Sanchette.

Qu'il vive mille années, mon bon père! s'écria Sanchette, ainsi que celui qui nous apporte de si bonnes nouvelles, et même deux mille, au besoin.

Thérèse s'en fut aussitôt, le collier au cou et les lettres à la main; et ayant rencontré le curé et Samson Carrasco, elle se mit à sauter en disant: Par ma foi, c'est aujourd'hui qu'il n'y a plus de parents pauvres, nous tenons un gouvernement. Que la plus huppée de ces dames vienne se frotter à moi, elles trouveront à qui parler.

Que voulez-vous dire, Thérèse, demanda le curé; d'où vient cette folie, et quel papier tenez-vous là?

Toute la folie est que voici des lettres de duchesse et de gouverneur, que le collier que je porte a les _Ave_ de fin corail, les _Pater noster_ d'or pur, et que je suis gouverneuse.

Que Dieu vous entende, Thérèse, dit Carrasco; car nous ne vous entendons pas, et nous ne savons ce que vous voulez dire.

Vous l'allez voir à l'instant, repartit Thérèse; lisez seulement.

Le curé lut les lettres à haute voix, et lui et le bachelier restèrent encore plus étonnés qu'auparavant, car ils n'y pouvaient rien comprendre. Carrasco demanda qui les avait apportées.

Venez à la maison, répondit Thérèse, et vous verrez le messager: c'est un jeune garçon beau comme le jour, et il m'apporte en présent bien d'autres choses.

Le curé prit le collier, le considéra trois ou quatre fois, et reconnaissant qu'il était de prix, il ne pouvait revenir de sa surprise. Par l'habit que je porte, s'écria-t-il, je m'y perds: le cadeau n'est pas de médiocre valeur; et voici une duchesse qui envoie demander des glands, comme si c'était chose rare et qu'elle n'en eût jamais vu.

Tout cela est bizarre, dit Carrasco: mais allons trouver le messager, nous apprendrons peut-être ce que cela signifie.

Ils suivirent Thérèse, que la joie avait rendue folle, et en entrant ils virent le page qui criblait de l'avoine pour son cheval, et la petite Sanchette qui coupait du jambon pour faire une omelette. Le messager leur parut de bonne mine et en galant équipage. S'étant salués de part et d'autre, Carrasco lui demanda des nouvelles de don Quichotte et de son écuyer, disant que les lettres qu'ils venaient de lire ne faisaient que les embarrasser, qu'ils ne comprenaient rien au gouvernement de Sancho, et surtout à cette île qu'on lui avait donnée, puisque celles de la Méditerranée appartenaient au roi d'Espagne.

Seigneur, répondit le page, il n'y a cependant rien de plus vrai; le seigneur Sancho est gouverneur, que ce soit d'une île ou d'autre chose, je n'en sais rien: quoi qu'il en soit, c'est une ville de plus de mille habitants. Pour ce qui est des glands que madame la duchesse envoie demander à une paysanne, il ne faut point s'en étonner: elle n'est pas fière, et je l'ai vue plus d'une fois envoyer prier une de ses voisines de lui prêter un peigne. Nos dames, d'Aragon ne sont pas si fières ni si pointilleuses que celles de Castille, et elles traitent les gens avec moins de hauteur.

Pendant cet entretien, la petite Sanchette accourut avec des oeufs dans le pan de sa robe, et s'adressant au page: Dites-moi, seigneur, est-ce que mon seigneur père attache ses chausses avec des aiguillettes, depuis qu'il est gouverneur?

Je n'y ai pas fait attention, répondit le page, mais il doit en être ainsi.

Eh bon Dieu, continua Sanchette, que je serais aise de voir mon seigneur père en hauts-de-chausses! je l'ai toujours demandé à Dieu, depuis que je suis au monde.

Si le gouvernement dure seulement deux mois, répondit le page, vous le verrez voyager avec un masque sur le visage.

Le curé et le bachelier s'apercevaient bien qu'on se moquait de la mère et de la fille; mais ils ne savaient que penser du riche collier et de l'habit de chasse que Thérèse leur avait montrés. Cependant ils riaient de bon coeur de la simplicité de Sanchette; et ce fut bien mieux encore lorsque Thérèse vint à dire: Or çà, seigneur licencié, connaissez-vous ici quelqu'un qui aille à Madrid ou à Tolède? Je voudrais faire acheter pour moi un vertugadin à la mode. Car, en vérité, je veux honorer le gouvernement de mon mari en tout ce que je pourrai, et si on me fâche, je m'en irai à la cour, et j'aurai un carrosse comme les autres: une femme dont le mari est gouverneur a bien le droit d'en avoir un.

Plût à Dieu, ma mère, que ce fût aujourd'hui plutôt que demain, ajouta Sanchette, quand même ceux qui me verraient dedans devraient dire: Regardez donc cette péronnelle, cette fille de mangeur d'ail, la voyez-vous se prélasser dans ce carrosse, à côté de madame sa mère! ne dirait-on pas que c'est la papesse Jeanne? Mais qu'ils enragent, je m'en moque, et qu'ils pataugent dans la boue, pourvu que j'aille dans un bon carrosse les pieds chauds. N'ai-je pas raison, ma mère?

Oui, ma fille, répondit Thérèse, et mon bon Sancho me l'a toujours dit, qu'il me ferait un jour comtesse. Le tout est de commencer, et, comme je l'ai ouï dire bien des fois à ton père, qui est autant le père des proverbes que le tien: Si on te donne la vache, mets-lui la corde au cou; si on te donne un gouvernement, empoigne-le; si on te donne un comté, saute dessus; ce qui est bon à prendre, est bon à garder; sinon, fermez l'oreille et ne répondez pas au bonheur qui vient frapper à votre porte.

Je me moque bien, moi, reprit Sanchette, qu'on dise en me voyant prendre des grands airs: Le lévrier s'est joliment refait, depuis qu'il a un collier d'or, il ne connaît plus son compagnon.

En vérité, dit le curé, je crois que toute cette race des Panza est venue au monde avec un sac de proverbes dans le corps; je n'en ai pas vu un seul qui n'en lâche une douzaine à tout propos.

Il est vrai, repartit le page, qu'ils ne coûtent rien au seigneur gouverneur; il en débite à chaque instant, et quoique nombre ne viennent pas fort à propos, cela ne laisse pas de divertir madame la duchesse, ainsi que son époux.

Seigneur, dit Carrasco, parlons sérieusement, je vous prie. Quel est ce gouvernement de Sancho, et quelle est cette duchesse qui écrit à sa femme et lui envoie des présents? Quoique nous voyions les présents et les lettres, nous ne savons qu'en penser, sinon que c'est une de ces choses extraordinaires qui arrivent constamment au seigneur don Quichotte, et qu'il s'imagine toujours avoir lieu par enchantement. Nous sommes même tentés de vous prendre pour un ambassadeur fantastique.

Quant à moi, répondit le page, tout ce que je puis vous dire, c'est que je suis un véritable ambassadeur, qu'on m'a envoyé ici avec ces lettres et ces présents; que le seigneur Sancho Panza est bien effectivement gouverneur, et que le duc, mon maître, lui a donné ce gouvernement où il fait merveilles. Si dans tout cela il y a enchantement, je laisse Vos Grâces en discuter entre elles; pour moi, je ne sais rien autre chose, et j'en jure par la vie de mes père et mère, qui sont en bonne santé et que je chéris tendrement.

Cela peut être ainsi, repartit Carrasco; mais vous me permettrez d'en douter.

Doutez-en si vous voulez, dit le page; je vous ai dit la vérité: sinon, venez avec moi, et vous la verrez de vos propres yeux.

Moi, moi, j'irai, cria Sanchette; prenez-moi sur la croupe de votre bidet, je serai fort aise d'aller voir mon seigneur père.

Les filles des gouverneurs ne doivent point aller ainsi, mais en carrosse ou en litière, et avec un grand nombre de serviteurs, repartit le page.

J'irai sur une bourrique aussi bien assise que dans un coche, reprit Sanchette; vraiment, vous l'avez bien trouvée votre mijaurée.

Tais-toi, petite, dit Thérèse à sa fille, tu ne sais ce que tu dis, et ce seigneur a raison; il y a temps et temps; quand c'était Sancho, c'était la petite Sanchette, et quand c'est le gouverneur, c'est mademoiselle; tâche de ne point l'oublier.

Madame Thérèse a raison, ajouta le page; mais qu'on me donne, je vous prie, un morceau à manger, afin que je m'en aille, car je dois être ce soir de retour.