L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche

Part 69

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Enfin don Quichotte se remit dans ses draps, tandis que la señora Rodriguez prenait place sur une chaise assez écartée du lit, sans quitter ni sa bougie ni ses lunettes. Puis, quand ils furent tous deux bien installés, le premier qui rompit le silence fut don Quichotte. Madame, dit-il, vous pouvez maintenant découdre vos lèvres, et m'apprendre le sujet de vos déplaisirs: vous serez écoutée par de chastes oreilles et secourue par de charitables oeuvres.

Je n'en fais aucun doute, répondit la señora Rodriguez, car du gentil et tout aimable aspect de Votre Grâce, on ne pouvait espérer qu'une réponse si chrétienne. Apprenez donc, seigneur chevalier, quoique vous me voyiez assise ici sur cette chaise en costume de misérable duègne, au beau milieu du royaume d'Aragon, que je n'en suis pas moins native des Asturies d'Oviedo, et d'une des meilleures races de cette province. La mauvaise étoile de mon père et de ma mère, qui s'appauvrirent de bonne heure, sans savoir pourquoi ni comment, m'amena à Madrid, où, pour me faire un sort, mes parents me placèrent chez une grande dame, en qualité de femme de chambre; car il faut que vous le sachiez, seigneur don Quichotte, pour toutes sortes d'ouvrages, surtout ceux à l'aiguille, je ne le cède à personne. Mon père et ma mère s'en retournèrent dans leur province, me laissant en condition, et peu de temps après, ils quittèrent ce monde pour aller en paradis, car ils étaient bons catholiques. Je restai donc orpheline, sans autre ressource que les misérables gages qu'on nous donne dans les palais des grands. Un écuyer de la maison où j'étais devint amoureux de moi, sans que j'y songeasse: c'était un homme déjà avancé en âge, à grande barbe, à vénérable aspect, et noble comme le roi, car il était montagnard. Nos amours ne furent pas toutefois si secrètes que ma maîtresse n'en eût connaissance, et pour empêcher les caquets elle nous maria en face de notre mère la sainte Église catholique. De notre union naquit une fille; pour combler ma disgrâce, non pas que je sois morte en couche, car l'enfant vint bien et à terme, mais parce que mon pauvre mari, Dieu veuille avoir son âme, mourut peu de temps après d'une frayeur qu'il eut, et dont vous serez étonné vous-même, si j'ai le temps de vous la raconter.

Ici, la pauvre duègne se mit à pleurer amèrement, après quoi elle reprit: Pardonnez-moi, seigneur chevalier, si je verse des larmes, mais je ne puis me rappeler le pauvre défunt sans pleurer; Dieu! qu'il avait bonne mine, quand il menait ma maîtresse en croupe sur une belle mule noire comme jais! car dans ce temps-là on n'avait point de carrosse comme aujourd'hui, et les dames allaient en croupe derrière leurs écuyers. Ce que je dis, c'est afin de vous faire connaître la politesse et la ponctualité de cet excellent homme. Un jour, à Madrid, comme il allait entrer dans la rue Santiago, rue fort étroite, un alcade de cour en sortait suivi de deux alguazils; mon mari aussitôt tourna bride pour accompagner l'alcade; mais ma maîtresse qui était en croupe, lui dit à voix basse: Que faites-vous, malheureux? ne songez-vous plus que je suis ici? L'alcade, en homme courtois, retint la bride de son cheval et dit à mon mari: Seigneur, suivez votre chemin; c'est à moi d'accompagner la señora Cassilda. C'était le nom de ma maîtresse. Malgré cela, mon mari, la toque à la main, s'opiniâtrait à suivre l'alcade. Ce que voyant, ma maîtresse tira de son étui une grosse aiguille, peut-être bien même un poinçon, et, pleine de dépit et de fureur, elle l'enfonça dans le corps de mon pauvre mari qui, jetant un grand cri, roula à terre avec elle. Les laquais de la dame accoururent, avec l'alcade et les alguazils, pour les relever. Cela mit en confusion toute la porte de Guadalajara, je veux dire les oisifs qui s'y trouvaient. Ma maîtresse s'en retourna à pied, et mon époux se réfugia dans la boutique d'un barbier, disant qu'il avait les entrailles traversées de part en part. On ne parla plus dans Madrid que de sa courtoisie, et quand il fut guéri, les petits garçons le suivaient par les rues. Pour ce motif, et aussi parce qu'il avait la vue un peu basse, ma maîtresse lui donna son congé, ce dont il eut tant de chagrin, que telle fut, sans nul doute, la cause de sa mort. Je restai veuve, pauvre, et chargée d'une fille qui chaque jour allait croissant en beauté. Comme j'avais la réputation de travailler admirablement à l'aiguille, madame la duchesse, qui était récemment mariée avec monseigneur le duc, m'emmena en Aragon et ma fille aussi. Bref, les jours se succédant, ma fille a grandi ornée de toutes les grâces du monde; aujourd'hui elle chante comme un rossignol, danse comme une sylphide, lit et écrit comme un maître d'école, et compte comme un usurier. Je ne dis rien des soins qu'elle prend de sa personne: l'eau courante n'est pas plus nette; et à cette heure, elle a, si je ne me trompe, seize ans cinq mois et trois jours, pas un de plus, pas un de moins.

De cette mienne enfant est devenu amoureux le fils d'un riche laboureur, qui tient ici près une ferme de monseigneur le duc. Le jeune homme a si bien fait, que, sous promesse de l'épouser, il a abusé de la pauvre créature, et aujourd'hui il refuse de tenir sa parole, quoique monseigneur sache toute l'affaire, car je me suis plainte à lui, non pas une fois, mais mille, le suppliant de forcer ce garçon à épouser ma fille; mais notre maître fait la sourde oreille et veut à peine m'entendre. La raison en est que le père du séducteur, qui est fort riche, lui prête de l'argent et chaque jour lui sert de caution pour ses sottises, c'est pourquoi il ne veut le désobliger en rien.

Je viens donc vous demander, seigneur chevalier, puisqu'au dire de tout le monde Votre Grâce est venue ici-bas pour redresser les torts et prêter assistance aux malheureux, de prendre fait et cause pour ma fille, afin que, soit par la persuasion, soit par les armes, vous obteniez réparation du tort qu'on lui a fait. Jetez les yeux, je vous en supplie, sur l'abandon de cette pauvre enfant, sur sa jeunesse, sa gentillesse et toutes ses bonnes qualités; car, sur mon honneur, de toutes les femmes de madame la duchesse, il n'y en a pas une qui la vaille; et une certaine Altisidore, qui passe pour la plus huppée et la plus égrillarde, n'en approche pas de cent lieues. Votre Grâce, seigneur don Quichotte, doit savoir que tout ce qui reluit n'est pas or: aussi cette Altisidore a-t-elle plus de présomption que de beauté, et plus d'effronterie que de retenue, sans compter qu'elle n'est pas fort saine, car elle a l'haleine si forte qu'on ne saurait rester longtemps auprès d'elle. Madame la duchesse elle-même... mais il faut se taire, parce que, vous le savez, les murs ont des oreilles.

Qu'a donc madame la duchesse, señora Rodriguez? demanda don Quichotte; sur ma vie, expliquez-vous.

Je n'ai rien à vous refuser, répondit la duègne: eh bien, voyez-vous, seigneur chevalier, la beauté de madame la duchesse, ce teint si brillant qu'on dirait que c'est une lame d'épée fourbie, ces joues qui semblent pétries de lait et de vermillon, et cet air dont elle marche, dédaignant presque de toucher la terre; eh bien, tout cela, c'est grâce à deux fontaines qu'elle a aux jambes, par où vont s'écoulant toutes les mauvaises humeurs dont les médecins assurent qu'elle est remplie.

Bon Dieu? que m'apprenez-vous là, señora? s'écria don Quichotte; est-il possible que madame la duchesse ait de semblables exutoires? En vérité, je ne l'aurais jamais cru, quand tous les carmes déchaussés me l'auraient affirmé; mais puisque vous me le dites, je n'en doute plus. D'ailleurs, j'en suis persuadé, de pareilles fontaines doivent répandre plutôt de l'ambre liquide qu'aucune autre humeur, et tout de bon je commence à croire que ces sortes de fontaines sont fort utiles pour la santé.

Don Quichotte achevait de parler, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit avec fracas; le saisissement fit tomber la bougie des mains de la señora Rodriguez, et l'appartement resta, comme on dit, aussi noir qu'un four. En même temps, la pauvre duègne se sentit prendre à la gorge par deux mains qui la serrèrent si vigoureusement qu'elle ne pouvait respirer; et une troisième main lui ayant relevé sa jupe, une quatrième, avec quelque chose qui ressemblait à une pantoufle, commença à la fustiger si vertement, que c'était pitié. Don Quichotte, tout charitable qu'il était, ne bougea pas de son lit, ignorant ce que ce pouvait être, et redoutant pour lui-même l'orage qu'il entendait éclater à ses côtés. Le bon chevalier ne craignait pas sans raison: car après que les invisibles bourreaux eurent bien corrigé la malheureuse duègne, qui n'osait souffler mot, ils se jetèrent sur lui, et ayant enlevé sa couverture, ils le pincèrent si fort et si dru, qu'il fut forcé de se défendre à grands coups de pieds, et tout cela dans un admirable silence. La bataille dura plus d'une demi-heure, après quoi les fantômes disparurent. La señora Rodriguez se releva, rajusta sa jupe, et sortit sans proférer une parole.

Quant à don Quichotte, il resta dans son lit, triste et pensif, pincé et meurtri, mais mourant d'envie de savoir quel était l'enchanteur qui l'avait mis en cet état.

Nous verrons cela une autre fois, car il nous faut retourner à Sancho, comme le veut l'ordre de cette histoire.

CHAPITRE XLIX

DE CE QUI ARRIVA A SANCHO PANZA, EN FAISANT LA RONDE DANS SON ILE.

Nous avons laissé notre gouverneur fort courroucé contre ce narquois de paysan qui, instruit par le majordome d'après les ordres du duc, s'était moqué de lui; mais, tout simple qu'il était, Sancho Panza leur tenait tête à tous, sans reculer d'un pas. Maintenant, dit-il à ceux qui l'entouraient, parmi lesquels était le docteur Pedro Rezio, je comprends qu'il faut que les gouverneurs et les juges soient de bronze, afin de pouvoir résister à ces importuns qui à toute heure viennent demander qu'on les écoute et qu'on expédie leur affaire quoi qu'il arrive; et si un pauvre juge refuse de les entendre, parce que c'est le moment de prendre son repas, ou parce qu'il n'a pas le loisir de donner audience, ils en disent pis que pendre. A ce plaideur malavisé, je dirai: Choisis mieux ton temps, mon ami, et ne viens pas aux heures où l'on mange, ni à celles où l'on dort, car nous autres juges et gouverneurs, nous sommes de chair et d'os comme les autres hommes: il faut que nous accordions à la nature ce qu'elle exige, si ce n'est moi pourtant qui ne donne rien à manger à la mienne, grâce au docteur Pedro Rezio de Tirteafuera ici présent, qui veut que je meure de faim, et affirme que c'est pour ma santé. Dieu lui donne santé pareille; ainsi qu'à tous les médecins de son espèce.

En entendant Sancho chacun s'étonnait, et se disait qu'il n'est rien de tel que les charges d'importance soit pour aviver, soit pour engourdir l'esprit. Finalement, le docteur Pedro Rezio lui promit de le laisser souper ce soir-là, dût-il violer tous les aphorismes d'Hippocrate. Cette promesse remplit de joie notre gouverneur, qui attendit avec une extrême impatience que la nuit vînt, et avec elle l'heure du souper.

Enfin arriva le moment tant désiré, et on servit à Sancho un hachis de boeuf à l'oignon, avec les pieds d'un veau quelque peu avancé en âge. Notre bon gouverneur se jeta sur ces ragoûts avec plus d'appétit que si on lui eût présenté des faisans d'Étrurie, du veau de Sorrente, des perdrix de Moron ou des oies de Lavajos. Aussi, pendant le repas, se tourna-t-il vers le médecin et lui dit: Seigneur docteur, ne vous mettez point en peine à l'avenir de me donner des mets recherchés, mon estomac n'y est pas fait, et il s'accommode fort bien de boeuf, de lard, de navets et d'oignons; lorsque par aventure on lui donne des ragoûts de roi, il ne les reçoit qu'en rechignant, et souvent avec dégoût. Ce que le maître d'hôtel pourra faire de mieux, c'est de me donner ce qu'on appelle pots pourris; plus ils sont pourris, meilleurs ils sont; qu'il y fourre tout ce qu'il voudra: pourvu que ce soient choses bonnes à manger, je serai satisfait, et m'en souviendrai dans l'occasion; et que personne ne s'avise d'en plaisanter, car enfin je suis gouverneur ou je ne le suis pas. Vivons et mangeons en paix, puisque quand Dieu fait luire le soleil c'est pour tout le monde. Je gouvernerai cette île sans rien prendre ni laisser prendre; mais que chacun ait l'oeil au guet, et se tienne sur le qui-vive, autrement je lui fais savoir que le diable s'est mis de la danse; et si on me fâche, on trouvera à qui parler.

Assurément, seigneur gouverneur, dit le maître d'hôtel, Votre Grâce a raison en tout et partout, et je me rends caution, au nom de tous les habitants de cette île, que vous serez servi et obéi avec ponctualité, amour et respect: votre aimable façon de gouverner ne saurait leur inspirer d'autre désir que celui d'être tout à votre service.

Je le crois bien, repartit Sancho, et ils seraient des imbéciles s'ils pensaient autrement: je recommande seulement qu'on ait soin de pourvoir à ma subsistance et à celle de mon âne; de cette façon nous serons tous contents. Maintenant, quand il sera temps de faire la ronde, qu'on m'avertisse, mon intention est de purger cette île des gens désoeuvrés, des vagabonds; car je vous l'apprendrai, mes amis, les gens oisifs et les batteurs de pavé sont aux États ce que les frelons sont aux abeilles, ils mangent et dissipent ce qu'elles amassent avec beaucoup de travail. Moi, je prétends protéger les laboureurs, assurer les priviléges de la noblesse, récompenser les hommes vertueux, et surtout faire respecter la religion et ceux qui la pratiquent. Eh bien, que vous en semble? ai-je raison, ou me casserais-je la tête inutilement?

Vous parlez si bien, seigneur gouverneur, répondit le majordome, que je suis encore à comprendre qu'un homme aussi peu lettré que l'est Votre Grâce, je crois même que vous ne l'êtes pas du tout, dise de telles choses, et prononce autant de sentences que de paroles. Certes, ceux qui vous ont envoyé ici et ceux que vous y trouvez ne s'y attendaient guère: ainsi chaque jour on voit des choses nouvelles, et les moqueurs, comme on dit, se trouvent moqués.

Après avoir assez amplement soupé, avec la permission du docteur Pedro Rezio, le gouverneur, accompagné du majordome, du secrétaire, du maître d'hôtel, de l'historien chargé de recueillir par écrit ses faits et gestes, et suivi d'une foule d'alguazils et de gens de justice, sortit pour faire sa ronde. Sancho marchait gravement au milieu d'eux, sa verge à la main. Ils avaient à peine traversé plusieurs rues, qu'un cliquetis d'épées vint à leurs oreilles; ils y coururent, et trouvèrent deux hommes qui étaient aux prises. Ces hommes voyant venir la justice s'arrêtèrent, et l'un d'eux s'écria: Est-il possible qu'on vole ici comme sur un grand chemin, et qu'on assassine en pleine rue?

Calmez-vous, homme de bien, dit Sancho, et contez-moi le sujet de votre plainte; je suis le gouverneur.

Seigneur gouverneur, répondit un des combattants, je vais vous l'exposer en deux mots. Votre Excellence saura que ce gentilhomme vient de gagner mille réaux dans une maison qui est près d'ici; je suis son compère, et Dieu sait combien de fois j'ai prononcé en sa faveur, souvent même contre ma conscience! Eh bien, quand j'espérais qu'il me donnerait quelques écus, comme c'est la coutume avec les gens de qualité tels que moi, qui viennent là pour juger les coups et empêcher les querelles, il a ramassé son argent et est sorti sans daigner me regarder. J'ai couru après lui, le priant avec politesse de me donner au moins huit réaux, car il n'ignore pas que je suis homme d'honneur, et que je n'ai ni métier ni rentes, parce que mes parents ne m'ont laissé ni l'un ni l'autre; mais ce ladre n'a consenti à m'accorder que quatre réaux. Voyez un peu quelle dérision! Par ma foi, sans l'arrivée de Votre Grâce, je lui aurais fait rendre gorge, et appris à me donner bonne mesure.

Que répondez-vous à cela? demanda Sancho à l'autre partie.

Celui-ci répondit que ce que son adversaire venait de dire était exact, et qu'il n'avait pas voulu lui donner plus de quatre réaux, parce qu'il les lui donnait très-souvent. Ceux qui attendent la gratification des joueurs, ajouta-t-il, doivent être polis et prendre gaiement ce qu'on leur donne, sans marchander avec les gagnants, à moins de savoir avec certitude que ce sont des escrocs et que ce qu'ils gagnent est mal gagné. Au reste la meilleure preuve que je suis un homme d'honneur, c'est que je n'ai voulu donner rien de plus, car les fripons sont toujours tributaires de ceux qui les connaissent.

Cela est vrai; que plaît-il à Votre Seigneurie qu'on fasse de ces deux hommes? dit le majordome.

Ce qu'il y a à faire, le voici, répondit Sancho: vous homme de bonne ou de mauvaise foi, donnez sur-le-champ à votre compère cent réaux, et trente pour les pauvres; vous qui n'avez ni métier ni rente, et qui vivez les bras croisés, prenez ces cent réaux, puis demain de grand matin décampez au plus vite de cette île, et n'y rentrez de dix années, sous peine, si vous y manquez, de les achever dans l'autre monde: car je vous fais accrocher par la main du bourreau à la première potence venue. Et qu'aucun des deux ne réplique, ou gare à lui.

La sentence fut exécutée sur-le-champ, et le gouverneur ajouta: Ou je serai sans pouvoir, ou je fermerai ces maisons de jeu; tant je suis persuadé qu'elles causent de dommage.

Pas celle-ci du moins, répondit le greffier, car elle est tenue par un grand personnage, qui assurément y perd beaucoup plus d'argent chaque année qu'il n'en gagne; mais Votre Grâce pourra montrer son pouvoir contre les tripots de bas étage, qui donnent à jouer à tous venants, et dans lesquels il se commet mille friponneries, les filous n'étant pas assez hardis pour exercer leur industrie chez les personnes de distinction; et puisque enfin la passion du jeu est devenue générale, il vaut mieux que l'on joue chez les gens de qualité que dans ces repaires où l'on retient un malheureux toute la nuit pour l'écorcher tout vif.

Il y a beaucoup à dire à cela, greffier, répliqua Sancho; mais nous en reparlerons.

Sur ce arriva un alguazil qui tenait un homme au collet: Seigneur gouverneur, dit-il, ce jeune compagnon venait de notre côté, mais aussitôt qu'il a aperçu la justice, le drôle a tourné les talons, et s'est mis à courir de toute sa force: signe certain qu'il a quelque chose à se reprocher. J'ai couru après lui, et s'il n'eût trébuché il ne serait pas maintenant devant vous.

Pourquoi donc fuyais-tu, jeune homme? demanda Sancho.

Seigneur, répondit le garçon, je fuyais pour éviter toutes ces questions que font les gens de justice.

Fort bien; quel est ton métier?

Tisserand, avec la permission de Votre Grâce.

Et qu'est-ce que tu tisses?

Des fers de lance.

Ah! ah! repartit Sancho, tu fais le plaisant, j'en suis bien aise. Et où allais-tu, à l'heure qu'il est?

Prendre l'air, répondit-il.

Et où prend-on l'air dans cette île? demanda Sancho.

Là où il souffle, seigneur, répondit le jeune homme.

C'est très-bien répondre, dit le gouverneur, et je vois que tu en sais long. Eh bien, mon ami, imagine-toi que c'est moi qui suis l'air, que je te souffle en poupe, et que je te pousse à la prison: holà, qu'on l'y mène à l'instant! Je saurai bien empêcher que tu dormes cette nuit en plein air.

Pardieu, seigneur, reprit-il, vous me ferez dormir en prison, tout comme je serai roi.

Et pourquoi donc ne te ferais-je pas dormir en prison, insolent? repartit Sancho; est-ce que je n'ai pas le pouvoir de t'y faire conduire, et de t'en tirer quand il me plaira.

Ma foi, vous auriez cent fois plus de pouvoir, que vous ne m'y feriez point dormir, répondit le jeune homme.

Comment, non! répliqua Sancho; qu'on le mène en prison sur-le-champ, afin qu'il apprenne à ses dépens si je suis le maître ou non; et si le geôlier le laisse échapper, je le condamne d'avance à deux mille ducats d'amende.

Plaisanterie que tout cela! Je défie tous les habitants de la terre de me faire dormir cette nuit en prison.

Es-tu le diable en personne, ou possèdes-tu quelque esprit familier pour t'ôter les menottes qu'on va te mettre? demanda Sancho avec colère.

Un instant, seigneur gouverneur, répondit le jeune homme d'un air dégagé; soyons raisonnable, et venons au fait. Je suppose que Votre Seigneurie m'envoie en prison, qu'on me mette au fond d'un cachot, les fers aux pieds et aux mains, et qu'on me garde à vue: eh bien, si je ne veux pas dormir, et si je veux passer la nuit les yeux ouverts, tout votre pouvoir serait-il capable de me contraindre à les fermer.

Il a raison, observa le secrétaire.

De sorte, dit Sancho, que tu ne dormiras pas, uniquement pour suivre ta fantaisie, et non pour contrevenir à ma volonté?

Assurément, seigneur, répondit le jeune homme; je n'en ai pas même la pensée.

A la bonne heure, va dormir chez toi, je ne prétends pas l'empêcher; mais, à l'avenir, je te conseille de ne pas plaisanter avec la justice, car tu pourrais tomber entre les mains d'un juge qui n'entendrait pas raillerie et te donnerait sur les doigts.

Le jeune homme s'en fut, et le gouverneur continua la ronde.

A quelques pas de là, deux archers survinrent avec un nouveau prisonnier: Seigneur, dit l'un d'eux, celui que nous vous amenons n'est point un homme, c'est une femme, et même fort aimable, qui a pris ce travestissement.

On approcha deux lanternes, à la lumière desquelles on reconnut que c'était une fille d'environ quinze à seize ans. Ses cheveux étaient ramassés dans une résille de fils d'or et de soie verte; elle portait un vêtement de brocart d'or à fond vert; ses bas de soie étaient incarnats, ses jarretières de taffetas blanc, bordées de franges d'or avec des perles, ses souliers étaient blancs comme ceux des hommes; elle n'avait point d'épée, mais seulement un riche poignard, et aux doigts plusieurs bagues d'un grand prix. En un mot, sa beauté surprit tout le monde, mais aucun des assistants ne put la reconnaître; ceux mêmes qui étaient dans le secret des tours qu'on voulait jouer à Sancho, non moins étonnés que les autres, attendaient la fin de l'aventure.

Émerveillé de la beauté de cette jeune fille, Sancho lui demanda qui elle était, où elle allait, et pourquoi on la rencontrait sous ce déguisement.

Seigneur, répondit-elle en rougissant, je ne saurais dire devant tant de monde une chose qu'il m'importe de cacher; je puis seulement vous assurer que je ne suis point un malfaiteur, mais une infortunée à qui la violence d'un sentiment jaloux a fait oublier les règles de la bienséance.

Le majordome, qui l'avait entendue, dit à Sancho: Seigneur gouverneur, ordonnez à vos gens de s'éloigner, afin que cette dame puisse parler en toute liberté.

Lorsqu'ils se furent retirés sur l'ordre du gouverneur, avec qui il ne demeura que le majordome, le maître d'hôtel et le secrétaire, la jeune fille parla ainsi: Seigneur, je suis la fille de Pedro Perez Mazorca, fermier des laines de ce pays, lequel a l'habitude de venir souvent chez mon père.

Cela n'a pas de sens, madame! interrompit le majordome; je connais fort bien Pedro Perez, et je sais qu'il n'a pas d'enfants; d'ailleurs, après avoir dit que vous êtes sa fille, vous ajoutez qu'il va souvent chez votre père: cela ne se comprend pas.

J'en avais déjà fait la remarque, dit Sancho.

Seigneurs, je vous demande pardon, continua la jeune fille, je suis si troublée que je ne sais ce que je dis; la vérité est que je suis la fille de don Diego de la Lana.