L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche

Part 68

Chapter 683,992 wordsPublic domain

Seigneur, répondit l'homme à la baguette, on mange ici selon la coutume de toutes les îles où il y a des gouverneurs. Je suis médecin, et gagé pour être celui des gouverneurs de cette île. Je m'occupe plus de leur santé que de la mienne, et j'étudie jour et nuit le tempérament du gouverneur, afin de bien savoir comment je dois le traiter quand il tombe malade: pour cela j'assiste à tous ses repas, afin qu'il ne mange pas ce qui peut être nuisible à son estomac. J'ai fait enlever le plat de fruits, parce que c'est une chose trop humide, et l'autre mets parce que c'est une substance chaude, épicée et faite pour exciter la soif; or, celui qui boit beaucoup consume et détruit l'humide radical, principe de la vie.

En ce cas, répliqua Sancho, ce plat de perdrix rôties, et qui me semblent cuites fort à point, ne peut me faire aucun mal?

Le seigneur gouverneur ne mangera pas de ce plat, tant que j'aurai un souffle de vie, repartit le médecin.

Et pourquoi? demanda Sancho.

Pourquoi? répondit le médecin; parce que notre maître Hippocrate, cette grande lumière de la médecine, a dit dans ses aphorismes: _Omnis saturatio mala, perdicis autem pessima_, c'est-à-dire: «toute indigestion est mauvaise, et celle que cause la perdrix est la pire de toutes.»

Puisqu'il en est ainsi, dit Sancho, que le seigneur docteur voie donc de tous ces mets celui qui m'est bon ou mauvais, et qu'ensuite il me laisse satisfaire mon appétit, sans jouer de sa baguette, car je meurs de faim, et n'en déplaise à la médecine, c'est vouloir me faire mourir que m'empêcher de manger.

Votre Grâce a raison, répondit le médecin; aussi suis-je d'avis qu'on enlève ce civet de lapin comme viande trop commune; quant à cette pièce de veau, si elle n'était ni rôtie ni marinée, on pourrait en goûter, mais telle qu'elle est il n'y faut pas songer.

Et ce grand plat qui fume, et qui, si je ne me trompe, est une olla podrida, dit Sancho, il ne présente sans doute aucun danger, car ces ollas podridas étant composées de toutes sortes de viandes, il doit s'en trouver au moins une qui soit bonne pour mon estomac.

_Absit_, s'écria le médecin, il n'y a rien de pire au monde qu'une _olla podrida_; il faut laisser cela aux chanoines, aux recteurs de colléges et aux noces de village; quant aux gouverneurs, on ne doit leur servir que des viandes délicates et sans assaisonnement. La raison en est claire: les médecines simples sont toujours préférables aux médecines composées; dans les premières on ne peut errer; c'est tout le contraire dans les secondes, à cause de la grande quantité de substances qui y entrent, et qui en altèrent la qualité. Mais ce que peut manger Son Excellence pour corroborer et même entretenir sa santé, c'est un cent de ces fines oublies avec deux ou trois tranches de coing; elles sont admirables pour la digestion.

Quand Sancho entendit cet arrêt, il se renversa sur le dossier de sa chaise, et regardant fixement le médecin, il lui demanda comment il s'appelait, et où il avait étudié?

Moi, seigneur, répondit-il, je m'appelle Pedro Rezio de Aguero; je suis natif d'un village nommé Tirteafuera, situé entre Caraquel et Almodovar del Campo, en tirant sur la droite, et j'ai pris mes licences dans l'université d'Ossuna.

Eh bien, docteur Pedro Rezio de mal Aguero, natif de Tirteafuera, entre Caraquel et Almodovar, gradué par l'université d'Ossuna, lui dit Sancho avec des yeux pleins de colère, décampez à l'instant; sinon, je prends un gourdin, et je jure qu'à coups de trique, en commençant par vous, je ne laisserai pas un médecin vivant dans l'île entière, au moins de ceux que je reconnaîtrai pour ignorants; car les médecins savants et discrets, je les honore et les estime. Mais, je le répète, si Pedro Rezio ne décampe au plus vite, j'empoigne cette chaise et je l'envoie exercer son métier dans l'autre monde: s'en plaigne après qui voudra, j'aurai du moins rendu service à Dieu, en assommant un méchant médecin, un bourreau de la république. Maintenant, qu'on me donne à manger ou qu'on me reprenne le gouvernement; car un métier qui ne nourrit pas son maître, ne vaut pas un maravédis.

Épouvanté de la colère et des menaces du gouverneur, le médecin voulait gagner la porte, quand le cornet d'un postillon se fit entendre; et le maître d'hôtel ayant regardé par la fenêtre: Voici venir, dit-il, un exprès de monseigneur le duc; c'est sans doute quelque affaire d'importance. Le courrier entra tout hors d'haleine, et tirant un paquet de son sein, il le présenta au gouverneur, qui le mit entre les mains du majordome en lui disant de voir la suscription; elle était ainsi conçue: _A don Sancho Panza, gouverneur de l'île Barataria, en mains propres ou en celles de son secrétaire_.

Qui est ici mon secrétaire? demanda Sancho.

Moi, seigneur, répondit un jeune homme; car je sais lire et écrire, et je suis Biscayen[117], pour vous servir.

[117] A l'époque de Cervantes, les Biscayens étaient depuis longtemps en possession des places de secrétaire du conseil.

A ce titre, répliqua Sancho, vous pourriez être secrétaire de l'Empereur lui-même: ouvrez ce paquet, et voyez ce dont il s'agit.

Le secrétaire obéit, et après avoir lu, il dit au gouverneur qu'il s'agissait d'une affaire dont il devait l'informer en secret. Sancho fit signe que tout le monde se retirât, excepté le majordome et le maître d'hôtel; l'ordre exécuté, le secrétaire lut tout haut ce qui suit:

«Seigneur don Sancho Panza, j'ai eu avis que vos ennemis et les miens ont résolu de vous attaquer une de ces nuits: il faut donc veiller et vous tenir sur vos gardes pour n'être pas pris au dépourvu. J'ai encore appris par des espions sûrs, que quatre hommes déguisés sont entrés dans votre île pour vous ôter la vie, car on redoute singulièrement la pénétration de votre esprit: ainsi, ouvrez l'oeil; observez avec soin ceux qui vous approchent et surtout ne mangez rien de ce qui vous sera présenté; j'aurai soin de vous porter secours, si vous êtes en danger. Adieu, je m'en remets à votre prudence ordinaire. Ce 16 d'août, sur les quatre heures du matin.

«Votre ami, LE DUC.»

Sancho resta frappé de stupeur, ainsi que les assistants. Se tournant vers le majordome: Ce qu'il faut faire et sans perdre de temps, lui dit-il, c'est de mettre au fond d'un cachot le docteur Rezio; car si quelqu'un doit me tuer, c'est lui, et de la mort la plus lente et la plus horrible, celle de la faim.

Il me semble pourtant, dit le maître d'hôtel, que Votre Grâce fera bien de ne rien manger de tout ce qui est là, car ce sont des friandises faites par des religieuses, et, comme on dit, derrière la croix se tient le diable.

Vous avez raison, reprit Sancho; qu'on me donne seulement un morceau de pain et quelques livres de raisin: personne ne se sera avisé, je pense, de les empoisonner; car, après tout, je ne puis me passer de manger; et puisqu'il faut se préparer à combattre, il est bon de se nourrir, car c'est l'estomac qui soutient le coeur, et non le coeur qui soutient l'estomac. Vous, secrétaire, faites réponse à monseigneur le duc, et mandez-lui qu'on exécutera ce qu'il ordonne, sans oublier un seul point. Vous donnerez de ma part un baisemain à madame la duchesse, et vous ajouterez que je la prie de se souvenir d'envoyer, par un exprès, ma lettre et le paquet de hardes à Thérèse Panza, ma femme; dites-lui qu'elle me fera grand plaisir, et que je m'efforcerai toujours de la servir de mon mieux. Chemin faisant, vous enchâsserez dans la lettre quelques baisemains pour monseigneur don Quichotte, afin qu'il voie que je ne suis pas un ingrat; puis, comme bon secrétaire et bon Biscayen, vous ajouterez tout ce qu'il vous plaira. Maintenant, reprit-il, qu'on enlève cette nappe, et qu'on me donne à manger; on verra ensuite si je crains les espions, les enchanteurs ou les assassins qui viendront fondre sur nous.

Comme il achevait de parler, entra un page: Monseigneur, lui dit-il, un paysan demande à entretenir Votre Seigneurie d'une affaire importante.

Au diable soit l'importun, s'écria Sancho: ignore-t-il que ce n'est pas l'heure de venir parler d'affaires? est-ce que, par hasard, les gouverneurs ne sont pas de chair et d'os comme les autres hommes? Nous croit-on de bronze ou de marbre? Si ce gouvernement me dure entre les mains, ce que je ne crois guère, je mettrai à la raison plus d'un solliciteur. Cependant qu'on fasse entrer cet homme, mais après s'être assuré d'abord si ce n'est point un des espions dont je suis menacé.

Non, seigneur, repartit le page: celui-là, si je ne me trompe, est bon comme le bon pain.

Ne craignez rien, seigneur, ajouta le majordome, nous ne nous éloignerons pas.

N'y a-t-il pas moyen, maître d'hôtel, demanda Sancho, qu'en l'absence du docteur Rezio, je mange quelque chose, ne fût-ce qu'un quartier de pain et un oignon?

Ce soir vous serez satisfait, seigneur, répondit le maître d'hôtel, au souper on compensera le défaut du dîner.

Dieu le veuille, repartit Sancho.

Sur ce entra le paysan: Qui de vous tous est le gouverneur? demanda cet homme, dont la mine annonçait la simplicité.

Et quel autre serait-ce, répondit le secrétaire, sinon la personne assise dans le fauteuil?

Pardon, dit le paysan; et se jetant à genoux devant Sancho, il lui demanda sa main à baiser. Sancho s'y refusa, lui enjoignit de se lever, et d'exposer promptement sa requête. Le paysan obéit. Seigneur, reprit-il, je suis laboureur, natif de Miguel-Turra, village qui est à deux lieues de Ciudad-Real.

Voici un autre Tirteafuera, grommela Sancho. Continuez, bonhomme, je connais Miguel-Turra, je n'en suis pas fort éloigné.

Le cas est donc, seigneur, poursuivit le paysan, que par la miséricorde de Dieu je me suis marié en face de la sainte Église catholique, apostolique et romaine; j'ai deux fils qui étudient, le cadet pour être bachelier, et l'aîné pour être licencié; je suis veuf, parce que ma femme est morte, ou plutôt parce qu'un mauvais médecin l'a tuée en lui donnant une médecine pendant qu'elle était enceinte, et si Dieu eût voulu qu'elle eût accouché d'un troisième garçon, j'avais dessein de le faire étudier pour être docteur, afin qu'il n'eût rien à envier à ses frères le bachelier et le licencié.

De façon, interrompit Sancho, que si votre femme ne s'était pas laissée mourir, ou qu'on ne l'eût point tuée, vous ne seriez point veuf?

Non, seigneur, répondit le paysan.

Nous voilà bien avancés, reprit Sancho. Achevez, mon ami, car il est plutôt l'heure de dormir que de parler d'affaires.

Je dis donc, continua le laboureur, qu'un de mes enfants, celui qui sera bachelier, s'est amouraché dans notre village d'une jeune fille qu'on appelle Claire Perlerina. Le père, André Perlerino, est un riche cultivateur. Ce nom de Perlerino ne vient d'aucune terre, il leur a été donné parce qu'ils sont tous culs-de-jatte dans cette famille, et pourtant, s'il faut dire la vérité, la jeune fille est une vraie perle d'Orient. Quand on la regarde du côté droit, elle est belle comme un astre, mais ce n'est pas de même du côté gauche, parce que la petite vérole lui a fait perdre un oeil, et lui a laissé en revanche de grands trous sur le visage; mais on dit que cela n'est rien, et que ce sont autant de fossettes où viennent s'ensevelir les coeurs de ses amants. Elle n'a point le nez trop long, au contraire, il est un peu retroussé, avec trois bons doigts de distance jusqu'à la bouche, qu'elle a fort bien fendue, et les lèvres aussi minces qu'on en puisse voir; et s'il ne lui manquait point une douzaine de dents, ce serait une perfection. J'oubliais d'ajouter, et par ma foi je lui faisais grand tort, que ses lèvres sont de la plus belle couleur qu'on ait jamais vue, et peut-être la moins commune: elle ne les a point rouges comme les autres femmes, mais jaspées de bleu et de vert, et d'un violet qui tire sur celui des figues quand elles sont trop mûres. Je vous demande pardon, seigneur gouverneur, si je prends tant de plaisir à peindre et à vous expliquer toutes les beautés de cette jeune fille, mais c'est que je l'aime déjà comme mon propre enfant.

Peignez tout ce que vous voudrez, dit Sancho; la peinture me divertit, et si j'avais dîné, je ne trouverais pas de meilleur dessert que le portrait que vous faites là.

Il est au service de Votre Grâce et moi aussi, repartit le laboureur; mais un temps viendra qui n'est pas venu. Je dis donc, seigneur, que si je pouvais peindre la bonne mine et la taille de cette fille, vous en seriez ravi. Mais cela m'embarrasse un peu, parce qu'elle est si courbée que ses genoux touchent son menton; cependant il est aisé de voir que si elle pouvait se tenir droite, elle toucherait le toit avec sa tête. Elle aurait depuis longtemps déjà donné la main à mon fils le bachelier, si ce n'est qu'elle ne peut l'étendre, parce qu'elle a les nerfs tout retirés; et malgré tout, on voit bien à ses ongles croches que sa main a une belle forme.

Bien, bien, dit Sancho, supposez que vous l'avez peinte de la tête aux pieds: que voulez-vous maintenant? venez au fait sans tourner autour du pot et sans nous faire tant de peintures.

Je voudrais donc, si c'est un effet de votre bonté, seigneur gouverneur, que Votre Grâce me donnât pour le père de ma bru une lettre de recommandation, dans laquelle vous le supplieriez de permettre ce mariage au plus vite; d'ailleurs, puisque nous sommes égaux en fortune lui et moi, nos enfants n'ont rien à se reprocher. En effet, pour ne vous rien cacher, je vous dirai que mon fils est possédé du diable, et qu'il n'y a pas de jour que le malin esprit ne le tourmente trois ou quatre fois; que de plus, pour être un jour tombé dans le feu, il a le visage si retiré, qu'il ressemble à un morceau de parchemin, et que ses yeux coulent et pleurent comme s'il avait une source dans la tête. Mais à cela près, il a un très-bon naturel; et n'était qu'il se gourme et se déchire souvent lui-même, ce serait un ange du ciel.

Eh bien, voulez-vous encore autre chose, bonhomme? dit Sancho.

Seigneur, je voudrais bien encore quelque chose, répliqua le paysan; seulement je n'ose le dire; mais vaille que vaille, et puisque je l'ai sur le coeur, il faut que je m'en débarrasse. Je dis donc, seigneur, que je voudrais que Votre Grâce eût l'obligeance de me donner cinq ou six cents ducats pour grossir la dot de mon bachelier, afin de lui aider à se mettre en ménage; car il faut que ces enfants vivent chez eux et qu'ils ne dépendent ni l'un ni l'autre d'un beau-père.

Voyez si vous voulez encore autre chose, ajouta Sancho; continuez, et que la honte ne vous arrête pas.

Seigneur, je n'ai plus rien à demander, répondit le laboureur.

Il n'eut pas plus tôt achevé, que le gouverneur se levant brusquement, et saisissant le fauteuil sur lequel il était assis: Je jure, s'écria-t-il, pataud, rustre et malappris, je jure que si tu ne sors à l'instant de ma présence, je te casse la tête! Voyez un peu ce maroufle, ce peintre de Belzébuth, qui vient me demander effrontément six cents ducats, comme il demanderait six maravédis! D'où veux-tu que je les aie, puant que tu es? et quand je les aurais, pourquoi te les donnerais-je, sournois, imbécile? Que me font à moi, toi et tous tes Perlerino? Hors d'ici! et ne sois jamais assez hardi pour t'y présenter, ou je fais serment par la vie du duc, mon seigneur, de te casser bras et jambes. Il n'y a pas vingt-quatre heures que je suis gouverneur, et tu veux que j'aie six cents ducats à te donner! Mort de ma vie, il me prend fantaisie de te sauter sur le ventre, et de t'arracher les entrailles.

Le maître d'hôtel fit signe au laboureur de se retirer; ce que celui-ci s'empressa de faire, ayant l'air d'avoir grand'peur que le gouverneur n'exécutât ses menaces, car le fripon jouait admirablement son rôle.

Enfin Sancho eut bien de la peine à s'apaiser. Laissons-le ronger son frein, et retournons à don Quichotte, que nous avons laissé couvert d'emplâtres et en si mauvais état, qu'il mit à guérir plus de huit jours, pendant lesquels il lui arriva ce que nous allons voir dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XLVIII

DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC LA SENORA RODRIGUEZ, ET D'AUTRES CHOSES AUSSI ADMIRABLES.

Triste, mélancolique, et le visage couvert de compresses, languissait le pauvre chevalier. Il resta plus de six jours sans oser se montrer en public; une nuit enfin, comme il réfléchissait à ses disgrâces et aux persécutions d'Altisidore, il crut entendre une clef qui cherchait à ouvrir la porte de sa chambre. S'imaginant que l'amoureuse demoiselle venait livrer un dernier assaut à sa pudeur, et tâcher d'ébranler la foi qu'il avait jurée à sa dame Dulcinée du Toboso: Non, s'écria-t-il assez haut pour être entendu, non, la plus grande beauté de la terre ne saurait effacer de mon coeur celle que l'amour y a gravée si profondément; que tu sois, ô ma dame, transformée en ignoble paysanne occupée à manger des oignons, ou bien en nymphe du Tage tissant des étoffes d'or et de soie; que Merlin ou Montesinos te retiennent où il leur plaira, libre ou enchantée, absente ou présente, tu es toujours ma souveraine, et je serai toujours ton esclave.

Il achevait ces mots quand la porte s'ouvrit. Aussitôt, s'enveloppant d'une courte-pointe de satin jaune, une barrette sur la tête, le visage parsemé d'emplâtres, et les moustaches en papillotes, don Quichotte se dressa debout sur son lit. Dans ce costume, il avait l'air du plus épouvantable fantôme qui se puisse imaginer. Mais lorsque, les yeux cloués sur la porte, il espérait voir paraître la dolente Altisidore, il vit entrer une vénérable duègne avec des voiles blancs à sa coiffe, si plissés et si longs, qu'ils la cachaient de la tête aux pieds. De sa main gauche elle tenait une petite bougie allumée, et portait l'autre main au-devant, afin que la lumière ne lui donnât pas dans les yeux, qu'elle avait de plus protégés par de grandes lunettes. Elle marchait à pas de loup et sur la pointe du pied. Du lieu où il était comme en sentinelle, don Quichotte l'observait attentivement, et à la lenteur de sa démarche, à son accoutrement étrange, il la prit pour une sorcière qui venait exercer sur lui ses maléfices.

Cependant la duègne continuait d'avancer. Quand elle fut au milieu de l'appartement, elle leva les yeux, et alors elle vit le chevalier qui faisait des signes de croix de toute la vitesse de son bras. S'il fut intimidé en apercevant une telle figure, la duègne fut encore plus épouvantée en voyant la sienne; Jésus, qu'aperçois-je! s'écria-t-elle.

Dans son effroi, la bougie lui échappa des mains et s'éteignit; plongée dans les ténèbres, elle voulut fuir, mais elle s'embarrassa dans les plis de son voile, et tomba tout de son long sur le plancher.

Plus effrayé que jamais: Je t'adjure, ô fantôme, ou qui que tu sois, se mit à dire don Quichotte, je t'adjure de me dire qui tu es, et ce que tu exiges de moi. Si tu es une âme en peine, parle, je ferai pour te soulager tout ce qu'on doit attendre d'un bon catholique, car je le suis, et me complais à être utile à tout le monde; c'est pour cela que j'ai embrassé l'ordre de la chevalerie errante, dont la profession s'étend jusqu'à rendre service aux âmes du purgatoire.

S'entendant adjurer de la sorte, la pauvre duègne jugea par sa propre frayeur de celle de notre héros, et répondit d'une voix basse et dolente: Seigneur don Quichotte, si toutefois c'est bien vous, je ne suis ni vision ni fantôme, ni âme du purgatoire, comme Votre Grâce se l'imagine; je suis la señora Rodriguez, cette dame d'honneur de madame la duchesse, et je viens ici vous demander aide et secours pour une affliction à laquelle Votre Grâce peut seule remédier.

Parlez franchement, señora Rodriguez, repartit don Quichotte, êtes-vous ici pour quelque entremise d'amour? Dans ce cas, vous perdez votre temps: la beauté de Dulcinée du Toboso s'est tellement emparée de mon coeur, qu'elle me rend sourd et insensible à toutes prières de cette nature. Mais s'il n'est point question de message amoureux, allez rallumer votre bougie et revenez ici; nous aviserons ensuite, sauf toutefois les réserves que je viens de faire.

Moi, messagère d'amour! mon bon Seigneur, reprit la duègne; Votre Grâce me connaît mal. Dieu merci, je ne suis point encore assez vieille pour faire ce métier-là; je suis bien saine, et j'ai toutes mes dents, hormis quelques-unes qui me sont tombées par suite de catarrhes fort ordinaires dans ce pays d'Aragon. Mais que Votre Grâce m'accorde un instant, je vais rallumer ma bougie, et je reviens vous conter mes ennuis, comme à celui qui sait remédier à tous les déplaisirs du monde; et elle sortit sans attendre de réponse.

Une pareille visite à une pareille heure fit à l'instant naître de si étranges pensées dans l'imagination de don Quichotte, qu'il ne se crut point en sûreté malgré toutes ses résolutions: Qui sait, se disait-il, si le diable, toujours artificieux et subtil, ne me tend pas ici quelque nouveau piége? Qui sait s'il n'essayera pas, au moyen d'une duègne, de me faire tomber dans les précipices que j'ai si souvent évités? J'ai ouï dire bien des fois que, quand il le peut, il nous envoie la tentatrice plutôt à nez camard qu'à nez aquilin. Quelle honte pour moi et quel affront pour Dulcinée, si cette vieille femme allait triompher d'une constance que reines, impératrices, duchesses et marquises ont cherché vainement à ébranler! En pareil cas, mieux vaut fuir qu'accepter le combat. Mais, en vérité, ajouta notre chevalier, je dois avoir perdu la tête, pour que de telles extravagances me viennent à l'esprit et sur les lèvres? Est-il possible qu'une duègne avec ses coiffes blanches, son visage ridé et ses lunettes, éveille une pensée lascive, même dans le coeur le plus dépravé? Y a-t-il par hasard dans l'univers entier une duègne qui ait la chair ferme et rebondie? toutes ne sont-elles pas grimacières et mijaurées? Arrière donc, troupe embéguinée, ennemie de toute humaine création. Oh! combien eut raison cette dame qui avait fait placer aux deux bouts de son estrade deux duègnes en cire, avec lunettes et coussinets, assises comme si elles eussent travaillé à l'aiguille! Car, sur ma foi, ces deux statues lui rendaient tout autant de services que deux véritables duègnes.

En disant cela, il se jeta à bas du lit, dans l'intention d'aller fermer sa porte; mais au moment où il touchait la serrure, la señora Rodriguez rentra. Quand elle vit notre chevalier dans l'état où nous l'avons dépeint, elle fit trois pas en arrière: Sommes-nous en sûreté, seigneur don Quichotte? lui dit-elle; je ne sais vraiment que penser en voyant que Votre Grâce a quitté son lit.

Je vous adresserai la même question, señora, reprit notre héros, et je voudrais être assuré qu'il ne me sera fait aucune violence.

Contre qui, et à qui demandez-vous cela, seigneur chevalier? repartit la duègne.

C'est à vous et contre vous-même, répondit don Quichotte; car enfin ni vous ni moi ne sommes de bronze; et puis, l'heure est suspecte, surtout dans une chambre plus close et aussi sourde que la caverne où le perfide Énée abusa de la faiblesse de la malheureuse Didon. Néanmoins, donnez-moi la main, car, après tout, ma continence et ma retenue me suffiront, je l'espère, surtout avec le secours de vos vénérables coiffes. Et lui ayant baisé la main droite, il lui offrit la sienne, que la señora accepta de bonne grâce.

Ben-Engeli s'arrête en cet endroit pour faire une parenthèse et s'écrier: Par Mahomet! pour voir ces deux personnages dans un semblable costume, se dirigeant de la porte de la chambre vers le lit, j'aurais donné la meilleure pelisse des deux que je possède.