L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche
Part 66
Veille aussi à ne pas mêler à tes discours cette foule de proverbes dont tu abuses à chaque instant; les proverbes, il est vrai, sont de courtes sentences, mais tu les tires tellement par les cheveux, qu'ils ont plutôt l'air de balourdises que de maximes.
Dieu seul peut y remédier, dit Sancho; car j'ai en moi plus de proverbes qu'un livre; et sitôt que je desserre les dents, il m'en vient sur le bout de la langue un si grand nombre, qu'ils se disputent à qui sortira le premier: mais j'aurai soin dorénavant de ne dire que ceux qui conviendront à la gravité de mon emploi; car en bonne maison la nappe est bientôt mise, qui convient du prix n'a pas de dispute, celui-là ne craint rien qui sonne le tocsin, et entre donner et prendre garde de se méprendre.
Allons, mon ami, lâche, lâche tes proverbes! c'est bien le cas de dire ma mère me châtie, et je fouette la toupie: je suis à te corriger de ta manie des proverbes, et tu en débites une kyrielle qui viennent aussi à propos que s'ils tombaient des nues. Je ne blâme pas un proverbe bien placé; mais les enfiler sans rime ni raison, cela rend la conversation lourde et fastidieuse.
Quand tu monteras à cheval, aie soin de tenir la jambe tendue et le corps droit; autrement tu aurais l'air d'être encore sur ton grison.
Sois modéré quant au sommeil: celui qui n'est pas levé avec le soleil ne jouit pas du jour. Je t'avertis, Sancho, que la diligence est mère de la bonne fortune, et que la paresse, son ennemie, n'atteignit jamais un but honorable.
J'ai à te donner un dernier conseil, et quoiqu'il ne regarde pas, comme les précédents, la parure de ton corps, je crois que son observation te sera très-profitable. Le voici: Ne dispute jamais sur la noblesse des familles; quand on les compare, l'une finit toujours par l'emporter, et tu te ferais une ennemie de celle que tu mettrais au second rang, sans que l'autre te sût le moindre gré de ta préférence.
Ton habillement devra se composer de chausses entières, d'un pourpoint et d'un manteau. Jamais de grègues, elles ne conviennent ni aux gentilshommes, ni aux gouverneurs.
Voilà, Sancho, les conseils qui, pour le moment, se sont présentés à mon esprit; je t'en enverrai d'autres à l'occasion, pourvu que tu aies soin de m'informer de l'état de tes affaires.
Seigneur, répondit Sancho, toutes les choses que vous venez de me dire sont saintes et profitables; mais à quoi cela me servira-t-il, si je ne m'en souviens pas? Pour ce qui est de me rogner les ongles, et de me remarier, si le cas se présente, cela ne sortira point de la tête: quant à toutes ces autres minuties que vous m'avez recommandées, par ma foi, je ne m'en souviens pas plus que des nuages de l'an passé. Veuillez me les coucher par écrit, et je les remettrai à mon confesseur, afin qu'au besoin il me les fourre dans la cervelle.
Qu'il sied mal à un gouverneur de ne savoir ni lire ni écrire! reprit don Quichotte. Sais-tu, Sancho, ce qu'on pense d'un homme qui ne sait pas lire? de deux choses l'une, ou qu'il a eu pour parents des gens de la dernière condition, ou qu'il a été lui-même un si mauvais sujet, qu'on ne l'a pas trouvé susceptible de correction. C'est un grand défaut que tu as là, mon ami, et je voudrais au moins que tu apprisses à signer ton nom.
Je sais signer mon nom, repartit Sancho: lorsque j'étais bedeau dans notre village, j'ai appris à tracer des lettres comme celles qu'on met sur les ballots de marchandises, et on disait que cela figurait mon nom. Après tout, je ferai semblant d'avoir la main droite estropiée, et un autre signera pour moi; car il y a remède à tout, fors à la mort; et comme je serai le maître, et tiendrai la baguette, je ferai ce que je voudrai, d'autant plus que celui dont le père est alcade... et comme je serai gouverneur, ce qui est encore plus que d'être alcade.... Oui-da, qu'on s'y frotte, et on sera bien reçu: tel vient chercher de la laine, qui s'en retourne tondu. D'ailleurs, les sottises du riche passent dans le monde pour sentences, et quand je serai riche, puisque je serai gouverneur, qui est-ce qui me trouvera un défaut? Oui, oui, faites-vous miel, et les mouches vous mangeront; autant tu possèdes, autant tu vaux, disait ma grand'mère; et d'un homme qui a pignon sur rue on n'a jamais raison.
Maudit sois-tu de Dieu et des saints! interrompit don Quichotte; mille satans puissent-ils emporter toi et tes proverbes! Il y a plus d'une heure que tu me tiens à la torture. Si tes proverbes ne te conduisent un jour au gibet, dis que je suis un faux prophète: ils exciteront quelque sédition parmi tes vassaux, et finiront par te faire perdre ton gouvernement. Et où diable vas-tu les trouver, imbécile, lorsque moi, pour en citer un à propos, je sue comme si je piochais la terre.
Par ma foi, Votre Grâce se fâche pour peu de chose, repartit Sancho; qui diable peut trouver mauvais que je me serve de mon bien, puisque je n'en possède pas d'autres? Je n'ai que des proverbes, eh bien, je lâche des proverbes; tenez, j'en ai quatre en ce moment sur le bout de la langue, qui venaient à point nommé, mais je ne les dirai pas; car, comme dit le vieux dicton, pour se taire à propos, il n'est tel que Sancho.
Tu n'es pas ce Sancho-là reprit don Quichotte, mais Sancho le bavard et l'opiniâtre. Néanmoins je serais curieux de connaître les quatre proverbes que tu prétends venir si à propos: j'ai beau y songer, et quoique j'aie la mémoire assez bonne, il ne s'en présente aucun.
Eh! quels meilleurs proverbes peut-il y avoir que ceux-ci, répondit Sancho: Entre deux dents mâchelières ne mets jamais le doigt; Videz la maison et que voulez-vous à ma femme? et cet autre, Si la pierre donne contre la cruche, ou la cruche contre la pierre, tant pis pour la cruche. Ce qui veut dire: que personne ne se prenne de querelle avec son gouverneur, autrement, il lui en cuira; lorsque le gouverneur commande, il n'y a pas à répliquer, non plus qu'à Vider la maison, et que voulez-vous à ma femme? Pour celui de la cruche et de la pierre, un aveugle le verrait. Du reste, Votre Seigneurie n'ignore pas qu'un sot en sait plus long dans sa maison qu'un sage dans celle d'autrui.
Sancho, repartit don Quichotte, ni dans sa maison ni ailleurs, un sot ne sait rien; il est impossible de rien asseoir de raisonnable sur le fondement de la sottise. Mais restons-en là mon ami: si tu gouvernes mal, à toi la faute, à moi la honte; cependant j'aurai la consolation de n'avoir rien négligé, et de t'avoir donné mes conseils en homme d'honneur et de conscience. Dieu te conduise, Sancho, qu'il te gouverne dans ton gouvernement, et me délivre, moi, de l'inquiétude où je vais rester que tu ne mettes tout sens dessus dessous dans ton île. Il ne tiendrait qu'à moi de m'ôter cette crainte; je n'aurais qu'à découvrir au duc qui tu es, et que ton épaisse personne n'est qu'un magasin de proverbes et un sac plein de malice.
Seigneur, répondit Sancho, si Votre Grâce ne me croit pas capable de remplir le devoir d'un bon gouverneur, eh bien, n'en parlons plus, je renonce au gouvernement; la plus petite portion de mon âme m'est plus chère que mon corps tout entier; je vivrai aussi bien Sancho avec un morceau de pain et un oignon, que Sancho gouverneur avec des chapons et des perdrix. D'ailleurs, si Votre Seigneurie veut bien se le rappeler, c'est elle qui m'a mis le gouvernement en tête, car moi, je ne sais ce que c'est qu'île et gouvernement. Après tout, enfin, si vous croyez que le diable doive emporter le gouverneur, j'aime mieux aller simple Sancho en paradis que gouverneur en enfer.
En vérité, Sancho, dit don Quichotte, les dernières paroles que tu viens de prononcer méritent à elles seules le gouvernement de cent îles: tu as un bon naturel, sans quoi il n'y a science qui vaille. Va, recommande-toi à Dieu; et surtout cherche le bien en toutes choses; le ciel ne manque jamais de favoriser les bonnes intentions.
Maintenant allons dîner: Leurs Seigneuries, je crois, nous attendent.
CHAPITRE XLIV
COMMENT SANCHO ALLA PRENDRE POSSESSION DU GOUVERNEMENT DE L'ILE, ET DE L'ÉTRANGE AVENTURE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE DANS LE CHATEAU
Dans l'original de cette histoire, on trouve au présent chapitre un exorde dont voici le sens: Cid Hamet se plaint à lui-même et regrette d'avoir entrepris une tâche aussi aride et aussi uniforme que celle-ci, forcé qu'il est de parler toujours de don Quichotte et de Sancho. Il dit qu'avoir l'esprit et la plume sans cesse occupés d'un seul personnage, ne parler que par la bouche de peu de gens, c'est un travail par trop ingrat. Pour éviter cet inconvénient, j'avais, ajoute-t-il, usé d'un artifice dans la première partie, en y intercalant quelques nouvelles, comme celles du _Curieux malavisé_ et du _Captif_, qui sont en dehors de l'histoire; mais ayant fait réflexion que les lecteurs, absorbés par le récit des prouesses de don Quichotte, n'accorderaient aucune attention aux _nouvelles_ et les parcourraient à la hâte, je me suis abstenu d'en insérer dans cette seconde partie, me bornant à quelques épisodes semés çà et là, et encore d'une manière fort restreinte et en aussi peu de mots qu'en exige l'exposition. Son exorde terminé, il continue son récit:
Au sortir de table, don Quichotte coucha par écrit les conseils que dans la journée il avait donnés à Sancho, et les lui remit en disant qu'il n'avait qu'à se les faire lire quand il lui plairait; mais le papier fut aussitôt perdu que donné, et un valet, dans les mains duquel il tomba, s'empressa de le porter au duc et à la duchesse, qui admirèrent de nouveau la folie et le grand sens de notre héros. Pour continuer une plaisanterie dont ils s'amusaient tous deux de plus en plus, dès le même soir ils envoyèrent Sancho avec un grand cortége au bourg qui devait passer pour son île. Ils le firent accompagner d'un majordome, homme plein d'esprit et d'enjouement (il n'y a pas d'enjouement sans esprit), lequel avait fait le personnage de la comtesse Trifaldi, et inventé la mystification que nous avons rapportée. Grâce à ses talents et aux instructions qu'il avait reçues, il ne réussit pas moins agréablement dans celle qui va suivre.
Or, il arriva que Sancho, ayant regardé avec attention ce majordome, reconnut la figure de la Trifaldi: Seigneur, dit-il en se tournant vers son maître, le diable m'emporte si le majordome de monseigneur ne ressemble pas comme deux gouttes d'eau à la duègne Doloride.
Don Quichotte, après avoir bien considéré cet homme, répondit: Il existe, j'en conviens, de la ressemblance entre le visage de la Doloride et celui du majordome; mais il ne s'ensuit pas que le majordome soit la Doloride. Au reste, ce n'est pas le moment de faire de pareilles investigations, elles nous jetteraient dans un labyrinthe inextricable; crois-moi, mon ami, nous n'avons tous deux qu'un besoin, c'est de prier instamment Notre-Seigneur qu'il nous délivre des maudits sorciers et des méchants enchanteurs.
Ce n'est pas une plaisanterie, seigneur, répliqua Sancho; je viens à l'instant même d'entendre parler le majordome, et, sur ma foi, il me semblait que la voix de la Doloride me cornait aux oreilles. Pour l'heure, je n'en dis pas davantage, mais je me tiendrai sur mes gardes, et nous verrons si je ne découvrirai rien qui nous éclaircisse mieux sur ce point.
Tu feras bien, Sancho, dit don Quichotte, de me donner avis de ce que tu auras pu découvrir, comme aussi de tout ce qui t'arrivera dans ton gouvernement.
Enfin l'heure du départ étant venue, Sancho sortit accompagné d'une suite nombreuse. Il était vêtu en magistrat, avec un long manteau de camelot fauve, une toque de même couleur, et montait un mulet avec selle à la genette; son âne, magnifiquement caparaçonné et couvert d'une housse de cheval d'une étoffe incarnate, marchait derrière lui. De temps en temps, Sancho tournait la tête pour considérer son grison, ravi de l'état où il le voyait, non moins que de celui où il était lui-même, et il n'aurait pas changé sa fortune contre celle d'un empereur d'Allemagne. J'oubliais de dire qu'en prenant congé du duc et de la duchesse, il leur baisa les mains, puis alla demander la bénédiction de son maître. Don Quichotte la lui donna les larmes aux yeux, ce dont Sancho éprouva un attendrissement qui se traduisit en une fort laide grimace.
Maintenant, ami lecteur, laissons aller en paix notre gouverneur; prends patience et sois assuré de la pinte de bon sang que tu vas faire quand tu verras comment il se comporte dans son nouvel emploi. A présent occupons-nous de don Quichotte.
A peine Sancho fut-il en chemin, que notre chevalier éprouva un tel regret de son départ et de l'isolement où il se trouvait réduit, que s'il eût pu révoquer la mission de son écuyer, il l'eût rappelé sur l'heure sans s'inquiéter s'il le privait d'un gouvernement, juste récompense de ses services. La duchesse, qui s'aperçut de sa mélancolie, lui en demanda le sujet, ajoutant que si l'absence de Sancho en était la cause, il y avait dans sa maison cent duègnes ou demoiselles qui mettraient le plus grand empressement à le servir.
Madame, répondit don Quichotte, j'avoue que Sancho me fait faute, mais ce n'est pas là la principale cause de ma tristesse. Quant aux offres que Votre Excellence a la bonté de me faire, j'accepte seulement la courtoisie qui les dicte, et je supplie très-humblement Votre Grandeur de vouloir bien permettre que je n'aie d'autre serviteur que moi-même.
Oh! par ma foi, il n'en sera pas ainsi, seigneur don Quichotte, dit la duchesse, et je veux vous faire servir par quatre de mes filles, qui sont toutes fraîches comme des roses.
Elles ne seraient pas pour moi des roses, mais des épines, reprit notre héros; aussi, Madame, suis-je bien résolu, sauf le respect que je dois à Votre Grâce, à ne point les laisser pénétrer dans ma chambre. Laissez-moi, je vous prie, me servir seul, à huis clos; il m'importe de mettre une muraille entre mes désirs et ma chasteté; je dormirais plutôt tout habillé, que de me laisser déshabiller par personne.
Eh bien, seigneur don Quichotte, répliqua la duchesse, puisque vous l'exigez, non-seulement aucune de mes filles, mais pas même une mouche n'entrera dans votre appartement. Je sais que parmi les nombreuses vertus de Votre Seigneurie, celle qui tient le premier rang, c'est la chasteté, et je ne suis pas femme à permettre qu'on y porte la moindre atteinte: que Votre Grâce s'habille et se déshabille comme il lui plaira; seulement on aura soin de mettre dans votre appartement les meubles nécessaires à qui dort porte close, afin de vous épargner la peine de les demander. Vive à jamais la grande Dulcinée du Toboso! que son nom soit célébré par toute la terre, puisqu'elle a mérité d'avoir pour serviteur un chevalier si chaste et si vaillant! Veuille le ciel mettre au coeur de notre gouverneur Sancho Panza la résolution d'accomplir sans retard l'heureuse pénitence qui doit faire jouir l'univers des attraits d'une si grande dame.
Votre Grandeur, répondit notre héros, imprime le dernier sceau au mérite de ma Dulcinée; c'est votre bouche qui relève l'éclat de sa beauté et la met dans tout son lustre. Après l'éloge que vous venez d'en faire, le nom de Dulcinée sera encore plus glorieux et plus révéré dans le monde, que si les orateurs les plus éloquents avaient pris soin de célébrer ses louanges.
Trève de compliments, seigneur don Quichotte, repartit la duchesse; voici l'heure du souper et le duc doit nous attendre. Votre Grâce veut-elle bien m'accompagner? Au sortir de table nous vous laisserons jouir du repos dont vous avez sans doute grand besoin, car le voyage de Candaya a dû vous causer quelque fatigue.
Je n'en sens aucune, répondit le chevalier, et j'oserais jurer à Votre Excellence, que de ma vie je n'ai rencontré monture plus agréable que Chevillard; aussi ne puis-je comprendre comment Malambrun a pu se défaire d'un cheval d'une si douce allure et le brûler sans plus de façon.
Je pense, répondit la duchesse, que le repentir du mal qu'il avait fait à la Trifaldi et à ses compagnes, ainsi qu'à bien d'autres, l'a porté à détruire tous les éléments de ses maléfices, surtout Chevillard, qui en était le principal, et qui le tenait dans une extrême agitation, en le faisant courir sans cesse de pays en pays: sans nul doute, il aura pensé que cette machine ne devait plus servir à personne, après avoir porté le grand don Quichotte de la Manche.
Notre chevalier fit de nouveaux remercîments à la duchesse, et dès qu'il eut soupé, il se retira dans sa chambre, sans vouloir souffrir que personne y pénétrât, tant il craignait de porter atteinte à la fidélité promise à Dulcinée. Il ferma donc la porte sur lui, et à la lueur de deux bougies, il commença à se déshabiller. Mais en se déchaussant, ô disgrâce indigne d'un tel personnage! il fit partir, non des soupirs, ni rien autre chose qui fût contraire à ses habitudes de propreté et d'extrême courtoisie, mais environ deux douzaines de mailles à un de ses bas, lequel demeura percé à claire-voie comme une jalousie. Le bon seigneur en fut contristé jusqu'au fond de l'âme, et il aurait volontiers donné une once d'argent pour quelques fils de soie verte, je dis de soie verte car ses bas étaient de cette couleur.
En cet endroit, Ben-Engeli interrompt son récit pour s'écrier: O pauvreté! pauvreté! je ne sais quel motif a pu pousser le grand poëte de Cordoue[113] à t'appeler _saint présent dont on ne connaît pas le prix_. Pour moi, quoique More, je sais, par mes rapports avec les chrétiens, que la sainteté consiste dans la charité, l'humilité, la foi, l'obéissance et la pauvreté. Malgré tout, celui-là doit être élu de Dieu, qui se félicite d'être pauvre, à moins que ce ne soit de cette pauvreté dont saint Paul a dit: _Possédez toutes choses, comme si vous ne les possédiez pas_. Par là, il entendait l'absolu détachement des biens de ce monde. Mais toi, seconde pauvreté, qui es celle dont je parle ici, pourquoi t'attaquer de préférence aux hidalgos? pourquoi les forces-tu à rapiécer leurs chausses, et à porter à leurs pourpoints des boutons, les uns de soie, les autres de crin ou de verre? Pourquoi es-tu cause que leurs collets, presque toujours sales et chiffonnés, sont ouverts autrement qu'au moule (ce qui prouve combien est ancien l'usage de l'amidon et des collets ouverts)? Malheureux, continue Ben-Engeli, malheureux l'hidalgo qui met son honneur au régime, fait maigre chère à huis clos, puis sort de chez lui armé d'un cure-dent hypocrite, sans avoir rien mangé qui l'oblige à se nettoyer la bouche. Oui, malheureux celui dont l'honneur ombrageux s'imagine qu'on aperçoit d'une lieue le rapiéçage de son soulier, la crasse de son chapeau, la corde du drap de son manteau et le vide de son estomac.
[113] Juan de Mena, natif de Cordoue, auteur du _Labyrinthe_, ouvrage dans lequel il avait entrepris de réunir toute la science humaine.
Toutes ces réflexions vinrent à l'esprit de don Quichotte, à propos de la rupture de ses mailles; mais il se consola en voyant que Sancho lui avait laissé des bottes de voyage qu'il résolut de mettre le lendemain. Finalement il se coucha pensif et chagrin. Puis ayant éteint la lumière, il voulut s'endormir, mais il n'en put venir à bout: l'absence de Sancho et l'extrême chaleur l'en empêchaient. Il se leva donc et se promena quelque temps dans sa chambre; ne trouvant pas encore assez de fraîcheur, il ouvrit une fenêtre grillée qui donnait sur un jardin. Tout aussitôt il entendit des voix de femmes, dont l'une disait à l'autre, en poussant un grand soupir: N'exige pas que je chante, ô Émerancie! Tu le sais, depuis que cet étranger est entré dans ce château, depuis que mes regards se sont attachés sur lui, j'ai moins envie de chanter que de verser des larmes. D'ailleurs, madame a le sommeil léger, et, pour tous les trésors du monde, je ne voudrais pas qu'elle nous surprît; mais quand elle dormirait, à quoi servirait mon chant, si ce nouvel Énée, auteur de ma souffrance, dort d'un paisible sommeil, et ignore le sujet de mes plaintes?
Bannis cette inquiétude, chère Altisidore, répondit une autre voix: tout dort dans le château, excepté l'objet de tes désirs, car si je ne me trompe, je viens d'entendre ouvrir sa fenêtre. Ne crains donc point de chanter, pauvre blessée, chante à voix basse, et si la duchesse nous entend, la chaleur qu'il fait nous servira d'excuse.
Ce n'est pas là ce qui me retient, repartit Altisidore: je ne voudrais pas que mon chant découvrit l'état de mon âme, et que ceux qui ignorent la puissance irrésistible de l'amour me prissent pour une créature volage et sans pudeur. Mais advienne que pourra, mieux vaut honte sur le visage que souffrance au coeur. Et prenant son luth, elle se mit à préluder.
En entendant ces paroles et cette musique, notre héros éprouva un ravissement inexprimable, car se rappelant aussitôt ce qu'il avait lu dans ses livres, il s'imagina que c'était quelque femme de la duchesse éprise d'amour pour lui, que la pudeur forçait à cacher sa passion. Après s'être recommandé avec dévotion à sa Dulcinée, et avoir fait en son coeur un ferme propos de ne pas se laisser vaincre, il se décida à écouter; bien plus, afin d'indiquer qu'il était là, il feignit d'éternuer, ce qui réjouit fort les deux donzelles, qui n'avaient qu'un désir, celui d'être entendues de don Quichotte.
Altisidore ayant accordé son luth, chanta cette romance:
Toi qui du soir jusqu'au matin, Dans ton lit à jambe étendue, Dors, quand pleine de chagrin Je fais ici le pied de grue!
Écoute le chant ennuyeux D'une triste et dolente dame A qui le feu de tes beaux yeux A consumé le corps et l'âme.
Sais-tu que par monts et par vaux Courant après les aventures, Tu viens nous causer tous les maux Sans jamais guérir nos blessures?
Dis-moi, courage de lion, Quel monstre t'a donné la vie? Es-tu né sous le Scorpion Ou dans les sables de Libye?
Un serpent t'a-t-il enfanté? Quelque dragon fut-il ton père? Une ourse t'a-t-elle allaité, Ou le sein de quelque panthère?
Dulcinée, comment donc fis-tu Pour vaincre ce tigre sauvage? Si j'avais pareille vertu, Je n'en voudrais pas davantage.
Mon coeur, tu fais bien du chemin! Arrête un désir téméraire: Crois-tu que ce héros divin Ait été formé pour te plaire?
Si tu voulais, mon Adonis, Avoir pitié de ta captive, J'ai mille choses de grand prix, Que je t'offrirais morte ou vive.
Je suis aussi droite qu'un jonc. Et plus vermeille que l'Aurore; Mes cheveux, d'une aune de long, Sont d'argent, et plus beaux encore.
Mes yeux ressemblent au corail, Aussi bien qu'à l'azur ma bouche, Et mes dents sont d'un pur émail Où l'on a mis d'ambre une couche.
Le ciel m'a fait mille autres dons, Que je tais; mais à ma requête Prête l'oreille, et je réponds Qu'Altisidore est ta conquête[114].
[114] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.