L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche
Part 65
Ne t'arrête pas à cela, répondit don Quichotte: comme ces manières de voyager sont extraordinaires, tout le reste est à l'avenant; ainsi la voix ne trouvant aucun obstacle, vient aisément jusqu'à nous, l'air lui servant de véhicule. Ne me serre donc pas si fort, tu m'étouffes. En vérité, je ne comprends pas de quoi tu peux t'épouvanter: car de ma vie je n'ai monté cheval d'une plus douce allure! on dirait que nous ne bougeons pas de place. Allons, ami, rassure-toi, les choses vont comme elles doivent aller, et nous pouvons dire que nous avons le vent en poupe.
Par ma foi, repartit Sancho, je sens déjà de ce côté une bise qui me siffle aux oreilles.
Il ne se trompait pas: quatre ou cinq hommes l'éventaient par derrière avec de grands soufflets, tant le duc et son intendant avaient bien pris leurs dispositions pour qu'il ne manquât rien à l'affaire.
Don Quichotte ayant senti le vent: Sans aucun doute, dit-il, Sancho, nous devons être arrivés à la moyenne région de l'air, où se forment la grêle, les vents et la foudre; et si nous montons toujours avec la même vitesse, nous atteindrons bientôt la région du feu. Vraiment, je ne sais comment tourner cette cheville, afin de ne pas être bientôt embrasés.
En effet, on leur chauffait le visage avec des étoupes enflammées qu'on promenait devant eux au bout d'un long roseau.
Nous devons être où vous dites, ou du moins bien près, s'écria Sancho, car j'ai la barbe à demi grillée; seigneur, je vais me découvrir les yeux, pour voir où nous sommes.
Garde-toi d'en rien faire, reprit don Quichotte: ne connais-tu pas l'histoire du licencié Torralva, que le diable enleva dans les airs, à cheval sur un bâton et les yeux bandés? En douze heures, il arriva à Rome, assista à l'assaut de la ville, vit la mort du connétable de Bourbon, et le lendemain, à la pointe du jour, il était de retour à Madrid, où il rendit compte de ce dont il avait été témoin. Entre autres choses, ce Torralva raconta que pendant qu'il traversait les airs, le diable lui ayant dit d'ouvrir les yeux, il les ouvrit, et se vit tellement proche du corps de la lune, qu'il pouvait y toucher avec la main; mais il n'osa regarder en bas, de crainte que la tête ne lui tournât. D'après cela, Sancho, juge si ta curiosité serait dangereuse. Celui qui a pris l'engagement de nous conduire répondra de nous; et bien qu'en apparence il n'y ait pas une demi-heure que nous sommes partis, crois-moi, nous devons avoir fait bien du chemin.
Je n'ai rien à répondre, répliqua Sancho; mais tout ce que je puis dire, c'est que si la dame Maguelonne s'arrangeait de cette chienne de croupe, il fallait qu'elle eût la peau bien dure.
Le duc, la duchesse et leur compagnie ne perdaient rien de ce plaisant dialogue, et riaient comme des fous, sans éclater toutefois, de peur de découvrir la mystification. Enfin, pour donner une digne issue à une aventure si adroitement fabriquée, ils firent mettre le feu à un paquet d'étoupes placé sous la queue de Chevillard, dont l'intérieur était rempli de fusées et de pétards. Le cheval sauta en l'air avec un bruit épouvantable, renversant sur l'herbe don Quichotte et Sancho, tous deux à demi roussis.
Un peu auparavant, la Doloride et sa suite étaient sorties du jardin; ceux qui restaient s'étendirent par terre comme évanouis. Don Quichotte et Sancho se relevèrent un peu maltraités de leur chute, et ayant regardé de tous côtés, ils furent stupéfaits de se revoir dans le même lieu et d'y trouver tant de gens couchés sans mouvement; mais leur surprise s'accrut encore lorsqu'ils aperçurent une lance fichée en terre, d'où pendait, à deux cordons de soie verte, un parchemin portant ces mots tracés en lettres d'or:
_L'illustre et valeureux chevalier don Quichotte de la Manche a mis fin à l'aventure de la comtesse Trifaldi, autrement dite la duègne Doloride et compagnie, rien qu'en l'entreprenant. Malambrun est satisfait. Les mentons des duègnes sont nets et rasés, le roi don Clavijo et la reine Antonomasie ont repris leur première forme. Aussitôt que le gracieux écuyer aura accompli sa pénitence, la blanche colombe Tobosine se verra hors des griffes des vautours qui la persécutent et dans les bras de son bien-aimé tourtereau. Ainsi l'ordonne le sage Merlin, proto-enchanteur des enchanteurs._
Ces dernières paroles firent comprendre aisément à don Quichotte qu'il s'agissait du désenchantement de Dulcinée. Rendant grâces au ciel d'avoir accompli avec si peu de risques un tel exploit, et rendu leur poli aux visages des vénérables duègnes, il s'approcha de la duchesse et du duc, en apparence toujours évanouis. Allons, seigneur, lui dit-il, bon courage, tout ceci n'est rien; l'aventure est achevée, ainsi que vous pouvez le voir par l'écriteau que voici.
Le duc, comme s'il sortait d'un profond sommeil, parut reprendre peu à peu ses sens; la duchesse fit de même, et tous ceux qui étaient dans le jardin simulèrent si bien la surprise qu'on aurait cru effectivement qu'il leur était arrivé quelque chose d'étrange. Le duc lut l'écriteau, les yeux encore à demi fermés, et se les frottant à chaque mot; mais aussitôt qu'il eût achevé de lire, il se jeta les bras ouverts au cou de don Quichotte, lui disant qu'il était plus grand que tous les chevaliers des siècles passés. Sancho cherchait des yeux la Doloride, pour voir quelle figure elle avait sans barbe, et si elle était aussi belle, le menton rasé, que le promettait sa bonne mine; mais on lui dit qu'en même temps que Chevillard tombait tout en feu du haut des airs, la Trifaldi avait disparu avec sa troupe, n'ayant plus au menton le moindre poil de barbe ni l'apparence d'en avoir jamais eu.
La duchesse demanda à Sancho comment il se trouvait d'un si long voyage et ce qui lui était arrivé.
Dieu merci, madame, répondit-il, je me trouve assez bien, si ce n'est que je me suis un peu meurtri l'épaule en tombant, mais cela n'est rien. Je vous dirai seulement que comme nous allions atteindre la région du feu, je demandai à mon maître la permission de me découvrir les yeux, mais il ne voulut jamais y consentir. Alors, moi, qui suis un peu curieux de mon naturel, et qui ai toujours la démangeaison d'apprendre ce qu'on veut me cacher, je relevai tout doucement mon bandeau, et me mis à regarder la terre du coin de l'oeil. Nous étions en ce moment si haut, si haut, qu'elle ne me parut pas plus grosse qu'un grain de moutarde, et les hommes qui marchaient dessus, guère plus gros que des noisettes.
Prenez garde, ami Sancho, reprit la duchesse: d'après vos propres paroles, vous ne pouviez voir la terre, mais seulement les hommes qui marchaient dessus. Et cela se conçoit: si la terre ne paraissait pas plus grosse qu'un grain de moutarde, et chaque homme gros comme une noisette, un seul homme devait la couvrir toute entière.
Il devrait en être ainsi, répondit Sancho; malgré cela, je la découvris par un petit coin, et je l'ai vue en son entier.
Mais, repartit la duchesse, on ne saurait voir en son entier ce qu'on ne regarde que par un petit coin.
Je n'entends rien à ces finesses-là, répliqua Sancho; qu'il suffise à Votre Seigneurie de savoir que nous volions par enchantement, et que par enchantement aussi j'ai pu voir la terre et les hommes, de quelque façon que je les eusse regardés. Si Votre Grâce ne croit pas cela, elle croira encore moins que, me découvrant les yeux pour regarder en haut, je me vis si près du ciel, qu'il ne s'en fallait pas d'un demi-pied que j'y touchasse; et ce dont je puis faire serment, madame, c'est qu'il est furieusement grand. Nous étions en ce moment vers l'endroit où sont les chèvres; et comme, étant enfant, j'ai été chevrier dans mon pays, il me prit une si grande envie de causer quelques instants avec ces chèvres, que si je ne l'eusse fait, je crois que j'en serais mort. J'arrive donc près d'elles, sans rien dire à personne, ni même à mon maître; je descends tout bonnement de Chevillard, et me mets à causer environ trois ou quatre heures avec ces chèvres, qui en vérité sont gentilles comme des giroflées et douces comme des fleurs; et pendant tout ce temps, Chevillard ne bougea pas.
Pendant que Sancho s'entretenait avec les chèvres, que faisait le seigneur don Quichotte? demanda le duc.
Comme toutes les choses qui m'arrivent ont lieu par des voies extraordinaires, répondit don Quichotte, il ne faut pas s'étonner de ce que raconte Sancho. Moi, je ne me découvris point les yeux, et ne vis ni ciel, ni terre, ni mer, ni montagnes; je m'aperçus seulement, lorsque nous eûmes traversé la moyenne région de l'air, que nous approchions fort de la région du feu; mais que nous ayons été plus avant, je ne le crois pas. En effet, la région du feu étant placée entre la lune et la dernière région de l'air, nous ne pouvions arriver jusqu'où sont les sept chèvres dont parle Sancho sans être consumés; et puisque nous voilà ici, Sancho ment, ou il rêve.
Je ne mens ni ne rêve, repartit Sancho: qu'on me demande le signalement des chèvres, et on verra si je dis, ou non, la vérité.
Eh bien, comment sont-elles? demanda la duchesse.
Il y en avait deux vertes, deux incarnates, deux bleues, et la dernière bariolée, répondit Sancho.
Voilà une nouvelle espèce de chèvres, reprit le duc; sur terre nous n'en avons point de semblables.
Est-il donc si étonnant qu'il y ait de la différence entre les chèvres de la terre et les chèvres du ciel? repartit Sancho.
Dites-moi un peu, mon ami, n'y avait-il aucun bouc parmi ces chèvres? demanda le duc.
Non, monseigneur, répondit Sancho; j'ai toujours entendu dire qu'aucun animal à cornes ne passait les cornes de la lune.
Le duc et la duchesse cessèrent de questionner notre écuyer, qu'ils voyaient en train de se promener à travers les sept cieux et de leur en donner des nouvelles sans avoir bougé du jardin.
Telle fut la fin de l'aventure de Doloride.
Don Quichotte s'approchant de son écuyer, lui dit à l'oreille: Sancho, puisque vous voulez qu'on ajoute foi à ce que vous racontez avoir vu dans le ciel, je veux à mon tour que vous teniez pour véritable ce que j'ai vu dans la caverne de Montesinos: je ne vous en dis pas davantage.
CHAPITRE XLII
DES CONSEILS QUE DON QUICHOTTE DONNA A SANCHO PANZA TOUCHANT LE GOUVERNEMENT DE L'ILE, ETC.
Le duc et la duchesse furent si satisfaits de l'heureux et plaisant dénoûment de l'aventure de la Doloride, qu'ils ne pensèrent plus qu'à inventer de nouveaux sujets de se divertir, et toujours aux dépens de leurs hôtes. Ayant donc préparé leur plan et instruit leurs gens de la manière dont ils devaient agir avec Sancho, le duc lui dit de se préparer à partir afin d'aller prendre possession de son gouvernement, où les vassaux l'attendaient avec non moins d'impatience que la terre desséchée attend la rosée du matin.
Sancho s'inclina jusqu'à terre, et répondit: Monseigneur, depuis que je suis descendu du ciel, depuis que, du plus haut de sa voûte, j'ai considéré la terre, je l'ai trouvée si petite, si petite, que l'envie m'a presque passé d'être gouverneur. Le bel honneur, en effet, de commander sur un grain de moutarde, à une douzaine d'hommes, gros chacun comme une noisette! car il me semblait qu'il n'y en avait pas davantage sur toute la terre. Si Votre Seigneurie voulait me donner à gouverner une petite partie du ciel, ne fût-elle que d'une demi-lieue, je la préférerais à la plus grande île du monde.
Ami Sancho, répondit le duc, je ne puis donner à personne aucune partie du ciel, ne fût-elle pas plus grande que l'ongle: Dieu seul a le pouvoir d'accorder semblables faveurs. Je vous donne ce que je puis vous donner, une île faite et parfaite, ronde, bien proportionnée, fertile et abondante, où, si vous en prenez la peine, vous pourrez ajouter aux richesses de la terre celles du ciel.
Monseigneur, répliqua Sancho, que l'île vienne, et je m'efforcerai de la gouverner si bien, qu'en dépit de tous les méchants j'irai droit au ciel. Ce n'est point par ambition, croyez-le, que je songe à quitter ma chaumière, mais seulement pour tâter de ces gouvernements, dont tout le monde est si affamé.
Ami Sancho, dit le duc, quand vous en aurez une fois goûté, vous vous en lécherez les doigts jusqu'aux coudes, tant est grand le plaisir de commander et de se faire obéir.
Monseigneur, répondit Sancho, je m'imagine qu'il est fort agréable de commander, ne fût-ce qu'à un troupeau de moutons.
Par ma foi, vous possédez toute science, Sancho, repartit le duc, et je crois que vous serez un fort bon gouverneur. Mais trêve de discours, et sachez que dès demain vous irez prendre possession de votre île. Ce soir on prépare l'équipage qui vous convient et toutes les choses nécessaires à votre installation.
Qu'on m'habille comme on voudra, répondit Sancho; sous quelque habit que ce soit, je n'en serai pas moins Sancho Panza.
Cela est vrai, dit le duc; cependant le costume doit être conforme à l'état qu'on professe et à la dignité dont on est revêtu: il serait ridicule qu'un jurisconsulte fût vêtu comme un homme d'épée, et un soldat comme un prêtre. Quant à vous, Sancho, votre costume doit tenir du lettré et de l'homme de guerre, parce que dans l'île que je vous donne, les armes sont aussi nécessaires que les lettres, et les lettres que les armes.
Pour la science, repartit Sancho, je n'en suis guère pourvu, car je ne sais pas l'A B C; mais je sais mon _Pater noster_, et c'est assez pour être bon gouverneur; quant aux armes, je me servirai de celles qu'on me donnera, jusqu'à ce qu'elles me tombent des mains, et à la grâce de Dieu.
Avec de pareils sentiments, dit le duc, Sancho ne pourra faillir en rien.
Sur ces entrefaites arriva don Quichotte. Ayant appris que Sancho devait partir le jour suivant, il le prit par la main, et avec la permission du duc l'emmena dans sa chambre, pour lui donner, avant son départ, quelques leçons sur la manière dont il devait remplir son nouvel emploi. Sitôt qu'ils furent entrés, le chevalier ferma la porte, et ayant fait asseoir Sancho presque malgré lui, d'une voix lente et posée il lui parla en ces termes:
Je rends grâces au ciel, ami Sancho, de ce que la fortune, qui n'a encore eu pour moi que des rigueurs, soit venue, pour ainsi dire, te prendre par la main. Moi, qui pensais trouver dans les faveurs du sort de quoi récompenser la fidélité de tes services, je suis encore au début de mes espérances, tandis que toi, avant le temps et contre tout calcul raisonnable, tu vas voir combler tous tes désirs. L'un se donne mille soucis et travaille sans relâche pour atteindre son but, quand l'autre sans y songer, sans savoir pourquoi ni comment, se trouve en possession de l'emploi sollicité par une foule de prétendants. C'est bien le cas de dire que dans la poursuite des places il n'y a qu'heur et malheur. Ainsi, quoique tu ne sois qu'un lourdaud, te voilà, sans faire un pas, sans perdre une minute de ton sommeil, mais par cela seulement que la chevalerie errante t'a touché de son souffle, te voilà appelé au gouvernement d'une île.
Je te dis cela, Sancho, pour que tu n'attribues pas ta bonne fortune à ton mérite, mais afin que tu apprennes à remercier incessamment le ciel, et après lui la chevalerie errante dont la grandeur renferme en elle tant de biens. Maintenant que ton coeur est disposé à suivre mes conseils, écoute avec l'attention d'un disciple qui veut profiter des enseignements de son maître, écoute les préceptes qui devront te servir d'étoile et de guide pour éviter les écueils de cette mer orageuse où tu vas te lancer; car les hauts emplois et les charges d'importance ne sont qu'un profond abîme couvert d'obscurités et rempli d'écueils.
Premièrement, mon fils, garde la crainte de Dieu, parce que cette crainte est le commencement de la sagesse, et que celui qui est sage ne tombe jamais dans l'erreur.
Secondement, souviens-toi toujours de ta première condition, et ne cesse de t'examiner pour arriver à te connaître toi-même; c'est la chose à laquelle on doit le plus s'appliquer, et à laquelle d'ordinaire on réussit le moins. Cette connaissance t'apprendra à ne pas t'enfler comme la grenouille qui voulut un jour s'égaler au boeuf; et si la vanité, cette sotte enflure de coeur, venait à s'emparer de ton âme, rappelle-toi que tu as gardé les cochons.
C'est vrai, répondit Sancho; mais j'étais petit garçon; plus tard, en grandissant, ce sont les oies que j'ai gardées et non pas les cochons. Au reste, qu'est-ce que cela fait à l'affaire? tous les gouverneurs ne sont pas fils de princes.
J'en demeure d'accord, dit don Quichotte; c'est pourquoi ceux dont la naissance ne répond pas à la gravité de leur emploi doivent être affables, afin d'échapper à la médisance et à l'envie, qui toujours s'attachent aux dépositaires de l'autorité.
Fais gloire, Sancho, de l'humilité de ta naissance, et n'aie point honte d'avouer que tu es fils de laboureur; car tant que tu ne t'élèveras point, personne ne songera à t'humilier. Pique-toi plutôt d'être humble vertueux, que pécheur superbe. On ne saurait dire le nombre de ceux que la fortune a tirés de la poussière pour les élever jusqu'à la dignité de la couronne et de la tiare, et je pourrais t'en citer des exemples jusqu'à te fatiguer.
Que la vertu soit la règle constante de tes actions, et tu n'auras rien à envier à ceux qui sont princes et grands seigneurs; car on hérite de la noblesse, mais la vertu s'acquiert, et par elle seule la vertu vaut ce que le sang ne peut valoir.
Cela étant, si un de tes parents va te voir dans ton gouvernement, ne le rebute point; au contraire, fais-lui bon accueil; ainsi tu obéiras à Dieu, qui défend de mépriser son ouvrage, et tu te conformeras aux saintes lois de la nature, qui veulent que tous les hommes se traitent en frères.
Si tu emmènes ta femme avec toi (et il n'est pas convenable qu'un gouverneur soit longtemps sans sa femme), tâche de la dégrossir et de la former, car ce que peut gagner un gouverneur sage et discret, une femme sotte et grossière le lui fait perdre.
Si par hasard tu deviens veuf, ce qui peut arriver, et si l'emploi te faisait trouver une femme de plus haute condition, ne la prends pas telle qu'elle serve d'amorce et prenne à toutes mains; car je te le dis, ce que reçoit la femme du juge, le mari en rendra compte au jour du jugement; et alors il payera au centuple ce dont il fut innocent pendant sa vie.
Ne te laisse point aller à l'interprétation arbitraire de la loi, comme font les ignorants qui se piquent d'habileté et de pénétration.
Que les larmes du pauvre trouvent accès auprès de toi, mais sans te faire oublier la justice qui est due au riche. Fais en sorte de découvrir la vérité à travers les promesses et les présents du riche, comme à travers les sanglots et les importunités du pauvre.
Ne frappe pas le coupable avec toute la rigueur de la loi: la réputation de juge impitoyable ne vaut pas mieux que celle de juge trop compatissant.
Si tu laisses quelquefois pencher la balance de la justice, que ce ne soit pas sous le poids des présents, mais sous celui de la miséricorde.
Quand tu auras à juger un de tes ennemis, abjure tout ressentiment, et n'examine que son procès; autrement si la passion dictait ta sentence, tu te verrais un jour obligé de réparer ton injustice aux dépens de ton honneur et de ta bourse.
Si une femme belle vient te solliciter, ferme tes yeux et bouche tes oreilles; car la beauté est dangereuse, il n'y a point de poison plus fait pour corrompre l'intégrité d'un juge.
Ne maltraite point en paroles celui que tu châtieras en actions; la peine suffit aux malheureux, sans y ajouter de cruels propos.
Pense toujours à la misérable condition des hommes sujets aux infirmités de leur nature dépravée; et autant que tu le pourras, montre-toi miséricordieux, sans blesser l'équité; car parmi les attributs de Dieu, bien qu'ils soient tous égaux, la miséricorde resplendit avec encore plus d'éclat que la justice.
En suivant ces préceptes, Sancho, tu auras de longs jours, ta renommée sera éternelle, tes désirs seront comblés, ta félicité sera ineffable, et après avoir vécu dans la paix de ton coeur, entouré des bénédictions des gens de bien, la mort t'atteindra dans une douce vieillesse, et tes yeux se fermeront sous les doigts tendres et délicats de tes petits enfants.
Voilà mon ami, les conseils que j'avais à te donner, en ce qui concerne l'ornement de ton âme; écoute maintenant ceux qui doivent servir à la parure de ton corps.
CHAPITRE XLIII
SUITE DES CONSEILS QUE DON QUICHOTTE DONNA A SANCHO
Qui aurait pu entendre ce discours sans tenir don Quichotte pour un homme plein de sagesse et de bonnes intentions? Mais, comme nous l'avons vu plus d'une fois dans le cours de cette grande histoire, l'esprit de notre pauvre gentilhomme, raisonnable sur tout le reste, déménageait quand il était question de chevalerie: de sorte qu'à toute heure ses oeuvres discréditaient son jugement, et son jugement démentait ses oeuvres. Dans les secondes instructions qu'il donna à Sancho, il fit preuve d'une grâce parfaite, et montra dans tout leur jour sa sagesse et sa folie. Sancho l'écoutait avec une extrême attention, et tâchait d'imprimer ses conseils dans sa mémoire, bien résolu à les suivre, afin de se tirer au mieux de la grande affaire de son gouvernement. Don Quichotte continua ainsi:
En ce qui touche, Sancho, la manière dont tu dois gouverner ta maison et ta personne, la première chose que je te recommande, c'est d'être propre et de te couper les ongles, au lieu de les laisser pousser à l'exemple de certaines gens assez sots pour croire que de grands ongles embellissent les mains; comme si cet appendice pouvait s'appeler des ongles, quand ce sont plutôt des griffes d'épervier.
Ne te montre jamais avec des vêtements débraillés et en désordre, c'est le signe d'un esprit faible et lâche; à moins que cette négligence ne couvre une grande dissimulation, comme on l'a pensé de Jules César.
Sonde discrètement ce que peut te rapporter ton office: s'il te permet de donner une livrée à tes gens, donne-leur en une qui soit propre et commode, plutôt que brillante et magnifique, et emploie l'épargne que tu feras là-dessus à habiller autant de pauvres. Si donc tu as de quoi entretenir six pages, habilles-en trois seulement, et distribues le reste à autant de pauvres: tu auras ainsi trois pages pour le ciel et trois pour la terre, manière de donner des livrées que ne connaissent point les glorieux.
Ne mange point d'ail ni d'oignon, de crainte que ce parfum ne vienne à trahir ta condition première. Marche posément, parle avec lenteur, mais non pas à ce point que tu paraisses t'écouter toi-même, car toute affectation est mauvaise.
Dîne peu; soupe moins encore; la santé de tout le corps s'élabore dans l'officine de l'estomac.
Sois tempérant dans le boire; celui qui s'enivre est incapable de garder un secret ni de tenir un serment.
Fais attention, en mangeant, à ne point mâcher des deux côtés à la fois, et à n'éructer devant personne.
Qu'entendez-vous par éructer? demanda Sancho.
Éructer, répondit don Quichotte, signifie roter, ce qui est un des plus vilains mots de notre langue, quoique fort expressif: aussi les gens bien élevés ont recours au latin, et au lieu de roter, ils disent éructer; au lieu de rots, éructations. Si quelques personnes n'entendent point cela, peu importe; l'usage et le temps feront adopter le mot; ainsi s'enrichissent les langues, sur lesquelles le vulgaire et l'usage ont tant de pouvoir.
En vérité, seigneur, reprit Sancho, un des conseils que je veux surtout retenir, c'est de ne pas roter; car cela m'arrive à tout bout de champ.
Éructer, reprit don Quichotte, et non pas roter.
A l'avenir, je dirai toujours éructer, repartit Sancho, et je vous promets de ne pas l'oublier.