L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche
Part 62
Ce noir équipage étant arrivé devant le duc, le vieillard se leva, et dit d'une voix grave: Je suis le sage Lirgande; et le char passa outre. Il fut suivi d'un autre, tout à fait semblable, sur lequel était un vieillard vêtu comme le premier, qui, ayant fait arrêter le chariot, dit d'une voix non moins grave: Je suis le sage Alquif, le grand ami d'Urgande la déconvenue; et il passa comme le précédent. Un troisième char avec un pareil attelage et de semblables conducteurs, s'avança de même; mais celui qu'on voyait assis sur le trône était un homme robuste et à mine rébarbative, qui, se redressant, cria d'une voix rauque et satanique: Je suis l'enchanteur Arcalaüs, ennemi mortel d'Amadis de Gaule et de toute sa postérité.
A quelques pas plus loin les trois chars s'arrêtèrent, et le bruit criard des roues ayant cessé, on entendit une agréable musique, dont Sancho tout réjoui tira bon augure.
Madame, dit-il à la duchesse, dont il ne s'éloignait jamais d'un pas, là où est la musique, il ne peut y avoir rien de mauvais.
Non plus que là où est la lumière, ajouta la duchesse.
Madame, répliqua Sancho, la lumière vient de la flamme et la flamme peut tout embraser. Ces lumières que nous voyons là sont capables de mettre le feu à la forêt, tandis que la musique est toujours signe de réjouissance et de fêtes.
C'est ce que nous apprendra l'avenir dit don Quichotte.
Et notre héros avait raison, comme le prouve le chapitre suivant.
CHAPITRE XXXV
SUITE DES MOYENS QU'ON PRIT POUR DÉSENCHANTER DULCINÉE ETC.
Au son de cette agréable musique s'avançait un char traîné par six mules caparaçonnées de toiles blanches; sur chacune des mules était monté un pénitent, à la manière de ceux qui font amende honorable, tous également vêtus de blanc, avec une grosse torche de cire à la main. Ce char était deux fois et même trois fois plus grand que les précédents; de chaque côté marchaient douze autres pénitents, tenant une torche allumée. Sur un trône élevé au centre du char, était assise une jeune fille habillée d'une étoffe de gaze d'argent, si brillante de paillettes d'or que les yeux n'en pouvaient soutenir l'éclat; un voile de soie, assez transparent pour laisser voir sa beauté, lui couvrait le visage, et les nombreuses lumières permettaient de distinguer ses attraits et son âge, qui semblait être de dix-sept à vingt ans. Auprès d'elle se tenait un personnage enveloppé jusqu'aux pieds d'une robe de velours à longue queue, et la tête couverte d'un voile noir.
Quand le char fut arrivé en face du duc, la musique cessa, et le personnage que nous venons de dépeindre, s'étant levé, écarta sa robe, rejeta son voile, et fit voir la figure de la Mort hideuse et décharnée. Don Quichotte en pâlit, Sancho pensa mourir de peur, le duc et la duchesse firent un mouvement d'effroi. Cette Mort vivante s'étant levée sur ses pieds, prononça ces paroles d'une voix lente:
O toi dont les nobles travaux Méritaient en amour un destin plus prospère, Reconnais ce Merlin, des enchanteurs le père, Le fléau des méchants et l'ami des héros. Sur les bords du Léthé j'appris que Dulcinée Avait en un moment perdu tous ses attraits; Je viens finir les maux de cette infortunée. Du sort écoute les arrêts: Par la main de Sancho, sur son large derrière, Trois mille et trois cents coups appliqués fortement Avec une longue étrivière Rendront à cet objet charmant Son éclat, sa beauté première[108].
[108] Ces vers sont empruntés à Florian.
Oui-da, je t'en pondrai, s'écria Sancho, je ne me donnerai pas seulement trois coups de fouet. Au diable soit ta manière de désenchanter! et qu'est-ce que mes fesses ont à voir avec les enchantements? Je jure que si le seigneur Merlin n'a pas d'autre moyen de désenchanter Dulcinée, elle pourra s'en aller avec son enchantement dans la sépulture.
Et bien moi, je vous saisirai, don manant farci d'ail, reprit don Quichotte, et je vous attacherai à un arbre, nu comme quand votre mère vous a mis au monde; après quoi je vous donnerai non pas trois mille trois cents coups de fouet, mais cinquante mille, et si bien appliqués qu'il vous en cuira toute votre vie. Pas de réplique, ou je vous étrangle sur l'heure.
Tout beau, tout beau! interrompit Merlin, cela ne peut se passer ainsi: les coups de fouet que recevra Sancho doivent être volontaires, et le moment à son choix, car il n'y a point d'époque limitée pour cela; il dépend même de lui d'en être quitte pour la moitié, pourvu qu'il trouve bon que ces coups lui soient appliqués par une autre main que la sienne, si rude qu'elle puisse être.
Ni ma main, ni celle d'un autre, ni pesante, ni à peser, ni dure, ni douce, ne me touchera, repartit Sancho. Est-ce que j'ai engendré madame Dulcinée du Toboso, pour que mes fesses payent le mal qu'ont fait ses beaux yeux? que monseigneur don Quichotte ne se fouette-t-il? c'est son affaire. Lui qui l'appelle sans cesse sa joie, sa vie, son âme, c'est à lui de chercher les moyens de la désenchanter; mais me fouetter, moi? _abernuncio[109]!_
[109] _Abrenuncio_: locution familière pour exprimer la répugnance.
Sancho eut à peine achevé de parler, que la nymphe qui se tenait près de Merlin se leva, écarta le voile qui lui couvrait le visage, et fit briller aux yeux de tous une beauté incomparable; puis, avec un geste assez masculin, et d'une voix fort peu féminine, elle apostropha Sancho en ces termes:
O malencontreux écuyer, coeur de poule, âme de bronze, entrailles de pierres et de cailloux, si l'on te demandait, larron, meurtrier, de te jeter du haut d'une tour; si l'on voulait, tigre sans pitié, te faire avaler des crapauds et des lézards; si l'on t'ordonnait, serpent venimeux, d'étrangler ta femme et tes enfants, il ne serait pas étonnant de te voir faire tant de façons: mais regarder à trois mille et trois cents coups de fouet, quand il n'est si chétif écolier de la doctrine chrétienne qui n'en attrape autant chaque mois, en vérité tu devrais en mourir de honte, et il y a là de quoi surprendre, étourdir, stupéfier, non-seulement ceux qui t'écoutent, mais quiconque un jour l'apprendra. Lève, ô misérable et endurci animal, lève tes yeux de mulet ombrageux sur la prunelle des miens, et tu verras mes larmes tracer goutte à goutte des sillons et des sentiers à travers les campagnes fleuries de mes belles joues. N'es-tu pas ému, monstre sournois et malintentionné, en voyant une princesse de mon âge se flétrir et se consumer sous l'écorce d'une grossière paysanne! quoique je ne paraisse pas telle à présent, grâce à la faveur particulière du seigneur Merlin, qui a pensé que les pleurs d'une belle affligée seraient plus capables de t'attendrir. Résouds-toi donc, brute indomptée, à frapper tes chairs épaisses: triomphe une fois en ta vie de cette inclination gloutonne qui te fait ne songer qu'à te farcir la panse; et remets dans son premier état la délicatesse de ma peau, l'aimable douceur de mon caractère, l'incomparable beauté de mon visage; et si je ne suis pas capable d'adoucir ton humeur farouche, si tu ne me trouves pas encore assez à plaindre pour exciter ta pitié, aie au moins compassion de ce pauvre chevalier qui est à tes côtés, de ce bon maître qui t'aime si tendrement, et dont l'âme, je le vois, est à deux doigts de ses lèvres et n'attend plus que ta réponse, ou compatissante ou impitoyable, pour lui sortir par la bouche ou lui rentrer dans le gosier.
En entendant ces mots, don Quichotte se tâta le gosier. Parbleu, dit-il en se tournant vers le duc, Dulcinée dit vrai; voici que j'ai l'âme arrêtée là, comme une noix d'arbalète.
Eh bien, Sancho, que dites-vous de tout ceci? demanda la duchesse?
Madame, ce que j'ai dit, je le répète, répondit Sancho; quant aux coups de fouet, _abernuncio_.
C'est _abrenuncio_ qu'il faut dire, observa le duc.
Pour l'amour de Dieu, monseigneur, répliqua Sancho, que Votre Grandeur me laisse parler à ma guise; est-ce que je suis en état de m'amuser à ces subtilités? Vraiment il m'importe bien d'une lettre de plus ou de moins quand il s'agit de quatre à cinq mille coups de fouet!
Vous vous trompez, Sancho, reprit le duc, il ne s'agit que de trois mille trois cents.
Voilà le compte bien diminué! dit Sancho; qui trouve le marché bon n'a qu'à le prendre. Par ma foi, je voudrais bien savoir où notre maîtresse Dulcinée du Toboso a trouvé cette manière de prier les gens! Comment, venir du même coup me demander de me mettre le corps en lambeaux pour l'amour d'elle et m'appeler coeur de poule, bête farouche, tigre abominable, avec une kyrielle d'injures à faire fuir le diable. Est-ce que par hasard mes chairs sont de bronze, est-ce que je gagnerai quelque chose à la désenchanter? Encore, si elle venait avec une belle corbeille de linge blanc, quelques coiffes de nuit ou seulement des escarpins (bien que je n'en mette pas) peut-être me laisserais-je faire: mais pour m'attendrir elle me débite un boisseau d'injures et l'on dirait qu'elle va me dévisager. Ne sait-elle point qu'un mulet chargé d'or n'en gravit que mieux la montagne, que les présents ramollissent les pierres, et qu'un tiens vaut mieux que deux tu auras? Mais ce n'est pas tout: voilà qu'au lieu de m'encourager, mon seigneur et maître me menace de m'attacher à un arbre, et de doubler la dose prescrite par le seigneur Merlin. On devrait bien considérer que ce n'est pas un simple écuyer qu'on prie de se fouetter, mais un gouverneur; car enfin faut-il regarder à qui l'on parle et comment on prie. Il conviendrait, ce me semble, de choisir un autre temps; on me voit navré de la déchirure de mon habit vert, et l'on vient me demander de me déchirer moi-même, quoique je n'en aie pas plus envie que de me faire cacique!
En vérité, ami Sancho, reprit le duc, vous faites trop de façons: mais je vous le dis en un mot comme en mille, si vous ne devenez plus souple qu'un gant, il faudra renoncer au gouvernement: il serait beau vraiment que je donne à mes sujets un gouverneur aux entrailles de pierre, qui ne fût touché ni des larmes des dames affligées, ni des prières et des conseils des plus sages enchanteurs! Encore une fois, Sancho, vous vous fouetterez ou l'on vous fouettera, ou vous ne serez point gouverneur.
Monseigneur, répondit Sancho, ne m'accorderait-on pas au moins deux jours pour y penser?
Cela ne se peut, repartit Merlin, cette affaire-là doit être conclue à l'heure même, sinon Dulcinée retourne à la caverne de Montesinos, changée en paysanne; ou bien, dans l'état où elle est, elle sera conduite aux champs Élyséens, pour y attendre que le nombre des coups de fouet soit complet.
Allons, Sancho, ajouta la duchesse, prenez courage; songez que vous avez mangé le pain du seigneur don Quichotte, que nous devons tous servir et aimer à cause de sa loyauté et de ses grands exploits de chevalerie: consentez à ces coups de fouet, mon enfant; la crainte est pour le poltron, et un noble coeur ne trouve rien de difficile.
Au lieu de répondre, Sancho, tout hors de lui, se tourna vers Merlin: Seigneur Merlin, lui dit-il, ce diable, qui est venu ici en poste, a ordonné à mon maître d'attendre le seigneur Montesinos, qui allait venir lui parler du désenchantement de madame Dulcinée: cependant, nous n'avons point encore vu Montesinos, ni rien qui lui ressemble.
Ami Sancho, répondit Merlin, ce diable est un étourdi et un grandissime vaurien: c'est moi qui l'envoyais vers votre maître, et non Montesinos, lequel n'a pas quitté sa caverne, où longtemps encore il attendra la fin de son enchantement. Si Montesinos est votre débiteur, ou si vous avez quelque affaire à traiter avec lui, je l'amènerai où il vous plaira; pour l'heure, résignez-vous à cette petite pénitence que nous vous avons ordonnée, et, croyez-moi, elle vous sera d'un grand profit pour l'âme et pour le corps: pour l'âme, parce que vous ferez une bonne action; pour le corps parce qu'étant d'une complexion sanguine, il n'y a pas de mal de vous tirer un peu de sang.
Par ma foi, celui-là est bon, répliqua Sancho: il n'y a pas déjà assez de médecins sur terre, il faut encore que les enchanteurs s'en mêlent! Mais enfin, puisque tout le monde ici, excepté moi, le trouve utile, je consens à m'appliquer les trois mille trois cents coups de fouet, à la condition que je me les donnerai quand il me plaira, sans qu'on me fixe ni le temps ni le jour; de mon côté, je tâcherai de terminer cette affaire le plus tôt possible, afin que le monde puisse jouir de la beauté de madame Dulcinée, beauté, à ce qu'il paraîtrait, beaucoup plus grande que je n'avais pensé. J'y mets encore une condition, c'est que je ne serai point obligé de me fouetter jusqu'au sang, et si quelques coups ne font que chasser les mouches, ils compteront de même; de plus, si je venais à me tromper sur la quantité, le seigneur Merlin, qui sait tout, aura soin de les compter, et il me dira si je m'en suis donné trop ou trop peu.
Du trop il ne faut pas s'inquiéter, répondit Merlin, car sitôt que le nombre sera complet, soudain madame Dulcinée se trouvera désenchantée, et elle viendra remercier le bon Sancho et lui témoigner sa reconnaissance par des présents considérables; n'ayez donc aucun souci du trop ou du trop peu, je le prends sur ma conscience; le ciel me préserve de tromper personne, ne fût-ce que d'un cheveu de la tête.
Allons, dit Sancho, je consens à mon supplice, c'est-à-dire j'accepte la pénitence; aux conditions que j'ai dites, s'entend.
Sancho n'eut pas plutôt prononcé ces dernières paroles, que la musique recommença avec accompagnement de deux ou trois décharges d'artillerie, et don Quichotte alla se jeter au cou de son écuyer, qu'il baisa cent fois sur le front et sur les joues. Le duc, la duchesse, tous les chasseurs, lui témoignèrent la joie qu'ils éprouvaient de le voir se rendre à la raison; puis, le char se remit en marche, la belle Dulcinée salua Leurs Excellences et fit une profonde révérence à son futur libérateur.
Cependant l'aube riante et vermeille commençait à poindre: la terre joyeuse, le ciel serein, la lumière pure, tout annonçait le jour qui déjà posant le pied sur le pan de la robe de la fraîche Aurore promettait d'être magnifique. Le duc et la duchesse, très-satisfaits de leur chasse, et surtout d'avoir si bien réussi dans leur projet, retournèrent au château, décidés à continuer ces plaisanteries qui les divertissaient de plus en plus.
CHAPITRE XXXVI
DE L'ÉTRANGE ET INOUIE AVENTURE DE LA DUÈGNE DOLORIDE, APPELÉE COMTESSE TRIFALDI: ET D'UNE LETTRE QUE SANCHO ÉCRIVIT A SA FEMME
Le duc avait un majordome d'un esprit jovial et plein de ressources; c'était lui qui avait composé les vers, disposé tout l'appareil de la scène, représenté le personnage de Merlin, et fait remplir par un jeune page celui de Dulcinée. A la demande de ses maîtres, il composa une autre comédie aussi originale que la première, et non moins bien imaginée.
Le jour suivant, la duchesse demanda à Sancho s'il avait commencé sa pénitence; il répondit que la nuit précédente il s'était donné cinq coups de fouet.
Avec quoi? reprit la duchesse.
Avec ma main, répliqua Sancho.
Mais c'est plutôt se caresser que se fouetter, dit la duchesse, et je ne sais si Merlin sera satisfait. Je pense donc qu'il conviendrait que Sancho fit une discipline composée de chardons ou de quelques cordelettes de cuir, capable de se faire bien sentir, ce qui est une condition expresse imposée par Merlin; car la liberté d'une aussi grande dame que Dulcinée ne saurait être achetée à vil prix.
Madame, répondit Sancho, que Votre Excellence me donne une discipline à sa fantaisie, et je m'en servirai pourvu qu'elle ne me fasse pas trop de mal, car je l'avouerai à Votre Grandeur, tout paysan que je suis, j'ai la peau fort délicate; et il ne serait pas juste que je me misse en lambeaux pour le service d'autrui.
Eh bien, dit la duchesse, demain je vous donnerai une discipline faite exprès pour vous, et qui s'accommodera à la délicatesse de vos chairs comme si elles étaient ses propres soeurs.
A propos, dit Sancho, Votre Altesse saura que j'ai écrit une lettre à Thérèse Panza, ma femme, où je lui donne avis de tout ce qui m'est arrivé depuis que je suis parti d'auprès d'elle; j'ai la lettre sur moi, et il n'y a plus qu'à mettre l'adresse; je voudrais bien que Votre Grâce eût la bonté de la lire, elle me semble tournée de la façon dont doivent écrire les gouverneurs.
Et qui l'a dictée? demanda la duchesse.
Sainte Vierge! répondit Sancho, et qui l'aurait dictée, si ce n'est moi?
C'est donc vous qui l'avez écrite? dit la duchesse.
Oh! pour ça non, madame, répondit Sancho, car je ne sais ni lire ni écrire, encore que je sache signer.
Voyons-la, dit la duchesse, votre esprit et votre excellent jugement doivent s'y montrer à chaque ligne.
Sancho mit la main dans son sein, et en tira la lettre. Elle était ainsi conçue:
LETTRE DE SANCHO PANZA A THÉRÈSE PANZA, SA FEMME
«Bien m'a pris, femme, d'avoir bon dos, car j'ai été bien étrillé; et si j'ai un riche gouvernement, il m'en coûte de bons coups de fouet; mais tu sauras cela plus tard; aujourd'hui tu n'y comprendrais rien. Apprends donc, ma chère Thérèse, que j'ai résolu de te faire monter en carrosse; voilà l'essentiel, car aller autrement, autant vaut marcher à quatre pattes. Finalement, tu es femme de gouverneur; dis-moi si à cette heure quelqu'un te va à la cheville. Je t'envoie ci-joint un habit de chasse vert, que m'a donné madame la duchesse; arrange-le de manière qu'il fasse un corsage et une jupe à notre fille Sanchette.
«Don Quichotte, mon maître, à ce que j'ai ouï dire en ce pays-ci, est un fou sensé, un cerveau brûlé divertissant, et, sans vanité, on dit que je ne lui cède en rien. Nous avons été visiter ensemble la caverne de Montesinos, et le sage Merlin a jeté les yeux sur moi pour désenchanter Dulcinée du Toboso, qui est celle qu'on appelle là-bas Aldonza Lorenzo. Avec trois mille trois cents coups de fouet que je dois me donner, moins cinq, que j'ai déjà reçus, elle sera désenchantée comme la mère qui l'a mise au monde. Bouche close sur cela, femme, car les uns diraient que c'est du blanc, les autres que c'est du noir.
«D'ici à quelques jours je partirai pour mon gouvernement, où je grille de me voir installé, afin d'amasser de l'argent, car on m'a dit que les nouveaux gouverneurs n'ont point d'autre souci; je sonderai le terrain, et je te manderai s'il faut que tu viennes me rejoindre. Le grison se porte à merveille, et il se recommande à toi et à nos enfants. Je veux l'emmener avec moi et je ne le quitterais pas quand même on me ferait Grand Turc. Son Excellence madame la duchesse te baise mille fois les mains; baises-les-lui en retour deux mille fois, car il n'y a rien de si bon marché que les compliments, à ce que j'ai entendu dire à mon maître.
«Dieu n'a pas voulu que je trouvasse encore une bourse de cent doublons, comme celle de la fois passée; ce n'a pas été faute de la chercher; mais que cela ne te chagrine pas, ma chère Thérèse: celui qui sonne les cloches est en sûreté, et tout se trouvera dans la lessive du gouvernement. Une chose pourtant me met en peine, c'est qu'on me dit que si j'en tâte une fois, je me lécherai les doigts jusqu'à me manger les mains. Mais, baste! qu'y faire? pour les estropiés les aumônes valent autant qu'un canonicat. Tu vois bien, femme, que de façon ou d'autre, tu ne peux manquer d'être riche et heureuse. Dieu te soit en aide comme il le peut, et qu'il me conserve pour te servir. De ce château, le 20 juillet 1614.
«Ton mari, le gouverneur SANCHO PANZA.»
Il me semble, dit la duchesse après avoir lu, que notre bon gouverneur se fourvoie ici de deux façons: la première, en disant, ou, pour le moins, en donnant à penser, qu'il n'a obtenu son gouvernement que pour les coups de fouet qu'il doit se donner, quoiqu'il sache bien, cependant que lorsque monseigneur le duc, mon époux, le lui promit, on ne songeait pas plus aux coups de fouet que s'il n'y en avait jamais eu au monde; la seconde, c'est qu'il me paraît trop attaché à son intérêt, penchant qui donne mauvaise opinion d'un homme, car, on dit que convoitise rompt le sac, et qu'un gouverneur avare est bien près de vendre la justice.
Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire, madame, répondit Sancho; et si ma lettre ne plaît pas à Votre Grâce, il n'y a qu'à la déchirer et en écrire une autre; mais il se pourrait faire que la seconde fût pire, si je m'en mêle encore une fois.
Sur ce, on se rendit au jardin où l'on devait dîner ce jour-là.
La duchesse montra la lettre de Sancho au duc, qui s'en amusa beaucoup pendant le repas, et quand la table fut desservie, ils s'entretinrent quelque temps avec lui, car sa conversation les divertissait merveilleusement. Tout à coup et lorsqu'on y pensait le moins, on entendit le son aigu d'un fifre, mêlé à celui d'un tambour discordant. A cette harmonie triste et confuse, chacun parut se troubler. Don Quichotte devint tout pensif, et Sancho courut se blottir auprès de la duchesse, son refuge ordinaire. Au milieu de la stupéfaction générale, on vit entrer dans le jardin deux hommes portant des robes de deuil si longues, qu'elles balayaient la terre: ils frappaient deux grands tambours couverts de drap noir; à leurs côtés marchait le joueur de fifre, vêtu de noir comme les autres. Derrière ces trois hommes venait un personnage à taille gigantesque, enveloppé d'une grande robe noire; par-dessus la robe il portait un large baudrier d'où pendait un énorme cimeterre à poignée noire ainsi que le fourreau. Son visage était couvert d'un long voile, au travers duquel on apercevait une barbe blanche comme la neige. D'un pas lent et solennel qu'il semblait régler sur le son du tambour, ce grave personnage vint se mettre à genoux devant le duc, qui l'attendait debout; mais le duc ne voulut point l'écouter qu'il ne se fût relevé. Le fantôme obéit, et en se redressant il écarta son voile et mit à découvert la plus longue, la plus blanche et la plus épaisse barbe qu'eussent jamais vue des yeux humains; puis, les regards fixés sur le duc et d'une voix pleine et sonore qu'il paraissait tirer du fond de sa poitrine, il lui dit:
Très-haut et très-puissant seigneur, je m'appelle Trifaldin de la barbe blanche. Écuyer de la comtesse Trifaldi, autrement appelée la duègne Doloride, je suis envoyé par elle vers Votre Altesse, pour supplier Votre Magnificence de lui permettre de venir vous exposer son infortune, qui est assurément la plus surprenante, aussi bien que la plus inouïe. Mais, avant tout, j'ai ordre de m'informer si par hasard le grand, le valeureux et invaincu chevalier don Quichotte de la Manche se trouve en ces lieux, car c'est lui que cherche ma maîtresse, et c'est pour lui qu'elle est venue à pied et à jeun, depuis le royaume de Candaya jusque dans vos États, miracle qu'on ne peut attribuer qu'à la force des enchantements. Elle attend, devant ce palais, que je lui porte de votre part la permission d'y entrer.
Il finit en toussant, puis promenant la main sur sa longue barbe, du haut jusqu'en bas, il attendit gravement la réponse du duc, qui lui dit: