L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche

Part 61

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Pardieu, madame la duchesse, cette voix n'a point tort, repartit Sancho, et vous pouvez bien lui répondre de ma part que je reconnais qu'elle dit vrai. Si j'avais deux onces de bon sens, depuis longtemps j'aurais quitté mon maître; mais il n'y a pas moyen de s'en dédire: là où est attachée la chèvre, il faut qu'elle broute. Et puis, voyez-vous, nous sommes du même village; c'est un bon maître, je l'aime, j'ai mangé son pain, il m'a donné ses ânons, et par-dessus tout je suis fidèle; il est donc impossible que rien puisse nous séparer, si ce n'est quand la pelle et la pioche nous feront à chacun notre lit. Maintenant si Votre Grandeur ne trouve pas bon qu'on me donne le gouvernement que monseigneur m'a promis, eh bien, ce sera un gouvernement de moins; je ne l'avais pas en sortant du ventre de ma mère, et s'il m'échappe, peut-être sera-ce tant mieux pour mon salut. Tout sot que je suis, croyez que j'ai bien compris le proverbe qui dit: Pour son malheur, des ailes sont venues à la fourmi. Il se pourrait donc que Sancho écuyer montât plus vite en paradis que Sancho gouverneur. Personne, d'ailleurs, n'a l'estomac deux fois plus grand que celui d'un autre, et tant grand qu'il soit on peut le remplir de paille ou de foin. Les petits oiseaux dans les champs ont Dieu pour pourvoyeur, et quatre vares de gros drap de Cuença tiennent plus chaud que quatre vares de drap fin de Ségovie. Quand il nous faut déguerpir de ce monde, le chemin est le même pour le prince et pour le laboureur; et le corps du pape ne tient pas plus d'espace que celui du sacristain, car en entrant dans la fosse, nous nous pressons, nous nous serrons, ou plutôt l'on nous fait serrer et presser malgré nous; après quoi il n'y a plus qu'à tirer le rideau, la farce est jouée, et au revoir, bonsoir.

Je vous déclare donc, madame la duchesse, que si Votre Seigneurie ne veut pas me donner une île, parce qu'elle me croit un imbécile, je serai assez sage pour m'en passer. J'ai ouï dire, il y a longtemps, que derrière la croix se tient le diable, et que tout ce qui reluit n'est pas or; j'ai ouï dire aussi qu'on tira le laboureur Vamba[104] de sa chaumière pour le faire roi d'Espagne, et le roi Rodrigue[105] d'entre les fêtes et les divertissements, pour le faire manger aux couleuvres, si toutefois la romance ne ment point.

[104] Vamba régna sur l'Espagne gothique au septième siècle.

[105] Rodrigue, dernier roi des Goths, périt à la bataille de Guadalète en 712.

Et pourquoi mentirait-elle, dit la señora Rodriguez, en racontant que ce roi fut mis dans une fosse pleine de crapauds, de serpents et de lézards; et que deux jours après on l'entendait s'écrier d'une voix dolente: Ils me déchirent, ils me dévorent par où j'ai le plus péché; puisque cela est certain, ce seigneur a donc grande raison de dire qu'il vaut mieux être laboureur que roi, si l'on doit être mangé par ces affreuses bêtes.

La duchesse ne put s'empêcher de sourire de la simplicité de la señora Rodriguez, et elle dit à Sancho: Sancho, vous savez que lorsqu'un chevalier a donné sa parole, il la tient, dût-il lui en coûter la vie; or, quoique monseigneur le duc ne coure pas les aventures, il n'en est pas moins chevalier, et il tiendra sa promesse en dépit de la médisance et de l'envie. Prenez donc courage; vous vous verrez bientôt en possession de votre gouvernement, logé comme un prince, et couvert de velours et de brocart. Tout ce que je vous recommande, c'est de vous appliquer à bien gouverner vos sujets, qui tous sont loyaux et bien nés.

Pour ce qui est de bien gouverner, répondit Sancho, on peut s'en rapporter à moi, car je suis charitable de ma nature et j'ai compassion des pauvres. A qui pétrit le pain, ne vole pas le levain. Oh! par mon saint patron, on ne me trichera pas avec de faux dés! Je n'ai pas, Dieu merci, besoin qu'on me chasse les mouches de devant les yeux, je les chasse bien moi-même, et je sais fort bien où le soulier me blesse: je veux dire que les bons auront avec moi la main et la porte ouvertes, mais les méchants ni pieds ni accès. Il me semble qu'en fait de gouvernement le tout est de commencer, et il se pourrait qu'au bout de quinze jours j'entende mieux le gouvernement que le labourage où j'ai été élevé depuis mon enfance.

Vous avez raison, Sancho, repartit la duchesse; les hommes ne naissent pas tous avec la science infuse, et c'est avec des hommes qu'on fait des évêques, non avec des pierres. Mais pour en revenir à l'enchantement de madame Dulcinée, je pense, et je tiens même pour certain que l'intention qu'eut Sancho de mystifier son maître en lui faisant accroire que sa dame était enchantée, fut plutôt une malice des enchanteurs: car je sais de bonne part que la paysanne qui sauta sur l'âne était la véritable Dulcinée, et qu'ainsi le bon Sancho, en pensant être le trompeur, fut le premier trompé. Cela est positif et clair comme le jour; car sachez-le, seigneur Sancho, nous avons en ce pays des enchanteurs qui nous apprennent tout ce qui se passe dans le monde. Soyez donc certain que cette paysanne si leste était Dulcinée elle-même, Dulcinée enchantée tout comme la mère qui l'a mise au monde, et que lorsque nous y penserons le moins, nous la verrons tout à coup reparaître sous sa propre figure: alors, je le pense, vous reviendrez de votre erreur.

Cela est très-possible, Madame, répondit Sancho, et je commence à croire vrai ce que mon maître raconte de cette caverne de Montesinos, dans laquelle il prétend avoir trouvé madame Dulcinée sous le même costume où je lui dis l'avoir vue quand il me prit fantaisie de l'enchanter; oui, je reconnais bien maintenant que je fus le premier trompé, comme le dit Votre Grandeur. En effet, comment supposer que j'ai eu assez d'esprit pour fabriquer sur-le-champ tant de subtilités, et puis mon maître n'est pas encore assez fou pour se laisser tromper si aisément. N'allez pas croire pour cela, Madame, que j'ai de mauvaises intentions; un lourdaud comme moi n'est pas obligé de connaître la malice de ces scélérats d'enchanteurs: quand j'ai imaginé cela, c'était pour échapper aux reproches de mon maître, et non dans l'intention de l'offenser; si l'affaire a tourné autrement, Dieu sait à qui il faut s'en prendre, et il châtiera les coupables.

Très-bien, repartit la duchesse. Mais, dites-moi, Sancho, qu'est-ce que cette aventure de la caverne de Montesinos? j'ai grande envie de la connaître.

Alors Sancho se mit à raconter ce que nous avons dit de cette aventure.

Quand il eut terminé: De tout ceci, dit la duchesse, on peut conclure que puisque le grand don Quichotte affirme avoir vu la même paysanne qui se montra à Sancho à la sortie du Toboso, il est clair que cette paysanne était Dulcinée; ainsi donc, vous le voyez, nos enchanteurs sont très-dignes de foi.

Après tout, reprit Sancho, si madame Dulcinée est enchantée, tant pis pour elle: je ne me soucie guère de m'attirer pour cela des querelles avec les ennemis de mon maître, qui sont très-nombreux et très-méchants. La vérité est que celle que j'ai vue était une paysanne; si cette paysanne était Dulcinée ou non, cela ne me regarde pas, et l'on ne doit pas m'en rendre responsable. Autrement on viendrait dire à tout bout de champ: Sancho a dit ceci, Sancho a fait cela, Sancho par-ci, Sancho par-là, comme si Sancho était un je ne sais qui, et non ce même Sancho qu'on voit tout de son long dans une histoire, à ce que m'a dit Samson Carrasco, lequel n'est rien moins que bachelier; et, comme on sait, ces gens-là ne mentent jamais, si ce n'est quand il leur en prend fantaisie, ou lorsqu'ils y trouvent leur profit. Qu'on ne s'en prenne donc pas à moi, je m'en lave les mains, vienne seulement le gouvernement, et vous verrez merveilles; car qui a été bon écuyer, sera encore meilleur gouverneur.

En vérité, Sancho, s'écria la duchesse, vous êtes un homme incomparable: tout ce que vous venez de dire équivaut à autant de sentences, et, comme dit notre proverbe espagnol: souvent mauvaise cape couvre un bon buveur.

Madame, répondit Sancho, je jure que de ma vie je n'ai bu par vice; par soif, c'est possible; car je n'ai pas la moindre hypocrisie. Je bois quand l'envie m'en prend, ou, si je ne l'ai pas, quand on m'offre à boire; alors j'accepte pour ne pas paraître mal élevé; à une santé portée par un ami, y a-t-il coeur de pierre qui ne soit prêt à faire raison? mais quoique je mette mes chausses, je ne les salis pas, je veux dire que si je bois, je ne m'enivre pas. Au reste, c'est un reproche qu'on ne fera guère aux écuyers des chevaliers errants; car les pauvres diables sont toujours par les forêts, par les déserts et par les montagnes, buvant de l'eau plus qu'ils ne veulent: et souvent ils donneraient un oeil de la tête pour se procurer une seule goutte de vin.

Je vous crois, répondit la duchesse. Mais il se fait tard, allez reposer, mon ami; une autre fois nous en dirons davantage. En attendant, je veillerai à ce que l'on vous donne ce gouvernement.

Sancho baisa les mains de la duchesse, et après l'avoir remerciée, il la supplia qu'on eût soin de son grison, parce que c'était ce qu'il avait de plus cher au monde.

Qu'est-ce que ce grison? demanda la duchesse.

Madame, c'est mon âne, répondit Sancho; pour ne pas l'appeler ainsi, j'ai coutume de l'appeler le grison. En entrant dans ce château, j'avais voulu le recommander à cette bonne dame que voilà, mais elle s'est fâchée tout rouge comme si je l'eusse appelée vieille ou laide, et pourtant l'affaire des duègnes devrait être plutôt, ce me semble, de panser les ânes que de parader dans un salon. Dieu de Dieu, quelle dent avait contre elles un hidalgo de mon village!

C'était sans doute quelque manant comme vous, interrompit la señora Rodriguez, car s'il eût été un véritable gentilhomme, il les aurait honorées et respectées.

Assez, assez, señora Rodriguez, dit la duchesse; et vous, Sancho, ne vous mettez point en peine de votre grison; je m'en charge. Puisque c'est le bien-aimé de mon ami, je veux le porter dans mon coeur.

Il suffit qu'il soit à l'écurie, madame, repartit Sancho; quant à être porté dans le coeur de Votre Excellence, ni lui ni moi ne sommes dignes de nous y voir un seul instant.

Eh bien, Sancho, dit la duchesse, emmenez le grison à votre gouvernement; vous l'y traiterez à votre fantaisie, et il n'aura plus qu'à s'engraisser.

Madame, répondit Sancho, j'ai vu plus d'un âne entrer dans un gouvernement: il n'y aurait donc rien d'étonnant que j'y emmenasse le mien.

Tous ces propos égayèrent la duchesse, et après avoir de nouveau dit à Sancho d'aller se reposer, elle fut raconter au duc la conversation qui venait d'avoir lieu. Ils concertèrent ensemble quelque bonne mystification dans le genre chevaleresque, afin que le chevalier et son écuyer ne s'aperçussent en aucune manière de la tromperie, et assurément ce sont là les plus mémorables aventures que contienne cette grande histoire.

CHAPITRE XXXIV

DES MOYENS QU'ON TROUVA POUR DÉSENCHANTER DULCINÉE

Le duc et la duchesse prenaient un plaisir extrême à la conversation de leurs hôtes, et ne songeaient qu'à trouver de nouveaux moyens de s'en divertir: ce qui étonnait le plus la duchesse, c'était la simplicité de Sancho, qui en était venu à croire véritable l'enchantement de Dulcinée, dont lui seul était l'inventeur. L'aventure de la caverne de Montesinos, qu'avait racontée notre écuyer, leur parut excellente pour la mystification qu'ils se proposaient.

Six jours ayant été employés à se préparer et à instruire leurs gens, ils engagèrent le chevalier à une chasse au sanglier, qui devait avoir lieu avec un équipage complet de piqueurs et de chiens. Avant le départ, on présenta à notre héros et à son écuyer un habit de chasse en beau drap vert: don Quichotte refusa, disant qu'il aurait bientôt à reprendre le rude métier des armes et qu'il ne pouvait se charger d'un porte-manteau; tout au contraire, Sancho accepta, se promettant bien d'en faire argent à la plus prochaine occasion.

Les préparatifs achevés, don Quichotte s'arma de toutes pièces; Sancho endossa son nouvel habit, et monté sur son grison, de préférence à un bon cheval qu'on lui offrait, il se mêla à la troupe des chasseurs. La duchesse ne tarda pas à paraître élégamment parée, et don Quichotte, avec courtoisie, prit la bride de son palefroi, malgré les efforts que faisait le duc pour s'y opposer. On se dirigea vers un bois planté entre deux grandes collines. Quand les postes furent pris, les sentiers occupés, on découpla les chiens, on partagea les chasseurs en plusieurs troupes, et la chasse commença avec de si grands cris qu'il devenait impossible de s'entendre. Bientôt la duchesse descendit de son palefroi, et l'épieu à la main, vint s'embusquer dans un endroit par lequel le sanglier avait coutume de passer; le duc et don Quichotte mirent aussi pied à terre, et se placèrent à ses côtés; Sancho, lui, sans descendre du grison, se tint coi derrière tout le monde, de crainte de quelque mésaventure.

A peine étaient-ils rangés en haie avec une partie de leurs gens, qu'ils virent accourir un énorme sanglier, harcelé par les chiens et poursuivi par les chasseurs. Don Quichotte, embrassant fortement son écu, marche à la rencontre de la bête l'épée à la main; le duc y court aussi avec son épieu, et la duchesse les aurait devancés si son époux ne l'en eût empêchée. Quant à Sancho, dès qu'il aperçut le terrible animal, avec ses longues défenses, la gueule blanchie d'écume et les yeux étincelants, il lâcha son grison et courut à toutes jambes vers un chêne, pour y grimper; mais au moment où il atteignait le milieu, prêt à saisir une branche pour gagner la cime, cette branche se rompit, et en tombant il resta accroché à un tronçon. Lorsque, suspendu de la sorte, il sentit son habit se déchirer, l'idée lui vint que le sanglier pourrait bien le déchirer lui-même, et il se mit à pousser de tels cris, que tous ceux qui l'entendaient le crurent sous la dent de quelque bête sauvage. Finalement le sanglier resta sur la place, percé de mille coups d'épieux, et don Quichotte, accourant aux cris de Sancho, le trouva suspendu, la tête en bas, le fidèle grison auprès de lui. Il dégagea son écuyer. Devenu libre, Sancho examina la déchirure faite à son habit de chasse, accident dont il eut un déplaisir mortel, car dans cet habit il s'imaginait posséder une métairie.

Enfin, l'énorme sanglier, couvert de branches de romarin et de myrte, fut placé par les chasseurs sur le dos d'un mulet et conduit en triomphe vers une tente dressée au milieu du bois, où l'on trouva la table chargée d'un abondant repas, tout à fait digne de la munificence du personnage qui l'offrait à ses convives.

Montrant à la duchesse les plaies de son habit tout déchiré: Si cette chasse, dit Sancho, eût été aux lièvres et aux petits oiseaux, mon pourpoint ne serait pas en cet état. Je ne sais vraiment quel plaisir on peut trouver à poursuivre un animal qui, s'il vous attrape avec ses crochets, peut envoyer son homme dans l'autre monde. Cela me rappelle cette vieille romance dont le refrain était: Sois-tu mangé des ours comme fut Favila!

Ce Favila était un roi goth qui, dans une chasse aux bêtes sauvages, fut dévoré par un ours, dit don Quichotte[106].

[106] Ce Favila n'était pas un roi goth; il succéda à Pélage dans les Asturies.

Justement, repartit Sancho: aussi comment les princes et les rois s'exposent-ils à se faire dévorer, pour le seul plaisir de tuer un pauvre animal qui ne leur a fait aucun tort?

Vous vous trompez, Sancho, dit le duc: la chasse aux bêtes sauvages est le divertissement favori des rois et des princes; cette chasse est une image de la guerre: on y emploie des ruses et des stratagèmes pour vaincre l'ennemi; on s'y accoutume à endurer le froid et le chaud; on oublie le sommeil et l'oisiveté; en un mot, c'est un exercice qu'on prend sans nuire à personne, et un plaisir qu'on partage avec beaucoup de gens. Cette chasse, d'ailleurs, n'est pas permise à tout le monde, non plus que celle du haut vol, car toutes deux n'appartiennent qu'aux princes et aux grands seigneurs. Ainsi donc, Sancho, quand vous serez gouverneur, adonnez-vous à la chasse, et vous verrez que vous vous en trouverez bien.

Oh! pour cela, non, répondit Sancho; à bon gouverneur, comme à bonne ménagère, jambe rompue et à la maison; il ferait beau voir des gens pressés, bien fatigués du chemin, venir demander le gouverneur, et qu'il fût au bois à se divertir! les affaires marcheraient d'une singulière façon! Par ma foi, seigneur, m'est avis que la chasse est plutôt le fait des fainéants que des gouverneurs; moi, je me contente de jouer à _la triomphe_ les quatre jours de Pâques[107], et aux boules les dimanches et fêtes. Toutes ces chasses ne vont guère à mon humeur et ne s'accordent pas avec ma conscience.

[107] Noël, l'Épiphanie, Pâques et la Pentecôte.

Qu'il en soit ce qu'il plaira à Dieu, Sancho, repartit le duc: mais entre le dire et le faire il y a bien du chemin.

Qu'il y ait le chemin qu'on voudra, repartit Sancho, au bon payeur il ne coûte rien de donner des gages; et mieux vaut celui que Dieu assiste, que celui qui se lève de grand matin; c'est le ventre qui fait mouvoir les pieds, et non les pieds le ventre: je veux dire que si Dieu m'assiste, et si je vais droit mon chemin, avec bonne intention, je gouvernerai mieux qu'un aigle royal. Si l'on ne m'en croit pas, qu'on me mette le doigt dans la bouche, et on verra si je serre bien.

Maudit sois-tu de Dieu et des saints, détestable Sancho, s'écria don Quichotte; quand donc t'entendrai-je parler un quart d'heure sans cette avalanche de proverbes? Que Vos Grâces laissent là cet imbécile, mes seigneurs, si vous ne voulez être accablés de si ridicules impertinences.

Pour être nombreux, dit la duchesse, les proverbes de Sancho n'en sont pas moins agréables; quant à moi, ils me divertissent extrêmement, qu'ils viennent à propos ou non; d'ailleurs, entre amis, on ne doit pas y regarder de si près.

Au milieu de ces agréables entretiens, on sortit des tentes pour rentrer dans le bois, où le reste du jour se passa à préparer des affûts. La nuit vint surprendre les chasseurs, non pas la nuit sereine, comme elle l'est presque toujours en été, mais un peu obscure, et d'autant plus favorable aux projets du duc et de la duchesse.

Soudain le bois parut en feu, et de toutes parts on entendit un grand bruit de trompettes et autres instruments de guerre, ainsi que le pas de nombreuses troupes de cavaliers qui traversaient le bois en tous sens. Cette lumière subite, ce bruit inattendu surprirent l'assemblée; les sons discordants d'une infinité de ces instruments dont les Mores se servent dans les batailles, ceux des trompettes et des clairons, enfin les fifres, les hautbois et les tambours mêlés confusément, faisaient un tel vacarme, qu'il eût fallu être privé de sens pour n'en être pas ému. Le duc pâlit, la duchesse frissonna, et don Quichotte lui-même ressentit quelque émotion; quant à Sancho, il tremblait de tous ses membres, et il n'y eut pas jusqu'à ceux qui étaient dans le secret qui n'éprouvassent de l'effroi.

Tout à coup ce vacarme cesse; et un courrier, qu'à son costume on eût pris pour un démon, passe brusquement, sonnant avec un bruit épouvantable dans une corne démesurée.

Holà, dit le duc, qui êtes-vous? à qui en voulez-vous? et que signifie cette troupe de gens de guerre qui traverse ce bois?

Je suis le diable! répondit le courrier d'une voix rauque; je vais à la recherche de don Quichotte de la Manche, et les gens que vous entendez sont six troupes de magiciens, qui amènent la sans pareille Dulcinée du Toboso enchantée sur un char de triomphe; elle est accompagnée du vaillant Montesinos, qui vient révéler au seigneur don Quichotte les moyens de désenchanter la pauvre dame.

Si vous étiez le diable, comme vous le dites, repartit le duc, vous auriez déjà reconnu le chevalier don Quichotte de la Manche; car il est devant vous.

En mon âme et conscience, je n'y prenais pas garde, répondit le diable: j'ai tant de choses dans la tête, que j'oubliais la principale, celle pour laquelle je suis venu.

Ce démon, dit Sancho, doit être honnête homme et bon catholique: autrement il ne jurerait pas sur son âme et sur sa conscience; il y a partout des gens de bien, à ce que je vois, même en enfer.

Aussitôt le démon, sans mettre pied à terre, tourna les yeux vers don Quichotte: C'est vers toi, lui dit-il, chevalier des Lions (puissé-je bientôt te voir entre leurs griffes!), c'est vers toi que m'envoie l'infortuné mais vaillant Montesinos, pour te dire de l'attendre à l'endroit même où je te rencontrerai, parce qu'il amène avec lui la sans pareille Dulcinée du Toboso; il veut t'apprendre le moyen de la désenchanter. Ma venue n'étant à autre fin, je ne m'arrêterai pas plus longtemps; que les démons de mon espèce restent dans ta compagnie, et les bons anges avec ces seigneurs. Puis, sonnant dans sa corne, il tourna bride et disparut.

La surprise s'accrut pour tout le monde, mais surtout pour don Quichotte et Sancho: pour l'écuyer, parce qu'on voulait à toute force que Dulcinée fût enchantée; pour le chevalier, parce qu'il ne savait plus à quoi s'en tenir sur les visions qu'il avait eues dans la caverne de Montesinos. Pendant que notre héros s'abîmait dans ses pensées, le duc lui dit: Est-ce que Votre Grâce veut attendre cette visite, seigneur don Quichotte?

Certainement, répondit-il; je l'attendrai ici de pied ferme, dût l'enfer entier m'assaillir.

Eh bien, moi, dit Sancho, s'il vient encore un diable me corner aux oreilles, je resterai ici tout comme je suis en Flandre.

La nuit achevait de se fermer, et l'on commençait à distinguer à travers le bois un nombre infini de lumières courant de tous côtés; telles dans un temps serein on voit voltiger les exhalaisons de la terre. Bientôt se fit entendre un bruit semblable à celui que produiraient les roues massives d'une charrette à boeufs, bruit strident qui fait fuir les loups et les ours. A ce tintamarre vint s'en joindre un autre qui le rendit plus horrible encore: il semblait qu'en divers endroits de la forêt on livrât plusieurs batailles; d'un côté retentissait le bruit de l'artillerie, d'un autre, celui d'un grand nombre de mousquetades: à la voix des combattants, on les aurait jugés tout proche, tandis que plus loin, une multitude d'instruments ne cessaient de jouer à la manière des Mores, comme pour animer au combat. En un mot, le bruit confus de ces instruments, les cris des guerriers, le sourd retentissement des chariots, inspiraient de la frayeur aux plus hardis; et don Quichotte lui-même eut besoin de tout son courage pour n'être pas épouvanté. Quant à Sancho, le sien fut bientôt abattu, et il tomba évanoui aux pieds de la duchesse, qui s'empressa de lui faire jeter de l'eau au visage. Il fut assez longtemps à revenir, et il commençait à ouvrir les yeux lorsqu'un de ces chariots qui faisaient tant de bruit arriva, tiré par quatre boeufs entièrement couverts de drap noir et ayant à chaque corne une torche allumée. Au sommet du char, sur une espèce de trône, se tenait assis un vieillard vénérable, dont la longue barbe, plus blanche que la neige, lui descendait jusqu'à la ceinture; pour tout vêtement, il avait une ample robe de boucassin noir. Comme ce chariot portait une infinité de lumières, on pouvait aisément distinguer les objets. Il était conduit par deux démons habillés de la même étoffe, et dont les effroyables visages auraient fait retomber Sancho en défaillance, s'il n'eût fermé les yeux pour ne pas les voir.