L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche

Part 59

Chapter 593,975 wordsPublic domain

Sancho, laissant son grison, s'était attaché aux jupons de la duchesse; il la suivit dans le château; mais bientôt sa conscience lui reprochant d'avoir abandonné son âne seul à la porte, il s'approcha d'une respectable duègne qui était venue avec d'autres femmes au-devant de leur maîtresse: Dame Gonzalès, lui dit-il à demi-voix, comment s'appelle Votre Grâce?

Je m'appelle Rodriguez de Grijalva, reprit la duègne; que souhaitez-vous, mon ami?

Je voudrais bien, dit Sancho, que Votre Grâce me fît celle d'aller à la porte du château; là vous trouverez un âne, qui m'appartient; ayez la bonté de le faire conduire à l'écurie, ou de l'y conduire vous-même, car le pauvre animal est timide, et ne saurait rester seul un instant.

Si le maître n'est pas mieux appris que le valet, nous voilà bien tombées, répondit la duègne; allez, mon ami, allez ailleurs chercher des dames qui prendront soin de votre âne; ici elles ne sont point faites pour semblables besognes.

Peste! vous voilà bien dégoûtée, répliqua Sancho; j'ai entendu dire à monseigneur don Quichotte, qui sait par coeur toutes les histoires, que lorsque Lancelot revint d'Angleterre, les princesses prenaient soin de lui, et les damoiselles de son cheval; et par ma foi, ma chère dame, pour ce qui est de mon âne, je ne troquerais pas contre le cheval de Lancelot.

Ami, repartit la señora Rodriguez, si vous êtes bouffon de votre métier, gardez vos bons mots pour ceux qui les aiment et qui peuvent les payer, car de moi vous n'aurez qu'une figue.

Elle serait du moins bien mûre, pour peu quelle gagne un point sur Votre Grâce, reprit Sancho.

Je suis vieille, repartit la duègne, c'est à Dieu que j'en rendrai compte, et non à toi, imbécile, rustre et malappris, qui empestes l'ail d'une lieue.

Cela fut dit d'un ton si haut, que la duchesse l'entendit, et demanda à la señora Rodriguez à qui elle en avait.

J'en ai, répondit-elle, à cet homme qui me charge de mener son âne à l'écurie, en me disant que de plus grandes dames que moi pansaient le cheval de je ne sais quel Lancelot, et par-dessus le marché ce sot m'a appelée vieille.

Cela m'offense encore plus que vous, repartit la duchesse: et se tournant vers Sancho: La señora Rodriguez, lui dit-elle, est encore toute jeune, et si elle porte ces longues coiffes, c'est plutôt parce que sa charge le veut ainsi, qu'à cause de ses années.

Qu'il ne m'en reste pas une à vivre, repartit Sancho, si j'ai dit cela pour la fâcher; mais j'ai tant d'amitié pour mon grison, qui ne m'a pas quitté depuis l'enfance, que j'ai cru ne pouvoir le recommander à une personne plus charitable que cette bonne dame.

Sancho, interrompit don Quichotte en le regardant de travers, est-ce dans une aussi honorable maison qu'il convient de parler de la sorte?

Chacun parle de ses affaires où il se trouve, répondit Sancho; je me suis souvenu ici du grison, et j'en parle ici; si je m'en étais souvenu dans l'écurie, j'en aurais parlé dans l'écurie.

Sancho a raison, dit le duc, et je ne vois pas qu'il y ait là de quoi le blâmer; mais qu'il ne se mette pas en peine de son âne, on en aura soin comme de lui-même.

Au milieu de ces propos qui divertissaient tout le monde, excepté don Quichotte, ils montèrent l'escalier du château, et l'on conduisit notre chevalier dans une salle richement tendue de brocart d'or et d'argent. Six jeunes filles, instruites par le duc et la duchesse de la manière dont il fallait traiter notre héros, afin qu'il ne doutât point qu'on le traitait en chevalier errant, vinrent lui servir de pages et s'occupèrent à le désarmer.

Débarrassé de sa cuirasse, don Quichotte demeura avec ses étroits hauts-de-chausses et son pourpoint de chamois, long, sec, maigre, les mâchoires serrées et les joues si creuses qu'elles s'entre-baisaient, enfin sous un aspect si comique que, les jeunes filles le voyant ainsi, eussent éclaté de rire si le duc ne leur eût expressément enjoint de s'observer. Elles prièrent notre héros de trouver bon qu'on le déshabillât, afin de lui passer une chemise; mais il ne voulut jamais y consentir, disant que les chevaliers errants ne se piquaient pas moins de chasteté que de vaillance. Il les pria donc de remettre la chemise à son écuyer; et pour exécuter lui-même ce qu'on lui proposait, il passa avec Sancho dans une chambre où se trouvait un lit magnifique.

Dès qu'il se vit seul avec son écuyer, il se mit à le gourmander en ces termes: Dis-moi un peu, bouffon récent et imbécile de vieille date, où as-tu jamais vu traiter comme tu viens de le faire une dame vénérable et aussi digne de respect qu'est la señora Rodriguez? Était-ce bien le moment de te ressouvenir de ton âne? Crois-tu donc que des personnes d'une telle importance, et qui reçoivent si bien les maîtres, puissent oublier leurs montures? Au nom de Dieu, Sancho, défais-toi de ces libertés, et ne laisse pas voir, à force de sottises, de quelle grossière étoffe tu es formé. Ignores-tu, pécheur endurci, qu'on a d'autant meilleure opinion des seigneurs que leurs gens sont biens élevés, et qu'un des principaux avantages qui font que les grands l'emportent sur les autres hommes, c'est d'avoir à leur service des gens qui valent autant qu'eux? Quand on verra que tu n'es qu'un rustre grossier et un mauvais bouffon, pour qui me prendra-t-on? N'aura-t-on pas sujet de penser que je ne suis moi-même qu'un hobereau de colombier ou quelque chevalier d'emprunt? Apprends, Sancho, qu'un parleur indiscret, et qui veut plaisanter sur tout et à toute heure, finit par devenir un bateleur fade et dégoûtant. Mets donc un frein à ta langue, pèse tes paroles, et, avant d'ouvrir la bouche, regarde à qui tu parles. Nous voilà, Dieu merci, arrivés en un lieu d'où, avec la faveur du ciel et la force de mon bras, nous devons sortir deux fois plus grands en réputation et en fortune.

Sancho promit à son maître de se coudre la bouche et de se mordre la langue plutôt que de prononcer un seul mot qui ne fût à propos. Défaites-vous de tout souci à cet égard, ajouta-t-il; ce ne sera jamais par moi qu'on découvrira qui nous sommes.

Enfin, don Quichotte acheva de s'habiller; il prit son baudrier et son épée, jeta un manteau d'écarlate sur ses épaules, mit sur sa tête une _montera_ de satin vert, et, paré de ce costume, rentra dans la salle où il trouva les mêmes damoiselles, rangées sur deux files et toutes tenant des flacons d'eau de senteur qu'elles lui versèrent sur les mains avec mille révérences et cérémonies. Bientôt après arrivèrent douze pages avec le maître d'hôtel, pour le conduire à table, où on l'attendait. Notre héros s'avança gravement au milieu d'eux, jusqu'à une autre salle où étaient dressés un buffet magnifique et une table somptueuse avec quatre couverts seulement. Le duc et la duchesse allèrent le recevoir à la porte, accompagnés d'un de ces ecclésiastiques qu'en Espagne on voit gouverner les maisons des grands seigneurs, mais qui eux-mêmes, n'étant pas nés grands seigneurs, ne sauraient apprendre à leurs maîtres comment ils doivent se conduire: de ceux, dis-je, qui veulent que la grandeur des grands se mesure à leur petitesse, et qui, sous prétexte de modérer leur libéralité, les rendent mesquins et misérables. Au nombre de ces gens-là devait être l'ecclésiastique qui vint avec le duc et la duchesse au-devant de don Quichotte. On échangea mille courtoisies, et finalement ayant placé notre héros au milieu d'eux, ils prirent place à table. Le duc offrit le haut bout à son hôte, lequel voulut décliner cet honneur; mais les instances furent telles, qu'il dut accepter; l'ecclésiastique s'assit en face du chevalier, le duc et la duchesse à ses côtés.

Sancho était si stupéfait de l'honneur qu'on faisait à son maître, qu'on eût dit qu'il tombait des nues; mais en voyant toutes les courtoisies échangées au sujet de la place d'honneur, il ne put retenir sa langue: Si Vos Seigneuries, dit-il, veulent bien m'en accorder la permission, je leur conterai ce qui arriva un jour dans notre village à propos de places à table. Sancho n'avait pas achevé de prononcer ces mots, que don Quichotte prit l'alarme, se doutant bien qu'il allait lâcher quelque sottise; ce que voyant, l'écuyer: Rassurez-vous, monseigneur, lui dit-il, je ne dirai rien qui ne soit à son point; je n'ai pas encore oublié la leçon que vous m'avez faite.

Je ne me souviens de rien, répondit don Quichotte; dis ce que tu voudras, pourvu que tu le dises vite.

Or, seigneurs, ce que j'ai à dire est vrai comme il fait jour, reprit Sancho; aussi bien, mon maître est là qui pourra me démentir.

Mens tant que tu voudras, répliqua don Quichotte; mais prends garde à tes paroles.

Oh! j'y ai pensé et repensé, dit Sancho; je suis certain qu'on ne me fera aucun reproche.

En vérité, reprit don Quichotte, Vos Altesses devraient faire chasser cet imbécile, qui va débiter mille stupidités.

Ah! pour cela non, dit la duchesse, Sancho ne s'éloignera pas de moi; je l'aime trop, et je me fie à sa discrétion.

Que Dieu accorde à Votre Grandeur, madame, mille années de vie, en récompense de la bonne opinion que vous avez de moi, quoique je ne le mérite guère, reprit Sancho. Or, voici mon conte: Un gentilhomme de notre village, fort riche et de bonne famille, car il venait de ceux de Medina del Campo, convia un jour... ah! j'oubliais de vous dire que ce gentilhomme avait épousé une certaine Mancia de Quignonez, fille de don Alonzo de Martagnon, chevalier de l'ordre de Saint-Jacques, lequel se noya dans l'île de la Herradura, et qui fut cause de cette grande querelle, dont se mêla monseigneur don Quichotte, querelle où fut blessé Tomasillo, le garnement, fils de Balbastro, le maréchal... Tout cela n'est-il pas la vérité, mon cher maître? parlez hardiment, afin que ces seigneurs ne me prennent pas pour un menteur et un bavard.

Jusqu'à cette heure, mon ami, vous me paraissez plutôt bavard que menteur, dit l'ecclésiastique; j'ignore ce que, dans la suite, je penserai de vous.

Tu prends tant de gens à témoin, Sancho, et tu cites tant de circonstances, ajouta don Quichotte, qu'il faut assurément que tu dises vrai; mais abrége, car, de la manière dont tu procèdes, tu ne finiras d'aujourd'hui.

Que Sancho n'abrége pas, s'il veut me faire plaisir, dit la duchesse; qu'il conte son histoire comme il l'entend; dût-elle durer six jours, il me trouvera toujours prête à l'écouter.

Je dis donc, messeigneurs, continua Sancho, que ce gentilhomme dont je parle, et que je connais comme je connais mes deux mains, car de sa maison à la mienne il n'y a pas un trait d'arbalète, convia un jour un paysan pauvre mais honnête...

Au fait, frère, au fait, interrompit l'ecclésiastique, ou votre histoire ne finira que dans l'autre monde.

J'arriverai bien à mi-chemin, s'il plaît à Dieu, répliqua Sancho. Je dis donc que ce paysan, étant arrivé à la maison de ce gentilhomme, qui l'avait convié, et qui avait épousé la fille de don Alonzo de Martagnon... hélas! ce pauvre gentilhomme, que Dieu veuille avoir son âme, car il est mort depuis ce temps-là et à telles enseignes qu'on dit qu'il fit une mort d'ange; pour moi, je n'assistai pas à sa dernière heure, j'étais allé faire la moisson à Tembleque.

Allons, mon ami, dit l'ecclésiastique, sortez promptement de Tembleque, et poursuivez votre histoire sans vous occuper à faire les funérailles de ce gentilhomme, si vous ne voulez faire aussi les nôtres.

Il arriva donc, continua Sancho, que comme ils étaient prêts à se mettre à table, je veux dire le gentilhomme et le paysan... Tenez, il me semble que je les vois, comme si c'était aujourd'hui.

Le duc et la duchesse s'amusaient fort du dépit que causaient à l'ecclésiastique les interruptions de Sancho et la longueur de son conte; quant à don Quichotte, il enrageait dans l'âme, mais ne soufflait mot.

Il fallait pourtant se mettre à table, poursuivit Sancho; or, le paysan attendait toujours que le gentilhomme prît le haut bout, mais celui-ci insistait pour le faire prendre au paysan, disant qu'il était maître chez lui; le paysan qui se piquait de civilité et de savoir-vivre, ne voulait point y consentir; tant enfin que le gentilhomme, le prenant par les épaules, le fit asseoir par force, en lui disant: Asseyez-vous, lourdaud; quelque place que je prenne, je tiendrai toujours le haut bout. Voilà mon conte, mes seigneurs; et en vérité, je crois qu'il arrive assez à point.

Aux paroles de son écuyer, don Quichotte rougit, pâlit, se marbra de tant de couleurs, que son visage semblait moins de chair que de jaspe. Le duc et la duchesse, qui s'aperçurent du trouble où il était, se continrent, quoiqu'ils mourussent d'envie de rire; car ils avaient compris la malice de Sancho. Afin de changer l'entretien, la duchesse demanda à don Quichotte quelle nouvelle il avait de madame Dulcinée; et s'il lui avait envoyé depuis peu quelques malandrins, ou quelques géants; car il ne pouvait manquer d'en avoir vaincu un grand nombre.

Madame, répondit don Quichotte, mes disgrâces ont eu un commencement, mais je ne crois pas qu'elles aient jamais de fin. Oui, j'ai vaincu des géants, défait des malandrins, et je les lui ai envoyés; mais, hélas! où auraient-ils pu la rencontrer, et à quelles marques la reconnaître, puisqu'elle est enchantée et changée en la plus horrible créature qu'il soit possible d'imaginer?

Je n'y comprends rien, dit Sancho, à moi elle m'a paru la plus belle personne du monde. Pour l'agilité, du moins, elle en revendrait à un danseur de corde: par ma foi, elle saute sur une bourrique comme le ferait un chat!

Et vous, Sancho, demanda le duc, l'avez-vous vue enchantée?

Comment! si je l'ai vue! s'écria Sancho; et qui diable a découvert cela si ce n'est moi? Oui, oui, je l'ai vue, et elle est enchantée tout comme mon père.

L'ecclésiastique, entendant parler de géants et d'enchantements, commença à croire, ce qu'il soupçonnait déjà, que le nouveau venu pourrait bien être ce don Quichotte de la Manche dont le duc feuilletait sans cesse l'histoire; se tournant donc vers ce dernier: Monseigneur, lui dit-il plein de colère, Votre Excellence un jour rendra compte à Dieu de la conduite de ce pauvre homme: ce don Quichotte ou don Extravagant, comme il vous plaira de l'appeler, n'est peut-être pas aussi fou que Votre Grandeur le croit, et lui donne sujet de le paraître en lâchant la bride à ses impertinences. Et vous, maître fou, continua-t-il en s'adressant à notre héros, qui vous a fourré dans la cervelle que vous êtes chevalier errant, et que vous défaites des malandrins et des géants? Croyez-moi, retournez dans votre maison, afin de prendre soin de vos enfants et de vos affaires, au lieu de vous amuser à courir le monde, prêtant à rire à ceux qui vous voient? Où avez-vous trouvé qu'il y ait jamais eu des chevaliers errants, et encore moins qu'il y en ait à cette heure? En quel endroit de l'Espagne avez-vous rencontré des géants, des lutins, des Dulcinées enchantées, et toute cette foule d'extravagances qu'on vous attribue.

Don Quichotte écouta ce discours sans donner aucun signe d'impatience: mais à peine l'ecclésiastique eut-il achevé, que se levant de table, le visage enflammé de colère, il lui fit une réponse qui à elle seule mérite un nouveau chapitre.

CHAPITRE XXXII

DE LA RÉPONSE QUE FIT DON QUICHOTTE AUX INVECTIVES DE L'ECCLÉSIASTIQUE

Se levant donc de toute sa hauteur et tremblant des pieds à la tête comme un épileptique, notre héros s'adressa au censeur imprudent qui l'avait si peu ménagé, et lui dit d'une voix émue et précipitée: Si le lieu où je suis, si la présence de mes illustres hôtes et la vénération que j'ai toujours eue pour votre caractère n'enchaînaient mon bras, je vous aurais déjà appris à refréner l'indiscrétion de votre langue: mais puisque les gens de votre robe n'ont d'autres armes que celles dont se servent les femmes, je ne vous menacerai point des miennes, et je consens à me servir des vôtres.

J'avais toujours pensé que d'un homme tel que vous il fallait n'attendre que de charitables conseils et des remontrances bienveillantes; loin de là, oubliant toute mesure, vous vous laissez emporter, sans provocation de ma part et sans me connaître, à m'accabler de propos outrageants. Quel droit, je vous prie, avez-vous d'en user ainsi? Sachez que les remontrances bien intentionnées demandent d'autres circonstances et exigent d'autres formes; mais me reprendre ainsi devant tout le monde, et avec tant d'aigreur, c'est dépasser les bornes de la correction fraternelle, correction que vous devriez exercer avec plus de charité que tout autre; oui, c'est mal, croyez-le bien, quand on n'a aucune connaissance du péché que l'on censure, de traiter, sans examen, le pécheur d'imbécile et de fou.

De quelles extravagances suis-je donc coupable pour que Votre Grâce ose ainsi me conseiller d'aller prendre soin de ma femme et de mes enfants, sans savoir si je suis marié ou non? Suffit-il d'avoir su se glisser dans une maison pour se croire appelé à en gouverner les maîtres? et parce qu'un homme aura été élevé dans l'étroite enceinte d'un collége, sans avoir jamais vu plus de monde que n'en contiennent quelques lieues de pays, s'arrogera-t-il de but en blanc le droit de donner des lois à la chevalerie, et de juger les chevaliers errants? Ah! c'est, selon vous, une occupation oiseuse et un temps perdu que le temps employé à courir le monde, non pour en rechercher les avantages, mais au contraire, pour en affronter ces périls qui, pour les gens de coeur, sont le chemin de l'immortalité? Si ce reproche m'était adressé par un véritable gentilhomme, ce serait un malheur dont je ne pourrais me consoler; mais qu'un pédant, étranger à la chevalerie, ose me traiter d'insensé, je m'en soucie comme d'un maravédis. Chevalier je suis, et chevalier je mourrai, s'il plaît à Dieu.

Les uns suivent ici-bas le chemin de l'orgueilleuse ambition, d'autres le chemin de l'adulation basse et servile: ceux-ci préfèrent les routes ténébreuses de l'hypocrisie; ceux-là, les voies de la piété sincère. Quant à moi, guidé par mon étoile, j'ai suivi l'étroit sentier de la chevalerie errante, qui m'apprend à mépriser les richesses et les vains amusements du monde, pour rechercher l'honneur et la véritable gloire. J'ai redressé des torts, j'ai vengé des injures, j'ai terrassé des géants et combattu des fantômes; je suis amoureux, il est vrai, mais en tant que ma profession de chevalier errant m'oblige à l'être, et non au delà; je ne suis donc pas un de ces amants qui n'ont que la volupté pour objet, mais un amant continent et platonique. Mes intentions sont irréprochables, Dieu merci; car je ne songe qu'à faire du bien à tout le monde, et à ne jamais donner lieu à personne de se plaindre de moi. Si un homme guidé par de tels sentiments, et qui s'efforce chaque jour de les mettre en pratique, mérite d'être traité de fou, c'est à vous de prononcer, noble duc et noble duchesse; je m'en rapporte à Vos Grandeurs.

Par ma foi, dit Sancho, il n'y a rien à ajouter: tenez-vous-en là, mon cher maître; et puisque ce seigneur n'est pas d'accord qu'il y ait eu des chevaliers errants, il ne faut pas s'étonner qu'il n'ait su ce qu'il disait.

Vous qui parlez, mon ami, dit l'ecclésiastique, ne seriez-vous point ce Sancho Panza à qui son maître a promis le gouvernement d'une île?

Oui, c'est moi, répondit Sancho, et qui le mérite autant qu'un autre, si huppé qu'il puisse être; oui, je suis de ceux dont on peut dire: Mets-toi avec les bons et tu seras bon; ou bien encore: Appuie-toi contre un bon arbre, et tu auras une bonne ombre. Je me suis attaché à un bon maître, et il y a déjà longtemps que je suis en sa compagnie; je dois donc être un autre lui-même, et si Dieu permet que tous deux nous vivions, il ne manquera pas de royaumes à donner ni moi d'îles à gouverner.

Non assurément, Sancho, dit le duc, et en considération du seigneur don Quichotte, je vous donne le gouvernement d'une île que j'ai vacante en ce moment.

Sancho, dit don Quichotte, va te mettre à genoux devant Son Excellence, et baise-lui les pieds, pour la remercier de la faveur qu'elle te fait.

Sancho obéit. Aussitôt l'ecclésiastique, outré de voir l'insuccès de ses remontrances, se leva de table plein de dépit, et dit au duc: Par l'habit que je porte, monseigneur, je vous crois, en vérité, aussi insensé que ces misérables: comment se pourrait-il qu'ils ne soient pas fous, lorsque les sages applaudissent à leurs folies? Que Votre Excellence reste avec eux puisqu'elle s'en accommode si bien; quant à moi, je ne mettrai pas les pieds dans ce château, tant que ces honnêtes gens y demeureront: au moins ne serai-je pas témoin de leurs extravagances, et l'on n'aura point à me reprocher d'avoir souffert ce que je pouvais empêcher.

Là-dessus il sortit malgré toutes les prières qu'on fit pour le retenir. Il est vrai que le duc n'insista pas beaucoup, occupé qu'il était à rire de son impertinente colère.

Quand il eut repris son sérieux, le duc dit à don Quichotte: Votre Grâce, seigneur chevalier des Lions, vient de répondre à cet homme d'une manière si victorieuse et si complète, qu'il ne vous faut point d'autre satisfaction de son indigne emportement; et puis, après tout, vous le savez, ce qui vient des religieux ou des femmes ne peut passer pour un affront.

Vous dites vrai, monseigneur, répliqua don Quichotte, et la raison en est que celui qui ne peut être outragé ne peut non plus outrager personne. Aussi, les enfants, les femmes et les gens d'église, étant considérés comme des personnes incapables de se défendre, ne peuvent faire d'affront ni en recevoir. D'ailleurs, Votre Excellence n'ignore pas qu'il y a une notable différence entre une offense et un affront: on appelle affront l'offense que soutient celui qui l'a faite; tandis que l'offense peut venir du premier venu, sans que pour cela il y ait affront.

Par exemple, un homme passe dans la rue sans défiance, dix hommes armés l'attaquent et lui donnent des coups de bâton; il met l'épée à la main, afin de se venger, mais il en est empêché par le grand nombre de ses ennemis: on peut dire de cet homme-là qu'il a reçu une offense, mais non un affront. Autre exemple pour confirmer ce que j'avance: Quelqu'un a le dos tourné, un homme vient par derrière, le frappe avec un bâton et s'enfuit; le premier le poursuit et ne peut l'atteindre: dans ce cas, le frappé a reçu une offense et non pas un affront, qui pour être tel aurait dû être soutenu. Si celui qui l'a attaqué, même à la dérobée, eût mis l'épée à la main et fait face à son adversaire, le frappé aurait tout à la fois reçu une offense et un affront: une offense, parce qu'on l'aurait pris en trahison; un affront, parce que l'agresseur aurait soutenu ce qu'il avait fait. De tout ce que je viens de dire, il résulte que je puis avoir été offensé, mais je n'ai point reçu d'affront, aussi je ne me crois obligé à aucun ressentiment contre ce brave homme pour les paroles qu'il m'a adressées: j'aurais voulu seulement qu'il prît patience, et m'eût laissé le temps de le désabuser de l'erreur où il est quant à l'existence des chevaliers errants. Par ma foi, si Amadis ou un de ses descendants l'avait entendu parler de la sorte, il aurait eu, je crois, sujet de s'en repentir.

Je jure, moi, ajouta Sancho, qu'ils lui auraient ouvert le ventre comme à un melon bien mûr: oh! qu'ils n'étaient pas gens à souffrir qu'on leur marchât sur le pied! Mort de ma vie! si Renaud de Montauban avait entendu les paroles de ce petit bonhomme, il lui aurait appliqué un tel horion sur le museau, que le malheureux en serait resté plus de trois ans muet. Oui, oui, qu'il aille s'y frotter, et il verra comment il se tirera de leurs mains.

La duchesse mourait de rire en entendant les folies que débitait Sancho; elle le trouvait encore plus plaisant et plus fou que son maître, et tous les témoins de cette scène étaient de son avis.